DU SENTIMENT DE L'AMOUR
Lorsque l'hiver glace nos campagnes, on voit disparaître les aigles et les vautours ; la tourterelle timide se blottit dans le creux des arbres. Ainsi l'adversité fait fuir de nos âmes les passions violentes , et y endort les passions douces. Mais lorsque le printemps vient ranimer la nature , les bois , les lacs et les plaines sont couverts d'oiseaux amoureux. Alors l'aigle reparaît dans les airs , et y ramène la guerre et ses fureurs , qui traînent à leur suite l'affreux v?utour avide de carnage. La bonne fortune ranime ainsi nos passions , et rallume dans nos cœurs les guerres intestines que son absence y avait suspendues. Sans doute il est possible aux hommes les plus violents de détourner leurs passions , en les attachant à des choses innocentes. L'ambitieux César eût encore vécu heureux dans un village. L'agriculture même peut satisfaire l'avarice; l'ivrognerie se combat par la tempérance, le jeu par la solitude , et tous les vices par la philosophie : car les vices ne sont que des passions factices. Ce qui est difficile, c'est de vaincre une passion naturelle, où chacune de vos victoires diminue votre résistance , où l'ennemi accroît ses forces par ses défaites. Le plus voluptueux peut aisément se priver de bals , de spectacles , de sociétés , de festins; mais bien souvent ces privations ne feront qu'accroître, en la concentrant,
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la force d'une passion qui redouble son attrait par le goût même de la sagesse. L'amour s'accommode de toutes les positions , de la bonne et de la mauvaise fortune, de la.gaieté, de la tristesse, de la santé, delà maladie. Tout réveille dans nos cœurs le désir et le besoin d'aimer. Le mariage seul peut faire une vertu de cette passion. La religion , avec toutes ses forces , ne saurait en détruire l'inquiétude ; elle la combat sans cesse, Bans la vaincre jamais.
Si l'amour n'était qu'une sensation physique, je ne voudrais que laisser raisonner et agir deux amants conséquemmentaux lois physiques du mouvement du sang, de la filtration du chyle et des autres humeurs du corps, pour en dégoûter le plus vil libertin; son acte principal même est accompagné du sentiment de la honte dans les hommes de tous les pays. Il n'y a point de peuple qui se prostitue publiquement; et quoique des voyageurs éclairés aient avancé que les habitants de l'île de Taïti avaient cet infâme usage , des observateurs plus attentifs ont vérifié depuis qu'il n'était particulier, dans cette nation, qu'aux filles du plus bas étage, et que les autres classes y conservaient les apparences de modestie communes à tous les hommes.
Je ne saurais trouver dans la nature de cause directe de la pudeur. Si l'on dit que l'homme a honte de l'acte vénérien , parce qu'il le rend semblable aux animaux, cette raison ne suffit pas; car le sommeil , le boire et le manger l'en rapprochent encore plus souvent, et toutefois il n'en a aucune honte. A la vérité , il y a une cause de la pudeur dans l'acte physique : mais d'où vient celle qui en occasionne le sentiment moral? Non-seulement on dérobe cet acte à la vue, mais même le souvenir. La femme le regarde comme un témoignage de sa faiblesse ; elle apporte une longue résistance aux attaques de l'homme. D'où vient que la nature a mis dans son cœur cet obstacle , qui y triomphe souvent du plus doux des penchants et de la plus fougueuse des passions?
Indépendamment des causes particulières de la pudeur qui me sont inconnues , je crois en trouver une dans les deux
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puissances dont l'homme est formé. Le sens de l'amour étant, pour ainsi dire , le centre auquel viennent aboutir toutes les sensations physiques , comme celles des parfums , de la musique , des couleurs et des formes agréables , du toucher, des douces températures et des saveurs , il en résulte une opposition très-forte avec cette autre puissance intellectuelle d'où dérivent les sentiments de la Divinité et de l'immortalité. Leur contraste est d'autant plus tranché , que l'acte du premier est en lui-même brut et aveugle , et que le sentiment moral qui accompagne d'ordinaire l'amour est plus développé et plus sublime. Aussi les amants , pour subjuguer leur maîtresse , ne manquent jamais de faire précéder celui-ci , et d'employer tous leurs efforts pour l'amalgamer avec l'autre sensation. Ainsi la pudeur vient , à mon avis , du combat de ces deux puissances ; et voilà pourquoi les enfants n'en ont point naturellement , parce que le sens de l'amour n'est pas encore développé en eux ; que les jeunes gens en ont beaucoup , parce que ces deux puissances ont en eux toute leur énergie, et que la plupart de nos vieillards n'en ont point du tout , parce qu'ils ont perdu le sens de l'amour par la défaillance de la nature en eux , ou son sentiment moral par la corruption de la société, ou, ce qui arrive souvent , tous les deux ensemble, par le concours de ces deux causes.
Comme la nature a fait ressortir à cette passion , qui devait reperpétuer la vie humaine, toutes les sensations animales, elle y a réuni aussi tous les sentiments de l'âme ; de sorte que l'amour présente à. deux amants , non- seulement les sentiments qui se lient avec nos besoins et à l'instinct de notre misère, comme ceux de protection, de secours , de confiance, de support, de repos; mais encore tous les instincts sublimes qui élèvent l'homme au-dessus de l'humanité. C'est dans ce sens que Platon définissait l'amour, une entremise des dieux envers les jeunes gens (17).
Qui voudrait connaître la nature humaine n'aurait qu'à étudier celle de l'amour : il verrait naître tous les sentiments dont j'ai parlé, et une foule d'autres que je n'ai ni le temps ni le
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talent de développer. Nous remarquerons d'abord que cette affection naturelle développe dans chaque être son caractère principal , en lui donnant toute son extension. Ainsi, par exemple , c'est dans la saison où chaque plante se reperpétue par ses fleurs et ses fruits qu'elle acquiert toute sa perfection , et les caractères qui la déterminent invariablement. C'est dans la saison des amours que les oiseaux qui chantent redoublent leur mélodie , et que ceux qui excellent par leurs couleurs ont leurs beaux plumages, dont ils- prennent plaisir à faire éclater les nuances en se rengorgeant, en faisant la roue avec leur queue , ou en étendant leurs ailes à terre. C'est alors que le fort taureau présente sa tête et menace de la corne, que le coursier léger s'exerce à la course dans les plaines, que les bêtes féroces remplissent les forêts de rugissements, et que la femelle du tigre , exhalant l'odeur du carnage, fait retentir les solitudes de l'Afrique de ses miaulements affreux , et paraît remplie d'attraits à ses cruels amants.
