HARMONIES ANIMALES DES PLANTES AVEC L'HOMME
Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir donné à l'homme des berceaux et des tapis chargés de fruits , si elle ne lui eût fourni , dans l'ordre végétal même , des moyens de défense contre les déprédations des bêtes sauvages. 11 aurait eu beau veiller , pendant le jour , à la garde de ses biens , ils auraient été au pillage pendant la nuit. Elle lui a donné des arbrisseaux épineux pour les enclore. Plus on avance vers le Midi , plus on trouve de variétés dans leurs espèces. Mais , au contraire , on ne voit point , ou du moins on voit bien peu , de ces arbrisseaux épineux dans le Nord , où ils paraissent inutiles; car il n'y a point de vergers. Il semble qu'il y en ait aux Indes pour toutes sortes de sites. Quoique je n'aie été , pour ainsi dire , que sur la lisière de ce pays , j'y en ai vu un grand nombre dont l'étude offrirait bien des remarques curieuses à un naturaliste. J'en ai remarqué un , entre autres , dans un jardin de l'Ile-de-France , qui m'a paru propre à faire des enclos impénétrables aux plus petits quadrupèdes. Il vient de la forme d'un pieu gros comme le bras , tout droit, sans branches, et portant pour unique verdure un petit bouquet de feuilles à son sommet. Son écorce est hérissée d'épines très-fortes et très-aiguës. Il s'élève à sept ou huit pieds de hauteur, et croît aussi gros en haut qu'en bas. Plusieurs de ces arbrisseaux , plantés de suite les uns auprès des autres , formeraient une vraie palissade , qui n'aurait pas le moindre intervalle. Les raquettes et les cierges , si communs sous la zone torride , ont des épines si perçantes , qu'en marchant dessus elles traversent les semelles des souliers. Il n'y a ni tigres , ni lions , ni éléphants, qui osent en approcher. Il y a une autre sorte d'épine dans l'île de Ceylan, dont on
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se sert pour se défendre des hommes mêmes , qui franchissent toutes sortes de barrières. Robert Knok, que j'ai déjà cité, dit que les avenues du royaume de Candy , dans File de Ceylan , ne sont fermées qu'avec des fagots de ces épines , dont les habitants bouchent les passages de leurs montagnes.
L'homme trouve dans les végétaux non-seulement des protections contre les bêtes féroces, mais contre les reptiles et les insectes. Le père du Tertre raconte qu'il trouva un jour dans l'île de la Guadeloupe , au pied d'un arbre , une plante rampante dont les tiges étaient figijrées comme des serpents. Mais il fut bien autrement surpris quand il aperçut sept ou huit couleuvres qui étaient mortes autour d'elle. Il l'indiqua à un chirurgien, qui fit, par son moyen, des cures merveilleuses, en l'employant contre les morsures de ces dangereux reptiles. Elle est fort répandue dans les autres îles Antilles , où elle est connue sous le nom de bois.de couleuvre. On la retrouve encore aux Indes orientales. Jean-Hugues Linschoten lui attribue la même figure et les mêmes propriétés. Nous avons dans nos climats des végétaux qui ont des convenances et des oppositions fort étranges avec les reptiles. Pline dit que les serpents aiment beaucoup le genévrier et le fenouil ; mais qu'on n'en trouve point sous la fougère, le trèfle, le frêne et la rue , et que la bétoine les fait mourir. D'autres plantes, comme nous l'avons dit, détruisent les mouches, telles que les dionées. Thévenot assure qu'aux Indes les palefreniers garantissent leurs chevaux des mouches en les frottant , tous les matins, avec des fleurs de citrouille. L'herbe aux puces, qui a des graines noires et luisantes , semblables à des puces , chasse ces insectes d'une maison, selon Dioscoride. La vipérine, qui a ses semences faites comme des têtes de vipères, fait mourir ces reptiles. Il est probable que c'est à des configurations semblables que les premiers hommes auront reconnu les relations et les oppositions des plantes avec les animaux. Je pense que chaque genre d'insecte a son végétal destructeur, que nous ne connaissons pas. En général , toutes lps vermines fuient les parfums.
DES PLANTES. ^37 La nature nous a encore donné dans les plantes les premiers patrons des filets pour la chasse et pour la pêche. Il croît dans quelques landes de la Chine une espèce de rotin si entrelacé et si fort , qu'il s'y prend des cerfs tout en vie. J'ai vu moi-même, sur les sables du bord de la mer, à l'Ile-de- France , une sorte de liane, appelée fausse patate, qui couvre des arpents entiers , comme un grand filet de pêcheur. Elle est si propre aux mêmes usages , que les nègres s'en servent pour pêcher du poisson. Ils en font , avec les tiges et les feuilles, de longs cordons qu'ils jettent à la mer; et, après en avoir formé une chaîne qui renferme sur l'eau une grande enceinte , ils la tirent , par les deux extrémités , au rivage. Ils ne manquent guère d'y amener quelque poisson 1 ; car les poissons s'effrayent non-seulement d'un filet qui les enveloppe, mais de tout corps inconnu qui fait de l'ombre à la surface de l'eau. C'est avec une industrie aussi simple et à peu près semblable que les habitants des Maldives font des pêches prodigieuses, en n'employant, pour amener les poissons dans leurs réservoirs , qu'une corde qui flotte sur l'eau avec des bâtons.