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MORPHOLOGIE STATIQUE

Cette morphologie consiste uniquement dans l'étude des racines ; mais il n'est pas toujours facile de dégager les racines des radicaux et de les ramener à leur état de pureté, car souvent les autres racines adjointes les ont altérées.

Les racines sont de deux sortes : racines pour l'expression de la pensée^ racines pour V expression de Vidée.

Premièrement. — -Racines pour l'expression de la pensée entière, ou racines-propositions.

Si la racine a été le premier mot, il faut savoir qu elle a été aussi et antérieurement la première proposition, non point une proposition composée de mots ou même de racines, mais une proposition les remplaçant, s'en passant, et formant un être simple, indécomposable. Cela tient à un état primitif très concret de l'esprit humain, état qui a dû trouver sa contre-partie dans l'expression. L'homme ne compose pas tout d'abord sa pensée d'une réunion d'idées; sa pensée est une masse compacte qu'il ne pourrait analyser. Elle est tellement serrée qu'il ne s'y forme aucune fissure, aucune diffé-

renciation de parties. Verbe, sujet, attribut, complément, tout est fondu dans un seul jet. En réalité, cette pensée est plutôt latente, sourde, que bien consciente; c'est une sensation, et l'expression de toute sensation est plutôt un cri qu'une parole.

De là Vinterjeciion, qui n'est pas un mot, mais la proposi^ tion entière primitive, ce mode d'expression si intime et si ancien que nous expliquerons plus loin dans la psychique, mais qu'il faut classer ici au point de vue morphologique.

Le caractère monosyllabique de l'interjection dans toutes les langues est une preuve de son antiquité; ce fait que dans les violentes émotions on y a recours, et que le langage ordinaire se tait, témoigne de sa profondeur.

La proposition, nous l'avons dit, est une unité naturelle antérieure au mot, de même que le mot est phonétiquement antérieur aux phonèmes distincts. Le mot-proposition, l'interjection a donc précédé les mots simples.

Deuxièmement. — Racines pour l'expression de l'idée

simple ou racines-mots.

Les racines, ces éléments de la morphologie, sont pour nous des êtres mystérieux; quand on est parvenu à analyser une langue jusqu'au dégagement de ses racines, il faut s'arrêter; on peut bien les comparer à celles d'une langue congénère et parvenir ainsi à l'état proethnique de la racine, mais on n'a pu jusqu'à présent aller au delà. Pourtant on l'a essayé.

Comment la racine elle-même est-elle née, en supposant qu'elle n'a pas son origine dans une autre langue antérieure, et quand il s'agit d'une langue sans ascendants probables? Comment, en tout cas, a-t-elle pu naître dans une langue primitive? Ici se placent les hypothèses de l'onomatopée, de la révélation, de l'instinct et même du hasard; cette dernière est contredite par l'ordre scientifique de tout ce qui existe.

Ce qui est certain, c'est que la racine est d'abord à la fois nominale, verbale, adjective et adverbiale, et que la morpho-

logie dynamique est venue seule ensuite établir ces distinctions ; elle n'est pas plus différenciée que le concept psychologique qui lui correspond ; mais elle exprime une action, non un être. Le fleuve est le coulant; le cheval, le rapide; le fro* ment, la blanche; la lune, la brillante. On désigne l'être par ses actions. Tout se réduit donc à savoir par quel moyen on a désigné l'action ; V onomatopée, qui est la reproduction du bruit de l'action par la parole, pourrait très naturellement s'y appliquer; mais si certaines actions produisent un bruit assez caractéristique pour les rappeler au souvenir, d'autres n'en produisent aucun, et d'ailleurs des êtres bruyants, comme le cheval, n'ont pas été désignés par leur bruit, mais par d'autres qualités.

