‹ Études de la nature (volume 2)Chapitre 6 sur 55 · BERN. DE S.- PIERRE. — T. II · texte numérisé non relu

BERN. DE S.- PIERRE. — T. II

ÉTUDE SEPTIÈME

saut à chaque scène , vinrent les larmes , qui coulaient en abondance le long de ses petites joues; puis les anxiétés , les soupirs , les gros sanglots ; on fut obligé à la fin de l'emporter de la loge, de peur qu'elle n'étouffât. Mon voisin me dit que toutes les fois que cette jeune princesse se trouvait à une pièce pathétique , elle était contrainte de sortir avant le dénoûment.

J'ai vu des exemples de sensibilité encore plus touchants dans les enfants du peuple , parce qu'ils n'étaient produits par aucun effet théâtral. Me promenant , il y a quelques années , au pré Saint-Gervais, à l'entrée de l'hiver, je vis une pauvre femme couchée sur la terre , occupée à sarcler un carré d'oseille ; près d'elle était une petite fille de six ans au plus , debout, immobile, et toute violette de froid. Je m'adressai à cette femme, qui paraissait malade , et je lui demandai quelle était la nature de son mal. « Monsieur, me dit-elle i j'ai de- « puis trois mois un rhumatisme qui me fait bien souffrir; « mais mon mal me fait moins de peine que cette enfant; « elle ne veut jamais me quitter. Si je lui dis : Te voilà toute « transie , va te chauffer à la maison ; elle me repond : Hé- « las! ma mère, si je vous quitte, vous n'avez qu'à vous trou- « ver mal ! »

Une autre fois , étant à Marly , je fus voir, dans les bosquets de ce magnifique parc, ce charmant groupe d'enfants qui donnent à manger des pampres et des raisins à une chèvre qui semble se jouer avec eux. Près de là est un cabinet couvert , où I^ouis XV, dans les beaux jours , allait quelquefois faire collation. Comme c'était dans un temps de giboulées , j'y entrai un moment pour m'y mettre à l'abri. J'y trouvai trois enfants bien plus intéressants que des enfants de marbre. C'étaient deux petites filles fort jolies qui s'occupaient, avec beaucoup d'activité , à ramasser autour du berceau des bûchettes de bois sec, qu'elles arrangeaient dans une hotte placée sur la table du roi, tandis qu'un petit garçon, mal vêtu et fort maigre , dévorait dans un coin un morceau de pain. Je demandai à la plus grande, qui avait huit à neuf ans , ce

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. ait

qu'elle prétendait faire de ce bois , qu'elle ramassait avec tant d'empressement; elle me répondit : « Vous voyez bien, mon- « sieur, ce petit garçon-là; il est fort misérable; il a une belle- « mère qui l'envoie tout le long du jour chercher du bois ; « quand il n'en apporte pas à la maison , il est battu ; quand « il en emporte , le Suisse le lui ôte à l'entrée du parc , et le « prend pour lui. Il meurt de faim ; nous lui avons donné no- « tre déjeuner. » Après avoir dit ces mots , elle acheva avec sa compagne de remplir sa petite hotte ; elles la chargèrent sur le dos de leur malheureux ami , et elles coururent devant lui, à la porte du parc, pour voir s'il pouvait y passer en sûreté.

Instituteurs insensés! la nature humaine est corrompue, dites-vous; mais c'est vous qui la corrompez par des contradictions , de vaines études , de dangereuses ambitions , de honteux châtiments ; mais , par une réaction équitable de la justice divine , cette faible et infortunée génération rendra un jour à celle qui l'opprime , en jalousies , en disputes , en apathies, et en oppositions de goûts, de modes et d'opinions, tout le mal qu'elle en a reçu.

ÉTUDE HUITIÈME

RÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE DIVINE ET LES ESPERANCES D'UNE AUTRE VIE,

TIRÉES DE LA NATURE INCOMPRÉHENSIBLE DE DIEU ET DES MISÈRES Ttl\ CE MONDE.

« Que m'importe , dira-t-on , que mes tyrans soient punis , « si j'en suis la victime? Ces compensations peuvent-elles être « l'ouvrage d'un Dieu? De grands philosophes, qui ont étu- « dié la nature toute leur vie , en ont méconnu l'auteur. Qui « est-ce qui a vu Dieu? qui est-ce qui a fait Dieu ? Mais je * suppose qu'une intelligence ordonne les choses de cet uni- « vers , certainement elle a abandonné l'homme à lui-même : « sa carrière n'est point tracée; il semble qu'il y ait pour lui « deux dieux, l'un qui l'invite aux jouissances, et l'autre qui

