Le Opère, t. VI, p
ÉTUDES DE ClilTlQlE. 21
de Ptolémée et de Copernic étaient toutes deux soutenables, que l'une aussi bien que l'autre pouvait être vraie dans la nature. Mais après cette décision, convaincu de la prudence de mes supérieurs, toute ambiguïté cessa dans mon esprit, et j'ai tenu et je tiens encore pour très vraie et indubitable l'opinion de Ptolémée sur la stabilité de la terre et la mobilité du soleil ^ »
Malgré la menace de la torture, on ne put obtenir d'autre expression de ses sentiments. Au reste, dans une précédente séance, il s'était engagé à démontrer, si on lui en accordait le loisir, le peu de valeur du système copernicien ^. Un abandon si éclatant de sa thèse semble prouver qu'il n'y attachait plus, à la fin, qu'une médiocre importance. Et s'il est permis de voir dans cette volte-face quelque défaillance de sa volonté, causée par l'effroi du châtiment prévu, il n'est pas moins évident qu'une conviction ferme et rationnelle manquait à son intelligence lorsque vint pour elle l'heure de l'épreuve. Galilée s'est défié de Copernic; il s'est défié de sa propre raison; et l'Eglise n'eut pas besoin de violenter sa conscience pour lui faire abandonner l'opinion qu'il avait d'abord embrassée avec tant d'enthousiasme.
Telle est l'impression que donnent les documents. Repond-elle absolument à la réalité? Faut-il croire que la raison du savant ne protestait pas contre la violence de ses juges, pendant que sa bouche réprouvait et maudissait comme une hérésie la théorie copernicienne?
1. Von Gebler, Die Aclen, p. 112 -US; ms. du Procès, fol. 4S2.
2. Von Gebler, Die Acten, p. 8S; ms. du Procès, fol. 420-421 (Séance du 30 avril 1633).
C'est une question délicate à laquelle il est difficile de répondre. Bien hardi, cependant, serait celui qui prétendrait que le grand homme ne fut pas sincère dans le solennel désaveu qu'il fit de ses ouvrages. Nous avons, il est vrai, des motifs de penser qu'il ne garda pas toute sa vie une sérénité parfaite, au souvenir de sa condamnation. Il ne serait guère vraisemblable que son esprit n'eût pas fait quelque retour offensif dans le domaine d'idées qui lui était interdit. Son ami Piccolomini, archevêque de Sienne, l'entretint, dit-on, dans l'espoir que ses théories iiniraient par prévaloir \ De telles suggestions étaient de nature à provoquer chez lui des sentiments de révolte contre ceux qui avaient causé ses malheurs. On ne s'étonnera donc pas que ces sentiments aient quelquefois fait explosion, au moins dans le secret. Certaines feuilles volantes, récemment retrouvées, en ont conservé l'écho, encore tout vibrant. Ce sont de simples notes, jetées sur le papier au courant de la plume. Voici la traduction de la plus importante ^ :
a A propos des nouveautés introduites.
a Et qui doute que cette nouveauté, de vouloir que des intelligences créées libres par Dieu se fassent esclaves de la volonté d'autrui, ne soit pas de
1. « 11 Galileo ha seminato in questa citta (Siena) opinioni poco cattoliche, fumentato da questo arcivescovo suo hospite, quale ha suggerito a molli che costui sia stato ingiuslamente agravato da cotesla sacra congregazione, e che non poieva ne doveva reprobar le opinioni filosofiche, da lui con ragioni invincibile matematiche e vere sostenute, e che il primo huomo del mondo, e vivera sempre nei suoi scritti ancor proibili, e che da tutti moderni e migliori vien sequitato. » Lettre du 24 janvier 1634, dans Von Gebler, Die Aclen, p. 172; ms. du Procès, fol. 547.
2. On la trouve sur un papier attaché à la feuille de garde du codex ms. 352, appartenant à la bibliothèque du séminaire de Padoue.
nature à engendrer de très graves scandales ?
« Vouloir que les autres renient leurs propres sentiments et s'en remettent à l'arbitre d'autrui ;
« Admettre que des personnes absolument ignorantes d'une science ou d'un art soient appelées à être les juges de ceux qui savent, et aient le pouvoir de les tourner à leur mode en vertu de l'autorité qui leur est concédée ;
« Voilà les nouveautés qui sont capables de ruiner les républiques et de renverser les Etats. »
Et s' adressant directement aux théologiens, il ajoute :
« Les doctrines nouvelles qui portent préjudice, ce sont les vôtres, ce sont ces doctrines par lesquelles vous contraignez l'intelligence et les sens à ne pas entendre et à ne pas voir... C'est vous qui occasionnez l'hérésie, lorsque, sans raison aucune, vous voulez que le sens des Ecritures soit celui qui vous plaît, et que les savants nient leurs propres sentiments et les démonstrations qui les convainquent.