On peut répondre à cette objection sérieuse que si certaines actions ont été désignées par le bruit qui les accompagne, au moyen de l'association des idées la racine qui leur a été ainsi attribuée a pu être étendue avec ou sans modification à d'autres êtres qui possèdent des qualités identiques à celles non bruyantes des individus déjà dénommés au moyen de leurs qualités bruyantes.

Un argument analogique très puissant dans ce sens serait tiré de la graphique. Le procédé acrologique qui a permis la découverte des alphabets n'est au fond qu'un procédé du même genre.

Enfin, on a pu dans certains cas employer un procédé que nous appellerons onomatopée subjective, et qui consiste à rendre certaines idées par un son qui aurait une certaine correspondance par la position des organes employés à sa phonation, et par sa sensation auditive.

Si l'on rejette l'hypothèse de l'onomatopée, il ne reste plus que celle d'une convention que V involontaire, lequel domine toute la linguistique, dément par ailleurs.

Non seulement la graphique, par son procédé acrologique, vient au secours de l'hypothèse de l'extension de l'onomatopée des actions bruyantes à celles qui ne le sont pas, mais, en outre, puisque, expression optique de la pensée, elle con-

siste tout entière dans la reproduction de la forme des objets, ne rend-elle pas naturel que l'expression acoustique de la pensée, qui lui est parallèle, consiste dans la reproduction du bruit des mêmes objets?

Les racines des mots se divisent en deux grandes classes qui sont : \^ les racines pronominales, 2® les racines attri* hutives.

i® Racines pronominales.

Ces racines sont des racines courtes, enclitiques, employées à l'expression non des idées elles-mêmes, mais de leurs relations, et qui semblent avoir une origine, une vie, un but distincts de ceux des racines attributives. Il est probable qu'elles n'ont même désigné d'abord ni une action, ni un objet, qu'elles ont toujours été des mots vides de sens objectif.

Elles semblent, d'ailleurs, être nées non d'une onomatopée objective, mais de V onomatopée subjective que nous venons de décrire. (Voir pourtant le nota à la fin de la Morphologie.)

2^ Racines attributives.

Elles ont souvent dans le cours du temps perdu leur sens, sont devenues des mots vides et ont toutes été d'abord des mots pleins.

Les racines attributives, sans se mêler aux racines pronominales par une union plus ou moins intime, ou s'y coordonner par un certain ordre, ont rempli, isolées, deux sortes de rôles : 4° un rôle normal^ 2** un rôle anormal.

Premièrement. — Rôle normal de la morphologie statique.

Le rôle normal de cette partie de la morphologie ou des racines consiste à exprimer une idée principale, abstraction faite de toute nuance, de toute modification de cette idée, abstraction faite aussi de sa détermination, de sa relation avec d'autres idées, et enfin de sa répartition entre les dififérentes parties du discours.

Ces dernières fonctions de morphologie rentrent dans la mor* phologie dynamique soit proprement dite, soit lexiologiqne.

Les racines attributives remplissent bien ces fonctions par leur rapport avec les racines pronominales, mais faisant ainsi, elles entrent en mouvement et se transportent dans la sphère de la morphologie dynamique.

Le rôle propre et normal de la morphologie statique est donc très restreint, mais celle-ci possède, en outre, un rôle anormal qu'elle remplit encore aujourd'hui, mais qu'elle remplissait surtout alors que la morphologie dynamique était incapable de remplir le sien.

Deuxièmement. -^ Rôle anormal de la morphologie

statique.

Après avoir désigné, chacune, à la fois le substantif, le verbe, etc., les racines se sont différenciées, se cantonnant les unes au sens verbal^ les autres au sens ontologique. Les langues qui n'ont jamais pu acquérir cette différenciation sont les non formelles; les autres sont les langues formelles.

Ainsi la morphologie statique, c'est-à-dire l'emploi des racines seules^ sans aucune addition, ni modification, ni ordre spécial, a pu par sa propre force non seulement exprimer une idée principale, mais aussi distinguer les parties du discours, au moins les principales, entre elles, en cantonnant chaque mot à l'une de ces parties.

