Études de la nature
Je formai , il y a quelques années , le projet d'écrire une histoire générale de la nature, à l'imitation d' Aristote, de Pline, du chancelier Bacon, et de plusieurs modernes célèbres. Ce champ me parut si vaste, que je ne pus croire qu'il eut été entièrement parcouru. D'ailleurs la nature y invite tous les hommes de tous les temps; et si elle n'en promet les découvertes qu'aux hommes de génie, elle en réserve au moins quelques moissons aux ignorants , surtout à ceux qui , comme moi , s'y arrêtent à chaque pas , ravis de la beauté de ses divins ouvrages. J'étais encore porté à ce noble dessein parle désir de bien mériter des hommes, et principalement de Louis XVI, mon bienfaiteur, qui, à l'exemple de Titus et deMarc- Aurèle , ne s'occupe que de leur félicité. C'est dans la nature que nous en devons trouver les lois, puisque ce n'est qu'en nous écartant de ses lois que nous rencontrons les maux. Étudier la nature, c'est donc servir son prince et le genre humain. J'ai employé à cette recherche toutes les forces de ma raison; et, quoique mes moyens aient été bien faibles, je peux dire que je n'ai pas passé un seul jour sans recueillir quelque observation agréable. Je me proposais de commencer
1 Ce volume renferme la presque totalité des Études de la Nature, par Bernardin de Saint-Pierre ; la 8e, la IIe et la 12e Élude, qui sont les plus importantes, et qui forment à elles seules le tiers de tout l'ouvrage, sont reproduites intégralement. Dans les autres Études on a cru devoir retrancher soit quelques parties relatives à des'systèmes physiques critiqués depuis longtemps et qui ne se trouvent plus d'accord avec les progrès de la science, soit quelques passages qui pour la plupart faisaient double emploi avec ceux que l'on retrouvera dans les Vœux d'un Soli- ,aire.
BF.R.V. nr. S.-l'IEKliE. — T II. '
mon ouvrage quand je cesserais d'observer, et que j'aura
rassemblé tous les matériaux de l'histoire de la nature ■ ma
il m'en a pris comme à cet enfant qui avait creusé un trou dai
le sable avec une coquille, pour y renfermer l'eau de
mer.
La nature est infiniment étendue, et je suis un homme trè> borne. Non-seulement son histoire générale, mais celle de 1 plus petite plante, est bien au-dessus de mes forces. Voici quelle occasion je m'ensuis convaincu.
Un jour d'été, pendant que je travaillais à mettre en or dre quelques observations sur les harmonies de ce globe , j'a perçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fe nêtre, de petites mouches si jolies, que l'envie méprit d. les décrire. Le lendemain , j'y en vis d'une autre sorte , qu. je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines trente-sept espèces toutes différentes ; mais il y en vint à h fin en si grand nombre, et d'une si grande variété, que jt laissai la cette étude, quoique très-amusante, parce qu< je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expressions.
Les mouches que j'avais observées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs , leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées , d'argentées , de bronzées, de tigrées, de rayées, de bleues, de vertes , de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban ; d'autres , allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir- elle etincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre; d'autres de courtes et de larges , qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, a la manière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre
FLAN DE L'OUVKAGE. 3
le vent , par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier, qui s'élèvent en formant , avec Taxe du vent, un angle, je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs; d'autres, simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues ; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel , tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles, et qui étaient peut-être occupées , comme moi, à observer. Je dédaignai , comme suffisamment connues , toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier : telles que les limaçons qui se nicbaient sous ses feuilles , les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines , les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parencbyme , c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs , les pucerons qui en suçaient les tiges , les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin , les araignées qui , pour attraper ces différentes proies , tendaient leurs filets dans le voisinage.
Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale , lorsqu'elle, leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eut fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes , et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parler de ses habitants. D'ailleurs mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau , où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. 11 était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations.
ou peut-être par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année, et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes , et les hommes surtout , qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.
Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur ; car, dans ce cas , ma science n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. Il n'y en avait pas une seule qui , le considérant avec ses petits yeux sphériques , n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope , avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont très-supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c'està-dire à quelques lignes de distance; tandis qu'ils aperçoivent , par un mécanisme qui nous échappe , ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus , par leur disposition circulaire autour de la tête, ils voient en même temps toute la voûte du ciel , dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coup d'oeil, dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres, et successivement.
En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement , je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux, et parsemés de glandes. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure , leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits , d'inclinés , de fourchus , de creusés ea tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur; et leurs canaux , ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes , ces poils et ces canaux se présentent avec des formes , des couleurs et des fluides différents. Il v a même des
glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carres ou rayonnants. Or la nature n'a rien fait en vain : quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau , et en si grand nombre, que le physicien Leuwenhoek y en a compté des milliers. Plusieurs autres après lui, entre autres Robert Hook , en ont vu, dans une goutte d'eau de la petitesse d'un grain de millet, les uns 10, les autres 30, et quelques-uns jusqu'à 45 mille. Ceux qui ignorent jusqu'où peuvent aller la patience et la sagacité d'un observateur pourraient douter de la justesse de ces observations , si Lyonnet , qui le rapporte dans la Théologie des insectes de Lesser » , n'en faisait voir la possibilité par un mécanisme assez simple. Au moins on est certain de l'existence de ces êtres, dont on a dessiné les différentes figures. On en trouve d'autres , avec des pieds armés de crochets , sur le corps de la mouche , et même sur celui de la puce. On peut donc croire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes , comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils , des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idée. Les anthères jaunes des fleurs, sus-pendues sur des filets blancs, leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles , des voûtes de rubis et de topaze , d'une grandeur incommensurable; les nectaires, des fleuves de sucre; les autres parties de la floraison , des coupes , des urnes , des pavillons , des dômes, que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités.
