DIVISIONS DE LA LINGUISTIOUE
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La linguistique est une science qui, comme toutes, confine à plusieurs autres dont elle reste cependant essentiellement distincte; elle est, de plus, située sur une des limites de la science proprement dite et y confine aux arts.
Il importe avant d'examiner ses divisions propres, de circonscrire et de situer son domaine.
L'étude des langues vivantes ou mortes se fait à un triple point de vue, savoir . ^** ou dans le but de poursuivre les nuances de la pensée et du style dans les expressions qui peuvent les différencier, et dont chaque langue prise à part ne peut rendre que quelques-unes, et de les observer dans les productions littéraires de chaque peuple, tel est le but philologique; 2° ou dans celui de se servir de la connaissance d'une langue maternelle ou non, soit pour écrire littérairement ou pratiquement, soit pour parler pratiquement ou oratoirement cette langue, soit pour lire les ouvrages qui y sont écrits et user ensuite de ceux-ci comme d'instruments de l'étude d'autres sciences, soit pour l'intelligence plus grande ou le progrès de sciences connexes, par exemple, de l'histoire, soit enfin pour en tirer une utilité uniquement pratique comme voyageur ou comme commerçant ; tel est le but que nous appellerons du nom générique A' instrumental ou polyglottique, qui fait que la langue n'est nullement alors apprise pour elle-même ni cultivée en soi; 3^ ou dans celui, au contraire, d'observer la langue pour elle seule, de l'ana-
lyser, de la comparer, de retracer son évolution, de la classifier et de découvrir ses lois; tel est le but linguistique, lequel a seul une visée véritablement scientifique.
De là la philologie, le polyglollisme et la linguistique.
Le polyglottisme est certainement au degré inférieur; il ne fait partie ni des sciences, ni des beaux-arts, et on peut l'assimiler en quelque sorte aux simples arts mécaniques. Il faudrait dire plus exactemeut le glottisme, car cet art mécanique peut se borner à une seule langue étrangère, et même à la seule langue maternelle. Son mode d'enseignement peut d'ailleurs ne pas être purement empirique et renfermer des linéaments de théorie, quoique ordinairement il contienne des règles, mais non le pourquoi de ces règles. Son moyen ordinaire est renseignement oral, son but immédiat est de parler une langue.
Pour les personnes non lettrées, toute l'étude des langues vivantes ou mortes, classiques ou non, se réduit au polyglottisme; pour les lettrés même, en l'état actuel, toute l'étude des langues vivantes ou non classiques s'y réduit encore; toute celle des langues mortes et classiques atteint un degré de plus, la philologie, mais ne le dépasse point; la linguistique, il faut le dire franchement, n'est connue, même de nom, que de ses initiés.
On a comparé la linguistique à la botanique, et la philologie à l'horticulture; nous verrons que cette comparaison est inexacte. Elle devient, au contraire, exacte si on l'applique à la linguistique au regard du polyglottisme; le linguiste, en effet, anatomise le langage comme le botaniste la fleur, tandis que le polyglotte laboure intellectuellement, sème, soigne et récolte pour soi comme l'horticulteur.
Ln, philologie est un art, un des beaux-arts, en prenant ce mot dans son acception compréhensive qui englobe la littérature. Suivant nous, la littérature est une branche des beaux-arts, comme la peinture et la musique. Or, la philologie est à son tour une branche de la littérature. La littérature est, en effet, nationale ou étrangère ; toute la littérature
étrangère forme, au regard de ceux qui ne sont pas ses na* tionaux, la philologie. Celle-ci consiste donc à comprendre, à goûter, à analyser même, mais au point de vue esthétique, les productions de l'esprit revêtues du vêtement étranger, et même, quoique toujours un peu artificiellement, à penser et écrire dans d'autres langues, et à enrichir ses pensées des nuances qui n'existent pas dans la langue nationale propre, ou à traduire pour d'autres les ouvrages étrangers en défigurant le moins possible l'aspect intraduisible de l'idiome.
Rien n'est moins comparable à l'horticulture que la philologie. Le philologue est le peintre de cette flore dont le linguiste est le botaniste et le polyglotte seulement le jardinier.
Eofin, la linguistique est une science dans le sens spécial du mot; elle est reconnue telle depuis qu'on a su que les langues naissent, se développent, meurent, se reproduisent d'après des lois certaines et involontaires. Mais est-ce une science naturelle ou une science historique? On a longtemps discuté ce point.