C'est aussi dans l'âge d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur, la sincérité, la pudeur, la générosité, l'héroïsme, la foi sainte , la piété, s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leurs âmes pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes , les routes corrompues de l'ambition , et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre, où Lis puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit, reçoivent tour à tour leurs serments. Souvent, égarés dans une ivresse religieuse , ils se prennent l'un l'autre pour une divinité. Toute maîtresse fut adorée, tout amant fut idolâtre. L'herbe qu'ils foulent aux pieds , l'air qu'ils respirent , les ombrages où ils se reposent, leur paraissent consacrés p2r leur atmosphère. Ils ne voient dans l'univers d'autre bonheur que de vivre et de mourir ensemble , ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis •
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et la mort ne leur paraît que le moyen d'une éternelle réunion. Mais si quelque obstacle vient à les séparer, ni les espérances de la fortune , ni les amitiés des douces compagnes , ne peuvent les consoler. Ils ont touché au ciel, ils languissent sur la terre; ils vont, dans leur désespoir, se retirer dans des cloîtres , et redemander'à Dieu , toute leur vie , le bonheur qu'ils n'ont entrevu qu'un instant. Longtemps même après leur séparation, quand la froide vieillesse a glacé leurs sens, quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers , qui leur ont fait oublier tant de fois qu'ils étaient des hommes, leur cœur palpite encore à la vue du tombeau qui renferme l'objet qu'ils ont aimé. Ils l'avaient quitté dans le monde, ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloïse, quels sentiments sublimes éleva dans votre âme la cendre d'Abeilard !
Ces émotions célestes ne peuvent être les effets d'un acte animal. L'amour n'est point une petite convulsion, comme l'appelle le divin Marc-Aurèle. C'est aux charmes de la vertu et au sentiment de ses attributs divins qu'il doit tant d'énergie. Le vice même est obligé, pour plaire, d'en emprunter les traits et le langage. Si les femmes de théâtre captivent tant d'amants , c'est qu'elles les séduisent par les illusions de l'innocence, de la bienveillance et de la grandeur d'âme, dans les rôles de bergères , d'héroïnes et de déesses qu'elles ont coutume de représenter. Leurs grâces si vantées ne sont que les apparences des vertus. Si quelquefois au contraire la vertu déplaît , c est qu'elle se montre sous les apparences de la dureté, de l'humeur, de l'ennui, ou de quelque autre vice qui nous rebute.
Ainsi la beauté naît de la vertu , et la laideur du vice ; et ces caractères s'impriment souvent dès la plus tendre enfance par l'éducation. On peut m' objecter qu'il y a des hommes beaux et vicieux, et qu'il y en a de laids et vertueux. Socrate et Alcibiade en ont été de fameux exemples dans l'antiquité. Mais ces exemples mêmes prouvent pour moi. Socrate fut malheureux et vicieux dans l'âge où la physionomie prend
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ses principaux caractères , depuis l'enfance jusqu'à l'âge de dix-sépt ans. Il était né pauvre; son père voulut le contraindre d'apprendre le métier de sculpteur, malgré sa répugnance. Il fallut qu'un oracle s'opposât à la tyrannie paternelle. Socrate avoua, d'après le jugement d'un physionomiste, qu'il était sujet aux femmes et au vin , qui sont les vices où le malheur jette ordinairement les hommes : il se réforma à la fin lui-même, et rien n'était plus beau que ce philosophe quand il parlait de la Divinité. Pour l'heureux Alcibiade, né au sein de la fortune, les leçons deSocrate, et l'amour de ses parents et de ses concitoyens, développèrent à la fois en lui la beauté de son corps et de son âme ; mais ayant été à la fin entraîné dans le désordre par de mauvaises sociétés , il ne lui resta que la physionomie de la vertu. Quelque séduisant que soit son premier aspect, on y démêle bientôt la laideur du vice sur le visage des beaux hommes devenus méchants. On y découvre, malgré leur sourire, je ne sais quoi de faux et de perfide. Cette dissonance se fait sentir jusque dans leur voix. Tout est masqué en eux , comme leur visage. Nous observerons encore que toutes les formes des êtres expriment des sentiments intellectuels, non-seulement aux yeux de l'homme qui étudie la nature, mais à ceux des animaux qui sont d'abord éclairés par leur instinct sur ces connaissances, dont la plupart sont si obscures pour nous. Ainsi , par exemple , chaque espèce d'animal a des traits qui expriment son caractère. Aux yeux étincelants et inquiets du tigre, on distingue sa férocité et sa perfidie. La gourmandise du porc s'annonce parla bassesse de son attitude et l'inclinaison de sa tête vers la terre. Tous les animaux connaissent très-bien ces caractères; car les lois de la nature sont universelles. Par exemple, quoiqu'il y ait aux yeux d'un homme peu attentif une différence assez légère entre un renard et une espèce de chien qui lui ressemble, une poule ne s'y méprendra pas. Elle verra celui-ci sans frayeur auprès d'elle, et elle prendra l'épouvante à la vue de l'autre. Nous remarquerons encore que chaque nnimaî exprime dans ses traits quelque passion dominante,
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telle que la cruauté, la volupté, la ruse, la stupidité. Mais l'homme seul , quand il n'a point été altéré par les vices de la société , porte sur son visage l'empreinte d'une origine cé* leste. Il n'y a point de trait de beauté qu'on ne puisse rapporter à quelque vertu : celui-ci à l'innocence, cet autre à la candeur, ceux-là à la générosité, à la pudeur, à l'héroïsme. C'est à leur influence que l'homme doit le respect et la confiance que lui portent les animaux dans tous les pays où ils n'ont point été dénaturés par de fréquentes persécutions. Quelques charmes qu'il y ait dans l'harmonie des couleurs et des formes de la figure humaine , on ne voit pas que son effet physique dût influer sur les animaux , s'il ne s'y joignait l'empreinte de quelque puissance morale. L'embonpoint des formes ou la fraîcheur des couleurs devrait plutôt exciter l'appétit des bêtes féroces que leur respect et leur amour. Enfin, comme nous distinguons leur caractère passionné, elles distinguent pareillement le nôtre, et savent très-bien juger si nous sommes cruels ou pacifiques. Le gibier, qui fuit les sanguinaires chasseurs , se rassemble autour des paisibles bergers.