Je ne dis point ceci par conjecture; car un jour, ayanl examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai, avec la plus grande surprise , de superbes amphores à long
« Liv. II, chap. m.
col , d'une matière semblable à l'améthyste , du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur , que je ne l'aie vue composée d'une matière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants , et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée , qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante , leur présente des milliers de jets d'eau ; fixée en boule à l'extrémité d'un de ses poils , un océan sans rivage ; évaporée dans l'air , une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre , se mettre en rond au heu de se mettre de niveau , et s'élever en l'air au heu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets , celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent sans doute qu'il y a des hommes, et, parmi les hommes, des savants qui connaissent tout , qui exphquent tout ; qui , passagers comme eux , s'élancent dans un infini en grand , où ils ne peuvent atteindre ; tandis qu'eux , à la faveur de leur petitesse , en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires , ils ont des mois , des années , des siècles, des époques proportionnées à la durée d'une fleur. Ils ont une autre chronologie que la nôtre, comme Us ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi, à mesure que l'homme s'approche des éléments de la nature, les principes de sa science s'évanouissent.
Tels devaient donc être ma plante et ses habitants naturels aux yeux de mes moucherons; mais quand j'aurais pu acquérir , comme eux , une connaissance intime de ce nouveau monde , je n'en aurais pas encore eu l'histoire. Il aurait fallu étudier ses rapports avec le reste de la nature, avec le soleil qui la fait fleurir , les vents qui la ressèment , et les mis-
seaux dont elle fortifie les rives , qu'elle embellit. Il eût fallu savoir comment elle se conserve en hiver par des froids qui font fendre les pierres , et comment elle reparaît verdoyante au printemps , sans qu'on ait pris soin de la préserver de la gelée; comment, faible et se traînant sur la terre, elle s'élève depuis le fond des humbles vallées jusqu'au sommet des Alpes , et parcourt le globe du nord au midi , de montagne en montagne , formant dans sa route mille réseaux charmants de ses fleurs blanches et de ses fruits couleur de rose , avec les plantes de tous les climats; comment elle a pu s'étendre depuis les montagnes de Cachemire jusqu'à Archangel , et depuis les monts Félices en Norwége jusqu'au Kamtschatka; comment enfin on la retrouve dans les deux Amériques ,• quoiqu'une infinité d'animaux lui fassent partout la guerre , et qu'aucun jardinier ne se mêle de la ressemer.
Avec toutes ces lumières , je n'aurais encore eu que l'histoire du genre, et non celle des espèces. lien resterait encore à connaître les variétés, qui ont chacune leur caractère, par leurs fleurs uniques , accouplées , ou disposées en grappes; par la couleur , le parfum et la saveur de leurs fruits ; par la grandeur , les découpures , les nervures , le lissé ou le velouté de leurs feuilles. Un de nos plus fameux botanistes , Sébastien Vaillant1 , en a trouvé, dans les seuls environs de Paris , cinq espèces différentes , dont trois portent des fleurs , sans donner de fruits. On en cultive une douzaine d'étrangères dans nos jardins , telles que celles du Chili, du Pérou, des Alpes ou de tous les mois ; celle de Suède , qui est verte , etc. Mais combien de variétés nous sont inconnues ! Chaque degré de latitude n'a-t-il pas la sienne ? N'est-il pas à présumer qu'il y a des arbres qui portent des fraises , comme il y en a qui portent des pois et des haricots ? ne peut-on pas même considérer comme des variétés du fraisier les espèces très-nombreuses des framboisiers et des rubus , avec lesquels il a une analogie frappante , par la découpure de ses feuilles , par ses sarments qui tracent sur la terre et qui se replantent eux-mêmes , par
* Botanicon Parisiense.
la forme de ses fleurs en rose , et celle de ses fruits, dont li semences sont en dehors ? JN'a-t-il pas encore des affinités avi les églantiers et les rosiers par ses fleurs, avec le mûrier p; ses fruits et par ses feuilles; avec le trèfle même , dont ur espèce , aux environs de Paris, porte , de plus, des semei ces agrégées en forme de fraises , ce qui lui a fait donner 1 nom de trifoliumfragiferum ? Si l'on pense maintenant qu toutes ces espèces, variétés, analogies, affinités, ont dan chaque latitude des relations nécessaires avec une multitud d'animaux , et que ces relations nous sont tout à fait in connues, on verra que l'histoire complète du fraisier suffirai pour occuper tous les naturalistes du monde.
La vie d'un homme de génie suffirait à peine à l'histoin de quelques insectes. Quelque curieux même que soient le: mémoires que l'on a rassemblés sur les mœurs et l'anatoraii des animaux qui nous sont les plus familiers , on se flath encore en vain de les connaître. La principale partie y manque, à mon gré; c'est- l'origine de leurs amitiés et de leur; inimitiés. C'est là, ce me semble, l'essence de leur histoire à laquelle il faut rapporter leurs instincts , leurs amours, leurs guerres , les parures , les armes et la forme même que la na ture leur donne. Un sentiment moral semble avoir détermina leur organisation physique. Je ne sache pas qu'aucun naturaliste se soit jamais occupé de cette recherche. Les poètes ont tâché d'expliquer ces instincts merveilleux et innés par des fables ingénieuses. L'hirondelle Progné fuyait les forêts; sa sœur Philomèle aimait à chanter dans ces lieux solitaires ; Progné lui dit un jour :
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien , en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas.— Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis P's:
En voyant les hommes , hélas !
Il m'en souvient bien davantage.
Je n'entends point de fois les airs ravissants et mélancoliques d'un rossignol caché sous une feuillée, et les piou-piou prolongés qui traversent comme des soupirs le chant de cet oiseau solitaire , que je ne sois tenté de croire que la nature a révélé son aventure au sublime la Fontaine , en même temps qu'elle lui inspirait ces vers. Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes , elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. Des philosophes fameux, infidèles au témoignage de leur raison et de leur conscience , ont osé en parler comme de simples machines. Ils leur attribuent des instincts aveugles , qui règlent d'une manière uniforme toutes leurs actions, sans passion, sans volonté, sans choix, et même sans aucune sensibilité. J en marquais un jour mon étonnement à J.-J. Rousseau; je lui disais qu'il était bien étrange que des hommes de génie ■ eussent soutenu une thèse aussi extravagante; il me répondit fort sagement : Cest que quand l'homme commence à raisonner, il cesse de sentir.
