Ibid
3. On eu trouvera un récit excellent dans Bossuet, Histoire de France, liv. XVII ; dans H. White, The massacre of Saint-Barthelemy^ preceded by a history of the religions wars in the reign of Charles IX, London, 4808; dans H. de la Ferrière, La Saint-Barthélémy , La veille — Le jour — Le lendemain, Paris, 1892 (cet ouvrage est la reproduction de l'Introduction au tome IV des Lettres de Catherine de Médicis, Paris, 1891). Quant aux sources originales, il faudrait consulter Mémoires de Marguerite de Valois, coll. Petitôt, t. XXXVII, Paris, 1823; Discours du roi Henri III, ibid., UXllY; Mémoires de Tavannes, éd. Panthéon littéraire, Paris, 1846; Correspondance diplomatique de la Mothe-Fénelon (ambassadeur en Angleterre), t. VII, Paris, 1840; Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, 1891; Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. III ; les dépêches du nonce Salviati dans Theiner, Annotes eccïesiastici, t. I,Rome,
rent leur haine personnelle en faisant massacrer l'amiral. Paris détestait les Huguenots ; le peuple accomplit avec'joie l'œuvre d'extermination à laquelle on le conviait. Certains catholiques furent enveloppés dans le massacre. On évalue à environ 2.000 le nombre des victimes. De Paris, le carnage s'étendit à toute la France. Près de 20.000 protestants, dit-on, périrent ainsi sous le coup des égorgeurs ^ .
Quelques détails de l'événement furent connus à Rome dès le 2 septembre. Mais la première nouvelle n'avait aucun caractère officiel ; celui qui l'apportait
1836; Relations des ambassadeurs vénitiens Giovanni Michieli, et Sigismond Cavalli, traduites et annotées par William Martin, Paris,i872; Correspondance de Charles IX avec Mandelot et avec Ferais, etc. Nous ne citons que pour mémoire les ouvrages insérés dans Archives curieuses de l'Histoire de France, i'" série, t. VII, Paris, 1833, tels que Mémoires de l'État de France sous Charles IX; Le Stratagème de Charles IX contre les Huguenots; Le Réveille-matin des Français et de leurs voisi7is, etc., qui sont des œuvres de parti pris.
1. « Le nombre des victimes immolées dans la capitale est inconnu. La seule pièce sur laquelle on peut appuyer un calcul approximatif est un extrait d'un liVre de comptes de l'Hôtel de Ville, cité par l'abbé de Caveirac (Apologie de Louis XIV, 1738), extrait d'après lequel trente-cinq livres furent payées aux fossoyeurs du cimetière des Innocents pour avoir inhumé onze cents cadavres aux environs de Saint-CIoud, d'Auteuil et de Chaillot. Presque tous les cadavres ont été jetés à la Seine; mais il se peut que plusieurs aient été repêchés en des lieux plus éloignés, ou enterrés en d'autres endroits. L'évaluation de Ranke et de Henri Martin, qui d'après Michieli, l'ambassadeur extraordinaire de Venise, portent le' nombre des morts à deux mille environ, semble assez rapprochée de la vérité. — Voilà pour ce qui concerne Paris. Quant au nombre total des victimes en France, l'obscurité est plus profonde encore. L'écart est énorme entre les divers calculs : c'est entre 2.000 et 100.000 que le chiffre oscille. Le Martyrologe des Huguenots, publié en 1581, le porte à 15,138; mais il ne désigne par leurs noms que 786 morts. L'un des derniers historiens des guerres religieuses de la France, M. Henri White, s'arrête au chiffre de 20.000, admis par de Thou, La Popelinière et Montfaucon. Ce n'est là, bien entendu, qu'un calcul approximatif, et M. Alfred Maury remarque avec raison que, dans des évaluations de ce genre, on est toujours porté à l'exagération. » J. Loiseleur, La préméditation de la Saint-Barthélémy, p. 71-72.
LES PAPES ET tA SAINT-BARTHÉLEMY. 269
était parti précipitamment de Lyon, chargé d'une lettre de Danes, le secrétaire de Mandelot, gouverneur de la ville, à M. de Jou, commandeur de Saint- Antoine. Il avait pour mission d'avertir au plus tôt le Saint-Père que les principaux chefs protestants avaient été tués à Paris et que le roi avait donné aux gouverneurs des provinces l'ordre de saisir tous les Huguenots.
