Le Opère, t. VI, p
tements 'i^ Aussi Galilée hésita-t-il pendant quelque temps à mettre toute sa pensée à nu. Mais les faits le contraignirent en quelque sorte à braver l'opinion publique. Le télescope lui révélait des espaces célestes et des planètes jusque-là insoupçonnées. Dans un écrit intitulé Nuntias sidereus (mars 1610), il enregistra ses découvertes en signalant ce qu'elles donnaient de force au système de la rotation de la terre.
L'émotion fut vive chez les savants attachés à la théorie de Ptolémée. De toutes parts s'élevèrent des protestations, et l'on cite même tel professeur qui du haut de sa chaire s'évertua à chasser du ciel, au moyen de syllogismes, les nouvelles planètes ^
Galilée se tourna vers Rome, où il espérait trouver des défenseurs autorisés. Sa confiance ne fut pas déçue. Le prince Cesi, fondateur de l'académie des Lincei, et le cardinal del Monte l'accueillirent à bras ouverts ; quatre astronomes du collège romain, les PP. Clavius, Griemberger, Malcozzo et Lembo, se rangèrent à son opinion sur les planètes qu'il avait découvertes : « Tout le monde est très bien pour moi, écrivait Galilée lui-même, en particulier les Pères Jésuites ^. » Le pape Paul V reçut avec distinction l'auteur du Nuntius sidereus ^, et le cardinal Maffei Barberini, le futur pape Urbain VIII, après avoir célébré en vers les mérites du nouveau découvreur, lui adressait nombre de lettres affectueuses parmi les-
1. cf. H. de L'Épinois, Revue des Quest. hist., 18G7, t. H, p. 79-80.
2. « Circa il mio particulare tuUi gl'intendenti sono a segiio, e in parlicolare i padri Gesuiti. • Le Opère, t. XVI, p. 230; cl. t. VI, p. 15"; t. vin, p. 160-161.
3. Contrairement au cérémonial usilé, il ne voulut pas que Galilée lui parlât à genoux. Le Opère, t. VI, p. 157.
LA CONDAMiNATION DE GALILKE. 301
quelles nous remarquons, en date du 11 octobre IGll, un billet ainsi conçu : « Les hommes de grande valeur comme vous méritent de vivre longtemps dans l'intérêt public '. »
Il semblait donc qu'un brillant avenir s'ouvrît au génie de l'illustre astronome. Mais son triomphe et sa joie furent de courte durée. Ses adversaires trouvèrent un terrain propice pour le perdre, en l'accusant de se mettre, par sa théorie, en contradiction avec la Sainte Écriture. Le premier écrivain qui formula ce grief ^ était un moine du nom de Sizi. Le P. Caccini, religieux dominicain, reprit laccusation en 1614. 11 expliquait alors, dans l'église Santa Maria Novella, l'histoire de Josué. Arrivé à ce passage où l'écrivain sacré rappelle le miracle opéré par Dieu à la prière de Josué : Sol non movearis ^, l'orateur en profita pour jeter un blâme sur l'opinion de Copernic, « soutenue, disait-il, et enseignée par Galilée, ainsi que tout le monde le sait, à savoir que le soleil est le centre du monde et par conséquent immobile '* ». 11 ajoutait que cette opinion était incompatible avec la foi catholique parce qu'elle contredisait plusieurs textes de l'Écriture sainte, et il la dénonçait comme « une quasi-hérésie^ ». Le supérieur des Dominicains regretta vivement cette incartade ®. Mais l'émotion qu'elle
\. Le Opère, t. vni, p. 173.
2. Dans un ouvrage publié à Venise en 16H, sous ce litre : Dianoia astronomica.
3. Josué, X, 12. Pour l'iiiteriirélation de ce texte, voir l'article de M. l'abbé Bourlier, Revue duCler(/é français, lo août 1904, p. 5"o sq.
4. Von Gebler, Die Acten des Processes, p. 23; ms. du l'rocès, fol.
5« Quasi che heretica. » Von Gebler, ouo. cit., p. 26; ms. du Procès, fol. 334.
6. Le Opère, t. Vin, p. 337. Il s'exprime ainsi dans sa réponse à Galilée : « Encore que je susse le caractère de l'individu..., je n'aurais jamais cru à tant de folie, » etc.