Pour me donner une idée des variétés de la germination, les botanistes me montrent dans des bocaux une longue suite de graines nues de toutes les formes ; mais c'est la capsule qui les conserve , les aigrettes qui les ressèment , la branche élastique qui les élance au loin , qu'il m'importait d'examiner. Pour me montrer le caractère d'une fleur, ils me la font voir sèche , décolorée , et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état que je reconnaîtrai un lis ? N'est-ce pas sur le bord d'un ruisseau , élevant au milieu des herbes sa tige auguste , et réfléchissant dans les eaux ses beaux calices plus blancs que l'ivoire , que j'admirerai le roi des vallées ? Sa blancheur incomparable n'est-elle pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée , comme des gouttes de corail , par de petits scarabées écarlates , hémisphériques , piquetés de noir, qui y cherchent presque toujours un asile? Qui est-ce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs? Pour qu'elle soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie, il faut la voir lorsque, sortant des fentes d'un rocher humide ,
tO ETUDE PREMIÈRE.
elle brille sur sa propre verdure , que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'Aurore l'a couverte de pleurs , et qu'elle appelle, par son éclat et par ses parfums , la main des amants. Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle , en relève le carmin par son vert d'émeraode ; c'est alors que cette fleur semble nous dire que , symbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité , elle porte , comme lui , le danger autour d'elle , et le repentir dans son sein.
La nature a donné aux plantes l'odorat, les bouches, les lèvres, les langues , les mâchoires , les dents , les becs , l'estomac, la chylification , les sécrétions qui s'ensuivent, enfin l'appétit et l'instinct des animaux. On ne peut pas dire, à la vérité , que chaque espèce d'animal vive d'une seule espèce de plantes ; mais on peut se convaincre , par l'expérience , que chacun d'eux en préfère une à toutes les autres , quand il peut se livrer à son choix. C'est surtout dans la saison où ils font leurs petits, qu'on peut remarquer cette préférence. Ils se déterminent alors pour celle qui leur donne à la fois des nourritures, des litières et des abris dans la plus parfaite convenance. C'est ainsi que le chardonneret affectionne le chardon, dont il a pris son nom , parce qu'il y trouve un rempart dans ses feuilles épineuses , des vivres dans sa semence, et de quoi bâtir son nid dans sa bourre. L'oiseau-mouche de la Floride préfère , par de semblables raisons , la bignonia : c'est une plante sarmenteuse qui s'élève à la hauteur des plus grands arbres , et qui en couvre souvent tout le tronc. Il fait son nid dans une de ses feuilles, qu'il roule en cornet; il trouve sa vie dans ses fleurs rouges , semblables à celles delà digitale, dont il lèche les glandes nectarées ; il y enfonce son petit corps , qui paraît dans ces fleurs comme une émeraude enchâssée dans du corail ; et il y entre quelquefois si avant, qu'il s'y laisse prendre. C'est donc dans les nids des animaux que nous chercherons leurs caractères , comme nous avons cherché celui des plantes dans leurs graines. C'est là que l'on peut reconnaître l'élément où ils doivent vivre, le site qu'ils doivent habiter, les aliments qui leur sont
PLAN DE L'OUVRAGE. il
propres , et les premières leçons d'industrie , d'amour ou de férocité qu'ils reçoivent de leurs parents. Le plan de leur vie est renfermé dans leurs berceaux. Quelque étranges que paraissent ces indications , elles sont celles de la nature , qui semble nous dire que nous reconnaîtrons le caractère de ses enfants comme le sien propre dans les fruits de l'amour, et dans les soins qu'ils prennent de- leur postérité. Souvent elle couvre du même toit une vie végétale et une vie animale , en les liant des mêmes destinées. On les voit ensemble sortir de la même coque , éclore , se développer, se propager, et mourir. C'est dans le même temps qu'elles offrent , si j'ose dire , les mêmes métamorphoses. Tandis qu'une plante développe successivement ses germes , ses boutons , ses fleurs et ses fruits , un insecte se montre sur son feuillage tour à tour œuf, ver, nymphe et papillon, qui renferme, comme ses pères , les semences de sa postérité avec celles de la plante qui l'a nourri. C'est ainsi que la fable, moins merveilleuse que la nature , renfermait sous l'écorce des chênes la vie des dryades. Ces rapports sont si frappants dans les insectes , que les naturalistes eux-mêmes , malgré leur nombre prodigieux de classes isolées et sans détermination , en ont caractérisé quelques-uns par le nom de la plante où ils vivent ; tels sont la chenille du tithymale et le ver à soie du mûrier. Mais je ne crois pas qu'il y ait un seul animal qui s'écarte de ce plan , sans en excepter même les carnivores. Quoique la vie de ceux-ci paraisse en quelque sorte greffée sur celle des espèces vivantes , il n'y a aucun d'entre eux qui ne fasse usage de quelque espèce de végétal. C'est ce qu'on peut observer, non-seulement dans les chiens qui paissent le chiendent, et dans les loups, les renards, les oiseaux de proie , qui mangent des plantes qui ont pris d'eux leurs noms ; mais dans les poissons mêmes de la mer, qui sont tout à fait étrangers à notre élément. Ils sont attirés d'abord sur nos rivages par les insectes dont ils recueillent les dépouilles ; ce qui établit entre eux et les végétaux des rapports intermédiaires; ensuite par les plantes elles-mê-
mes : car la plupart ne viennent frayer sur nos côtes que lorsque certaines espèces y sont en fleur ou en fructification. Si elles viennent à y être détruites , ils s'en éloignent. Denis , gouverneur du Canada, rapporte, dans son Histoire naturelle de V Amérique septentrionale ', que les morues qui fréquentaient en foule les côtes de l'île de Miscou y disparurent en 1 669, parce que l'année précédente les forets en avaient été consumées par un incendie. Il remarque que la même cause avait produit le même effet en différents lieux. Quoiqu'il attribue la fuite de ces poissons aux effets particuliers du feu , et que cet écrivain soit d'ailleurs plein d'intelligence , nous prouverons , par d'autres observations curieuses , qu'elle fut occasionnée par la destruction du végétal qui les attirait au rivage. Ainsi tout est lié dans la nature 2. Les faunes, les dryades et les néréides s'y donuent la main. Quel spectacle charmant nous offrirait une zoologie botanique ! Que d'harmouies inconnues se refléteraient d'une plante sur son animal, et d'un animal sur sa plante ! Que de beautés pittoresques s'y découvriraient ! Que de relations d'utilité de toute espèce en résulteraient pour nos plaisirs et nos besoins ! Il
1 Tome II, chap. xxu, page 350.
2 La même cause^peut produire le même effet sur les oiseaux aquatiques Sonnini rapporte, d'après un observateur hollandais, que des cormorans (pelecanus carbo Lin.) faisaient autrefois leurs nids dans l'épaisse forêt de Sevenhuis, mais que leurs nombreuses peuplades disparurent avec les arbres antiques qui les protégeaient. La colonie entière alla s'établir dans un de ces terrains inondés que les Hollandais appellent polders : c'est là que leurs nids, posés sur des touffes de joncs et de roseaux , s'élèvent de distance en distance comme de petites îles , de sorte que ce polder a de loin l'aspect le plus singulier.