On a avancé que la beauté était arbitraire chez tous les peuples; mais nous avons réfuté ailleurs cette opinion par des preuves de fait. Les mutilations des nègres , leurs découpures de peau , leurs nez écrasés , leurs fronts comprimés ; les têtes plates , longues , rondes et pointues des Sauvages du nord de l'Amérique; les lèvres percées des Brésiliens; les grandes oreilles des peuples de Laos en Asie, et de quelques nations delà Guiane, sont des effets de la superstition ou d'une mauvaise éducation. Les animaux féroces eux-mêmes sont frappés de cette difformité. Tous les voyageurs rapportent unanimement que quand les lions ou les tigres affamés (ce qui est fort rare) attaquent de nuit quelque caravane, ils se jettent d'abord sur les animaux , et ensuite sur les Indiens ou les noirs. La figure européenne , avec sa simplicité , leur impose beaucoup plus que défigurée par les caractères africains ou asiatiques.
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Quand elle n'a point été altérée par les vices de la société , son expression est sublime. Un Napolitain, appelé Jean-Baptiste Porta , s'est avisé d'y trouver des rapports avec les figures des bêtes. Il a fait, à cette occasion , un livre dont les gravures représentent des têtes d'hommes ressemblantes à des têtes de chien , de cheval , de mouton , de porc et de bœuf. Son système favorise nos opinions modernes , et s'allie assez bien avec les altérations que les passions apportent à la figure humaine. Mais je voudrais bien savoir d'après quel animal Pigalle a fait ce charmant Mercure que j'ai vu à Berlin ; et d'après les passions de quelles bêtes les sculpteurs grecs firent le Jupiter du Capitole , la Vénus pudique , et l'Apollon du Vatican. Dans quels animaux ont-ils étudié ces expressions divines?
Je suis persuadé , comme je l'ai dit , qu'il n'y a pas un beau trait dans une figure qu'on ne puisse rapporter à quelque sentiment moral relatif à la vertu et à la Divinité. On pourrait rapporter de même les traits de la laideur à quelque affection vicieuse, comme à la jalousie, à l'avarice, à la gourmandise et à la colère. Pour démontrer à nos philosophes combien ils s'égarent lorsqu'ils veulent faire des passions les seuls mobiles de la vie humaine , je voudrais .qu'on leur présentât les expressions de toutes les passions réunies dans une seule tête : par exemple, l'air lubrique et obscène d'une courtisane, avec l'air fourbe et féroce d'un ambitieux ; et qu'on y joignît encore quelques traits de la haine et de l'envie , qui sont des ambitions négatives. Une tête qui les réunirait toutes serait plus hideuse que celle de Méduse; elle ressemblerait à celle de Néron.
Chaque passion a un caractère animal , comme l'a très-bien prouvé Jean-Baptiste Porta ; mais chaque vertu a aussi le sien, et une physionomie n'est jamais plus intéressante que quand on y distingue une affection céleste combattant contre une passion. Je ne sais même s'il est possible d'exprimer une vertu autrement que par un triomphe de cette espèce. C'est ainsi que la pudeur paraît si aimable sur le visage d'une jeune personne , parce que c'est le combat de la plus forte des passions
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animales avec un sentiment sublime. L'expression de la sensibilité rend aussi un visage très-touchant , parce que l'âme s7y montre dans un état de souffrance, et que cette vue excite en nous une vertu qui est le sentiment de la pitié. Si la sensibilité de cette figure est active, c'est-à-dire si elle naît elle-même de la vue du malheur d'autrui, elle nous frappe encore davantage , parce qu'elle y devient l'expression divine de la générosité.
Je crois que les tableaux et les statues les plus célèbres de l'antiquité n'ont dû leur grande réputation qu'à l'expression de ce doubla caractère, c'est-à-dire à l'harmonie qui naît des deux sentiments opposés de la passion et de la vertu. Ce qu'il y a de certain , c'est que les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture des anciens les plus vantés comportaient tous ce genre de contraste. On en voit assez d'exemples dans leurs statues , comme dans la Vénus pudique , et dans le Gladiateur mourant, qui conserve encore, dans sa chute, le respect de sa < gloire , au moment où la mort le saisit. Tel était encore l'Amour lançant la foudre , d'après Alcibiade enfant , que Pline attribue à Praxitèle ou à Scopas.
Un enfant aimable , lançant de ses petites mains la foudre de Jupiter, devait faire naître à la fois le sentiment de l'innocence et celui de la terreur. Au caractère du dieu se joignait celui d'un homme également attrayant et redoutable. Je crois que les tableaux des anciens exprimaient encore mieux ces harmonies de sentiments opposés. Pline, qui nous a conservé la mémoire des plus fameux , cite , entre autres , un tableau d'Athénion de Maronée , représentant Ulysse cauteleux et fin, qui reconnaît Achille déguisé en fille, en lui présentant des bardes de femme , parmi lesquelles il y avait une épée. Le mouvement brusque avec lequel Achille se saisit de cette épée devait faire un contraste charmant avec ses habits et son maintien composé de nymphe; et il en devait résulter un autre dans Ulysse, qui ne devait pas être moins intéressant, avec son air cauteleux et l'expression de sa joie , contenue par sa prudence, de peur qu'en découvrant Achille il ne vint à se dé*
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couvrir lui-même. Un autre plus touchant, d'Aristide de Thèbes , représentait Biblis mourante de l'amour qu'elle portait à son frère. On y devait distinguer le sentiment de la vertu , qui repoussait loin d'elle un amour criminel; et celui de l'amitié fraternelle , qui rappelait l'amour sous les apparences mêmes de la vertu. Ces cruelles consonnances , le désespoir d'être trahie par son propre cœur, le désir de mourir pour cacher sa honte , le désir de vivre pour revoir l'objet aimé , la santé flétrie par de si douloureux combats , devaient exprimer, au milieu des langueurs de la mort et de la vie, les contrastes les plus intéressants sur le visage de cette fille infortunée. Dans un autre tableau du même Aristide, on admirait une mère blessée à la mamelle au siège d'une ville , et qui donnait à téter à son enfant. Elle semblait craindre, dit Pline, qu'il ne suçât son sang avec son lait. Alexandre en faisait tant de cas, qu'il le fit transporter à Pella , lieu de sa naissance. Ce devait être une noble victoire que celle où l'amour maternel triomphait d'une douleur corporelle. Nous avons vu que le Poussin avait fait de cette vertu l'expression principale de son tableau du déluge. Rubens l'a mise d'une manière admirable dans le visage de sa Médicis , où l'on distingue à la fois la douleur et la joie de l'enfantement. Il relève encore , d'un côté , la violence de la passion physique par l'attitude nonchalante où est jetée la reine dans un fauteuil , et par son pied nu sorti de sa pantoufle; et, de l'autre, la sublimité du sentiment moral qu'elle éprouve par les hautes destinées de son enfant, qui lui est présenté par un dieu , et qui est couché dans un berceau de grappes de raisin et d'épis de blé, symbole de la félicité de son règne. C'est ainsi que les grands maîtres ne se contentaient pas d'opposer mécaniquement des groupes et des vides , des ombres et des lumières , des enfants et des vieillards , des pieds et des mains ; mais ils recherchaient avec le plus grand soin ces contrastes de nos puissances intérieures qui s'expriment sur le visage de l'homme en traits ineffables , et qui devaient faire le charme éternel de leurs tableaux. Les ouvrages de le Sueur sont pleins de ces contrastes de sentiment ; et il y fait si