La linguistique est Vhistoire naturelle du langage, non pas que le langage soit précisément un organisme; il est une fonction, et comme on l'a dit avec raison, la vie ontologique, par conséquent l'hisîoire n'appartient qu'aux êtres. Mais il faut distinguer le langage ou faculté et acte de parler, lequel n'est en ce sens qu'une fonction, et la parole déjà parlée, laquelle est un être idéal, un être social, un fait. Or, tous les faits sociaux ont leur histoire, leur vie, et pris dans leur enensemble, comme des êtres réels, ils naissent, vivent et meurent.
Mais le langage diffère des autres faits sociaux en ce qu'il est involontaire non seulement pris par masses, mais même dans chaque individu. Il est essentiellement involontaire, ce qui le rend plus scientifique, ce qui en fait une science naturelle, et non une science sociale et historique, au moins dans ses fondements et à sa base. Au contraire, par ses ramifications et son expansion supérieures, il devient une science sociale. En effet, il y a un de ses éléments, son substratum,
sur lequel la volonté, le caprice humain ne peut rien ou presque rien, et là on a pu dire avec presque exactitude que les règles ne souffrent point d'exception. C'est la phonétique. Il en est un autre où la volonté humaine repreod sa part, où la linguistique rentre dans les sciences historiques; c'est la partie psychologique, qu'on appelle communément la séman* tique et la syntaxe. En somme, la linguistique est une science mixte, naturelle dans toutes ses racines, sociale et historique dans sa frondaison.
La linguistique est totalement exclue de l'enseignement secondaire en France; le polyglottismc s'introduit dans l'enseignement spécial; la philologie, restreinte à deux langues mortes et classiques, a, au contraire, longtemps envahi tout l'enseignement secondaire; cniin, l'enseignement supérieur commence à s'entr'ouvrir à la linguistique, restreinte ordinairement à celle des langues indo-européennes et sémitiques.
C'est de la linguistique seule, à Texclusion de la philologie et du polyglottismc, que nous nous occupons ici.
Quelles sont les sciences bien distinctes de la linguistique, mais auxquelles celle-ci confine? Ce sont l'anthropologie et ïethnologie. Nous n'avons pas à définir ces sciences; voyons en quoi elles semblent se confondre avec la nôtre, et en quoi en réalité elles en diffèrent. Il semble naturel que les peuples de même race parlent la môme langue ou des langues apparentées; or, cela est vrai en général, mais soumis à mille exceptions; en effet, les conquêtes, les autres circonstances ont souvent réuni des races diverses en une seule nation chez laquelle l'une des deux langues a éliminé l'autre; quelquefois même, sans cette réunion, il y a eu par une race abandon de sa propre langue et adoption d'une autre. La linguistique et l'ethnologie ne peuvent donc coïncider; cela est si vrai qu'on peut être polygéniste en linguistique, tout en étant monogéuiste en anthropologie. Il semble alors, puisque le groupement politique a écarté la linguistique de l'anthropologie, qu'elle doit coïncider avec l'ethnologie, qui consiste précisément en ces groupements. Il n'en est rien pourtant; la
langue d'une race a persisté souvent, malgré la réunion de cette race à une autre en une seule nation.
Voici la lioguîstique ainsi délimitée. On peut maintenant la définir : la science de l'évolution de l'expression de la pensée humaine et du sentiment humain,
La pensée humaine peut s'étudier en elle-même en dehors de son expression; cette étude forme la psychologie et la logique; elle peut s'étudier aussi dans son accommodation pour l'expression, ou plus exactement en tant qu'expressible. Cette étude, qui n'a pas encore reçu de nom spécial, nous rappellerons 1^ psychique. Elle correspond en partie à ce qu'on appelle assez improprement la syntaxe. La psychique consiste en l'observation de la manière dont on conçoit les idées, manière bien différente chez les divers peuples, du mode de les classificr, de celui de les coordonner. C'est ainsi que beaucoup de peuples possèdent quatre mots de racines absolument différentes, dont Tun exprime Tidée de frère aîné, l'autre celle de frère cadet, le troisième celle de sœur aînée, le quatrième celle de sœur cadette, sans qu'ils possèdent aucun mot générique pour exprimer l'idée de frère, celle de sœur ou celle d'aîné, tandis qu'en grec le thème aSsXcp sert pour les quatre dénominations précédentes. Le premier système est le système concret, le second le système abstrait, et tous les deux font partie de l'élément psychologique de la linguistique, de \si psychique. Distinguera-t-on dans une langue le genre masculin et le genre féminin, ou bien le genre animé et le genre inanm^? Chacune choisit différemment entre les deux distinctions; l'étude de ce choix est du domaine de la psychique; le moyen pour exprimer la différence choisie fait, au contraire, partie d'une autre branche de la linguistique dont nous parlerons un peu plus loin, de la morphologie,
La première division de la linguistique, celle sans qui elle n'aurait pas de raison d'être ni de but, est donc la psychique; rhomme ne parle que parce qu'il pense.
