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Lettre à Catherine deMédicis, du 28 mars

offrir quelques difficultés. Il faut placer les hommes et les événements dans leur cadre vrai, et se garder de les juger d'après les idées de notre temps. Chaque siècle a ses idées, ou, si l'on veut même, ses préjugés, auxquels les meilleurs esprits n'échappent guère. Pour bien apprécier le moyen âge ou la Renaissance, il est nécessaire de se faire ime âme historique, une âme d'ancêtre.

On ne comprendrait pas, en particulier, la conduite et le langage que tint saint Pie V à propos des affaires de France, si Ton ne connaissait les idées maîtresses qui gouvernèrent sa vie. Aussi n'aborderons-nous la question spéciale de sa participation, directe ou indirecte, éloignée ou prochaine, à la Saint-Barthélémy, qu'après avoir montré quel traitement il entendait appliquer d'une façon générale aux hérétiques, et quels motifs justifiaient à ses yeux leur extermination.

PIE V ET l'inquisition.

Lorsque le peuple romain apprit l'élévation du cardinal Alexandrin à la tiare sous le nom de Pie V, il fut saisi d'une sorte d'effroi, nous dit Ciaconius. On appréhenda de voir renaître les jours de Paul IV, dont le souvenir, lié à celui d'une réforme sévère des mœurs et des lois, était resté odieux. Le nouveau pape avait été son disciple favori; l'activité qu'il avait déployée dans ses fonctions de grand inquisiteur lui avait acquis une réputation d'homme terrible; il passait en outre pour être facilement

irritable, bien que ses colères fussent vite réprimées. Averti de la crainte que son élection inspirait au peuple, Pie V s'appliquaà en effacer l'impression du mieux qu'il put. « Fions-nous à Dieu, dit-il ; grâce à lui, j'espère que nous nous conduirons de telle sorte que les Romains seront plus affligés de notre mort qu'ils ne l'auront été de notre avènement*. »

Cet avènement, en effet (pourquoi ne pas le reconnaître?), portait avec lui sa signification; c'était l'Inquisition faite pape ; et, bien plus que les Romains, les hérétiques avaient des raisons graves de redouter ses rigueurs.

En sa qualité d'inquisiteur et plus tard de commissaire général de l'Inquisition 2, Pie V ne pouvait manquer d'avoir des idées arrêtées sur la conduite à tenir à l'égard des ennemis de la foi catholique. Outre de nombreuses règles spéciales de droit positif, certains principes régissaient sûrement pour lui la matière. Ces principes, il n'est pas bien malaisé de les connaître. Pie V relève de saint Bernard et du moyen âge, dont il incarne l'esprit en ce qu'il a de plus rigide. Il se plaisait, nous dit-on^, dans la lecture du traité De Consideratione, qui contient, si je puis m'exprimer ainsi, une théorie de la persécution modérée des hérétiques. L'Inquisition ne s'en tint pas à cette doctrine, et Pie V suivra consciencieusement jusqu'au bout les rigoureuses prescriptions du régime inquisitorial.

1. Ciaconius, Vitœ Pontificum, Romae, 1601, in-fol., p. 1203.

2. Sur ces l'onctions de Pie V, cf. de Falloux, Histoire de saint Pie V, Paris, 1868, eh. i etii.

3. Vossius, Préface de l'édition du traité De Consideratione, publié à Rome en 1594.

Sur la liberté de conscience proprement dite le langage de l'abbé de Clairvaux n'offre aucune équivoque. «La foi, dit-il, est une oeuvre de persuasion et non de force y>^fides suadenda est, non imponenda ^ . 11 n'y a donc pas lieu de frapper un homme qui refuse son assentiment aux dogmes de l 'Église et qui renie sa foi. Si l'on veut donner le nom de tolérance à ce respect de la conscience individuelle, l'abbé de Clairvaux est un apôtre de la tolérance, et le pape Pie V partagea sans nul doute, à cet égard, son sentiment. '

Mais la foi ou l'hérésie ne demeurent pas nécessairement choses secrètes ; l'une et l'autre tendent à sortir du for intérieur et à se répandre. L'abbé de - Clairvaux, partisan du progrès de l'une, demande qu'on oppose à l'autre une digue ou qu'on lui mette un frein ^. L'excommunication et l'expulsion 3, telles sont d'après lui les peines applicables aux hérétiques qui exercent un dangereux apostolat. Il ne semble pas reculer même devant l'emploi de la prison ^.

i. In Cantica, Sermo lxiv, n" 12.