« C'est vous qui êtes les auteurs de nouveautés, et de nouveautés qui peuvent causer de grandes ruines dans la religion K »
i. Ces lignes curieuses méritent d'être cités ici textuellement.
1)1 maleria dell' introdur novità.
E chi dubita che la nuova introduzione del voler che gli inlellecti creali liberi da Dio, si facciano schiavi dell' allrui volonla, non sia per parlorire scandali gravissimi?
E che il volere ehe altri neghi i propri sensi, e gli prosponga aW arbitrio di altri;
E che l'ammettereche persane ignorantissime di una scienza oarlo abbianoad esser giudici sopra gli intelligenli, e per l'autorità concedutagli siano potenti a volgergli a modo loro ;
Queste sono le novilà potenli a rovinare le republichee sovverlire gli slali...
Doctrine nuove che pregiudicano sono le vostre [teologi], quelle con le quali constringele l'intellecto e i sensi a non inlendere ea
Ces sourdes protestations font voir que, malgré sa docilité, Galilée n'avait pas perdu toute foi dans son génie et dans ses découvertes. Est-ce à dire que sa soumission extérieure aux décrets de Tautorité ecclésiastique fût une feintise? Il semble que l'hypocrisie répugnait trop à sa loyale nature pour qu'on lui impute à la légère un si bas sentiment. On peut concilier ses déclarations publiques et ses épanchements secrets, en considérant les uns et les autres comme des témoignages successifs d'une même et profonde sincérité? Qu'au cours des neuf années qui suivirent sa condamnation, il ait ressenti à plusieurs reprises, dans le fond de son cœur, comme des accès de révolte, et que, lors de ces soubresauts passagers, il ait confié à un papier muet l'irritation de sa pensée, il n'y a rien là que de très naturel et de très humain. Mais on aurait tort d'en conclure que de telles explosions, apparemment assez rares, aient troublé la sérénité habituelle de son esprit et lui aient fait désavouer ou simplement regretter son abjuration.
Aussi bien, ses récriminations ont moins pour objet de réhabiliter en particulier la théorie coperijicienne, que d'affirmer en général le légitimité des méthodes purement scientifiques et par conséquent
non vedere... Voi siete, che cagionate l'eresia, mentre senza ragione alcuna voleté, che il senso délie Scritlure sia quello chepiace a voi, ed i sapienti neghino i sensi propri e le dimoslrazïoni necessarie.
Voi siete autori di novità e novità che possono cagionare gran rovina nella religione.
Domenico Berti, Copernico e le vicende del sistema copemicano in Italia nella seconda meta del secolo XVI e nella prima del secolo XVII. Roma, 1876, p. 148-149. Ces notes, d'après certains indices, ont été écrites dans les années qui suivirent la condamnation de Galilée. Le P. Grisar {ouv. cit., p. 1-20) ne fait pas difficulté de le retonnaitre.
la légitimité d'une science de la nature, indépendante de rÉcriture sainte. A cet égard, son langage était sûrement hardi, il dépassait même, si l'on veut, la mesure. Mais, quelle qu'en fût la vivacité, on ne saurait dire qu'il entamât, au fond, la sincérité de sa soumission au décret de l'Index et à la sentence du Saint- Office.
D'ailleurs on peut se demander quelle sorte de soumission l'Eglise exigeait de son esprit. Le pape et les Congrégations qui représentent son autorité avaient parlé, et leur décision était une sentence doctrinale devant laquelle la raison devait s'incliner. Mais cette sentence, nous l'avons vu, n'était pas infaillible, ni par conséquent irréformable ; tout danger d'erreur n'en était pas exclu ; l'adhésion qu'on était tenu de lui accorder n'avait donc pas un caractère absolu. Voici comment un critique moderne explique ce cas de conscience : « L'autorité ecclésiastique ^ ne peut raisonnablement exiger que les fidèles tiennent pour tout à fait certain ce qui ne l'est pas, et écartent absolument de leur esprit la pensée que peut-être ils se trompent en donnant l'adhésion qui leur est demandée. Aussi l'adhésion exigée par l'Eglise, dans le cas d'une sentence doctrinale provisoire, n'est-elle pas une adhésion absolue, comme celle qui est requise pour les décisions infaillibles et qui exclut toute crainte d'erreur possible; c'est une adhésion provisoire, compatible avec la pensée que peut-être ce que l'on admet sera un jour reconnu inexact. La soumission intellectuelle requise se trouve ainsi proportionnée au motif sur
i. Jaugey, Le procès de Galilée et la Ih'^ologie, p. 418.