Les habitants du pays se sont fait un revenu assez considérable de la vente des œufs de ces oiseaux, que les boulangers recherchent beaucoup, parce que leur emploi donne une qualité supérieure au biscuit de mer.
Chaque jour, des volées innombrables de cormorans se dispersent, et se partagent, pour ainsi dire, les eaux du pays; les uns se jettent sur la mer de Harlem , d'autres sur le Wael , le Leck , la Meuse ou l'Yssel , d'autres enfin sur les étangs et les marais situés à quelques lieues. Mais un fait digne de remarque, et qui est attesté par les pêcheurs, c'est qu'ils ne touchent jamais aux poissons des eaux qui sont à portée de leur habitation. (A.-M.)
ne faudrait qu'une plante nouvelle dans nos champs pour attirer de nouveaux oiseaux dans nos bosquets, et des poissons inconnus à l'embouchure de nos fleuves. Ne pourrait-on pas même accroître la famille de nos animaux domestiques , en peuplant le voisinage des glaciers des hautes montagnes du Dauphiné et de l'Auvergne avec des troupeaux de renues , si utiles dans le nord de l'Europe, ou avec des lamas du Pérou , qui se plaisent au pied des neiges des Andes , et que la nature a revêtus de la plus belle des laines ? Quelques mousses, quelques joncs de leurs pays suffiraient pour les fixer dans le nôtre. A la vérité, on a souvent tenté d'élever dans nos parcs des animaux étrangers , en observant même de choisir les espèces dont le climat approchait le plus du nôtre ; mais ils y ont bientôt dépéri , parce qu'on avait oublié de transplanter avec eux le végétal qui leur était propre. On les voyait toujours inquiets, la tête baissée , gratter la terre, et lui redemander en soupirant la nourriture qu'ils avaient perdue. Une herbe eût suffi pour les calmer, en leur rappelant les goûts du premier âge , les vents qui leur étaient connus , et les doux ombrages de la patrie ; moins malheureux toutefois que les hommes , qui n'en peuvent perdre les regrets qu'en en perdant entièrement le souvenir.
Que d'autres étendent les bornes de nos sciences, je me croirai plus utile sije peux fixer celles de notre ignorance. Nos lumières , comme nos vertus , consistent à descendre , et notre force à sentir notre faiblesse. Si je ne suis pas la route que la nature s'est réservée, au moins je marcherai dans celle que l'homme doit parcourir : c'est la seule qui lui présente des observations faciles , des découvertes utiles , des jouissances de toute espèce, sans instrument, sans cabinet, sans métaphysique et sans système.
Pour nous convaincre de son agrément , ordonnons , d'après notre méthode , quelques groupes avec les sites , les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats. Supposons le terroir le plus ingrat , un écueil sur nos côtes , à l'embouchure d'un fleuve escarpé du côté de la mer , et en pente douce de
celui de la terre. Que , du côté de la mer, les flots couvrent d'écume ses roches revêtues de varechs, de fucus et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes, bruues, purpurines , en houppes et en guirlandes , comme j'en ai vu sur les côtes de Normandie à des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que, du côté du fleuve, on voie, sur son sable jaune , un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle , et çà etlà quelques touffes d'absinthe marine; mettons-y quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies , mais avec leur crue naturelle, et semblables à ceux que j'ai vus sur les bords de la Sprée , aux environs de Berlin , qui avaient une large cime et plus de cinquante pieds de hauteur ; n'y oublions pas l'harmonie des différents âges , si agréable à rencontrer dans toute espèce d'agrégation , mais surtout dans celle des végétaux ; qu'on voie de ces saules, lisses et remplis de suc, dresser en l'air leurs jeunes rameaux , et d'autres bien vieux , dont la cime soit pendante et les troncs caverneux ; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires , telles que des mousses vertes et des lichens dorés qui marbrent leurs écorces grises , et quelques-uns de ces convolvolus appelés chemises de Notre-Dame , qui se plaisent à grimper sur leur tronc et à en garnir les branches ,-sans fleurs apparentes , de leurs feuilles en cœur et de leurs fleurs évidées en cloches blanches comme la neige ; mettons-y les habitants naturels au saule et à ses plantes, leurs papillons, leurs mouches , leurs scarabées et leurs autres insectes , avec les volatiles qui leur font la guerre , tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni, qui les attrapent en l'air; des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue, et des martins-pêcheurs qui les prennent à fleur d'eau : vous verrez naître d'une seule espèce d'arbre une multitude d'harmonies agréables.
Cependant elles sont encore imparfaites . Opposons au saule l'aune, qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves, et qui, par sa forme, pareille à celle d'une longue tour, son feuillage large, sa verdure sombre* ses racines charnues , faites comme des cordes qui courent le long des rivages dont elles lient les
terres , contraste en tout avec la masse étendue , la feuille légère , la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule ; ajoutons-y les individus de l'aune de différents âges, qui s'élèvent comme autant d'obélisques de verdure, avec leurs plantes parasites , telles que des capillaires qui rayonnent en étoile sur leur tronc humide , de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu'à terre , et les autres accessoires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes , qui contrastent probablement en formes , en couleurs , en allures et en instincts avec ceux du saule : nous aurons, avec deux genres d'arbres , un concert ravissant de végétaux et d'animaux. Si nous éclairons ces bosquets des premiers rayons de l'aurore, nous verrons à la fois des ombres fortes et des ombres transparentes se répandre sur le gazon , une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l'azur des cieux , et leurs doux reflets, confondus ensemble , se mouvoir au sein des eaux. Supposons-y ( ce que ne peut rendre ni la peinture ni la poésie) l'odeur des herbes et même celle de la marine, le frémissement des feuilles , le bourdonnement des insectes, le chant matinal des oiseaux , le murmure sourd et entremêlé de silence des flots qui se brisent sur le rivage , et les répétitions que les échos font au loin de tous ces bruits qui , se perdant sur la mer, ressemblent aux voix des néréides : ah! si l'amour ou la philosophie vous porte dans cette solitude, vous y trouverez un asile plus doux à habiter que les palais des rois.