2. « Subversores invîctis rationibus convincantur, ut vel emendanlur ipsi, si fieri potest; vel si non, perdant auctoritatem facultatemque alios subvertendi... Erunt hujusmodi maxime tuo studio aut corrigendi, ne pereant; aut ne périmant coercendi. » De Consideratione, lib. III, cap. i, n" 3. « Capiantur, non armis, sed argumentis, quibus refellantur errores eorum. » In Cantica, Sermo Lxrv, n° ». ' « Persequimini et comprehendîte eos et nolite desistere donec penitus depereant et diffugîant de ciinctis finibus vestris, quia non est tutum dormira vicinis serpentibus. » Ep. 242. c Quanquam melius procul dubio coercentur... quam in suum errorem multos trajicere permittantur. » In Cantica, Sermo lxvi, n° 12.

3. € Hoc jam melius, ut quidem ego arbitror, effugatur, aut etiam religatur, quam sinitur vineas demoliri. » In Cantica, Sermo lxiv, n" 8. Cf. Sermo lxv, n» 1, où le mot religari est ainsi expliqué : « forisreligatus, condemnata impietate etimpio foras misso ».

4. Cf. Ep. 193, contre l'hérétique Arnauld de Brescia : « Quanquam amicus sponsi ligare potius quam fugare curabit, ne jam dlscurrere et eo nocere plus possit. » Ligare a évidemment ici le sens d'emt>'>'isonner.

7 n A-t-il reconnu, en outre, la légitimité de la peine de . , mort? Saint Augustin, son maître, défend de recourir à une pareille extrémité*. Et tel doit être aussi son sentiment, si nous comprenons bien le blâme, d'ailleurs discret, qu'il adresse au peuple de Cologne, qui avait brûlé trois hérétiques opiniâtres : àpprobamus zelum, sed factum non suademus ^.

Cette doctrine est l'une des sources où Pie V alimentait son zèle. Les règles iiiquisitoriales, avonsnous dit, inspiraient également sa conduite; et la sévérité à laquelle il était enclin, y trouvait facilement son compte, L'Inquisition édictait contre les hérétiques des peines graduées, dont la plus terrible était, non plus la prison, comme l'admettaient saint Augustin et saint Bernard, mais la peine de mort, qui, bien que d'origine purement populaire ^, passa peu à peu dans les mœurs "^ et finit par entrer dans la

i. Ep. 134; cf. Epp. 133 et 139. Voir le résumé de la doctrine de saint Augustin dans Vacandard, Histoire de saint Bernard, ch. xxx, t. II, f^^ éd., p. 216. Saint Jean Chrysostome disait également : « Il ne faut pas tuer l'iiérétique : si on le faisait, ce serait introduire dans le monde une guerre inexpiable. » Toutefois, ajoute ce saint docleur, Jésus n'interdit pas de réprimer ces mêmes hérétiques, de leur fermer la bouche, de leur enlever la liberté de se faire entendre, de dissiper leurs réunions ; il défend seulement de les mettre à mort •• In Matthasurrii xlyi; cf. Puech, Saint Jean Chrysostome, Paris, 1891, p. 204.

2. In Cantica, Sermo lxvi, n° 12. Dans son épître 364 il reproche au moine Rodolphe de prêcher le massacre des juifs : homicidii approbali libertas, et lui dit qu'en cela il se montre disciple du diable : < nie enim erat homicida ab initie. >

3. cf. Julien Havet, L'hérésie et le bras séculier, dans Bibliothèque de l'£jCole des Chartes, t. XLI, p. S17 ; Vacandard, Vie de saint Bernard, ch. XXV, t. II, l'e éd., p. 213, note.

4. « De l'an 1000 au premier tiers du xiii® siècle, dans la région du Nord (France, Flandre et bord du Rhin), aucune législation temporelle ne vise le crime d'hérésie et ne le frappe d'une peine; mais, en fait, l'usage de mettre à mort les hérétiques (le plus souvent par le feu) s'est établi graduellement et est presque passé en coutume. » Julien Havet, loe. cit.

législation ecclésiastique. Tout le bas moyen âge vécut sous ce régime, contre lequel personne, sauf ceux qui en ressentaient les rigueurs, ne semble avoir protesté. Auxvi® siècle, les rares récriminations qui se font entendre restent isolées. Parmi les princes catholiques, on ne connaît guère que l'empereur Maximilien qui, à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, se soit soulevé non seulement contre ce forfait, mais encore contre tout emploi du glaive en matière de religion ; Res pietatis gladio non volunt dijudicari, neque tractari : « Qu'on imite les Apôtres, ajoutait-il, dont l'arme unique était la parole et la doctrine ^ . »