lequel elle s'appuie ; ce motif étant une déclaration de l'autorité ecclésiastique sujette à rescission, lassentiment de l'intelligence ne peut être absolu. L'intelligence se soumet, sous l'empire de la volonté, en s'appuyant sur la confiance que méritent les décisions, même provisoires, du Saint-Siège; cette confiance, à son tour, est fondée sur la sagesse habituelle des papes, sur les grâces ordinaires que Dieu leur accorde pour bien diriger l'Eglise, sur la science et la vertu des membres des Congrégations qui leur servent de conseillers et d'organes. C'est en ce sens que Galilée , dans son interrogatoire du 21 juin 1633, dit qu'après la décision de 1616 il a quitté le système de Copernic, « en s'appuyant sur la sagesse de ses supérieurs ' ».
Que cette confiance, qui inspira la conduite de Galilée au cours de son procès, l'ait animé pendant le reste de sa vie sans subir la moindre éclipse, cela est en soi fort douteux, et la note secrète que nous avons citée témoigne du contraire. Nécessairement, aux heures de doute ou de colère, la docilité de son esprit fut loin d'être entière. Mais quand la confiance reprenait le dessus, sa raison se conformait sans doute de nouveau aux décisions du tribunal qui l'avait condamné. Et l'on peut concevoir de cette sorte que son génie soit demeuré, jusqu'à la fin, sincère avec lui-même.
La sentence doctrinale du Saint-Office, par-dessus la tête de Galilée, regardait et atteignait toute l'Eglise. Le pape avait ordonné qu'elle fût transmise non seulement à l'Inquisition de Florence, mais
1. « Assicurato dalla prudenza de superiori, cesso in me ogni ambiguità. » Von Gebler, Die Acten, p. 113; ms. du Procès, fol. 43-2.
à tous les inquisiteurs et à tous les nonces de la chrétienté, afin qu'elle sortît partout son efifet * . L'ordre fut exécuté. Les inquisiteurs des villes italiennes, les nonces de Vienne, de Bruxelles, de Madrid et de France accusèrent réception de la communication qui leur était adressée ^. Il s'agissait d'imposer à tous les esprits comme obligatoire en conscience la réprobation de la doctrine copernicienne. Dans quelle mesure cette obligation allaitelle être acceptée?
Tous les membres de l'Eglise avaient à résoudre le même problème moral que Galilée. Ils le résolurent différemment, selon les lumières particulières de leur raison et de leur foi.
Nous n'avons pas à nous occuper de la masse flottante des esprits, qui se soumit par habitude et sans réflexion à la décision des Congrégations romaines. L'attitude des penseurs, philosophes ou théologiens, mérite un examen plus attentif.
Les uns n'éprouvèrent aucune difficulté à se soumettre; ils étaient convaincus d'avance que Rome avait raison. Tel ce directeur du collège de Douai, qui écrivait au nonce de Bruxelles, le 7 septembre 1633 : « J'ai saisi la première occasion qui s'est offerte pour notifier la sentence des sacrées Congrégations au chancelier et à nos autres professeurs. Bien loin d'admettre l'opinion extravagante [phanaticx opinioni) de Copernic et de Galilée, ils ont toujours pensé qu'il fallait la chasser des écoles et la siffler. Dans notre collège anglais de Douai, jamais
\. Von Gebler, Die Acte», p. dli; ms. du Procès, fol. 453. 2. Celle correspondance se lil dans le ms. du Procès, du fol. 456 au fol. 544; Von Gebler, Die Acten, p. 116-171.