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L/îen accorder ceux de la nature élémentaire , qu'il en résulte la plus douce et la plus profonde mélancolie. Mais il a été plus aisé à son pinceau de les rendre , qu'il ne l'est à ma plume de les exprimer. Je n'en citerai plus qu'un exemple, tiré du Poussin , admirable par ses compositions, mais dont le temps a bien maltraité les couleurs. C'est dans son tableau de l'enlèvement des Sabines. Pendant que les soldats romains emportent à bras-le-corps les filles effrayées des Sabins , il y a un officier romain qui en veut enlever une jeune et jolie qui s'est réfugiée dans les bras de sa mère. Il n'ose user de violence envers elle , et il parle à la mère avec tout l'empressement de l'amour et du respect. Il semble lui dire : « Elle « sera heureuse avec moi. Que je la doive à l'amour, et non « pas à la crainte! Je veux moins vous ôter une fille que vous « donner un fils. » C'est ainsi qu'en se conformant , dans les habillements de ses personnages, à la simplicité de leur siècle, qui les rendait à peu près semblables dans toutes les conditions , il n'a pas distingué l'officier du soldat par les habits , mais parles mœurs. 11 a saisi, à son ordinaire, le caractère moral de son su jet , qui est d'un bien autre effet que celui du costume. J'aurais bien voulu voir, de la main de cet homme de génie, les mêmes Sabines, devenues épouses et mères, entre les deux armées des Sabins et des Romains , « accourant, « comme dit Plutarque, les unes d'un costé, les autres d'un « autre , avec pleurs , cris et clameurs , se jettant à travers les « armes et les morts gisants sur la terre , de manière qu'il « semblait qu'elles fussent forcenées ou possédées de quelque « esprit, les unes portant leurs petits enfants de mamelle en- « tre leurs bras , les autres deschevelées , et toutes appelant « ores les Sabins , et ores les Romains , par les plus doux noms « qui soyent entre les hommes 1 . »
Les plus grands effets de l'amour naissent, comme nous l'avons dit , des sentiments contraires qui viennent à se confondre, comme ceux de la haine naissent souvent des sentiments semblables qui viennent à se choquer. Voilà pourquoi
' Plutarque , Fie de Romulus.
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il n'y a point de sentiment plus agréable que de rencontrer un ami dans un homme que nous estimions notre ennemi ; ni de peine plus sensible que de reconnaître pour ennemi celui que nous croyions être notre ami. Ce sont ces effets harmoniques qui rendent souvent un service passager plus recornmandable que de longs bous offices, et l'offense d'un moment plus odieuse que l'inimitié de toute une vie; parce que, dans le premier cas, des sentiments très-opposés viennent à se réunir ; et dans le second , des sentiments très-unis viennent à se heurter. De là vient encore qu'un seul défaut, au milieu des bonnes qualités d'un homme de bien , nous paraît souvent plus déplaisant que tous les vices d'un libertin où il apparaît une vertu, parce que, par l'effet des contrastes, ces deux qualités sortent davantage, et dominent sur les autres dans les deux caractères. C'est aussi par la faiblesse de notre esprit , qui, s'attachant toujours à un point unique dans toutes ses considérations , s'arrête à la qualité la plus saillante pour déterminer son jugement. On ne saurait dire dans combien d'erreurs nous tombons, faute d'étudier ces principes élémentaires de la nature. On pourrait , sans doute , les étendre bien plus loin; mais il me suffit d en dire assez pour démontrer leur existence , et pour donner à d'autres le désir d'en faire l'application.
Ces harmonies acquièrent plus d'énergie par les contrastes voisins qui les détachent , par les consonnances qui les répètent, et par les autres lois élémentaires dont nous avons parlé; mais quand il s'y joint quelqu'un des sentiments moraux dont nous donnons ici une faible esquisse , alors il en résulte un effet ravissant. Ainsi , par exemple , une harmonie devient en quelque sorte céleste quand elle renferme un mystère, qui suppose toujours quelque chose de merveilleux et de divin. J'en éprouvai un jour un effet très-agréable en parcourant un recueil d'estampes anciennes qui représentaient l'histoire d'Adonis. Vénus avait enlevé Adonis enfant à Diane, et l'élevait avecl' Amour. Diane voulut le ravoir, parce qu'il était fils d'une de ses nymphes. Un jour donc que Vénus , descendue de son char attelé de colombes, se promenait avec ces deux entants
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dans une vallée de Cythère, Diane, à la tête de ses nymphes armées, se mit en embuscade dans une forêt où Vénus devait passer. Vénus, apercevant son ennemie qui venait à elle , et ne pouvant ni s'enfuir, ni s'opposer à ce qu'elle lui enlevât Adonis , s'avisa sur-le-champ de lui faire venir des ailes, et, le présentant avec l'Amour à Diane , elle lui dit de prendre celui des deux enfants qu'elle croyait lui appartenir. Tous deux étant également beaux , tous deux de même âge , tous deux ailés , la chaste déesse des bois n'osa choisir ni l'un ni l'autre , et ne prit point Adonis , de peur de prendre l'Amour.
Il y a plusieurs beautés sentimentales dans cette fable. Je la racontai un jour à J.- J. Rousseau , à qui elle fit le plus grand plaisir. « Rien ne me plaît tant, dit-il , qu'une image agréable « qui renferme un sentiment moral. » Nous étions alors dans la plaine de Neuilly, près d'un parc où Ton voyait un groupe de l'Amour et de l'Amitié, sous les formes d'un jeune homme et d'une jeune fille de quinze à seize ans qui s'embrassaient sur la bouche. A cette vue il me dit : « On a fait une image obs- « cène d'après une idée charmante. Rien n'eût été plus agréa- « ble que de représenter l'un et l'autre dans leur état natu- « rel , l'Amitié, comme une grande fille qui caresse l'Amour « enfant. » Comme nous étions sur ce sujet intéressant, je lui citai la fin de cette fable touchante de Philomèle et Progné :
Le désert est-il fait pour des talents si beaux? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Thérée autrefois ,
Parmi des demeures pareilles , Exerça sa fureur sur vos divins appas. — Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas!
Il m'en souvient bien davantage.
