‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 30 sur 55 · DU GOUT · texte numérisé non relu

DU GOUT

Il n'y a point de sensation physique qui ne fasse naître en lui quelque sentiment de la Divinité.

ÉTUDE DOUZIÈME

A commencer par le sens le plus grossier de tous , qui est; celui du boire et du manger, tous les peuples dans l'état sauvage ont cru que la Divinité avait besoin de soutenir sa vie par les mêmes moyens que les hommes : de là est venue dans toutes les religions l'origine des sacrifices. C'est encore de là qu'est venu chez beaucoup de nations l'usage de porter des aliments sur les tombeaux : les femmes des Sauvages de l'Amérique étendent ce soin jusqu'aux petits enfants qui sont morts à la mamelle. Lorsqu'elles leur ont rendu les devoirs de la sépulture, elles viennent tous les jours, pendant plusieurs semaines , verser de leur sein quelques gouttes de lait sur leurs petits tombeaux 1 ; c'est ce qu'affirme le jésuite Charlevoix , qui en a été souvent le témoin. Ainsi, le sentiment de la Divinité et celui de l'immortalité de l'âme sont liés avec nos affections les plus animales , et surtout avec l'amour maternel.

Mais l'homme ne s'est pas contenté de partager ses aliments avec des êtres intellectuels , et de les inviter en quelque sorte à sa table ; il a cherché à s élever à eux par l'effet physique de ces mêmes aliments. Il est très-remarquable qu'on a trouvé plusieurs peuples sauvages qui avaient à peine l'industrie de se procurer des aliments , mais aucun qui n'eût celle de s'enivrer. L'homme est le seul de tous les animaux qui soit sensible à ce plaisir. Ceux-ci sont contents de rester dans leur sphère; l'homme s'efforce toujours de sortir de la sienne. L'ivresse exalte l'âme. Toutes les fêtes religieuses chez les Sauvages , et même chez les peuples policés, sont suivies de festins, où l'on boit à perdre la raison : on commence , à la vérité , par jeûner, mais on finit par s'enivrer. L'homme renonce à la raison humaine, pour exciter en lui des émotions divines. L'effet de l'ivresse est de jeter l'âme dans le sein de quelque divinité. Vous entendez toujours les buveurs chanter Bacchus, Mars, Vénus, ou l'Amour. Il est encore très-remarquable que les hommes ne se livrent au blasphème que dans l'ivresse ; car c'est un instinct aussi ordinaire à l'âme de chercher la Divinité

1 Voyez le père Charlevoix , Voyage en Amérique.

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