Mais les moyens d'exprimer la pensée sont multiples, et la branche commune et simple de la linguistique, la psychique,
voit se ramifier en face d'elle les autres branches de la même science.
La linguistique, en effet, n'étudie pas seulement la pensée mtérieure, mais celle extérieure, c'est-à-dire se manifestant, et premièrement dans ce but les instruments mis à la disposition de la pensée pour s'exprimer, puis les modes de se servir de ces divers instruments.
Tout d'abord les instruments utilisables pour l'expression de la pensée, et qui forment le substratum de cette expression, sont de plusieurs sortes. On doit les ranger en deux classes : les instruments optiques, les instruments acoustiques. La science de ces instruments pris dans leur ensemble, n'a pas encore de nom générique; nous proposons de lui donner celui de séméiologie, science des signes à employer.
Les instruments optiques forment : 1° la mimique, 2"* la graphique, La mimique est encore usitée dans le langage des sourds et muets. Elle a dû constituer la plus grande partie du langage primitif. On parlait aux yeux et par gestes plutôt qu'aux oreilles. Des indices, à défaut de preuves directes, confirment cette théorie. Dans une langue de l'Amérique, le pluriel s'exprime par un geste. Le sauvage de nos jours, le paysan achèvent par des gestes l'expression de leurs pensées que la parole n'a pu qu'ébaucher. Enfin, les évolutions de l'art oratoire viennent confirmer cette idée ; d'abord exubérante en gestes de toutes sortes, l'éloquence en devient de plus en plus sobre. Lorsque la pantomime se trouva insuffisante, on eut recours à la parole, et d'abord au cri, lequel fut la transition entre la mimique et la phonétique.
La graphique fut postérieure à la mimique et même à la phonétique, mais elle forme un second instrument optique. Au lieu de mimer sa pensée, on la peignit; elle ne fut plus fugitive. On la peignit du moins quelquefois; il serait plus exact de dire qu'on la dessina; mais on fit toujours l'un ou l'autre, souvent l'un et l'autre. Tel fut le stade de V écriture figurative, la première en usage chez les Chinois et les Égyptiens.
Cette écriture, de vraie peinture qu'elle était, de figurative devint peu à peu symbolique, grâce à l'association des idées. En égyptien un vautour signifie une mère, parce que cet oiseau passe pour nourrir ses petits de ses propres entrailles.
Enfin, de symbolique qu'elle est, l'écriture se défigurant et par conséquent ressemblant de moins en moins aux objets qu'elle représente, si bien qu'on perd le souvenir de son origine, devient en l'état comme si elle était conventionnelle, comme si arbitrairement on avait chargé tel trait de style ou de plume de représenter telle idée. C'est ainsi que nous apparaissent maintenant beaucoup de caractères chinois et les japonais qui en sont dérivés.
Les instruments acoustiques sont beaucoup plus puissants et constituent le vrai langage; ils sont encore doubles : le chant et la parole.
Le premier en date, c'est le chant, qui ne fut d'abord qu'un simple cri. C'est par le chant et le cri que les animaux correspondent; seul l'homme possède la parole. Comme le sentiment précède le développement de la raison, le cri, puis le chant, furent et demeurèrent toujours l'expression spéciale du sentiment. La première expression acoustique se fit par un cri de joie ou de douleur. Cette primordialité du cri a laissé des traces dans nos grammaires ; elle survit dans Y interjection.
Si le cri précéda la parole, on ne peut dire très exactement que le chant la précéda aussi, ou du moins il faut entendre alors par chant le son par opposition au brait, c'està-dire la parole purement vocalique sans articulations; encore ce point est-il contestable. Quant au chant proprement dit, avec ses intonations et sa cadence, il ne vint qu'après la parole qu'il servit à fixer et perpétuer.