« Quelle série d'idées! s'écria-t-il ; que cela est touchant! » Sa voix s'étouffa, et les larmes lui vinrent aux yeux. Je sentis qu'il était encore ému par des convenances secrètes entre les talents et les destinées de cet oiseau , et sa propre situation.
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On peut donc voir dans les deux sujets allégorique de Diane et d'Adonis , de l'Amour et de l'Amitié, qu'il y a réellement en nous deux puissances distinctes , dont les harmonies exaltent l'âme quand l'image physique nous jette dans un sentiment moral , comme dans le premier exemple ; et la rabaissent , au contraire , quand un sentiment moral nous ramène à une sensation physique , comme dans l'exemple de l'Amour et de l'Amitié.
Les sous-entendus ajoutent encore aux expressions morales, parce qu'ils sont conformes à la nature expansive de l'âme; ils lui font parcourir un vaste champ d'idées. Ce sont ces sousentendus qui donnent tant d'effet à la fable du Rossignol. Joignez-y encore une multitude d'oppositions que je n'ai pas le loisir d'analyser.
Plus l'image physique est éloignée de nous , plus le sentiment moral a d'étendue ; et plus la première est circonscrite , plus le sentiment a d'énergie. Voilà , sans doute , ce qui rend nos affections si profondes lorsque nous regrettons la mort de nos amis. Notre douleur alors se porte d'un monde à l'autre , et d'un objet plein de charmes à un tombeau. Voilà pourquoi ce passage de Jérémie 1 renferme une mélancolie sublime :
Vox in Rama audita est, ploralus etululatus multus : Rachel ploraos iilios suos ; et noluit consolari , quia non sunt.
Toutes les consolations qu'on peut donner sur la terre viennent se briser contre ce mot de la douleur maternelle, non sunt.
Le jet unique de Saint-Cloud me plaît plus que toutes ses cascades. Cependant, quoique l'image physique n'aille pas se perdre dans l'infini, elle^peut y porter la douleur quand elle réfléchit le même sentiment. Je trouve dans Plutarque un grand effet de cette consonnance progressive. « Bru tus , dit-il , « désespérant que ses affaires se pussent bien porter, délibéra « de sortir de l'Italie , et s'en alla à pied par le pays de Lu* « canie , en la ville d'Elée, qui est assise sur le bord de la mer,
1 Chap. x\xi y t 15.
DË L'AMOUR.
n là où Porcle, estant sur le point de se despartir d'avec lui « pour s'en aller à Rome, taschoit, le plus qu'elle pouvoit, « à dissimuler la douleur qu'elle en portoit en son cœur ; « mais un tabîeaula descouvrit à la fin, quoiqu'elle se fust au « demeurant jusque-là toujours constamment et vertueuse- « ment portée. Le sujet de la peinture estoit pris des narra- « tions grecques : comment Andromaque accompagnoit son « mari Hector, ainsi qu'il sortoit de la ville de Troye pour « aller à la guerre , et comment Hector lui rebailloit son petit « enfant; mais elle avoit les yeux et le regard tousjours fichés « sur lui. La conformité de cette peinture avec sa passion la « fit fondre en lanmes ; et, retournant plusieurs fois le jour à « revoir cette peinture, elle se prenoit toujours à pleurer; ce « que voyant, Acilius, l'un des amis de Brutus, recita les « vers qu' Andromaque dit à ce propos en Homère :
« Hector, tu tiens lieu de pere et de mere « En mon endroit, de mari et de frère.
* Adonc Brutus, en se soubsriant : Voire mais, dit-il, je ne « puis de ma part dire à Porcie ce que Hector respondit à « Andromaque au mesme lieu du poète :
<t II ne te faut d'autre chose mesler « Que d'enseigner tes femmes à liler.
« Car il est bien vrai que la naturelle foiblesse de son corps ne « lui permet pas de pouvoir faire lesmesmes actes de prouesses « que nous pourrions faire; mais de courage elle se porta « aussi vertueusement en la défense du pays comme l'un de c nous. »
Cette peinture était sans doute sous le péristyle de quelque temple bâti sur le bord de la mer. Brutus était au moment de s'embarquer sans faste et sans suite. Sa femme , fille de Caton, l'avait accompagné peut-être à pied. Près de le quitter, elle jette, pour se consoler, ses regards sur cette peinture consacrée aux dieux : elle y voit les adieux d'Hector et d'Andromaque , qui devaient être éternels : elle se trouble , et , pour 6e rassurer, elle ramène ses yeux sur son époux. La compa*
BERN. DE S-PIERRE. — T. il. 25
ÉTUDE DOUZIÈME
raison s'achève, sod courage l'abandonne, ses larmes débordent, l'amour conjugal l'emporte sur l'amour de la patrie. Deux vertus en opposition. Joignez-y les caractères d'une nature sauvage, qui s allient si bien avec la douleur humaine ; une profonde solitude, les colonnes et la coupole de ce temple antique rongées de l'air marin , et marbrées de mousses qui les rendent semblables à du bronze vert; un soleil couchant qui en dore le faîte; une mer qui brise au loin, le long des côtes de la Lucanie ; les tours d'Élée , qu'on aperçoit dans la gorge d'un vallon entre deux montagnes escarpées; et cette douleur de Porcie qui nous élance au siècle d'Andromaque : quel tableau à faire à l'occasion d'un tableau ! Artistes , si vous pouvez le rendre , Porcie à son tour fera verser des larmes.
Tout ce qu'on dit des femmes romaines, je le retrouve dans nos temps modernes. Rien ne me paraît plus beau que ce trait de la femme de l'infortuné Barneveldt. Il était mort , comme on sait, pour la liberté de sa patrie. Ses deux enfants conspirèrent pour le venger du stathouder. La conspiration fut découverte; l'un s'enfuit, l'autre fut pris, et condamné à mort. Sa mère demanda sa grâce au prince Maurice , qui lui dit : « Comment pouvez-vous faire pour votre fils ce que vous « avez refusé de faire pour votre mari ? — Je n'ai pas , lui « dit-elle , demandé grâce pour mon mari , parce qu'il était « innocent; mais je la demande pour mon fils, parce qu'il « est coupable. » Réponse pleine à la fois de grandeur, de dignité et de tendresse maternelle. »
Je pourrais multiplier à l'infini les preuves des deux puissances qui nous gouvernent. J'en ai dit assez sur une passion dont l'instinct est si aveugle , pour faire voir que nous y sommes régis et attirés par d'autres lois que celles de la digestion. Nos affections prouvent que notre âme est immortelle, puisqu'elles s'étendent dans toutes les circonstances où elles sentent les attributs de la Divinité , tels que celui de l'infini , et qu'elles ne s'arrêtent avec délices sur la terre que sur les attraits de la vertu et de l'innocence.
