‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 19 sur 55 · BERN. DE S-PIERRE. — T. II · texte numérisé non relu

BERN. DE S-PIERRE. — T. II

ÉTUDE OiSZLEME.

dehors : c'est ce qu'on peut remarquer dans celles dont les étamines sont fort allongées , et les pétales eD portions sphériques , telles que les fleurs d'aubépine et de pommier, et la plupart des rosacées et des liliacées. Quelquefois le contraste de la fleur est aux parties environnantes de la plante. La rose est une de celles où il est le plus fortement prononcé : son disque est formé de belles portions sphériques, son calice hérissé de barbes , et sa tige d'épines.

Lorsque la forme sphérique se trouve placée dans une fleur entre la forme rayonnante et la parabolique, alors il y a une génération élémentaire complète, dont l'effet est toujours trèsagréable : c'est aussi celui que produisent la plupart des fleurs que nous venons de nommer, par les profils de leurs calices , qui terminent leurs tiges élancées. Les bouquetières en connaissent tellement le mérite, qu'elles vendent une simple rose sur son rameau beaucoup plus cher qu'un gros bouquet des mêmes fleurs ] surtout quand il y a quelques boutons qui présentent les progressions charmantes de la floraison. Mais la nature est si vaste, et mon incapacité si grande , que je m'en tiendrai à jeter un coup d'œil sur le contraste qui vient de la simple opposition des formes : il est si universel , que la nature l'a donné aux plantes qui ne l'avaient pas en elles-mêmes, en les opposant à d'autres qui avaient une configuration toute différente.

Les espèces opposées en formes sont presque toujours ensemble. Lorsqu'on rencontre un vieux saule sur le bord d'une rivière qui n'est pas dégradée , on y voit souvent un grand convoi vulus en couvrir le feuillage rayonnant de ses feuilles en cœur et dé ses fleurs en cloches blanches , au défaut des fleurs apparentes que la nature a refusées à cet arbre. Diverses espèces de liserons produisent les mêmes harmonies sur diverses espèces de hautes graminées.

Ces plantes, appelées grimpantes, sont répandues dans tout le règne végétal , et réparties , je pense , à chaque espèce verticale. Elles ont bien des moyens différents de s'y accrocher, qui mériteraient seuls un traité particulier. Il y en a qui

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tournent en spirale autour des troncs des arbres des forêts , comme les chèvrefeuilles; d'autres, comme les pois , ont des mains à trois et à cinq doigts , dont ils saisissent les arbrisseaux : il est très-remarquable que ces mains ne leur viennent que lorsqu'ils sont parvenus à la hauteur où ils commencent à en avoir besoin pour s'appuyer ; d'autres s'attachent , comme la grenadille , avec des tire-bouchons ; d'autres forment un simple crochet de la queue de leur feuille, comme la capucine : l'œillet en fait autant avec l'extrémité de la sienne. On soutient ces deux belles fleurs , dans nos jardins , avec des baguettes; mais ce serait un problème digne des recherches des fleuristes , de trouver quelles sont les plantes , si je puis dire auxiliaires, auxquelles celles-ci étaient destinées à se joindre dans les lieux d'où elles tirent leur origine : on formerait par leur réunion des groupes charmants.

Je suis persuadé qu'il n'y a pas un végétal qui n'ait son opposé dans quelque partie de la terre : leur harmonie mutuelle est la cause du plaisir secret que nous éprouvons dans les lieux agrestes où la -nature a la liberté de les rassembler. Le sapin s'élève , dans les forêts du Nord , comme une haute pyramide, d'un vert sombre et d'un port immobile. On trouve presque toujours dans son voisinage le bouleau > qui croît à sa hauteur, de la forme d'une pyramide renversée , d'une verdure gaie , et dont le feuillage mobile joue sans cesse au gré des vents. Le trèfle aux feuilles rondes aime à croître au milieu de l'herbe fine, et à la parer de ses bouquets de fleurs. Je crois même que la nature n'a découpé profondément les feuilles de beaucoup de végétaux que pour faciliter ces sortes d'alliances , et ménager des passages aux graminées , dont la verdure et la finesse des tiges forment avec elles une infinité de contrastes . On en voit assez d'exemples dans les champs incultes, où les touffes d'herbes percent à travers les larges plantes des chardons et des vipérines. C'est aussi afin que les graminées , qui sont les plus utiles de tous les végétaux , pussent recevoir une portion des pluies du ciel à travers les larges feuillages de ces enfants privilégiés de la nature, qui