« Averti le premier, le cardinal de Lorraine fit remettre deuxcentsécusau courrier, et, prenant avec lui l'ambassadeur Ferais, il alla annoncer cette grande nouvelle au Saint-Père. Grégoire XIII ne put maîtriser un premier mouvement de joie ; il fît remettre cent écus au porteur de la lettre et voulait même qu'on allumât des feux de joie dans Rome. Ferais lui objecta qu'avant tout il fallait attendre une lettre officielle du roi et celle de Salviati, son propre légat ^ . »
Le courrier royal arriva le 5 septembre. La lettre de Charles IX ne contenait aucune allusion à la Saint-Barthélémy. « Très Saint-Père, disait-il, nous envoyons présentement devers Votre Sainteté le sieur de Beauville pour dire et faire cognoître à Vostre Sainteté aucunes choses de nostre part sur lesquelles nous prions et requérons Vostre Sainteté tant et si affectueusement que faire pouvons lui accorder bénigne et favorable audience et ajouter la même foy à ce qu'il vous dira comme vous vouldriez faire à notre propre personne 2. »
Beauvillier fut accompagné chez le pape par le
1. H. de la Perrière, Lettres de Catherine de Médicis, t. IV, p. cxi ; cf. Bibliothèque nationale, fonds français, n» 16040, fol. 491 V.
2. Ciié par U. de la Perrière, loc. cit., p. cxji, d'après les Archives du Vatican.
cardinal de Lorraine et Ferais. Il fit un récit de la Saint-Barthélémy et, en récompense du dévouement de Charles IX à la cause catholique, il supplia Grégoire XIII d'accorder la dispense jusqu'alors refusée, et de bien vouloir l'antidater de quelques jours, afin que l'union de Marguerite et de Henri de Navarre fût correcte et légitime aux yeux, de l'Église. Grégoire répondit simplement qu'il ne pouvait octroyer une telle faveur sans y avoir mûrement réfléchi ^ .
En quels termes Beauvillier avait-il exposé les causes de la Saint-Barthélémy? C'est ce que n'indique p as la dépêche de Ferais. Mais une lettre de celui-ci, en date du 22 septembre, le laisse assez deviner. « Sire, écrivait-il à Charles IX, je rends grâce à Dieu de ce qu'il lui a plu conserver et préserver Votre Majesté, celle de la Reine sa mère et de Messieurs ses frères, de l'abominable conspiration qu'ils avaient pourpensée. Je ne crois pas qu'il y ait histoire qui fasse mention d'une si cruelle et si mauvaise volonté ^. »
Une lettre du cardinal de Bourbon, en date du 26 août, fait voir non moins nettement quelle idée de la Saint-Barthélémy la cour de France entendait imposer au Souverain Pontife, k Ledict admyral, écrivait le cardinal à Grégoire XIII, s'est montré si meschant que d'avoir conspiré de faire tuer ledict Seigneur Roy, là Royne sa mère, Messieurs ses frères et tous les princes et seigneurs catholiques, estant à leur suite, pour cela faict se bastir ung Roy à sa
1. Dépêche de Ferais, Bibliothèque nationale, fonds français, n. 16040, citée par H. de la Perrière, ibid., p. cxiii,
2. Bibliothèque nationale, fonds français, n" 16040, fol. 98.
debvotion, et abolir toute autre religion que la sienne en cedict royaulme. Mais Dieu a voulu que caste conspiration a esté découverte, et ce faisant si bien illuminer l'esprit de Sa Majesté que, au mesme jour ce malheureux faisait compte de faire commancer sa damnable entreprise, elle en a fait tomber l'exécution sur luy et ses complices tellement qu'il a été tué avec tous les principaux chefz de sa secte... Et ce que j'en loue plus est la résolution que sadicte Majesté a prise d'anéantir du tout ceste vermyne et de remectre du tout l'Eglise catholique entre ses bons subjects au repos et splandeur qu'ils la désirent ^ . »
Nous ne saurions dire si cette lettre parvint à sa destination en même temps que celles de Charles IX et de Salviati. En tout cas, elle n'eût fait que confirmer l'impression produite sur Grégoire XIII par le récit de Beauvillier.
