‹ Études de critique littéraireChapitre 13 sur 33 · LA CRITIQUE DANS M. SAINT-MARC G1RARDIN · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE DANS M. SAINT-MARC G1RARDIN

douce morale; n'imite-t-il pas aussi la petite faiblesse du précepteur -du duc de Bourgogne, son penchant à moraliser? 11 a retenu de Voltaire le secret de l'agréable, l'agréable, c'est autre chose que l'aimable. Il s'y mêle un peu de cette raillerie si chère à notre pays, et si charmante quand elle est tempérée d'indulgence, si charmante même sans l'indulgence; témoin Voltaire, qui, eertes, fut toute sa vie plus complaisant qu'indulgent.

S'il est un style, dans ce temps-ci, qui rappelle celui de ces deux maîtres, c'est le style du Cours de Littérature. Voilà cette netteté, ce naturel, cette fermeté élégante, ce mérite de correction irréprochable qui se cache sous la facilité et l'abandon. C'est le même tour, la courte phrase, qui n'exclut pourtant pas la phrase abondante, quand le sujet le veut. Toutefois l'allure du soldat armé à la légère y domine, comme chez les deux maîtres. La plume qui a écrit le Cours de Littérature dramatique a fait longtemps la guerre, au premier rang, dans le Journal des Débats.

Sa langue n'a pas Pair d'être de ce temps-ci ; car ce qui date des langues, ce sont les défauts. Or notre temps en a deux caractéristiques : la prétention à l'imagination de style, et l'abus de ces mots excessifs qui sont à tout le monde et ne sont à personne, et que l'usage a fatigués, non en les employant bien, mais à force d'en user au hasard et hors de propos. La langue de M. Saint-Marc Girardin est pure de ce double vice ; elle lui appartient en propre. C'est le vêtement de l'honnête homme, comme le veut son modèle Fénelon. On ne décrira pas ce style; il est bien heureux, il échappe à une définition. On n'y songe au bien dit qu'après avoir senti le bien pensé. Les figures n'y manquent pas; car quel bon style est sans figures? Seulement elles ne sont pas là pour faire briller ce qui est pâle, mais pour égaler la pensée qui s'élève; c'est encore ce

même vêtement de l'honnête homme, mais un jour de fête.

Je n'ai pas tout dit, tant s* en faut, ni de cet esprit charmant qu'on envie, qu'on dit heureux, qui sait l'être, ayant un goût si sain et un cœur si droit, ni de ce livre où il sait si bien faire les affaires du vrai sans paraître faire celles d'un auteur. Je veux pourtant prédire la fortune de ces petits volumes ; mais de quel droit la prédire? J'aurais l'air d'être le seul. Mieux vaut tout simplement affirmer, avec tous les lecteurs de goût, que le Cours de Littérature dramatique comptera parmi les ouvrages de notre temps qui resteront. Voici pourquoi :

A toutes les époques des sociétés civilisées, il y a deux sources d'inspirations pour les auteurs : l'esprit humain, et le tour d'esprit du temps. Hais ce tour d'esprit n'est-il pas l'esprit humain lui-même modifié d'une certaine façon? Peut-être. Il n'en est pas moins vrai qu'on attache à ces deux expressions des idées fort différentes.

Quand on parle de l'esprit humain, on entend quelque chose qui ne change pas et qui acquiert incessamment, le foyer actif de toutes les vérités découvertes et exprimées sur l'homme et sur ses rapports avec Dieu et le monde. On a le sentiment d'une âme, d'une émanation immortelle de l'humanité. On parle de la grandeur de l'esprit humain, quand on le considère dans ces vérités immuables par lesquelles il fait partie de Dieu même ; on ne se plaint de sa faiblesse que par rapport aux bornes que Dieu lui a données.

Par le tour d'esprit du temps, on entend singulièrement quelque chose qui varie sans cesse, des opinions passagères plutôt que des vérités, le convenu plutôt que le vrai, des mouvements capricieux, des admirations d'un jour, des travers, des modes; ce qui fait que Fontenelle écrivait des

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