Si l'on fait abstraction du cri primitif, la parole fut donc le premier instrument acoustique. Mais elle présentait ce grand inconvénient de disparaître aussitôt que née : verba volant. Un moyen de la conserver à la mémoire se présenta bientôt,
ce fut celui de la chanter, puisqu'on n'avait pas encore découvert qu'on pût l'écrire. Peu à peu du chant complet, qui n'était pas nécessaire pour atteindre le but, disparut l'intonation ; il n'eu resta plus que la mesure, la cadence et les retours des mêmes sons : il devint prosodie.
D'où les deux instruments acoustiques, la parole et le chant, produisirent Va phonétique et \di prosodie, la première langage de la pensée, la seconde langage à la fois de la mémoire et du sentiment.
Le chant, comme instrument de mémoire, n'avait cependant qu'une puissance bien limitée; comment fixer la parole pour toujours?
On pouvait bien, il est vrai, fixer la pensée par la peinture, par récriture hiéroglyphique; mais la parole, cette forme de la pensée, qui réagit sur celle-ci, qui la moule, qui fait que la pensée a quelque chose de plus quand elle a passé par elle, ne se fixait pas par cette écriture, car les deux moyens d'expression n'étaient pas ou ne semblaient pas réductibles entre eux.
C'est cependant cette réductibilité qui fut enfin découverte ; on put convertir à volonté l'instrument acoustique en instrument optique, et réciproquement. Voici comment :
Le mot : bouche est en égyptien : ro; la main : tôt; telle est l'expression acoustique ; l'expression graphique est pour la première la forme d'une bouche, pour l'autre la forme d'une main. Il y a indépendance entière entre les deux modes d'expression; on peut lire une page d'écriture figurative et la comprendre sans savoir l'égyptien; on peut aussi bien comprendre cette langue sans pouvoir déchiffrer cette page. Mais c'est ici que le système de conversion de l'instrument optique en instrument acoustique, que le système acrologique va être mis en œuvre. La figure : bouche ne signifiera pas seulement Vidée : bouche, figurée ailleurs par le son : ro, elle signifiera par extension, par filiation d'idées, le son: ro lui-même; puis lorsqu'on voudra exprimer ainsi non plus une syllabe entière, mais un son seul, elle figurera le son r partout où ce son ap-
paraîtra. Ce procédé est bien connu; nous n'avons voulu qu'en montrer la place.
En résumé, les instruments d'expression de la pensée une sont divers et forment trois classes : I® les instruments optiques, 2° les instruments acoustiques, 3® les instruments de conversion des instruments acoustiques en instruments optiques par ïécriture, et de leur réversion par la lecture.
On obtint ainsi non seulement l'expression de la pensée, mais la conservation de cette expression ; il restait à en obtenir la transmission à distaoce. C'est à ce but que tendirent les divers systèmes de télégraphie, dont nous devons dire un mot pour compléter cette synthèse.
La transmission directe de l'expression optique, lorsqu'il s'agit de l'écriture figurative ou de la mimique, se fait pour la première par le télégraphe Caselli, et se faisait pour la seconde par le télégraphe aérien.
La transmission directe de l'expression acoustique se fait pour la parole par le téléphone, pour le chant par le phonographe.
La transmission directe de l'écriture, soit du moyen de conversion entre l'expression acoustique et l'expression optique, se fait par le télégraphe électrique.
Quant à la transmission indirecte de l'écriture, elle a lieu par un simple moyen de transport matériel, la poste, ce qui est un moyen empirique et non scientifique dont nous n'avons pas à tenir compte ici.
La mimique, la graphique, la phonétique et la métrique constituent donc les instruments multiples d'expression de la pensée mis à la disposition de la pensée elle-même. Mais comment celle-ci va-t-elle s'en servir pour s'exprimer?
L'observation du mode de cet usage constitue une dernière partie de la linguistique, qui est la morphologie.
Cette partie, qui n'est que l'application de la psychique aux diverses divisions de la séméiologie, doit se diviser en se calquant sur les divisions de cette dernière.
Il existe donc une morphologie mimique, une morphologie
graphique, une morphologie phonétique et une morphologie métrique; mais il ne peut exister de morphologie spécialement applicable à la phonétique convertie en graphique, puisque cette conversion ne créait pas d'éléments nouveaux.