La dépêche de Salviati, qui donne quelques détails sur le massacre, insinue, plutôt qu'elle ne dément, ridée d'une conspiration à laquelle le roi et la reine auraient échappé : « On a taillé cette nuit en pièces tous les Huguenots par ordre du roi ; l'exécution a été commencée par le duc d'Angoulême et MM. de Guise et d'Aumale, qui se rendirent au logis de l'amiral avec une forte troupe. Plusieurs Italiens étaient avec eux. Ont péri : La Rochefoucault et son "fils; Téligny, gendre de l'amiral, etc. Une grande partie des Huguenots de la suite du roi de Navarre et du prince de Condé sortirent du palais au bruit du massacre et trouvèrent la mort. Ceux
i. Dans Theiner, Annales eccles., t. I, p. 336.
qui sont demeurés au Louvre sont gardés prisonniers. Depuis que l'amiral a été frappé, les Huguenots parlaient et agissaient avec arrogance, et hieiencore la Rochefoucault et Téligny avaient tenu à la reine des propos par trop insolents. Je ne puis croire que, si l'amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, tant de personnes eussent péri... Toute la ville a pris les armes, et les maisons des Huguenots ont été attaquées et forcées; beaucoup d'hommes ont été tués, et la populace s'est livrée au pillage avec une incroyable avidité. Dans la crainte que les choses n'allassent trop loin et que l'exécution du peuple ne lui fît commettre de trop grands excès, on proclama, vers les trois heures, un édit portant défense de tuer et de piller; mais on n'y obéit pas. Quelques catholiques ont été, diton, tués ou blessés. Je suis persuadé qu'on en fera autant dans toutes les villes de France quand on apprendra l'exécution de Paris.
« Lorsque j'écrivis ces jours passés en chiffre à Votre Seigneurie que l'amiral s'avançait trop et qu'on lui donnerait sur les ongles, j'étais déjà convaincu qu'on ne voulait plus le supporter; j'étais confirmé dans cette opinion quand j'écrivis dans une dépêche suivante que j'espérais donner bientôt à Sa Sainteté quelque bonne nouvelle, mais je ne croyais pas à la dixième partie de ce que je vois présentement de mes yeux.
« Faites-moi la grâce de baiser en mon nom les pieds de Sa Sainteté. Je me réjouis, du fond du cœur, avec Elle de ce qu'il a plu à la Majesté divine d'acheminer, au début de son pontificat, si heureusement et si honorablement les affaires de ce
royaume, ayant pris en sa protection le Roi et la Reine mère de telle sorte qu'ils ont pu arracher ces racines pestiférés avec tant de prudence et dans un moment si opportun où tous les rebelles étaient enfermés sous clefs dans une cage ^ . »
A la réserve du mode d'exécution, la nouvelle de la Saint-Barthélémy ne pouvait qu'être agréable à Grégoire XIII, qui poursuivait la même politique que son prédécesseur et voyait dans le protestantisme, tout ensemble un danger pour là foi catholique, et un obstacle insurmontable à l'entrée de Charles IX dans la ligue contre les Turcs. Il éprouva, nous dit-on, un véritable « soulagement », lorsque le cardinal de Come lui eut remis les dépêches de Salviati ^. Justement ce matin-là devait se tenir un Consistoire où le pape se proposait de donner la croix au cardinal Orsini, désigné pour aller en France comme légat extraordinaire. Grégoire tint à communiquer lui-même au Sacré-Collège les nouvelles qu'il venait de recevoir ; il fit lire publiquement les lettres du nonce, en commenta la teneur et termina en disant que c'étaient là les meilleures nouvelles qu'on pût désirer dans ces temps de troubles; « il semble, ajouta-t-il, que Dieu commence à tourner sur nous les regards de sa miséricorde ». « La lecture de ces dépêches, remarque le cardinal
i. « Havando talmente havuto in prottettione il Rè et Regtna Madré, che banno saputo, et potuto sbarbare queste pestiféré radice con tante prudenza, in tempo tanto opportuno che tutti le[ rebelli erano rinchiusi sotto chiavi in gabbia. » Archives du Vatican, Nunziat. di Francia, t. V, p. 121. Renseignement fourni par M. l'abbé Richard, chapelain de Saint-Louis-des-Français. Theiner, Annal, eccles., 1. 1, p. 329, ne donne pas cette fin de la dépêche de Salviati,
2. « Le mandai subito a S. S'» perlevarla di suspensione, etperch^ si consolasse », etc. Dépêche du cardinal de Come à Salviati, Valicano, Francia, n» 283, 157â. cité par Philippson, p. 134.