Voulez-vous y faire naître des sensations d'un autre ordre-, et entendre des passions et des sentiments sortir du sein des rochers? qu'au milieu de cet écueil s'élève le tombeau d'un homme vertueux et infortuné , et qu'on y lise ces mots : ici
BKPOSE J.-J. BOUSSEAU.
Voulez-vous augmenter l'impression de ce tableau , sans toutefois en dénaturer le sujet? Éloignez le lieu, le temps et le monument. Que cette île soit celle de Lemnos , les arbres de ces bosquets des lauriers et des oliviers sauvages, et ce tombeau celui de Philoctète. Qu'on y voie la grotte où ce grand homme
vécut abandonné des Grecs qu'il avait servis , son pot de bois, les lambeaux dont il se couvrait, l'arc et les lleches d'Hercule qui renversèrent tant de monstres dans ses mains , et dont il se blessa lui-même : vous éprouverez à la fois deux grands sentiments , l'un physique qui s'accroît à mesure qu'on s'approche des ouvrages de la nature , parce que leur beauté ne se développe que par l'examen ; l'autre moral qui augmente à mesure qu'on s'éloigne des monuments de la vertu , parce que faire du bien aux hommes, et n'être plus à leur portée, est une ressemblance avec la Divinité.
Hélas! les biens nous ont été donnés en commun, et nous n'avons partagé que les maux. Partout l'homme manque de terre, et le globe est couvert de déserts. L'homme seul est exposé à la famine, et jusqu'aux insectes regorgent de biens. Presque partout il est esclave de son semblable , et les animaux les plus faibles se sont maintenus libres contre les plus forts. La nature , qui l'avait fait pour aimer , lui avait refusé des armes , et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins ; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des roues et par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits , et celle de l'homme que brigandage et fureur. Ses héros sont ceux qui se sont rendus les plus redoutables. Partout il méprise la main qui file ses habits, et qui laboure pour lui le sein de la terre; partout il estime qui le trompe, et révère qui l'opprime. Toujours mécontent du présent, il est le seul être qui regrette le passé et qui redoute l'avenir. La nature n'avait donné qu'à lui d'entrevoir qu'il existât un Dieu, et des milliers de religions inhumaines sont nées d'un sentiment si simple et si consolant. Quelle est donc la puissance qui a mis obstacle à celle de la nature ? Quelle illusion a égaré cette raison merveilleuse d'où sont sortis tant d'arts , excepté celui d'être heureux ? O législateurs ! ne vantez plus vos lois. Ou l'homme est népourêtre misérable , ou la terre , arrosée partout de son sang et de ses larmes , vous accuse tous d'avoir méconnu celle de la nature.
Qui ne s'ordonne pas à sa patrie , sa patrie au genre humain , et le jenre humain à Dieu , n'a pas plus connu les lois de la politique que celui qui , se faisant une physique pour lui seul , et séparant ses relations personnelles d'avec les éléments , la terre et le soleil , n'aurait connu les lois de la nature. C'est à la recherche de ses harmonies divines que j'ai consacré ma vie et cet ouvrage. Si, comme tant d'autres, je me suis égaré, au moins mes erreurs ne seront point fatales à ma religion. Elle seule m'a paru le lien naturel du genre humain , l'espoir de nos passions sublimes , et le complément de nos destins misérables. Heureux si j'ai pu quelquefois étayer de mon faible support son édilice merveilleux , ébranlé aujourd'hui de toutes parts! Mais ses fondements ne portent point sur la terre , et c'est au ciel que sont attachées ses colonnes augustes. Quelque hardies que soient mes spéculations , il n'y a rien pour les méchants. Mais peut-être plus d'un épicurien y reconnaîtra que la volupté suprême est dans la vertu; peut-être de bons citoyens y trouveront de nouveaux moyens d'être utiles. Au moins je serai récompensé de mes travaux , si un seul infortuné , troublé par le spectacle du monde, se rassure en voyant dans la nature un père , un ami et un rémunérateur.
Les riches et les puissants croient qu'on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature , vivent hors du mondé. Ils vous trouveraient, ô éternelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle '! ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient seulement au dedans d'euxmêmes ! Si vous étiez un amas stérile d'or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trompeuse, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine occuperait leur vanité; vous seriez un objet proportionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais parce que vous êtes trop au dedans d'eux , où ils ne rentrent jamais , et trop magnifique au
* Saint Augustin, Cité de Dieu.
le ETUDE PREMIÈRE.
dehors, où vous vous répandez dans l'infini , vous leur êtes un Dieu caché '. Ils vous ont perdu en se perdant. L'ordre et la heauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures , comme des degrés pour élever l'homme à vous , sont devenus des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades. Ils n'en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas n'a rien vu ; qui ne vous goûte point n'a jamais rien senti : il est comme s'il n'était pas , et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux. Moi-même , ô mon Dieu, égaré par une éducation trompeuse , j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences, dans les armes , dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis* que le bonheur était auprès de moi. Quand j'étais loin de ma patrie , je soupirais après des biens que je n'y avais pas"; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur toute la terre , qui est la patrie du genre humain. Je m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand , ni à aucun corps ; et j'ai été protégé par vous dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de vivre seul et sans considération; et vous m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours , et que la liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de ma vie et l'objet de mon amour; et votre sagesse m'invitait à marcher vers elle , et me montrait dans chacun de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. O mon Dieu! donnez à ces travaux d'un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie , mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages ! Que leurs grâces divines passent dans mes écrits , et ramènent mon siècle à vous , comme elles m'y ont ramené moi-même! Contre vous toute puissance est fai-
1 Fenelon , Existence de Dieu,
blesse; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents ; à votre voix le zéphyr souffle, la verdure renaît , les douces primevères et les humbles violettes colorent d'or et de pourpre le sein des noirs rochers.
