‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 54 sur 55 · S) PAGE K · texte numérisé non relu

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C'est l'harmonie qui rend tout sensible , comme c'est la monotonie qui fait tout disparaître. Non-seulement les couleurs sont des consonnances harmoniques de la lumière, mais il n'y a point de corps coloré dont la nature ne relève la teinte par le contraste des deux couleurs extrêmes génératives, qui sont le blanc et le noir. Tout corps se détache par la lumière et l'ombre, dont la première tire sur le blanc, et la seconde sur le noir. Ainsi, chaque corps porte avec lui une harmonie complète.

Ceci n'est pas arrivé au hasard. Si nous étions éclairés, par exemple, par un air lumineux, nous n'apercevrions point la forme des corps; car leurs contours , leurs prôfils et leurs cavités seraient couverts d'une lumière uni (orme, qui en ferait disparaître les parties saillantes et rentrantes. C'est donc par une providence bien convenable à la faiblesse* de notre vue, que l'Auteur de la nature a fait partir la lumière d'un seul point du ciel ; et c'est par une intelligence aussi admirable qu'il a donné un mouvement de progression au soleil , qui est la source de cette lumière, afin qu'elle formât, avec les ombres, des harmonies variées à chaque instant. Il a aussi modifié cette lumière sur les objets terrestres, de manière qu'elle éclaire immédiatement et médiatement, par rétraction et par réflexion , et qu'elle étend ses nuances et ses harmonies avec celles de l'ombre d'une manière ineff'ahle.

NOTES DE L'AUTEUR

J.-J. Rousseau me disait un jour : « Les peintres donnent l'apparence « d'un corps en relief à une surface unie; je voudrais bien leur voir « donner celle d'une surface unie à un corps en relief. » Je ne lui répondis rien pour lors; mais ayant pensé depuis à la solution de ce problème d'optique, je ne l'ai pas trouvée impossible. Il n'y aurait, ce me semble, qu'à détruire un des extrêmes harmoniques qui rendent les corps saillants. Par exemple, pour aplanir un bas-relief, il faudrait qu'ils peignissent ses cavités de blanc, ou ses parties saillantes de noir. Ainsi, comme ils emploient l'harmonie du clair-obscur pour faire apparaître un corps sur une surface plane, ils pourraient se servir de la monotonie d'une seule teinte pour faire disparaître ceux qui sont en relief. Dans le premier cas , ils font voir un corps sans qu'on puisse le toucher; dans le second , ils feraient toucher un corps sans qu'on put le voir. Cette magie-ci serait bien aussi surprenante que l'autre.

Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs, mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de-France, qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment, surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté des blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité à donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre , qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitation , se réjouir de ce que les cicatrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait, par ce moyen , cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc.

Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais, hollandais et français , pour avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb , facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Damohé, mandait en 1724, au gouverneur du fort anglais de Juida , que s'il pouvait envoyer a ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit *. Un autre roi d'une partie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin , qui lui prêchait l'Évangile , de renvoyer son sérail et de se faire chrétien , s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin ; et s'étanl informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse , on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre , qui vivait dans la plus grande retraite. 11 l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'adressant à celui-ci devant tout le peuple, il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la religion, de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti , le prince noir épousa celle-ci , après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait baptiser2. Les voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préfé-

« Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost, liv. VIII , page 96. * Histoire de l'Ethiopie , par Lahat.

NOTES DE L'AUTEUR

rence dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale, Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah, raconte que ce puissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais, missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. II les combla d'abord de privilèges , les logea dans le voisinage de son palais , et les admit à sa familiarité; mais comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits, il leur enjoignit de se faire baptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- « ser de femmes païennes de ce pays, puisque vous êtes chrétiens; « c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous marier. Dites-leur qu'ils « vous fassent venir pour femmes des demoiselles portugaises. >» Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites , qui , se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une intinité de persécutions de la part de Sélim- Schah, qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme ».

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux, parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles qus les noires , par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit , parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches ; au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires, qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la ligure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention , et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts , comme celles des vases antiques , et les rapports de la hauteur et de la largeur dans les monuments, ont été tirés de la figure humaine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille, la coiflure et la robe des filles grecques.

La tulipe, par sa couleur, est, en Perse, l'emblème des parfaits amants. Chardin dit que quand un jeune homme présente, en Perse, une tulipe à sa maîtresse, il veut lui donner à entendre que, comme cette fleur, il a le visage en feu et le cœur en charbon. Il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne fasse naître dans l'homme quelque affection morale. La société nous en ôte à la longue le sentiment, mais on le retrouve chez les peuples qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alphabets ont été imaginés à la Chine , dans les premiers temps, d'après

» Mémoire? de Thomas Rhoii, collection de Thévcnol.

NOTES DE L'AUTEUR

les ailes des oiseaux , les poissons , les coquillages et les fleurs ; on en peut voir les caractères très-curieux dans la Chine illustrée du père Kircher. C'est par une suite de ces mœurs naturelles que les Orientaux emploient tant de similitudes et de comparaisons dans leurs langages. Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse pas grand cas, elles ne laissent pas de produire de grands effets. J.-J. Rousseau a parlé de celui que fit sur Darius l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta, sans lui rien dire , un oiseau, une grenouille, une souris . et cinq flèches: Hérodote rapporte que le même Darius fit dire aux Grecs de ITonie, qui en ravageaient les côtes, que s'ils ne cessaient leurs brigandages, il les traiterait comme des pins. Les Grecs, qui commençaient à devenir de beaux esprits, et à perdre de vue la nature, ne savaient ce que cela signifiait. Enfin , ils apprirent que Darius leuï donnait à entendre qu'il les exterminerait entièrement , parce que quand les pins sont une fois coupés , ils ne repoussent plus.

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