DE LA VERTU
DE QUELQUES AUTRES SENTIMENTS DE LA DIVINITE, ET ENTRE AUTRES DE CELUI DE LA VERTU.
Ii y a encore un grand nombre de lois sentimentales dont je n'ai pu m'occuper ici : telles sont celles d'où dérivent les pressentiments , les augures , les songes , les retours d'événements heureux et malheureux aux mêmes époques, etc. Leurs effets sont attestés chez les peuples policés et sauvages \ par les écrivains profanes et sacrés, et par tout homme attentif aux lois de la nature. Ces communications de l'âme avec un ordre de choses invisibles sont rejetées de nos savants modernes, parce qu'elles ne sont pas du ressort de leurs systèmes et de leurs almanachs ; mais que de choses existent qui ne sont pas dans les convenances de notre raison , et qui n'en ont pas été même aperçues !
Il y a des lois particulières qui prouvent l'action immédiate de la Providence sur le genre humain, et qui sont opposées aux lois générales de la physique. Par exemple , les principes de la raison , des passions et du sentiment , ainsi que les organes de la parole et de l'ouïe , sont les mêmes chez tous les hommes ; cependant les langues des nations diffèrent par toute la terre. Pourquoi l'art de la parole est-il si différent parmi des êtres qui ont les mêmes besoins, et pourquoi varie-t-il sans cesse des pères aux enfants , en sorte que nous autres Français n'entendons plus la langue des Gaulois, et qu'un jour nos descendants n'entendront plus* la nôtre? Le bœuf du Bengale mugit comme celui de l'Ukraine, et le rossignol fait entendre encore dans nos climats les mêmes harmonies que celles qui ravirent le poète de Mantoue sur les rivages du Pô.
On ne saurait dire, avec de célèbres écrivains, que les langues sont caractérisées parles climats; car si elles en éprouvaient les influences, elles ne changeraient pas dans chaque pays où chaque climat est invariable. La langue des Romains a été d'abord barbare, ensuite majestueuse, et est devenue à la fin molle etefféminée. Elles ne sont pas rudes au nord et douces au midi, comme l'a prétendu JT-Ji Rousseau,
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qui a donné sur ce point trop d'extension aux lois physiques. La langue des Russes , dans le nord de l'Europe , est fort douce, étant un dialecte du grec; et le jargon des provinces méridionales de la France est rude et grossier. Les Lapons, qui habitent les bords delà mer Glaciale, ont un langage qui flatte Poreille; et les Hottentots, qui habitent le climat très-tempéré du cap de Bonne-Espérance, gloussent comme des coqs-d'Inde. La langue des Indiens du Pérou est pleine de fortes aspirations et de consonnes qui se choquent. On peut, sans sortir de son cabinet, reconnaître les divers caractères des langues de chaque peuple aux noms que présentent les cartes géographiques de leur territoire, et se convaincre que leur rudesse ou leur douceur n'a aucune relation avec celle de leurs latitudes.
D'autres observateurs ont prétendu que c'étaient les grands écrivains d'une nation qui en déterminaient et en fixaient la langue; mais les grands écrivains du siècle d'Auguste n'empêchèrent pas que la langue latine ne se corrompît avant le règne de Marc-Aurèle. Ceux du siècle de Louis XIV commencent déjà à vieillir parmi nous. Si la postérité fixe le caractère d'une langue aux siècles où ont paru de grands écrivains, ce n'est point, comme on le prétend , parce qu'elle est alors plus pure ; car on y trouve autant de ces inversions de phrases , de ces décompositions de mots , et de ces syntaxes embarrassées qui rendent l'étude métaphysique de toute grammaire -ennuyeuse et barbare; niais c'est parce que les écrits, de ces grands hommes étincellent des maximes de la vertu , et nous présentent mille perspectives de la Divinité. Je ne doute pas que les sentiments sublimes qui les inspirent ne les éclairent encore dans l'ordre et la disposition de leurs ouvrages, puisqu'ils sont les sources de toute harmonie. Voilà, à mon avis , d'où résulte le charme inaltérable qui en fait aimer la lecture dans tous les temps aux hommes de toutes les nations: voilà pourquoi Plutarque a effacé la plupart des écrivains de la Grèce , quoiqu'il ne fût ni du siècle de Périclès, ni de celui d'Alexandre; voilà pourquoi sa traduction gauloise, faite
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par le bon Amyot, ira plus loin dans la postérité que la plupart des ouvrages originaux écrits même sous le siècle de Louis XIV. C'est la bonté morale d'une génération qui caractérise une langue , et la fait passer sans altération à celle qui la suit : les langues , les coutumes et les formes des habits passent en Asie inviolablement de génération en génération, parce que les pères s'y font aimer de leurs enfants. Mais ces raisons n'expliquent pas la diversité de langue qui existe d'une nation à l'autre. Il me paraîtra toujours surnaturel que des hommes qui jouissent des mêmes éléments , et qui sont assujettis aux mêmes besoins, ne se servent pas des mêmes mots pour les exprimer. Le soleil éclaire toute la terre, et il porte différents noms chez différents peuples.
Voici encore l'effet d'une loi peu observée : c'est qu'il ne s'élève aucun homme célèbre, dans quelque genre que ce soit, qu'il ne paraisse en même temps, ou dans sa nation ou dans la nation voisine , un antagoniste avec des talents et une réputation tout à fait opposés : tels ont été Démocrite et Heraclite, Alexandre et Diogène, Descartes et Newton, Corneille et Racine , Bossuet et Fénelon , Voltaire et J.-J. Rousseau. J'avais rassemblé sur ces deux derniers hommes célèbres, contemporains , et morts dans la même année, une multitude de traits qui prouvaient qu'ils ont contrasté toute leur vie en talents , en mœurs et en fortunes : mais j'ai abandonné leur parallèle pour m'occuper de ce travail , que j'ai cru plus utile.
Cette balance dans les hommes illustres ne paraîtra pas extraordinaire, si on considère qu'elle est une suite de la loi générale des contraires qui gouverne le monde , et d'où résultent toutes les harmonies de la nature : elle doit donc se manifester particulièrement dans le genre humain, qui en est le centre ; et elle se montre en effet dans l'équilibre admirable avec lequel les deux sexes naissent en nombre égal. Elle ne se fixe pas sur les individus en particulier , car on voit des familles qui sont toutes de filles , et d'autres toutes de gardons, mais elle embrasse l'agrégation d'une ville entière et d'un
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peuple, dont les enfants mâles et femelles naissent toujours en nombre à peu près égal. Quelque inégalité de sexe qu'il y ait dans les variétés des naissances dans les familles , l'égalité se retrouve dans l'ensemble du peuple.