La plupart des. hommes policés regardent la nature avec indifférence ; ils sont au milieu de ses ouvrages , et ils n'admirent que la grandeur humaine. Qu'a donc de si intéressant l'histoire des hommes? Elle ne vante que de vains objets de gloire, des opinions incertaines, des victoires sanglantes, ou tout au plus des travaux inutiles. Si quelquefois elle parle de la nature, c'est pour en observer les fléaux , et pour mettre sur son compte des malheurs qui viennent presque toujours de notre imprudence. Quels soins , au contraire , cette mère commune ne prend-elle pas de notre bonheur ! Elle n'a répandu ses biens d'un pôle à l'autre qu'afin de nous engager à nous réunir pour nous les communiquer. Elle nous rappelle sans cesse , malgré les préjugés qui nous divisent , aux lois universelles de la justice et de l'humanité , en mettant bien souvent nos maux dans les mains des conquérants si vantés , et nos plaisirs dans celles des opprimés , à qui nous n'accordons pas même de la pitié. Quand les princes de l'Europe furent, l'Évangile à la main, ravager l'Asie , ils nous en rapportèrent la peste , la lèpre et la petite vérole ; mais la nature montra à un derviche l'arbre du café dans les montagnes de l'Yémen , et elle fit naître à la fois nos fléaux de nos croisades , et nos délices de la tasse d'un moine mahométan. Les descendants de ces princes se sont emparés de l'Amérique , et ils nous ont transmis , par cette conquête , une succession inépuisable de guerres et de maladies vénériennes. Pendant qu'ils en exterminaient les habitants à coups de canon , un Caraïbe fait fu-
mer, en signe de paix , des matelots dans son calumet ; le parfum du tabac dissipe leurs ennuis; ils en répandent l'usage par toute la terre ; et tandis que les malheurs des deux mondes viennent de l'artillerie, que les fois appellent leub debnjèbe baison, les consolations des peuples- policés sortent de la pipe d'un sauvage.
A qui devons-nous l'usage du sucre, du chocolat, de tant de substances agréables et de tant de remèdes salutaires ? à des Indiens tout nus, à de pauvres paysans, à de misérables nègres. La bêche des esclaves a fait plus de bien que l'épéedes conquérants n'a fait de mal; cependant, dans quelles places publiques sont les statues de nos obscurs bienfaiteurs ? Nos histoires même n'ont pas daigné conserver leurs noms. Mais , sans chercher au loin des preuves des obligations que nous avons à la nature, n est-ce pas à T-étude de ses lois que Paris doit ses lumières multipliées , qui s'y rassemblent de toutes les parties de la terre , s'y combinent de mille manières , et se réfléchissent sur l'Europe en sciences ingénieuses et en jouissances de toute espèce ? Où est le temps où nos aïeux sautaient de joie, quand ils avaient trouvé quelque prunier sauvage sur les rives de la Loire , ou attrapé quelque chevreuil à la course dans les vastes prairies de la Normandie? Nos terres, aujourd'hui si couvertes de moissons, de vergers et de troupeaux , ne leur fournissaient pas alors de quoi vivre ; ils erraient çà et là , vivant de chasses incertaines , et n'osant se fier à la nature. Ses moindres phénomènes leur faisaient peur; ils tremblaient à la vue d'une éclipse, d'un feu follet, d'une branche de gui de chêne. Ce n'est pas qu'ils crussent les choses de ce monde livrées au hasard : ils reconnaissaient partout des dieux intelligents ; mais , n'osant les croire bons sous des prêtres cruels, ces infortunés pensaient qu'ils ne se plaisaient que dans les larmes, et ils leur immolaient des hommes sur tel terrain peut-être qui sert aujourd'hui d'hospice aux malheureux (1).
Je supposequun philosophe comme Newtonleur eût donné alors le spectacle de quelques-unes de nos sciences naturelles ,
et qu'il leur eût fait voir, avec le microscope, des forêts dans des mousses, des montagnes dans des grains de sable, des milliers d'animaux dans des gouttes d'eau , et toutes les merveilles de la nature, qui, en descendant vers le néant, multiplie les ressources de son intelligence , sans que l'œil humain puisse en apercevoir le terme ; qu'ensuite , leur découvrant dans les cieux une progression de grandeur également infinie , il leur eût montré , dans des planètes qu'on aperçoit à peine , des mondes plus grands que le nôtre, Saturne à trois cents millions de lieues de distance; dans les étoiles, infiniment plus éloignées, des soleils qui probablement éclairent d'autres mondes ; dans la blancheur de la voie lactée , des étoiles , c'est-à-dire des soleils innombrables semés dans le ciel comme les grains de poussière sur la te rre , sans que l'homme sache si ce sont là seulement les préliminaires de la création : avec quel ravissement eussent-ils vu un spectacle que nous regardons aujourd'hui avec indifférence !
Mais je suppose plutôt que, sans la magie de nos sciences , un homme comme Fénelon se fût présenté à eux avec sa vertu, et qu'il eût dit aux druides : « Vous vous effrayez vous-mê- « mes de l'effroi que vous donnez auxj>euples. Dieu est juste ; « il envoie aux méchants des opinions terribles qui réagissent « sur ceux qui les répandent; mais il parle à tous les hommes « par ses bienfaits. Votre religion est de les gouverner par la « crainte ; la mienne est de les conduire par l'amour, et d'i- « miter son soleil , qu'il fait luire sur les bons comme sur les « méchants. » Qu'ensuite il leur eût distribué les simples présents de la nature qui leur étaient alors inconnus , des gerbes de blé , des ceps de vigne, des brebis couvertes de laine : oh ! quelle eût été la reconnaissance de nos aieux! Ils se fussent peut-être enfuis de peur devant l'inventeur du télescope , en le prenant pour un esprit; mais certainement ils eussent adoré l'auteur du Télémaque.
Cependant ce n'est là que la moindre partie des biens dont leurs riches descendants sont redevables à la nature. Je no parle pas de ce nombre infini d'arts qui travaillent , dans la
patrie , à leur procurer des lumières et des plaisirs; ni de cet art terrible de l'artillerie qui leur en assure la jouissance , sans que son bruit trouble leur repos dans Paris , que pour leur annoncer des victoires ; ni de cet art nouveau et encore plus merveilleux de l'électricité , qui écarte (2) le tonnerre de leurs hôtels ; ni du privilège qu'ils ont , dans ce siècle vénal , de présider, dans tous les états, au bonheur des hommes , lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à craindre des puissances de la terre et du ciel.