de Corne, remplit de consolation et d'allégresse Sa Sainteté et tout le Sacré-Collège. » Le Consistoire et la cérémonie de la remise de la croix achevés, le pape et les cardinaux se rendirent à l'église Saint- Marc (Grégoire résidait alors au palais de ce nom) afin de chanter un Te Deum et de remercier Dieu de la faveur insigne qu'il avait accordée au peuple chrétien. Grégoire souhaitait vivement « que le roi très chrétien cheminât résolument dans la voie que la Providence lui avait ouverte et s'employât à nettoyer et à purger entièrement son royaume de la peste huguenote ^ ». Il lui fit recommander de révoquer au plus tôt l'édit de Saint-Germain qui accordait aux hérétiques la liberté de conscience, et s'étonnait même qu'il ne l'eût pas déjà fait. Ce qui s'était passé à Lyon et à Rouen faisait d'ailleurs bien augurer au Pontife du soulèvement de toute la France contre les Huguenots ^.
1. « Era quella mattina consistoro per dar la croce et espedir il cardinale Orsino legalo;perô volendo S. S" participar al Sacro Collegio una nuova si felice, fece leggere publicamente le lettere istesse, ragionando poi S. S" sopra il ténor di quelle, con concludere clie non si poteva desiderar nuova migliore ne niaggîore in questi tempi pieni di tanle turbulentie, et che pur pare che Dio cominci à voltar gli occhi de la sua misericordia sopra di noi. S. S'^ et tutto il coUegio si corne rest6 consolatissimo et pieno di allegrezza alla lettura di questo avviso... Quella istessa mattina Onito il consistoro et la ceremonia di dar la croce al Legato, S. S" cou tutto il colleggio de Car" and6 nella chiesa di S. Marco a far cantare il Te Deum et ringratiar Dio di tan felice gratia concessa al populo christiano; ne resta S. B"« di pregarlo et farlo pregare a disponere interamente il Re Chr"" à voler caminare per la strada apertagli da S. D. M'S et totalmente nettare et purgare il Regno di Francia da la pesta Ugonottica. • Ibid.
2. « Ma una speranza ci resta clie la girandola habbia fatto da se in ogni luogo, havendosi già un p6 d'odore di quel che s'è fatto in Lione et in Rotiano. » Ibid. Le 22 septembre, le cardinal de Cbme charge de nouveau Salviati d'engager, au nom du pape, le roi, la reine mère, Anjou et tous les chefs catholiques, « à purifier le royaume de France de tous les germes pestilentiels. » Ibid. On sait
LES PAPES ET LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 275
Les Romains furent associés aux actions de grâces de la curie. Grégoire fixa au lundi 8 septembre « une procession très solennelle de tout le clergé et de toutes les confréries, avec rendez-vous dans l'église Saint-Marc, où une messe en musique fut chantée par la chapelle papale, à la grande joie de tous les assistants. On put voir ainsi, dit un témoin, combien Rome était affectionnée à la religion et au royaume de France ^ ».
Ces démonstrations continuèrent les jours suivants. Le 12 (?) septembre, le cardinal de Lorraine r'ecevait à Saint-Louis des Français le Souverain Pontife ^.
que la cour de France n'était nullement disposée à entrer dans ces vues. Dés le 27 août, Salviati écrivait au cardinal de Corne: « Le Roi et la Reine mère m'ont prié d'expédier un courrier pour assurer le Saint-Pèrë que tout ceci tournerait au bien de la religion; ils sont toutefois dans l'intention de renouveler l'édit de pacification et de conserver la liberté de conscience; cela est nécessaire pour sauver le royaume et prévenir le massacre de plus de dix mille personnes, massacre qu'il serait impossible d'empêcher si on laissait des armes entre les mains du peuple. » Theiner, Annales eceles., t. I, p. 330. Toute la politique ponliflcale, qui visait la continuation de la guerre contre les Huguenots et l'alliance du roi de France avec Philippe n contre les Turcs, échoua. Cf. Philippson, ouv. cit., p. d36.