Mais voici une autre balance aussi merveilleuse, et à laquelle je ne crois pas qu'on ait fait attention. Gomme il y a beaucoup d'hommes qui périssent par les guerres, les voyages maritimes et les travaux pénibles et dangereux, il s'ensuivrait à la longue que le nombre des femmes devrait aller tous les jours en augmentant. En supposant qu'il ne pérît chaque année que la dixième partie des hommes plus que de femmes, la balance des sexes devrait devenir de plus en plus inégale. La ruine sociale devrait augmenter par la régularité même de l'ordre naturel. Cependant la chose n'arrive pas; les deux sexes sont toujours à peu près aussi nombreux : leurs occupations sont différentes , mais leurs destins sont les mêmes Les femmes , qui poussent souvent les hommes à des entreprises hasardeuses pour entretenir leur luxe, ou qui fomentent parmi eux des haines et même des guerres pour satisfaire leur vanité , sont emportées dans la sécurité de leurs plaisirs par des maladies auxquelles les hommes ne sont pas sujets , mais qui résultent souvent des peines morales , physiques et politiques que ceux-ci ont éprouvées à leur occasion. Ainsi l'équilibre de la naissance entre les sexes est rétabli par l'équilibre de la mort.
La nature a multiplié ces contrastes harmoniques dans tous ses ouvrages, par rapport à l'homme; caries fruits qui servent à nos besoins ont souvent en eux-mêmes des qualités opposées qui se compensent mutuellement.
Ces effets, comme nous l'avons vu ailleurs , ne sont point des résultats mécaniques des climats, aux qualités desquels ils sont souvent opposés. Tous les ouvrages de la nature ont les besoins de l'homme pour fin, comme tous les sentiments de l'homme ont la Divinité pour principe. Ce sont les intentions finales de la nature qui ont donné à l'homme l'intelligence de tous ces ouvrages, comme c'est l'instinct de la Divinité qui a rendu
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l'homme supérieur aux lois de la nature. C'est cet instinct, qui, diversement modifié par les opinions, porte les peuples de la Russie à se baigner dans les glaces de la Néva au plus fort de l'hiver, ainsi que les peuples du Bengale dans les eaux du Gange, qui a rendu , sous les mêmes latitudes , les femmes esclaves aux Philippines , et despotiques à l'île Formose ; les hommes efféminés aux Moluques et intrépides à Macassar , et qui forme, dans les habitants d'une même ville , des tyrans, des citoyens et des esclaves.
Le sentiment de la Divinité est le premier mobile du cœur humain. Examinez un homme dans ces moments imprévus où les plans secrets d'attaque et de défense dont s'environne sans cesse l'homme social sont supprimés ; non pas à la vue d'une grande ruine qui les renverse totalement , mais seulement à la vue d'un animal ou d'une plante extraordinaire : « Ah! mon « Dieu, s'écrie-t-il, que voilà qui est admirable ! » et il appelle les premiers passants pour partager son étonnement. Son premier mouvement est d'élever sa joie à Dieu, et le second, de l'étendre aux hommes; mais bientôt la raison sociale le rappelle à l'intérêt personnel. Lorsqu'il voit un certain nombre de spectateurs rassemblés autour de l'objet de sa curiosité : « C'est moi, dit-il, qui l'ai vu le premier. » Puis, s'il est savant , il ne manque pas d'y* appliquer son système. Bientôt il calcule ce que cette découverte lui rapportera ; il y ajoute quelques circonstances pour la faire paraître plus merveilleuse, et il emploie tout le crédit de sa coterie pour la vanter et pour persécuter ceux qui ne sont pas de son opinion. Ainsi , tout sentiment naturel nous élève à Dieu, jusqu'à ce que le poids de nos passions et des institutions humaines nous ramène à nous seuls. Voilà pourquoi J.-J. Rousseau avait raison de dire « que l'homme était bon , mais que les hommes « étaient méchants. »
Ce fut l'instinct de la Divinité qui rassembla d'abord les hommes , et qui devint la base de la religion et des lois qui devaient cimenter leur réunion. Ce fut sur lui que s'appuya la vertu, quand elle se proposa d'imiter la Divinité, non-
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seulement par l'exercice des arts et des sciences , que les anciens Grecs appelaient, pour cet effet, « de petites vertus., » mais dans le résultat de l'intelligence et de la puissance divine, qui est la bienfaisance. Elle consista dans les efforts faits sur nous-mêmes pour le bien des hommes , dans l'intention de plaire à Dieu seul. Elle donna à l'homme le sentiment de son excellence, en lui inspirant le mépris des biens terrestres et passagers, et le désir des choses célestes et immortelles. Ce fut cet attrait sublime qui fit du courage une vertu, et qui fit marcher l'homme vers la mort, parmi tant de soins de conserver la vie. Brave d'Assas , qu'espériez-vous sur la terre, en versant votre sang la nuit, sans témoin, aux champs de Klostercamp, pour le salut de l'armée française? Et vous , généreux Eustache de Saint-Pierre , quelle récompense attendiez-vous de votre patrie lorsque vous parûtes devant ses tyrans, la corde au cou, prêt à périr d'une mort infâme pour sauver vos concitoyens ? Qu'importaient à vos cendres insensibles les statues et les éloges que la postérité devait leur offrir un jour? Pouviez-vous même espérer ce prk de vos sacrifices , ou inconnus , ou couverts d'opprobre ? Pouviez-vous être flatté, dans l'avenir, des vains hommages d'un monde séparé de vous par des barrières éternelles? Et vous, plus glorieux encore à la vue de Dieu, citoyens obscurs qui succombez sans gloire, à qui vos vertus attirent la honte, la calomnie, les persécutions, la pauvreté , le mépris , delà part même de ceux qui dispensent les honneurs parmi les hommes, marcheriez-vous dans des routes si âpres et si rudes , si une lueur divine ne luisait à vos yeux (18) ?
C'est ce respect de la vertu qui est la source de celui que nous portons à l'antique noblesse , et qui a mis , à la longue , des différences injustes et odieuses parmi les hommes, tandis que dans l'origine il ne devait apporter parmi eux que des distinctions respectables. Les Asiatiques, plus équitables, n'ont attaché la noblesse qu'aux lieux illustrés par la vertu. Un vieux arbre , un puits , un rocher, des objets stables , leur ont paru seuls capables de leur en perpétuer le souvenir. Il
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n'y a pas en Asie un arpent de terre qui ne soit illustre. Les Grecs et les Romains, qui en sont sortis, comme tous les peuples du monde , et qui ne s'en éloignèrent pas beaucoup , imitèrent en partie les coutumes de nos premiers pères. Mais les autres nations qui se répandirent dans le reste de l'Europe , où elles furent longtemps errantes , et qui s'écartèrent de ces anciens monuments de la vertu , aimèrent mieux les chercher dans la postérité de leurs grands hommes, et en voir des images vivantes parmi leurs enfants. Voilà, ce me semble , pourquoi les Asiatiques n'ont point de noblesse , et pourquoi les Européens n'ont point de monuments.