ÉTUDE ONZIÈME

étoufferaient tout ce qui les environne , sans leurs profondes découpures. La nature ne fait rien pour le simple plaisir, qu'elle n'y joigne quelque raison d'utilité ; celle-ci me paraît d'autant plus marquée , que les découpures des feuilles sont beaucoup plus communes et plus grandes dans les plantes et les sous- arbrisseaux qui s'élèvent peu de terre , que dans les arbres.

Les harmonies qui résultent des contrastes se retrouvent jusque dans les eaux. Le roseau , sur le bord des fleuves , dresse en l'air ses feuilles rayonnantes et sa quenouille rembrunie , tandis que le nymphœa étend à ses pieds ses larges feuilles en cœur et ses roses dorées ; l'un présente sur les eaux une palissade, et l'autre un plancher de verdure. On retrouve des oppositions semblables jusque dans les plus affreux climats. Martens de Hambourg , qui nous a donné une fort bonne relation du Spitzberg , dit que lorsque les matelots du vaisseau dans lequel il naviguait sur ces cotes tiraient leur ancre du fond de la mer, ils amenaient presque toujours avec elle une feuille d'algue fort large, de six pieds de long , et attachée à une queue dépareille longueur : cette feuille était lisse, de couleur brune , tachetée de noir, rayée de deux raies blanches , et faite en forme de langue ; il l'appelle plante de roche. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle était ordinairement accompagnée d'une plante chevelue de six pieds de long , semblable à la queue d'un cheval, et formée de poils si fins, qu on pouvait , dit-il , l'appeler soie de roche. Il trouva sur ces tristes rivages, où l'empire de Flore est si désolé, le cochléaria et l'oseille qui croissaient ensemble. La feuille du premier est arrondie en forme de cuiller, et celle de l'autre allongée en fer de flèche. Unmédecin habile, appelé Bartholin *1 a observé que les vertus de leurs sels sont aussi opposées que leur configuration ; ceux du premier sont alcalis , ceux de l'autre sont acides ; et de leur réunion il résulte ce que les médecins appellent sel neutre (qu'ils devraient plutôt appeler sel harmonique) , le plus puissant remède qu'on puisse em-

1 Voyez Chomel, Histoire des plantes usuelles.

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ployer contre le scorbut , qui attaque ordinairement les hommes de ces terribles climats. Pour moi, je soupçonne que les qualités des plantes sont harmoniques comme leurs formes , et que toutes les fois que nous en rencontrons de groupées agréablement et constamment , il doit résulter de la réunion de leurs qualités , pour la nourriture , pour la santé ou pour le plaisir, une harmonie aussi agréable que celle qui naît du contraste de leurs figures. C'est une présomption que je pourrais appuyer de l'instinct des animaux, qui, en broutant les herbes, varient le choix de leurs aliments; mais cette considération me ferait sortir de mon sujet.

Je ne finirais pas si j'entrais dans quelque détail sur les harmonies de tant de plantes que nous méprisons , parcequ' elles sont faibles ou communes. Si nous les supposions , par la pensée , de la grandeur de nos arbres , la majesté des palmiers disparaîtrait devant la magnificence de leurs attitudes et de leurs proportions. Il y en a, telles que les vipérines, qui s'élèvent comme de superbes candélabres, en formant un vide autour de leur centre , et en portant vers le ciel leurs bras épineux , chargés dans toute leur longueur de girandoles de fleurs violettes. Le verbascum , au contraire, étend autour de lui ses larges feuilles drapées, et pousse de son centre une longue quenouille de fleurs jaunes , aussi douces à la poitrine qu'au toucher. Les violettes aubleu foncé contrastent , au printemps , avec les primevères aux coupes d'or et aux lèvres écarlates. Sur des angles rembrunis de rocher, à l'ombre des vieux hêtres , des champignons blancs et ronds comme des dames d'ivoire s'élèvent au milieu des lits de mousse du plus beau vert.