ce paradoxe n'a été approuvé, jamais il ne le sera; nous l'avons toujours eu et nous l'aurons toujours en horreur \ »
Ces sentiments étaient ceux de la grande majorité des professeurs et théologiens du temps. Parmi les savants mieux initiés à la science de la nature, quelques-uns, qui paraissaient disposés à suivre Galilée dans la voie de ses recherches, battirent en retraite par respect pour l'autorité de l'Eglise romaine. De ce nombre était Gassend ou Gassendi, le célèbre ami du savant florentin. Voici en quels termes il révèle son état d'âme : « Je respecte la décision par laquelle quelques cardinaux ont, d'après ce que l'on rapporte, approuvé l'opinion de l'immobilité de la terre. En effet, quoique les Coperniciens soutiennent que les passages de l'Écriture qui attribuent l'immobilité ou le repos à la terre et le mouvement au soleil doivent être entendus des apparences et comme un langage accommodé aux idées et à la manière de parler du vulgaire..., cependant, comme ces passages sont entendus autrement par des hommes qui ont tant d'autorité dans l'Eglise, je me sépare en cela des Coperniciens, et je ne rougis pas, en cette affaire, de captiver mon intelligence. Je n'estime pas néanmoins que ce soit un article de foi; je ne sache pas, en effet, que les cardinaux l'aient ainsi déclaré, ni que leur décret ait été promulgué et reçu dans toute l'Église ; mais leur décision doit être considérée comme un préjugé qui est nécessairement d'un très grand poids dans l'esprit des fidèles^. »
La soumission de Gassendi était un acte d'obéis-
1. Von Gebler, Die Acten, p. 170-171 ; ms. du Procès, fol. S44.
2. De Motu impresso a motore translata III Epistolx, t. ni, p. \'\.
sance religieuse fondé sur la confiance que lui inspirait la sagesse, pourtant faillible, des Congrégations de l'Index et du Saint-Office. Nombre d'autres l'imitèrent. Ce ne fut cependant qu'une exception. La plupart estimèrent que le Saint-Office s'était prononcé trop vite dans une question où l'avenir de la science était engagé. Bien que la preuve définitive, absolue, du -mouvement de la terre autour du soleil ne fût pas encore trouvée — le sera-t-elle jamais? — il leur semblait que la démonstration de Copernic, fortifiée par les arguments de Galilée ou par d'autres de même genre, suffisait à convaincre les esprits non prévenus, et qu'en dépit des lacunes de la théorie, le fait à prouver était désormais hors de doute.
Telle paraît avoir été, notamment, la pensée de Descartes*. Par égard pour la décision des cardinaux du Saint-Office ou par peur de la censure, il renonça à enseigner publiquement la doctrine du mouvement de la terre, mais il ne consentit pas pour cela à l'abandonner. Vers la fin de novembre 1633, il écrivait au P. Mersenne : « Je vous diray, que m'estant fait enquérir ces jours à Leyde et à Amsterdam, si le Sistènie du Monde de Galilée n'y était point, à cause qu'il me semblait avoir appris qu'il avait esté imprimé en Italie l'année passée, on m'a mandé qu'il estoit vrai qu'il avait esté imprimé, mais que tous les exemplaires en avaient esté brûlez à Rome au mesme temps, et luy condamné à quelque amande : ce qui m'a si fort estonné, que je me suis quasi résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne. Car je
■I. Œuvres de Descartes, éd. Charles Adam el Paul Tannery, Paris, 1897 et suiv., t. V, p. 550.
ne me suis pu imaginer que luy qui est italien, et mesme bien voulu du Pape, ainsi que j'entens, ait pu estre crim inalizé pour autre chose, sinon qu'il aura sans doute voulu establir le mouvement de la terre, lequel je sçay bien avoir esté autrefois censuré par quelques cardinaux; mais je pensais avoir ouy dire, que depuis on ne laissait pas de l'enseigner publiquement, mesme dans Rome; et je confesse que, s'il est faux, tous les fondements de ma philosophie le sont aussi, car il se démontre par eux évidemment. Et il est tellement lié avec toutes les parties de mon traité que je ne l'en sçaurais détacher sans rendre le reste tout défectueux. Mais comme je ne voudrais pour rien au monde qu'il sortit de moy un discours, oit il se trouvast le moindre mot qui fust désaprouvé de l'Eglise, aussi aymè-je mieux le supprimer, que de le faire paroistre estropié K » Cette soumission de Descartes n'engageait pas son intelligence. En février 1634, il exprime l'espoir que ni le pape ni le concile ne ratifieront la sentence de la Congrégation des cardinaux, et il demande à Mersenne « ce qu'on en tient en France et si l'autorité des cardinaux a été suffisante pour faire de leur sentence un article de foi ^ ». Lorsqu'il eut parcouru le livre de Galilée, sa réserve s'accentua encore : « Les raisons pour prou-