‹ Etudes de critique et d'histoire religieuse [microform]Chapitre 175 sur 177 · ÉTUDES DE CRITIQUE BT' D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

ÉTUDES DE CRITIQUE BT' D'HISTOIRE

bien se concilier avec les textes scripturaires, • auraient plus ou moins lentement abandonné l'opinioii dePtolémée. i

Les théologiens avaient besoin, ce semble, dé plus de ménagement. Il leur fallait faire le sacrifice d'une théorie qu'ils regardaient comme sûre et presque de foi. Un pareil acte de renoncement était dur à leur ; raison. Mais comme ils se réclamaient bruyamment de l'autorité de l'Église, ils eussent eu mauvaise grâce à se scandaliser si l'Eglise se fût prononcée contre eux, ou si seulement elle eût refusé de prendre une décision. Dans cette dernière hypothèse,; On peut même s'étonner qu'ils se fussent révoltés, car on ne leur imposait pas le sacrifice de leurs théories; ; on leur demandait seulement de supporter que d'autres eussent, aussi sincèrement qu'eux, en matière scientifique, une conviction contraire à leur conviction.

Quand on parle de sacrifi ce auquel eussent été réduits les partisans du système de Ptolémée, on oublie trop que les partisans de la théorie copernicienne étaient condamnés, en vertu de la sentence des tribunaux romains, à faire un sacrifi ce autrement grave. A ceux-ci on ne demandait pas seulement de tolérer l'opinion de leurs adversaires; on exigeait d'eux qu'ils renonçassent de cœur et d'intelligence à la leur propre. Ils étaient donc plus que les autres en danger, pour ne pas dire en droit, de se ; scandaliser.

Prétendra-t-on qu'ils ne pouvaient raisonnablement alléguer leur conviction scientifique, parce . qu'ils n'avaient pas la preuve absolument péremptoire que le système auquel ils étaient attachés fût

vrai? L'argument se retourne contre leurs antagonistes. Ceu:x-cij non plus, n'avaient pas (et pour cause) la preuve décisive que la théorie de Ptolémée fût conforme à la xéalité des phénomènes. Si donc, à égalité de convictions personnelles, il fallait contraindre lés uns ou les autres à faire le sacrifice de leur opinion, il était juste que cette obligation tombât, non sur les Coperniciens qui avaient l'avantage de, tenir la vérité, mais sur leurs contradicteurs dont la théorie devait être finalement reconnue erronée.

En vain insinuera-t-on que la conviction des Goperniciens ne pouvait être profonde. Le contraire est beaucoup plus -vraisemblable. Souvenons-nous que Galilée lui-même, malgré la sincérité de son abjuration, eut de s accès de révol te, évidemment provoqués en partie par la force des raisons scientifiques qui justifiaient à ses yeux la théorie copernicienne. Les arguments qui l'avaient convaincu, renforcés de jour en jour par des recherches et des découvertes nouvelles, ne pouvaient manquer d'influencer, de tyranniser en quelque sorte les savants qui voulaient demeurer sincères avec eux-mêmes. Pendant deux siècles ceux-ci furent donc tiraillés en sens divers, essayant avec plus ou moins de succès d'accorder ensemble les exigences de leur raison et la décision des tribunaux romains * . C'est dans cette lutte dou-

i. Le cas de Descartes est, à cet égard, typique. L'auteur du Monde se met à la torture pour accorder la théorie du mouTement de la terre a-vec la décision de Rome. « Pour la censure de Rome tODcharit le mouvement de la terre, je n'y voy aucune apparence; car je nie expressément ce mouvement, écrit-il vers 4644. Je croy bien que d'abord on pourra juger que c'est de parole seulement que je le nie, affin d'éviter la censure, à cause que je retiens le système de Copernic ; mais, lorsqu'on examinera mes raisons, je me fais fort qu'on trouvera qu'elles sont sérieuses et solides, et qu'elles mons-

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loureuse que résidait pour les faibles le danger d'un véritable scandale. Il ne cessa que le jour où l'Église se décida à rapporter le décret de 1616 et la sentence de 1633.

■ Et encore ne saurait-on dire en toute- vérité que le danger ait dès lors entièrement disparu. Le souyenir delà condamnation de Galilée, avec ses suites, pèse toujours comme un cauchemar sur nombre d'intelligences contemporaines. Sans parler deshommes ; , de parti qui saisissent avidement dans l'histoire ■ cette erreur de l'autorité ecclésiastique pouf s'en faire, contre toute justice, une arme avec laquelle; ils . essaient de battre en brèche l' infailli bilité de rÉglise ' enseignante, combien d'esprits faibles restent frappés de la faute commise par l'I nde x et le Saint-O.fficé, et n'arrivent pas ou n'arrivent que difficilement à surmonter la défian ce que leur inspirent les jugements de ces tribunaux! Certes, pour une erreur commise, il ne convient pas de tenir éternellement en suspicion la prudence bien connue des Congrégations romaines. Mais, malgré tout, les « gens' de peu de foi » dont parle l'Evangile — et ils sont nomr breux — craignent comme instinctivement que ce

trent clairement qu'il faut plutost dire que la terre se meut, en sui- ' vant le système de Tycho, qu'en suivant celuy de Copernic, éxpli-'v que en la façon que je l'explique. Or, si on né peut suivre aucun de; ■; ces deux, il faut revenir à celuy de Ptolémée, à quoy je ne croy pas .S que l'Église nous oblige jamais, veu qu'il est manifestement'con-- . traire à l'expérience. Et tous les passages de l'Écriture, quisont con- w tre le mouvement de la terre, ne regardent point le système du mondei \ mais seulement la façon de parler; en sorte que, prouvant, comme / je fais, que, pour parler proprement, il faut dire que la terréne se '. meut point, en suivant le système que j'expose, je satisfais entièrer ; ment à ces passages. » Œuvres, t. V, p. SSO. Pour-suivre la pensée de Descartes sur celte question, lire, Ibid., 1. 1, p. 270, 280-281, SOS*', 321-324, 718, 578; t, II, p, S46-S53; t. HI, p. 2S8, 349-350, 487; t. V, . p. S44r5S0. / 't

'qui -est arrivé une fois ne se renouvell e. Et cette frayeur, cette tentation de doute, qu'on le veuille ou non, est une conséquence lointaine et durable de la' condamnation de Galilée.

On peut donc s'étonner que des apologistes, d'ailleurs bien intentionnés, osent invoquer les avantages moraux d'une pareille mesure pour essayer de la justifier aux yeux de l'histoire.

Nous ne voudrions pas cependant nier absolument que la condamnation de Galilée fût, à certains égards, providentielle. Il s'en dégage, en effet, une leçon de choses qui ne doit pas être perdue pour la suite des âges. Ceux qui détiennent l'autorité doctrinale peuvent y apprendre qu'il est toujours dangereux d'inféoder le dogme à un système scientifique ou théologique qui n est pas dûment éprouvé; lis en retiendront, en outre, qu'un tribunal qui ne jouit pas du privilège de l'infaillibilité ne saurait jamais être trop prudent quand il s'agit de prendre une décision qui engage, à quelque degré que ce soit, la responsabilité de l'Église.

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