Elle a pu remplir aussi une autre fonction qui d'ordinaire est réservée à la morphologie dynamique, celle d'exprimer les nuances d'idées, d'économiser ainsi l'emploi de plusieurs mots, même celui d'un seul mot composé ; c'est ce qui a lieu dans les langues concrètes, mais il en résulte, par contre, souvent l'impossibilité pour ces langues d'exprimer l'idée principale elle-même. C'est ainsi que des racines différentes expriment l'idée particulière de frère aîné et celle de frère cadet, et aucune, celle de frère.

Enfin, l'emploi de la racine pure s'étend anormalement

au-delà; il supplée quelquefois dans les langues primitives à la morphologie de détermination et à celle de relation encore absentes ou défectives. C'est ainsi que le masculin emploie une racine distincte de celle du féminin, le pluriel une racine distincte de celle du singulier, le nombre objectif luimême, -f, 2, 3, etc., une racine différente du même substantif nombre, à chaque nombre nouveau ; enfin et plus tard, par une sorte de retour atavique et instinctif, tel temps, une racine verbale distincte de celle usitée à un autre temps. Nous verrons que ces usages anormaux de la racine constituent préci* sèment le signe extérieur du caractère des langues concrètes.

Expliquons par quelques exemples cet emploi très remarquable de la morphologie statique pour exprimer la détermination et la relation.

Une des déterminations les plus importantes est celle que l'adjectif donne au substantif, que Tadverbe donne au verbe. Dans nos langues, l'adjectif est distinct du substantif, l'adverbe du verbe; dans un état plus ancien, l'adjectif formait un conglomérat avec le substantif, l'adverbe avec le verbe, par le procédé de la composition, mais dans l'état plus ancien encore que nous décrivons en ce moment, le substantif et son adjectif s'exprimèrent par une seule racine; le verbe et l'adverbe aussi par une seule.

Ainsi en bisaya il n'existe pas un seul terme pour exprimer simplement l'action de manger, mais quarante, au moins, signifient qu'on mange de telle ou telle manière. Dans les langues algonquines, il existe un verbe pour dire : fai envie de manger de la viande, et un autre pour dire : fai envie de manger de la soupe. De même, un être doué de telle qualité se désigne par une racine, et le même être, mais doué de telle autre qualité, par une racine autre. Cette différence existe même, quoique plus rarement, quand un substantif est accompagné d'un possessif de personne différente; alors sa racine varie; c'est ainsi qu'en cafre u-ma signifie : ma mère; u-nyoko, ta mère; u-nina, sa mère; u-bawo, mon père; u-yihlo, ton père; u-yise, son père.

Quelquefois ce ne sont pas les relations de mot dominant à mot dominé, ou de mot à proposition, autrement de mot à verbe, qui sont exprimées ainsi, mais à la fois les relations différentes de deux mots au môme verbe, par exemple, le premier de ces mots étant sujet, et le second complément, et alors l'expression complète s'obtient en réunissant dans une seule racine le pronom-sujet et le pronom-objet. C'est ce procédé originel et original que nous avons décrit dans un travail sur la conjugaison objective, sous le nom de conjugaison objective concrète,

La morphologie statique contribue dans certains cas singuliers, sous l'empire de l'analogie, mais seulement accidentellement, à l'expression des nuances d'idées et aux dérivations de mots oi'dinairement laissées à la lexiologie, cette partie de la morphologie dynamique, par exemple dans le phénomène ^adhérence; avec le suffixe de dérivation finit par faire corps le dernier phonème de la racine, et le tout est transporté par l'analogie à d'autres racines, comme si le tout appartenait vraiment au suffixe pur.

Nous étudierons plus profondément ce concrétisme un peu plus tard au point de vue psychique, observant ici seulement l'instrument morphologique dont il s'est servi.

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