causa à Florence devint un véritable scandale. Galilée qui, dans son Istoria e dimostrazioni inlorno aile macchie solari \ venait de se prononcer à nouveau en faveur du système de la rotation de la terre, crut devoir suivre ses accusateurs sur le terrain où ils l'entraînaient, afin de les y battre. Il entreprit donc de démontrer que sa théorie n'était aucunement en contradiction avec l'Ecriture sainte bien comprise. Sa lettre au P. Castelli, bénédictin, qu'il développa ensuite pour répondre aux scrupules de la grandeduchesse Christine, renferme l'expression de sa pensée sur ce point. En voici les principaux passages : « La Sainte Écriture, dit-il, ne peut ni mentir ni se tromper. La vérité de ses paroles est absolue et inattaquable. Mais ceux qui l'expliquent et l'interprètent peuvent se tromper de bien des manières, et l'on commettrait de funestes et nombreuses erreurs, si l'on voulait toujours s'en tenir au sens littéral des mots : on aboutirait, en effet, à des contradictions grossières, à des erreurs, à des doctrines impies, puisqu'on serait forcé de dire que Dieu a des pieds, des mains, des yeux, etc.. Dans les questions de sciences naturelles, l'Ecriture sainte devrait occuper la dernière place. L'Ecriture sainte et la nature viennent toutes les deux de la parole divine : l'une a été inspirée par l'Esprit-Saint, et l'autre exécute fidèlement les lois établies par Dieu. Mais, pendant que la Bible, s'accommodant à l'intelligence du commun des hommes, parle, en bien des cas et avec raison, d'après les apparences, et emploie des termes qui ne sont point destinés à exprimer la vérité absolue, la na-
\. Publiée à Rome, en 1613, par les soins de l'Académie des Lincei, dont le prince Cesi était président.
lure se conforme rigoureusement et invariablement aux lois qui lui ont été données; on ne peut pas, en faisant appel à des textes de l'Écriture sainte, révoquer en doute un résultat manifeste acquis par de mûres observations ou par des preuves suffisantes... Le Saint-Esprit n'a point voulu (dans l'Écriture sainte) nous apprendre si le ciel est en mouvement ou immobile ; s'il a la forme de la sphère ou celle du disque ; qui, de la terre ou du soleil, se meut ou reste en repos... Puisque l'Esprit-Saint a omis à dessein de nous instruire des choses de ce genre, parce que cela ne convenait point à son but qui est le salut de nos âmes, comment peut-on maintenant prétendre qu'il est nécessaire de soutenir en ces matières telle ou telle opinion, que l'une est de foi et l'autre une erreur? Une opinion qui ne concerne pas le salut de l'àme peutelle être hérétique? Peut-on dire que le Saint-Esprit ait voulu nous enseigner quelque chose qui ne concerne pas le salut de l'âme ^ ? »
A la réserve de cette dernière phrase, les théologiens admettraient aujourd'hui la doctrine exégétique de Galilée. Mais, au xvii^ siècle, la nouveauté de son langage était plus propre à irriter ses adversaires qu'à les convaincre. Sa théorie allait incontestablement à rencontre des idées reçues non seulement en matière de science, mais encore en matière d'exégèse ^. Qu'allait penser Rome de cette intrusion du
1. LeUre au P. Castelli, 21 décembre 1613 (Le Opère, t. II, p. 6), écrite currente calamo, comme le dit Galilée lui-même dans une lettre à M^' Dini, Le Opère, t. II, p. 26-64. La lettre au P. Castelli se lit aussi dans les pièces du Procès. Von Gebler, DieActen, p. 14-21; nis. (lu Procès, fol. 343.
2. • E contraria alla commune sentenza di tutti i theologi scolastici el di tutti i santi Padri, • disait le P. Caccini dans sa déposition. Von Gebler, Die Acten, p. 26; ms. du Procès, fol. 354 r».
savant dans le domaine réservé de la théologie? C'est devant les tribunaux romains que ses ennemis irréductibles, en la personne du P. Lorini, dominicain, dénoncèrent sa doctrine ^. Ce fut l'autorité de ses amis de Rome que Galilée lui-même invoqua pour déjouer leurs attaques et leur imposer silence.
Il comptait sur l'appui de quelques savants favorables à ses vues, notamment du P. Griemberger. La bienveillance de M^' Dini, de M^' Ciampoli, des cardinaux del Monte et Barber ini lui était assurée -. Le cardinal Bellarmin, dont le crédit était très considérable auprès du pape et du Saint-Office, osait garantir qu'il ne lui arriverait rien de fâcheux, pourvu qu'il fût disposé à accepter les décisions de l'Église ^. Or cette disposition ne lui faisait point défaut : « Je suis, écrivait-il le 16 février 1614 à M^' Dini, dans l'intime disposition de m'arracher l'œil pour n'être pas scandalisé plutôt que de résistera mes supérieurs et de faire tort à mon âme, en soutenant contre eux l'opinion qui présentement me paraît digne de foi et évidente ''. »
Mais ce concours de bonnes volontés n'était pas suffisant pour conjurer le péril qui menaçait la théorie de Galilée. Les Dominicains, qui prédominaient au Saint-Office, étaient loin de lui être favorables. Si quelques Jésuites, comme le P. Griemberger par exemple "", inclinaient vers la doctrine copernicienne, la Compagnie entière avait ordre de ne porter au-
1. \on Gebler, Die Acfen, p. 11 ; ms. du Procès, fol. 3i"2. La lettre du P. Ijorini lorme le premier document des pièces du procès.