1. Voir la plaquette intitulée : Ordine délia solennissima processîone fatta dal sommo PonCifîce neW aima citta di Roma,per la felicissima nova délia destruttione délia setta Ugonotana, con la inscrittione posta sopra la porta délia chiesa di S. Luigi in un panne di seta pavonozza a letere d'oro maiuscole, Roma, 1S72. On a reproché au pape l'oraison qu'il chanta après la messe : elle n'a pourtant aucune signification odieuse; la voici : « Omnipotens sempiterne Deus, qui superbis resistis, humilibus autem das gratiam, digna tibi laudum preconia et devotas gratiarum referimus actiones, quod servorum tuorum fidem respiciens, gloriosam de perfidis genlibus populo catholico laetitiam tribuisli, te suppliciter exoramus ut quod fldeliter incepisti misericorditer consequaris ad laudem et gloriam nominis tui, quod super nos famulos tuos suppliciter exoratur. »
2. « Et pur questa mattina S. S"' è andata in processione alla chiesa di S. Luigi, dove si è celebrala messa solenne per l'effetto istesso, et la settimana seguente publicara un solenne Jubileo, » etc. Le cardinal de Come à Salviati, Vaticano, Francia, n» 283. D'après le placard du cardinal de Lorraine, cette cérémonie aurait eu lieu II" idus septembris, c'est-à-dire le 12. La Mothe-Fénelon, Correspondance diplomatique, Paris, 1840, t. VII, p. 342.
Un jubilé fut annoncé aux fidèles et fixé pour chaque année au jour de la Saint-Barthélemy pour remercier Dieu de la victoire de Lépante et du triomphe de Charles IX. On fit frapper une médaille en souvenir du massacre des Huguenots. Enfin Grégoire XIII chargea Vasari de peindre dans une salle du Vatican les principales scènes de la sanglante journée.
Ce sont toutes ces manifestations, notamment la fête de Saint-Louis, la médaille commémorative, et les peintures de Vasari, qui ont fait accuser la papauté d'être la complice ou du moins l'approbatrice éhontée de l'attentat du 24 août 1572. Il importe donc, dans l'intérêt de la vérité historique, d'examiner avec soin la signification de ces divers actes.
On sait que le cardinal de Lorraine éprouva une joie sans mesure à la nouvelle de la Saint-Barthélemy. La mort de Coligny, en particulier, avait pour lui le caractère d'une représaille digne de la maison des Guise à laquelle il appartenait ^ La disparition des principaux chefs huguenots assurait désormais à sa famille (il le crut du moins) une prépondérance incontestée dans les conseils de la cour de France ^. Ere l'attentat du 24 août était pour son ambition un véritable triomphe. Il n'hésita pas à s'en parer comme
1. La complicité de Coligny dans le meurtre de François de Guise, dont il s'est toujours défendu et qui répugne à ce qu'on sait du caractère de l'homme, était regardée par bien des gens comme un fait avéré. Cf. Claude Haton, Mémoires, t. I, p. 363.
2. Une preuve de ce sentiment se trouve dans une dépêclie de Sal- Tiati, en date du \" octobre 1S72. Catherine de Médicis a fait saisir un paquet de lettres du cardinal de Lorraine, « indrizzato a Mgr di Guisa, et ha trovato che altribuisce a se et al nipote et a casa sua la morte del Almiraglio, gloriandiosene assai, et che havendo lo aifetto al governo di Francfa, dice al nipote lutto quello che vorebbe che si facesse, come se l'auttorità fosse uguale a le voglie, del che se sià la Régente risentita ». Theiner, Annales eccles., 1. 1, p. 332.