Les champignons seuls présentent une multitude de consonnances et de contrastes inconnus. Cette classe est d'abord la plus variée de toutes celles des végétaux de nos climats- Sébastien Vaillant en compte cent quatre espèces dans les environs de Paris , sans compter les fongoïdes , qui en fournissent au moins une douzaine d'autres. La nature les a dispersés dans la plupart des lieux ombragés, où ils forment souvent

les contrastes les plus extraordinaires. Il y en a qui ne viennent que sur les rochers nus, où ils présentent une forêt de petits filaments, dont chacun est surmonté de son chapiteau. Il y en a qui croissent sur les matières les plus abjectes , avec les formes les plus graves : tel est celui qui vient sur le crottin de cheval , et qui ressemble à un chapiteau romain, dont il porte le nom. D'autres ont des convenances d'agrément : tel est celui qui croît au pied de l'aune , sous la forme d'un pétoncle. Quelle est la nymphe qui a placé un coquillage au pied de l'arbre des fleuves ? Cette nombreuse tribu paraît avoir sa destinée attachée à celle des arbres , qui ont chacun leur champignon qui leur est affecté , et qu'on trouve rarement ailleurs : tels sont ceux qui ne croissent que sur les racines des pruniers et des pins. Le ciel a beau verser des pluies abondantes , les champignons, à couvert sous leurs parapluies , n'en reçoivent pas une goutte. Ils tirent toute leur vie de la terre, et du grand végétal auquel ils ont lié leur fortune : semblables à ces petits Savoyards qui sont placés comme des bornes aux portes des hôtels , ils établissent leur subsistance sur la surabondance d'autrui ; ils naissent à l'ombre des puissances des forêts , et vivent du superflu de leurs magnifiques banquets.

D'autres végétaux présentent des oppositions de la force à la faiblesse dans un autre genre , et des convenances de protection plus distinguée. Ceux-là , comme de grands seigneurs, laissent leurs faibles amis à leurs pieds ; ceux-ci les portent dans leurs bras et sur leurs têtes. Ils reçoivent souvent la récompense de leur noble hospitalité. Les lianes, qui, dans les îles Antilles, s'attachent aux arbres des forêts, les défendent de la fureur des ouragans. Le chêne des Gaules s'est vu plus d'une fois l'objet de la vénération des peuples, pour avoir porté le gui dans ses rameaux. Le lierre, ami des monuments et des tombeaux , le lierre, dont on couronnait jadis les grands poètes qui donnent l'immortalité , couvre quelquefois de son feuillage les troncs des plus grands arbres. 11 est une des fortes preuves des compensations végétales de la nature; car je ne me rappelle pas en avoir jamais vu sur les troncs des pins

DES PLANTES

des sapins , ou des arbres dont le feuillage dure toute l'année. 11 ne revêt que eeux que l'hiver dépouille. Symbole d'une amitié généreuse, il ne s'attache qu'aux malheureux; etlorsquela mort même a frappé son protecteur, il le rend encore l'honneur des forêts où il ne vit plus : il le fait renaître, en le décorant de guirlandes de fleurs et de festons d'une verdure éternelle.

La plupart des plantes qui croissent à l'ombre ont les couleurs les plus apparentes : ainsi les mousses font briller leur vert d'émeraude sur les flancs sombres des rochers. Dans les forêts, les champignons et les agarics se distinguent, par leurs couleurs, des racines des arbres sur lesquels ils croissent. Le lierre se détache de leurs écorces grises par son vert lustré ; le gui fait apparaître ses rameaux d'un vert jaune , et ses fruits semblables à des perles , dans l'épaisseur de leurs feuillages; leconvolvulus aquatique fait éclater ses grandes cloches blanches sur le tronc du saule ; la vigne-vierge tapisse de verdure les anciennes tours , et , dans l'automne , son feuillage d'or et de pourpre semble fixer sur leurs flancs rembrunis les riches couleurs du soleil couchant. D'autres plantes, entièrement cachées, se découvrent par leurs parfums. C'est de cette manière que l'obscure violette appelle la main des amants au sein des buissons épineux. Ainsi se vérifie de toutes parts cette grande loi des contrastes qui gouverne le monde : aucune agrégation n'est dans les plantes l'effet du hasard.

