‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 32 sur 55 · DE L'OUÏE · texte numérisé non relu

DE L'OUÏE

sente qu'une famille. On y voit un vieillard à cheval qui se noie ; et, dans un bateau , un homme, qui est peut-être son fils , présente à sa femme , grimpée sur un rocher , un petit enfant vêtu d'une cotte rouge , qui , de son côté , cherche à s'aider de ses petits pieds pour parvenir sur la roche. Le fond du paysage est affreux par sa noire mélancolie. Les herbes et les arbres y sont trempés d'eau , la terre même en est pénétrée, comme on le voit par ce long serpent qui s'empresse de quitter «son souterrain. Les torrents coulent de tous côtés , le soleil paraît dans le ciel comme un œil crevé. Mais les plus grands intérêts y portent sur le plus faible objet : un père et une mère, près de périr, ne s'occupent que du salut de leur enfanu Tous les sentiments sont éteints sur la terre , et l'amour maternel vit encore. Le genre humain est détruit à cause de ses crimes , et l'innocence va être enveloppée dans sa punition. Ces eaux débordées, ces terres noyées, cette noire atmosphère, ce soleil éteint, ces .solitudes désolées, çette famille fugitive, tous les effets de cette ruine universelle du monde se réunissent sur un enfant. Cependant il n'y a personne qui, en voyant le petit groupe de personnages qui l'environne , ne s'écrie : « Voilà le déluge universel. » Telle est la nature de notre âme. Loin d'être matérielle , elle ne saisit que les convenances. Moins vous lui montrez d'objets physiques, plus vous lui faites naître de sentiments intellectuels.

de l'ouïe.

Platon appelle l'ouïe et la vue les sens de l'âme. Je crois qu'il les qualifie particulièrement de ce nom , parce que la vue est affectée de la lumière, qui n'est point une matière à proprement parler; et l'ouïe, des modulations de l'air, qui ne sont point en elles-mêmes des corps. D'ailleurs, ces deux sens ne nous apportent que le sentiment des convenances et des harmonies , sans nous mêler avec la matière , comme l'odorat , qui n'est affecté que des émanations des corps ; le goût, de leur fluidité, et le toucher, de leur solidité, de leur mollesse, de leur chaleur , et de leurs autres qualités

ÉTUDE DOUZIÈME

physiques. Quoique l'ouïe et la vue soient les sens directs de l'Ame, il n'en faut pas conclure cependant qu'un homme né sourd et aveugle serait imbécile, comme on l'a prétendu. L'ame voit et entend par tous les sens. C'est ce que prouvent les princes aveugles de Perse, dont les doigts ont tant d'intelligence , au rapport de Chardin , qu'ils tracent et calculent toutes les ligures de la géométrie sur des tablettes. Tels sont encore les sourds et muets, auxquels M. l'abbé de l'Épée apprend à converser.

Je n'ai pas besoin de m'étendre sur les rapports intellectuels de l'ouïe. Ce sens est l'organe immédiat de l'intelligence; c'est lui qui reçoit la parole, qui n'appartient qu'à l'homme, et qui est, par ses modulations infinies, l'expression de toutes les convenances de la nature et de tous les sentiments du cœur humain. Mais il y a un autre langage qui paraît appartenir encore plus particulièrement à ce premier principe de nous-mêmes , que nous avons appelé le sentiment : c'est la musique. Je ne m'étendrai pas sur le pouvoir incompréhensible qu'elle a de calmer et d'exciter les passions d'une manière indépendante de la raison, et de faire naître des affections sublimes, dégagées de toute perception intellectuelle ; ses effets sont assez connus. J'observerai seulement qu'elle est si naturelle à l'homme , que les premières prières adressées à la Divinité, et les premières lois, chez tous les peuples, ont été mises en chant. L'homme n'en perd le goût que dans les sociétés policées , dont les langues mêmes perdent à la longue leurs accents. C'est qu'une multitude de relations sociales y détruisent les convenances naturelles. On y raisonne beaucoup , et on n'y sent presque plus.

L'Auteur de la nature a jugé l'harmonie des sons si nécessaire à 1 homme, qu'il n'y a point de site sur la terre qui n'ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement, dans ces îles, les rives caillouteuses des montagnes. Le chardonneret se plaît dans les dunes sablonneuses; l'alouette , dans les prairies ; le rossignol , dans les bocages , le long des ruisseaux ; le bouvreuil , dont le chant est si

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