Il ne vint pas à l'idée de Pie V, ni avant ni pendant son pontificat, de réformer la législation inquisitoriale existante. Son unique souci fut d'en faire une application aussi juste, mais aussi rigoureuse que possible. « 11 poussa, nous dit-on, ce souci de la justice jusqu'à l'excès ; il avait en quelque sorte horreur de la clémence, et lorsqu'il faisait l'éloge de cette vertu, il ajoutait que la meilleure manière de la pratiquer était de châtier les coupables dans la mesure exacte où ils le méritaient ^. »

En pratique, il fut clément et miséricordieux autant que sa conscience, esclave de la règle du devoir, le lui permettait. On ignore peut-être trop que cet ardent promoteur de la justice avait au fond du cœur des trésors de tendresse. Les historiens ont

1. Luoig, Ep. procerum Europœ, t. II, p. 692; Theiner, Annales ecclesiastici, 48S6. 1. 1, p. 47,

2. « ita justitiam amplectebatur, ut exacta juris observantia plerumque injuriose peccaret; ita vero a clementia abhorrebatut... cum multa de clementia honorifice prœfatus, postremo illam exacta nocentium castigatione contineri diceret. » De Thou, Historiée sui temporis, Paris, 1603, t. II, lib. xxxvui, p. 286.

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raconté ce qu'il fit pour les pauvres et les malheureux ^ . Il n'est pas jusqu'aux hérétiques eux-mêmes qui n'aient ressenti maintes fois les effets de sa charité. 11 les visitait dans leur prison, discutait familièrement avec eux, et essayait de les ramener dans le giron de l'Eglise. Lorsqu'il y réussissait et obtenait leur abjuration, il ne négligeait rien pour adoucir ce que leur pénitence pouvait avoir de rude et de rigoureux. L'une de ses meilleures conquêtes en ce genre fut Sixte de Sienne qui, après avoir passé du judaïsme au catholicisme, tomba lourdement dans l'hérésie et fut, en sa qualité de relaps,

\ enfermé dans les prisons du Saint-Office, puis condamné à mort. Toutes les industries de l'indulgence avaient été épuisées à son égard, et sa double rechute éloignait à la fois de son cachot les juifs et les chrétiens. Le grand commissaire de l'Inquisition n'en entreprit pas moins de vaincre son opiniâtreté. 11 fit en quelque sorte le siège de Sixte et, à force d'exhortations, il parvint à le convaincre qu'une abjuration sincère et une vie de pénitence lui rouvriraient de nouveau les portes de l'Église et celles du ciel. Il

/ courut ensuite vers le Saint-Père, dont l'autorité seule pouvait commuer la peine portée contre le coupable, et ne se retira qu'après avoir obtenu la faveur qu'il sollicitait. Quelques mois après, la joie du grand Inquisiteur était portée à son comble: il recevait Sixte dans l'ordre de saint Dominique ^.

Mais son zèle et son éloquence ne remportaient pas toujours d'aussi beaux triomphes. Alors, vaincu par l'opiniâtreté des rebelles, il devenait inexorable, il

i. cf. deThou, loc. cit.

2. Cf. de Falloux, Vie de Saint Pie V, Paris, 1868, t. I, p. 76-78,

entendait que la justice suivît son cours, jusques et y compris la peine de mort. Son avènement au souverain pontificat fut marqué par plusieurs exécutioïis retentissantes ^ et pendant toute la durée de son règne ses mains s'étendirent jusqu'aux extrémités du monde chrétien pour y saisir les coupables que la négligence des rois laissait travailler sourdement contre la foi. En Espagne il fut aidé, beaucoup plus que de raison, dans cette œuvre de répression par la froide cruauté de Philippe II ^. Le roi de France et Catherine de Médicis lui prêtèrent un ' concours moins docile et moins efficace. Aussi prit-il quelquefois l'initiative d'arrestations qui déconcertaient les calculs de l'autorité royale. C'est ainsi qu'U fit déférer à l'Inquisition, comme fauteur d'hérésie, le comte de Gayasse, qui tenait cependant de Charles IX uoe charge importante. Catherine se plaignit hautement de la mesure. « J'é grent peur, écrivait-elle irrévérencieusement à la duchesse de Savoie, que cet bonhomme de Pappe à la fin par ses fays trouble toute la crétienté ^. »

Les procédés inquisitoriaux de Pie V étaient sûrement moins dangereux pour l'État que la politique tortueuse de Catherine. Ils reflètent des idées d'intolérance que le zèle de l'unité religieuse explique jusqu'à un certain point. Pour durs et abusifs qu'on

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