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« l'oblige aux privations ; un dieu de la nature , et un dieu de « ïa religion. Il ne sait auquel des deux il doit plaire; et, « quelque parti qu'il embrasse , il ignore s'il est digne d'amour « ou de haine. Sa vertu même le remplit de scrupules et de « doutes; elle le rend misérable au dedans et au dehors; elle « le met dans une guerre perpétuelle avec lui-même , et avec « ce monde aux intérêts duquel il se sacrifie. S'il est chaste, « c'est, dit le monde , parce qu'il est impuissant ; s'il est reli- " gieux , c'est qu'il est imbécile ; s'il est bon avec ses citoyens , « c'est qu'il n'a pas de courage; s'il se dévoue pour sa patrie, c'est « un fanatique; s'il est simple, il est trompé; s'il est modeste, « il est supplanté : partout il est moqué, trahi, méprisé par « les philosophes mêmes, et par les dévots. Sur quoi fonde-t-il « la récompense de tant de combats ? Sur une autre vie ? <* Quelle certitude a-t-il de son existence? en a-t-il vu revenir « quelqu'un ? Qu?est-ce que son âme ? où était-elle il y a cent « ans ? où sera-t-elle dans un siècle? Elle se développe avec les « sens, et meurt avec eux. Que devient-elle dans le sommeil et « dans la léthargie? C'est l'orgueil qui lui persuade quelle est « immortelle : partout la nature lui montre la mort , dans ses « monuments,, dans ses goûts, dans ses amours, dans ses « amitiés; partout l'homme est obligé de se dissimuler cette « idée. Pour vivre moins misérable , il faut qu'il se dicer- « tisse; c'est-à-dire, par le sens même de cette expression, il « faut qu'il se détourne de cette perspective de maux que la « nature lui présente de toutes parts. A quels travaux n'a-t- « elle pas assujetti sa misérable vie! Les animaux sont mille « fois plus heureux : vêtus , logés , nourris par la nature , « ils se livrent sans inquiétude à leurs passions , et ils finis- « sent leur carrière sans prévoir la mort et sans craindre les « enfers.

« Si un Dieu a présidé à leurs destins , il est contraire 5 « ceux du genre humain. A quoi me sert-il que la terre soit « couverte de végétaux , si je ne peux disposer de l'ombre d'un « seul arbre? Que m'importent les lois de l'harmonie et de * l'amour qui régissent la nature, si je ne vois autour de moi

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

« que des objets infidèles , ou si ma fortune , mon état , ma « religion , me forcent au célibat ? Le bonheur général ré- « pandu sur la terre ne fait que redoubler mon malheur para ticulier. Quel intérêt puis-je prendre à la sagesse d'un or- « dre qui renouvelle toutes choses, quand, par une suite même « de cet ordre, je me sens défaillir et détruire pour jamais? « Un seul malheureux pourrait accuser la Providence , et lui « dire , comme l'Arabe Job 1 : Pourquoi la lumière a-t-elle « été donnée à un misérable , et la vie à ceux qui sont dans « l'amertume du cœur? Ah ! les apparences du bonheur n'ont « été montrées à l'homme que pour lui donner le désespoir « d'y atteindre. Si un Dieu intelligent et bon gouverne la « nature , des esprits diaboliques bouleversent le genre hu- « main. »

Je répondrai d'abord aux principales autorités dont on appuie quelques-unes de ces objections. Elles sont tirées en partie d'un poëte fameux et d'un savant philosophe, de Lucrèce et de Pline. Lucrèce a mis en très-beaux vers la philosophie d'Empédocle et d'Épicure. Il enchante par ses images; mais cette philosophie d'atomes qui s'accrochent au hasard est si absurde , qu'elle détruit , partout où elle paraît , la beauté de sa poésie. Je m'en rapporte au jugement même de ses partisans. Elle ne parle ni au cœur ni à l'esprit ; elle pèche également par ses principes et par ses conséquences. A qui, peuton lui dire, ces premiers atomes dont vous construisez les éléments de la nature doivent-ils leur existence ? Qui leur a communiqué le premier mouvement? Comment ont-ils pu donner à l'agrégation d'un grand nombre de corps un esprit de vie. un sentiment et une volonté qu'ils n'avaient pas eux-mêmes ? Si vous croyez, comme Leibnitz, que ces monades ou unités ont en effet des perceptions qui leur sont propres, vous renoncez aux lois du hasard , et vous êtes forcé de donner aux éléments de la nature l'intelligence que vous refusez à son auteur. A la vérité, Descartes a soumis ces principes impalpables, et, si je puis dire, cette poussière métaphysique, aux ' Job, cliap. m . t. 20.

ÉTUDE HUITIÈME

lois d'une géométrie ingénieuse; et après lui la foule des philosophes, séduite parla facilité de bâtir toutes sortes de systèmes avec les mêmes matériaux , leur ont appliqué tour à tour les lois de l'attraction, de la fermentation, de la cristallisation, enfin toutes les opérations de la chimie et toutes les subtilités de la dialectique ; mais tous avec aussi peu de succès les uns que les autres. Nous ferons voir dans l'article qui suivra celuici , lorsque nous parlerons de la faiblesse de notre raison , que la méthode établie dans nos écoles , de remonter aux causes premières , est la source perpétuelle des erreurs de notre philosophie , au physique comme au moral. Les vérités fondamentales ressemblent aux astres , et notre raison au graphomètre. Si cet instrument , avec lequel nous les observons , a été tant soit peu faussé ; si au point de départ nous nous trompons du plus petit angle, l'erreur, à l'extrémité des rayons visuels, devient incommensurable.