La nature a établi dans les nombreuses tribus du règne végétal une multitude d'habitudes dont la fin nous est inconnue. Il y a des plantes, par exemple, dont les sexes sont sur des individus différents , comme parmi les animaux ; il y en a d'autres qu'on trouve toujours réunies en plusieurs touffes, comme si elles aimaient à vivre en société; d'autres, au contraire se rencontrent presque toujours seules. Je présume que plusieurs de ces rapports sont liés avec les mœurs des oiseaux qui vivent de leurs fruits , et qui les ressèment. Souvent les herbes représentent dans les prairies le port des arbres des forêts; il y en a qui, par leurs feuillages et leurs proportions , ressemblent au pin , au sapin et au chêne : je crois même

rjue chaque arbre a une consonnance dans les herbes. C'est par cette magie que de petits espaces nous offrent l'étendue d'un grand terrain. Si vous êtes sous un bosquet de chênes , et que vous aperceviez sur un tertre voisin des touffes de germandrées, dont le feuillage leur ressemble en petit , vous éprouverez les effets d'une perspective. Ces dégradations de proportions s'étendent même des arbres jusqu'aux mousses, et sont les causes, en partie , du plaisir que nous éprouvons dans les lieux agrestes , quand la nature a eu le loisir d'y disposer ses plans. L'effet de ces illusions végétales y est si certain , que si on les fait défricher, le terrain , dépouillé de ses végétaux naturels , paraît beaucoup plus petit qu'auparavant.

La nature emploie encore des dégradations de verdure qui , étant plus légères au sommet des arbres qu'à leur base, les fait paraître plus élevés qu'ils ne le sont. Elle affecte encore la forme pyramidale à plusieurs arbres de montagnes , afin d'augmenter à la vue l'élévation de leur site : c'est ce qu'on peut reconnaître dans les mélèzes , les sapins, les cyprès, et dans plusieurs plantes qui croissent sur les hauteurs. Quelquefois elle réunit dans lé même lieu les effets des saisons ou des climats les plus opposés. Elle tapisse, dans les pays chauds, des flancs entiers de montagnes de cette plante, qu'on appelle glaciale , parce qu'elle semble toute couverte de glaçons : on croirait , au milieu de l'été, que Borée y a soufflé tous les frimas du Nord. D'un autre côté, on trouve en Russie des mousses au milieu de l'hiver, qui, par la couleur rousse et enfumée de leurs fleurs , paraissent avoir été incendiées. Dans nos climats pluvieux , elle couronne les sommets des coteaux de genêts et de romarins , et le haut des vieilles tours de giroflées jaunes : au milieu du jour le plus sombre , on croit y voir luire les rayons du soleil. Dans un autre lieu, elle produit les effets du vent au milieu du plus grand calme. Il ne faut , en Amérique , qu'un oiseau qui vienne se poser sur une touffe de sensitives pour en faire mouvoir toute la lisière , qui s'étend quelquefois à un demi-quart de lieue. Le voyageur européen s'arrête, et s'étonne de voir l'air tranquille et l'herbe en mouvement.

DES PLANTES

Quelquefois moi-même j'ai pris dans nos bois le murmure des peupliers et des trembles pour celui des ruisseaux : plus d'une fois , assis sur les ombrages au bord des prairies , dont les vents faisaient ondoyer les herbes, ce double frémissement a fait passer dans mon sangla fraîcheur imaginaire des eaux. Souvent la nature emploie les vapeurs de l'air pour donner plus d'étendue à nos paysages. Elle les répand au fond des vallées, et les arrête aux coudes des fleuves , en laissant entrevoir par intervalles leurs longs canaux éclairés du soleil. Elle en multiplie aussi les plans , et en prolonge l'étendue Quelquefois elle enlève ce voile magique du fond des vallées, et, le roulant sur les montagnes voisines, où elle le teint de vermillon et d'azur, elle confond la circonférence de la terre avec la voûte des cieux. C'est ainsi qu'elle emploie les nuages, aussi légers que les illusions de la vie , à nous élever vers le ciel ; qu'elle répand au milieu de ses mystères les sensations ineffables de r infini , et qu'elle ôte à nos sens la vue de ses ouvrages , pour en donner à notre âme un plus profond sentiment.

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