La morphologie mimique consisterait à employer tel geste ou telle réunion de gestes que la mimique a trouvés à Texpression de telle pensée ou de telle relation logique entre les pensées.
Il faut en dire autant, mutatis mutandis, de la morphologie graphique.
Mais ces deux morphologies, qui s'appliqueraient à des éléments qui ne sont employés que chez des peuples enfants ou chez des individus infirmes, ne feront pas l'objet de notre étude.
Deux morphologies seules occuperont notre attention, la morphologie qui emploie la phonétique et celle qui emploie la métrique; cette dernière constitue la prosodie et revendique le domaine du sentiment, de même que la morphologie à base phonétique, celui de la pensée.
Comment la morphologie emploie -t- elle les instruments fournis par la séméiologie? Prenons pour exemple ceux fournis par la phonétique. Elle choisira tel phonème pour exprimer telle idée, telle succession de phonèmes et de mots pour exprimer telle pensée, tel mot pour exprimer telle relation entre les idées.
Nous avons dit qu'en face de la séméiologie et de la morphologie multiples se trouve la psychique une et simple; il faut pourtant observer que la psychique étudie tour à tour des sentiments et des idées, et que précisément, dans les instruments acoustiques, un se rapporte plus particulièrement à l'expression des idées, l'autre à celle des sentiments; qu'il en est de même dans les instruments optiques, et par conséquent dans la morphologie qui les emploie. C'est ainsi que la prosodie est le langage du sentiment.
La linguistique observe, fait la synthèse et l'analyse, dans sa psychique, dans sa séméiologie, dans sa morphologie^ de la
pensée en tant qu'expressible, de ses moyens d'expressions et de son emploi de ces modes. Cette distinction formera une des divisions du présent travail.
Mais, d'autre côté, la linguistique consiste à étudier tantôt une langue isolée, abstraction faite de toutes les autres, et même des états de cette langue antérieurs ou postérieurs à celui de la période observée; elle est alors limitée à la fois dans le temps et dans l'espace; tantôt, au contraire, plusieurs langues, mais seulement celles apparentées, ayant eu un point de départ commun, pour les comparer, comprendre leur évolution, leur filiation, leur parenté; tantôt, enfin, plusieurs langues ou toutes les langues non apparentées, ou abstraction faite de leur parenté, pour observer leurs ressemblances et leurs différences et en découvrir les causes à travers les circonstances et l'esprit humain. D'où une autre division de notre présent travail.
L'étude des langues isolées doit forcément précéder la comparaison des langues entre elles, et on ne peut comprendre les rapports moindres des langues non apparentées avant ceux plus visibles des apparentées.
D'où la division suivante, qui doit primer :
^° Linguistique consistant dans les lois de constitution des langues isolées; 2° linguistique consistant dans les lois de filiation des langues apparentées; 3*^ linguistique consistant dans les lois de concordance et de discordance des langues non apparentées.
Il est regrettable qu'il soit impossible d'effacer le troisième terme de cette division, et de le remplacer par le second. Les lois de filiation des langues sont certainement les plus intéressantes, l'étude approfondie à laquelle donne lieu le groupe indo-européen le prouve. La découverte d'un tel groupe constituant une famille naturelle fut même le point de départ des études linguistiques dans notre siècle; une telle découvert^ en fit espérer d'autres du même genre, et on essaya aussitôt de relier le sémitisme à l'indo-germanisme et le chamitisme au sémitisme; on alla même beaucoup plus
loin, mais en s'égarant, et il fallut revenir sur ses pas. Aujourd'hui un grand nombre de groupes sont constitués, mais semblent irréductibles entre eux. Il faut se contenter d'étudier leurs ressemblances, qui sont bien plus d'ordre psychique que d'ordre physique.
Cependant, ces ressemblances sont parfois telles qu'il en résulte un véritable air de famille qui semble révéler une parenté véritable dont le souvenir et les autres traces se seraient effacés. C'est ainsi qu'on range sous une dénomination collective le groupe ouralien et le groupe altaïque, dont le lexique n'a pourtant rien de commun. Il n'est pas impossible que beaucoup de groupes qui paraissent irréductibles soient réductibles entre eux; l'étude de comparaison des langues non phonétiquement et lexiquement apparentées présenterait un intérêt bien plus, vif si ce pressentiment venait à se vérifier; elle ne se réduirait plus à son domaine psychologique.