Il y a quelque chose encore de plus étrange dans le procédé de Lucrèce : c'est que, dans un ouvrage où il prétend matérialiser la Divinité, il commence par diviniser la matière. En cela , il a cédé lui-même à un principe universel que nous tâcherons de développer lorsque nous parlerons des preuves de la Divinité par sentiment : c'est qu'il est impossible d'intéresser fortement les hommes , dans quelque genre que ce soit , si on ne leur présente quelques-uns des attributs de la Divinité. Avant donc d'éblouir leur esprit comme philosophe , il commence par échauffer leur cœur comme poète. Voici une partie de son début :

Hominum divumque voluptas,

Aima Venus , coeli subter labentia signa Quae mare navigerum , quae terras frugiferenleis Concélébras , per te quoniam genus omne animantum Concipitur, visitque exortum lumina solis : Te, dea , te fugiunt ventei , te nubila cœli, Adventumque tuum : tibi suaveis daedala tellus Summittit flores , tibi rident sequora ponti , Placatumqae nitet diff uso lumine cœlum .

Quai quoniam rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quidquam dias in luminis oras

REPONSES AUX OBJECTIONS

Exoritur , neque lit lœtum , neque amabile quidquam ; Te sociam studeo scribundis versibus esse , Quos ego de rerum natura pangere conor.

Quo magis œternum da dictis, diva, leporem. Effice ut interea fera mœnera militiaï Per maria ac terras omneis sopita quiescant Nam tu sola potes tranquilla pace juvare Mortaleis : quoniam belli fera mœnera Mavors Armipotens régit , in gremium qui ssepe tuum se Rejicit, seterno devictus volnere amoris.

Hune tu, diva , tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaveis ex ore loquelas Funde, petens placidam Romanis, inclyta , pacem. Nam neque nos agere , hoc patriaï tempore iniquo , Possumus aequo animo .

De Rerum Natura , lib. I.

Je tâcherai de rendre de mon mieux le sens de ces beaux vers :

« Volupté des hommes et des dieux , douce Vénus , qui faites lever « sur la mer les constellations qui la rendent navigable , et qui coûte vrez la terre de fruits , c'est par vous que tout ce qui respire est en- « gendré, et vient à la lumière du soleil. O déesse! dès que vous pa- « laissez sur les flots , les noirs orages et les vents impétueux prennent « la fuite. L'île de Crète se couvre pour vous de fleurs odorantes , « l'Océan calmé vous sourit, et le ciel sans nuages brille d'une lumière « plus douce... Comme vous seule donnez des lois à la nature , et que « sans vous rien d'heureux et rien d'aimable ne parait sur les rivages « célestes du jour, soyez ma compagne dans les vers que j'essaye de chance ter sur la nature des choses Déesse , donnez à mes chants une

« grâce immortelle ; faites que les cruelles fureurs de la guerre s'assou- « pissent sur la terre et sur l'onde. Vous seule pouvez donner des jours « tranquilles aux malheureux humains , parce que le redoutable Mars « gouverne l'empire des armes , et que , blessé à son tour par les traits « d'un amour éternel, il vient souvent se réfugier dans votre sein... O « déesse , lorsqu'il reposera sur votre corps céleste , retenez-le dans vos <( bras ; que votre bouche lui adresse des paroles divines; demandez-lui « une paix profonde pour les Romains : car de quel ordre sommes-nous « capables , dans un temps où un désordre général règne dans la « patrie? »

A la vérité , Lucrèce , dans la suite de son ouvrage , est forcé de convenir que cette déesse , si bienfaisante , entraîne la ruine de la santé , de la fortune , de l'esprit , et tôt ou tard celle de la réputation ; que , du sein même de ses voluptés , il sort je ne sais quoi d'amer qui nous tourmente et nous rend mal-

ÉTUDE HUITIÈME

heureux. L'infortuné en fut lui-même la victime ; car il mourut dans la force de son âge, ou de ses excès , selon quelques-uns, ou empoisonné selon d'autres , par un breuvage amoureux que lui donna une femme. Ici , il attribue à Vénus la création du monde; il lui adresse des prières; il donne à son corps • Pépithète de saint; il lui suppose un caractère de bonté, de justice, d'intelligence et de puissance , qui n'appartient qu'à Dieu ; enfin, ce sont si bien les mêmes attributs, que si vous ôtez le mot de Vénus de l'exorde de son poëme, vous pouvez l'appliquer presque tout entier à la Sagesse divine. Il y a même des traits de convenance si ressemblants à ceux du portrait qu'en fait Y Ecclésiastique 1 , que je les rapporterai ici , afin qu'on puisse les comparer.

t. 5. Ego exore Altissimi prodivi, primogenita ante oranem creaturam :

6. Ego feci in cœlis ut oriretur lumen indeliciens , et sicut nebula texi omnem terram.

7. Ego in altissimis habitavi, et thronus meus in columna nubis.

s. Gyrum cœli circuivi sola, et profundum abyssi penetravi , in fluo tibus maris ambulavi,

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