LES PAPES ET LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 277
d'un titre de gloire. A l'entendre, le massacre des Huguenots était chose prévue, conseillée par lui, préparée de longue main, et son entourage se fit volontiers l'écho de ce bruit aussi téméraire qu'odieux ^ . On retrouve l'expression de ce sentiment dans l'inscription en lettres d^'or qu'il fit placer au-dessus du porche de l'église Saint-Louis, le jour où le Souverain Pontife y fit son entrée solennelle pour un service d'actions de grâces. Charles IX, « absent de corps, présent d'esprit », se félicite du succès incroyable qu'il a remporté, « succès.qui répond aux prières, aux larmes, aux soupirs, aux conseils de douze années " ». On s'est fait de cette inscription une arme contre Grégoire XIII, en prétendant qu'elle aurait dû lui dessiller les yeux, à supposer que son aveuglement eût duré jusqu'au 12 septembre. C'est accorder au placard du cardinal de Lorraine une importance qu'il ne pouvait avoir. Sans rappeler que le roi de France l'a
i. De là est né le fameux ouvrage de Camille Capilupi, intitulé Le Slratagème de Charles IX, qui parut à Rome, le 18 septembre 1572. C'est un « pamphlet inspiré évidemment par les vues intéressées de ceux qui lui en avaient suggéré l'idée », c'est-à-dire du cardinal de Lorraine et de ses partisans. Cf. de la Perrière (,ouv. cit., p. cxiv-cxv)> sur le caractère tendancieux de cet ouvrage. Dans une seconde édition, du mois d'octobre 1572, une phrase compromettante pour la politique du cardinal de Lorraine fut supprimée.
2. « D. G. M. — Beaiissimo Patri Gregorio XIII, Pontifici Maximo, sacro illustrissimorum collegio S. P. Q. R. — Carolus IX Christianissimus Francorum Rex, zelo zelatus pro Domino Deo exercituum, repente velut Angelo percussore divinitus immisso, sublatis una occidione prope universis sui regni heretîcis perduellibusque, tanti beneficii immemor nunquam futurus, consiliorura ad eam rem datorum, auxiliorummissorum, duodecennaliumprecum, supplicalionum, votorum, lacrimarum, suspiriorumque ad Dominum Omnipotentem, Slaximum », etc. — « Carolus tituli Saneti ApoUinaris S. R. E. cardinalis de Lotharingia hoc omnibus significatum et testiflcatum esse voluit, anno Domini MCLXXIT, Ilidus septembris. » Voir le texte complet dans Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon, t. VII, p. 341-242.
hautement désavoué ^ , le Souverain Pontife pouvaitil y voir autre cliose que l'expression d'un sentiment personnel, qu'aucun document de source autorisée ne justifiait? Et quel cas pouvait-il faire de l'opinion du cardinal de Lorraine et de ses amis, quand il voyait l'ambassadeur d'Espagne la couvrir de son dédain? a Bien que les Français (lisez le cardipal et les siens), écrit don Juan dès le 8 septembre, veuillent donner à entendre que leur roi méditait ce coup depuis qu'il fît la paix avec les Huguenots, et lui prêtent des stratagèmes qui ne paraissent pas permis même envers des hérétiques et des rebelles, je tiens pour certain que, si l'arquebusade donnée à l'amiral fut cliose projetée quelques jours auparavant et autorisée par le roi 2, tout le reste • fut inspiré par les circonstances ^. »
Les circonstances dont il s'agit ici sont évidemment les menaces des Huguenots, que la cour de France avait grossies jusqu'à leur donner le caractère d'une conspiration. De là la nécessité de recourir à des rigueurs anormales pour échapper à un péril imminent ; de là le massacre des conspirateurs et de leurs partisans. « Telle était, remarque un critique à propos de la lettre de don Juan, l'opinion prédominante dans l'entourage éclairé de Grégoire XIII, opinion qui dut faire le plus d'impression sur son esprit, puisque
1. « Au regard de ce que M. le cardinal de Lorraine a fait inscrire à Uome sur la porte de l'hostel Sainl-T<ouis, ce n'est chose où l'on doibve avoir esgard, car l'on scayt assez que ce n'est ny du sceu ny du commandement du roy. » Articles présentés à la reine d'Angleterre, n novembre 13T2. Art. 8. Dans Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon, t. vn, p. 398.
2. L'arquebusade fut autorisée par Catherine de Médicis, mais à l'insu du roi.