Cet instinct de la Divinité fait le charme de nos lectures les plus agréables. Les écrivains auxquels on revient toujours ne sont pas les plus spirituels , c'est-à-dire ceux qui abondent dans cette raison sociale, qui ne dure qu'un moment, mais ceux qui nous rendent l'action de la Providence toujours présente. Voilà pourquoi Homère, Virgile, Xénophon, Plutarque, Fénelon, et la plupart des écrivains anciens, sont immortels , et plaisent à toutes les nations. C'est par cette même raison que les livres de voyages , quoique la plupart écrits sans art , et quoique décriés par une multitude d'états de notre société, qui y trouvent indirectement leur censure, sont cependant les plus intéressants de notre littérature moderne , non-seulement parce qu'ils nous font connaître de nouveaux bienfaits de la nature , en nous parlant des fruits et des animaux des pays étrangers, mais à-cause des dangers de terre et de mer auxquels leurs auteurs échappent souvent, contre toute espérance humaine. Enfin , c'est parce que la plupart de nos livres savants s'écartent de ce sentiment naturel , que leur lecture est si sèche et si rebutante , et que la postérité préférera Hérodote à David Hume , et la mythologie des Grecs à tous nos traités de physique, parce qu'on aime encore mieux entendre raconter des fables de la Divinité dans l'histoire des hommes, que de voir la raison des hommes dans l'histoire de la Divinité.
Ce sentiment sublime inspire le goût du merveilleux à
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l'homme, qui, par sa faiblesse naturelle, devrait toujours ramper sur la terre, dont il est formé. Il balance en lui le sentiment de sa misère, qui l'attache aux plaisirs de l'habitude , et il exalte son âme en lui donnant sans cesse le désir de la nouveauté. Il est l'harmonie de la vie humaine, et la source de tout ce que nous y trouvons de délicieux et de ravissant; c'est de lui que se couvrent les illusions de l'amour, qui croit toujours voir un objet divin dans l'objet aimé; c'est lui qui présente à l'ambition des perspectives sans fin. Ud paysanne semble désirer rien au monde que de devenir le marguillier de son village. Ne vous y trompez pas, ouvrez-lui une carrière sans obstacle : il est palefrenier, il devient brigand, chef de voleurs , général d'armée, roi; il finira par se faire adorer : ce sera Tamerlan ou Mahomet. Un vieux et riche bourgeois , cloué par sa goutte dans un fauteuil , n'a plus , dit-il , d'autre ambition que de mourir en paix ; mais il se voit revivre éternellement dans sa postérité ; il s'applaudit en secret de la voir monter, à l'aide de son argent , par tous les échelons des dignités et de l'honneur. Lui-même ne pense pas que bientôt il n'aura plus rien de commun avec elle , et que , pendant qu'il se félicite d'être le principe de sa gloire future \ elle met déjà la sienne à cacher la honte de son origine. L'athée même , avec sa sagesse négative , est entraîné par cette impulsion. En vain il se démontre le néant et la révolution de toutes choses , son cœur combat sa raison. Il se flatte intérieurement que son livre ou son tombeau lui attirera un jour les hommages de la postérité , ou peut-être que le livre et le tombeau de son ennemi cesseront de les recevoir. Il ne méconnaît Ja Divinité que parce qu'il se met à sa place.
Avec le sentiment de la Divinité, tout est grand, noble, beau , invincible dans la vie la plus étroite ; sans lui , tout est faible, déplaisant et amer, au sein même des grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire à Sparte et à Rome, en montrant à leurs habitants vertueux et pauvres les dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruction qui les livra riches et vicieux à l'esclavage, lorsqu'ils ne virent plus d'autres
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dieux dans l'univers que For et les voluptés. L'homme a beau s'environner des biens de la fortune : dès que ce sentiment disparaît de son cœur, l'ennui s'en empare. Si son absence se prolonge, il tombe dans la tristesse, ensuite dans une noire mélancolie , et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant, il se donne la mort. L'homme est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine , avec ses pompes et ses délices , cesse de lui paraître une vie , quand elle cesse de lui paraître immortelle et divine (19).
Quel que soit le désordre de nos sociétés , cet instinct céleste se plaît toujours avec les enfants des hommes ; il inspire les hommes de génie , en se montrant à eux sous les attributs éternels. Il présente au géomètre les progressions ineffables de l'infini, au musicien des harmonies ravissantes, à l'historien les ombres immortelles des hommes vertueux ; il élève un Parnasse au poète, et un Olympe aux héros^ il luit sur les jours infortunés du peuple; il fait soupirer, au milieu du luxe de Paris, le pauvre habitant de la Savoie après les saints couverts de neige de ses montagnes ; il erre sur les vastes mers, et rappelle, des doux climats de l'Inde, le matelot européen aux rivages orageux de l'Occident; il donne une patrie à des malheureux , et des regrets à ceux qui n'ont rien perdu; il couvre nos berceaux des charmes de l'innocence , et les tombeaux de nos pères des espérances de l'immortalité ; il se repose au milieu des villes tumultueuses , sur les palais des grands rois et sur les temples augustes de la religion. Souvent il se fixe dans des déserts, et attire sur des rochers les respects de l'univers. C'est ainsi qu'il vous a couvertes de majesté , ruines delà Grèce et de Rome; et vous aussi, mystérieuses pyramides de l'Égypte! C'est lui que nous cherchons sans cesse au milieu de nos occupations inquiètes; mais dès qu'il se montre à nous dans quelque acte inopiné de vertu , ou dans quelqu'un de ces événements qu'on nomme des coups du ciel , ou dans quelques-unes de ces émotions sublimes, indéfinissables, qu'on appelle, par excellence, des traits de sentiment, son premier effet est de produire en
nous un mouvement de joie très- vif ; et le second, de noua faire verser des larmes. Notre âme , frappée de cette lueur divine , se réjouit à la fois d'entrevoir la céleste patrie , et s'afflige d'en être exilée.
Oculisque errantibus alto
Qu$sivit caelo lucem , ingemuitque reperta.
Mneid., lib. IV. : ~