LA CRITIQUE DANS M. SAINT-MARC GIRARD IN
perbe, il s'y engage avec la prévention de l'estime. Ce qu'il n'en aime pas, il l'excuse, ou il le tait. Il note les fautes sans en triompher, et fait valoir le bien sans l'exagérer, aussi loin d'imaginer des beautés où il n'y en a pas que de s'exalter sur celles qu'il découvre pour relever le mérite de la découverte. 11 pouvait en être tenté pourtant, à propos de deux sortes d'auteurs : les inconnus, qu'on paraît mettre au monde; les oubliés, qu'on réhabilite. Il n'a été que juste pour les uns et pour les autres. On est d'accord avec lui sur ceux-ci, parce qu'il ne nous force pas à les adorer après les avoir dédaignés, et sur ceux-là, parce qu'il sait les découvrir sans avoir l'air de les créer, et qu'il ne nous humilie pas de son rare savoir.
J'admire surtout avec quelle douce autorité il nous fait apercevoir et confesser des beautés où nous n'en avions pas vu. C'est l'arj des connaisseurs en tableaux. Ils excellent à retrouver le jour qui éclairait une toile au moment où l'artiste y mettait ses couleurs, et à placer le curieux au vrai point d'où elle doit être vue. Il ne faut pas abuser de cet art, ni faire comme tels de ces connaisseurs qui ne souffrent pas qu'une fois placé on fasse un mouvement, et qui vous donneraient des contorsions pour vous mettre au point. M. Saint-Marc Girardin ne tombe pas dans cet excès. 11 n'y a même pas à se prêter beaucoup à ce qu'il veut; il a si raison et si doucement, qu'on vient à son avis sans croire lui faire une concession, et que ie préjugé est parti sans qu'il ait eu besoin de l'attaquer.
Sur ce point, je suis plus qu'un lecteur charmé : je suis, qu'il me permette de l'en remercier, un converti. Il est tel auteur, tel ouvrage, contre lesquels j'avais des préventions. Ils étaient en dehors d'une catégorie, d'un genre; ils contrariaient une doctrine. Je les avais exclus, comme certain ministre qui ne donnait audience aux gens que sur
le vu de leur brevet; on De lui faisait pas passer sa carte ni son nom, mais son diplôme. Ainsi je faisais pour certains auteurs. M. Saint-Marc Girardin m'a pour ainsi dire amené par la main devant eux; il m'a montré, à côté du vrai que je poursuivais, un vrai que je ne voyais pas, parce que j'en cherchais un autre. Il m'a fait la leçon, en ajoutant à mes plaisirs. Attaché à un idéal sévère, j'ai toujours peur d'être exclusif, moins par le vain désir de passer pour un esprit étendu que pour échapper au ridicule d'être injuste contre mon propre intérêt. Je dois au Cours de littérature dramatique des connaissances de plus et des préventions de moins. En louant sur ce point H. Saint- Marc Girardin, je ne fais que m'acqùitter.
Ces jugements bienveillants sur des ouvrages ou sur des auteurs secondaires sont d'ailleurs sans préjudice des principes du grand goût français. M. Saint-Marc Girardin ne sacrifie pas l'intégrité de la foi à la douceur des petites pratiques. Il est, lâchons le mot, classique; mais, dans l'Église commune, il est du parti de la tolérance. Il aime la diversité et la liberté des talents. Seulement, ne touchez pas aux bons sentiments de l'homme, ne cherchez pas le succès dans quelque violation des lois éternelles de la morale. Là-dessus, il n'est pas endurant, non par une fidélité de méthode à la pensée principale de son livre, mais parce qu'on s'attaque aux croyances et aux convictions de sa vie. L'honnête homme est moins coulant que le critique.
Je le comprends. La tolérance du critique peut venir de justice ou de modestie; il s'agit d'écrivains comme lui, d'ouvriers dans le même art. Notre goût nous appartenant plus que notre conscience, nous pouvons, par défiance de nous-mêmes, ou le sacrifier, ou du moins le forcer h des concessions. Mais il n'y a pas d'accommodements à de-