Mais l'univers entier ne s'occupe que de leurs plaisirs. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Archipel, la Hongrie, toute l'Europe méridionale, ajoutent chaque année des laines à leurs laines , des vins à leurs vins , des soies à leurs soies. L'Asie leur donne des diamants , des épiceries , des mousselines , des toiles, et jusqu'à des porcelaines; l'Amérique, l'or et l'argent de ses montagnes , les émeraudes de ses fleuves , les teintures de ses forêts , la cochenille , la canne à sucre et le cacao de ses brillantes campagnes, que leurs mains n'ont point labourées ; l'Afrique , son ivoire , son or, et ses propres enfants , qui leur servent de bêtes de somme par toute la terre. Il n'y a aucune portion du globe qui ne leur produise quelque jouissance. Les gouffres de la mer leur fournissent 'des perles; ses écueils, de l'ambre gris ; et ses glaces, des fourrures. Ils ont rendu, dans leur patrie, des montagnes et des fleuves roturiers , afin de se réserver des pêches et des chasses nobles ; mais il n'était pas besoin d'en faire les frais : les sables de l'Afrique , où ils n'ont point de gardes-chasse , leur envoient des nuées de cailles et d'oiseaux de passage qui traversent la mer, au printemps , pour couvrir leurs tables en automne. Le pôle du nord, où ils n'ont pas de gardes-côtes , verse , chaque été , sur leurs rivages , des légions de maquereaux , de morues fraîches, et de turbots engraissés dans ses longues nuits. Nonseulement les poissons et les oiseaux, mais les arbres même, changent pour eux de climats. Leurs vergers leur sont venus autrefois de l'Asie ; leurs parcs viennent aujourd'hui de l'Amérique. Au lieu du châtaignier et du noyer, qui entouraient
les métairies de leurs vassaux , dans les rustiques domaines de leurs ancêtres , l'ébénier , le sorbier du Canada , le pin de la Virginie , le magnolia , le laurier qui porte des tulipes , environnent leurs châteaux des ombrages du nouveau monde , et bientôt de ses solitudes. Ils ont fait venir de l'Arabie des jasmins , de la Chine des orangers , du Brésil des ananas , et une foule de plantes parfumées de toutes les parties de la zone torride. Ils n'ont plus besoin de ses soleils , ils disposent des latitudes. Ils peuvent donner, dans leurs serres, les chaleurs de la Syrie à des plantes étrangères , dans la saison même où leurs paysans éprouvent le froid des Alpes dans leurs cabanes. Rien ne leur échappe des productions de la nature : ce qu'ils ne peuvent avoir vivant, ils l'ont mort. Les insectes, les oiseaux, les coquilles, les minéraux et les terres même des paysles pluséloignés, remplissent leurs cabinets. La gravureet la peinture leur en présentent les paysages, et les font jouir des glaciers de la Suisse dans les chaleurs delà canicule, et du printemps des Canaries au milieu de l'hiver. Des marins intrépides leur apportent, des lieux où les arts n'ont osé pénétrer, des relations de voyages encore plus intéressantes que des tableaux, et redoublent le silence, la paix et la sécurité de leurs nuits, tantôt par le récit des horribles tempêtes du cap Horn , tantôt par celui des danses des heureux insulaires de la mer du Sud.
Non-seulement tout ce qui existe actuellement, mais les siècles passés , concourent à leur félicité. Ce n'est plus pour les temples de "Vénus que Corinthe inventa ces belles colonnes qui s'élèvent comme des palmiers ; c'est pour soutenir les alcôves de leurs lits. Un art voluptueux y voile la lumière du jour à travers des taffetas de toutes couleurs ; et imitant , par de doux reflets , ou des clairs de lune, ou des levers du soleil , il y fait paraître les objets de leurs amours semblables à des Diane, ou à des Aurore. L'art des Phidias y fait contraster avec leurs beautés les bustes vénérables des Socrate et des Platon. Des savants obscurs , par un travail que rien ne peut payer, leur ont fait connaître les génies sublimes qui ont illustré la terre. dans les temps même voisins de l'ori*
gine du monde, Orphée, Zoroastre, Ésope, Lokman, David , Salomon, Confucius, et une multitude d'autres, inconnus à l'antiquité même. Ce n'est plus pour les Grecs , c'est pour eux qu'Homère chante encore les dieux et les héros, et que Virgile fait entendre les sons de la flûte latine qui ravirent la cour d'Auguste, et qui y rappelèrent l'amour delà patrie et de la nature. C'est pour eux qu'Horace, Pope , Addison, la Fontaine. Gessner, ont aplani les rudes sentiers de la sagesse, et les ont rendus plus accessibles que les sentiers riants et trompeurs de la folie. Une foule de poètes et d'historiens de toutes les nations, Sophocle, Euripide, Corneille , Racine , Shakspeare , le Tasse , Xénophon , Tacite , Plutarque , Suétone , en les introduisant jusque dans les cabinets de ces princes terribles qui brisèrent d'un sceptre de fer la tête des nations qu'ils étaient chargés de rendre heureuses , leur font bénir leurs tranquilles destinées, et en espérer encore de meilleures sous le règne d'un autre Antonin. Ces vastes génies de tous les temps et de tous les lieux, célébrant , sans s'être concertés, l'éclat immortel de la vertu, et la providence du ciel dans la punition du vice, ajoutent l'autorité de leur raison .sublime à l'instinct universel du genre humain , et multiplient mille et mille fois , en leur faveur, les espérances d'une autre vie plus durable et plus fortunée.
Ne semble-t-il pas que des concerts de louanges devraient s'élever jour et nuit des voûtes de nos hôtels vers l'auteur de la nature ? Jamais les anciens rois de l'Asie ne rassemblèrent autant de jouissances dans Suse ou dans Ecbatane, que nos simples bourgeois dans Paris. Cependant, chaque jour ces monarques bénissaient le dieux ; ils n'entreprenaient rien sans les consulter ; ils ne se mettaient pas même à table sans leur offrir des libations. Plût à Dieu que nos épicuriens n'eussent que de l'indifférence pour la main qui les comble de biens! Mais c'est du sein de leurs voluptés que sortent aujourd'hui les murmures contre la Providence ; c'est de leurs bibliothèques, si remplies de lumières , que
s'élèvent les nuages qui ont obscurci les espérances et les vertus de l'Europe.
BÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTBE LA PBOVIDENCE.
Si les murmures de l'athéiste contre la Providence venaient de quelques pauvres matelots exposés sur la mer à toutes les révolutions de l'atmosphère, ou de quelque paysan accablé des mépris de la société qu'il nourrit, je ne m'en étonnerais pas. Mais nos athées sont, pour l'ordinaire, bien à l'abri des injures des éléments, et surtout de celles de la fortune. La plupart même d'entre eux n'ont jamais voyagé. Quant aux maux de la société , ils ont bien tort de s'en plaindre ; car ils jouissent de ses plus doux hommages , après en avoir rompu les liens par leurs opinions. Que n'ont-ils pas écrit sur l'amitié , sur l'amour, sur les devoirs envers la patrie , et sur les affections humaines, qu'ils ont rabaissées au niveau de celles des bêtes, tandis que quelques-uns d'entre eux pouvaient les rendre divines par la sublimité de leurs talents? Ne sont-ce pas eux qui sont eh partie cause de nos malheurs , en flattant en mille manières les passions de nos tyrans modernes, pendant qu'une croix qui s'élève dans un désert console les misérables ? On a bien de la peine même à retenir ces derniers dans un culte sensé; et c'est un phénomène moral qui m'a paru longtemps inexplicable , de voir, dans tous les siècles, l'athéisme naître chez les hommes qui ont le plus à se louer de la nature , et la superstition chez ceux qui ont le plus à s'en plaindre. C'est dans le luxe de la Grèce et de Rome, au sein des richesses de l'Indostan, du faste de la Perse , des voluptés de la Chine , et de l'abondance des capitales de l'Europe , qu'ont paru les premiers hommes qui ont osé nier la Divinité. Au contraire, les Tartares sans asiles, les sauvages de l'Amérique toujours affamés, les nègres sans prévoyance et sans police , les habitants des rudes cli-
26 KTUDE QUATRIÈME.
mats du nord , comme les Lapons , les Esquimaux , les Groënlandais , voient des dieux partout Jusque dans des cailloux.
J'ai cru longtemps que l'athéisme était chez les hommes voluptueux et riches un argument de leur conscience. « Je « suis riche, et je suis un fripon, doivent-ils se dire : il n'y « a donc point de Dieu. D'ailleurs , s'il y a un Dieu, il y a « des comptes à rendre. » Mais ces raisonnements , quoique naturels, ne sont pas généraux. Il y a des athées qui ont des fortunes légitimes, et qui en usent moralement bien, du moins à l'extérieur. D'ailleurs, parla raison contraire, le pauvre devrait dire : « Je suis laborieux, honnête homme, « et misérable; il n'y a donc point de Providence. » Mais c'est dans la nature même qu'il faut chercher la source de ces raisonnements dénaturés.
Par tous pays les pauvres se lèvent matin , travaillent à la terre, vivent sous le ciel et dans les champs. Ils sont pénétrés de cette puissance active de la nature qui remplit l'univers. Mais leur raison, affaissée par le malheur, et distraite par leurs besoins journaliers, n'en peut supporter l'éclat. Elle s'arrête , sans se généraliser, aux effets sensibles de cette cause invisible. Ils croient , par un sentiment naturel aux âmes faibles , que les objets de leur culte seront à leur disposition dès qu'ils seront à leur portée. De là vient que, par tout pays , les dévotions du petit peuple sont à la campagne, et ont pour centre des objets naturels. Il y ramène toujours la religion du pays. Un ermitage sur une montagne , une chapelle à la source d'une fontaine , une bonne Notre-Dame-des-Bois nichée dans le tronc d'un chêne ou dans le feuillage d'une aubépine, l'attirent bien plus volontiers que les autels dorés des cathédrales. J'en excepte cependant celui que l'amour des richesses a tout à fait corrompu ; car à celui-là il faut des saints d'argent, même dans les campagnes. Les principaux actes de religion du peuple , en Turquie , en Perse , aux Indes et à la Chine , sont des pèlerinages dans les champs. Les riches, au contraire préve-
nus dans tous leurs besoins par les hommes , n'attendent plus rien de Dieu. Ils passent leur vie dans leurs appartements, où ils ne voient que des ouvrages de l'industrie humaine des lustres , des bougies , des glaces , des secrétaires , des chiffonnières, des livres, des beaux esprits. Ils viennent à perdre insensiblement de vue la nature , dont les productions d'ailleurs leur sont presque toujours présentées défigurées ou à contre-saison , et toujours comme des effets de l'art de leurs jardiniers ou de leurs artistes. Ils ne manquent pas aussi d'interpréter ses opérations sublimes par le mécanisme des arts qui leur sont le plus familiers. De là tant de systèmes qui font deviner les occupations de leurs auteurs. Épicure , épuisé par la volupté , tira son monde et ses atomes sans providence de son apathie; le géomètre le forme avec son compas ; le chimiste , avec des sels ; le minéralogiste le fait sortir du feu ; et ceux qui ne s'appliquent à rien , et qui sont en bon nombre , le supposent , comme eux , dans le chaos, et allant au hasard. Ainsi la corruption du cœur est la première source de nos erreurs. Ensuite les sciences , employant dans la recherche des choses naturelles des définitions , des principes et des méthodes revêtus d'un grand appareil géométrique, semblent, par ce prétendu ordre, remettre dans l'ordre ceux qui s'en écartent. Mais quand cet ordre existerait tel qu'elles nous le présentent , pourrait-il être utile aux hommes ? Suffirait-il à contenir et à consoler des malheureux ? Et quel intérêt prendront-ils à celui d'une société qui les écrase, quand ils n'ont plus rien à espérer de celui de la nature , qui les abandonne aux lois du mouvement?
Pour moi, si j'ose le dire, j'attribue le déluge universel à l'effusion totale des glaces polaires, à laquelle on peut joindre celle des montagnes à glaces, telles que les Cordilières et le Taurus , qui en ont des chaînes de douze à quinze cents lieues de longueur , sur vingt ou trente de largeur , et sur douze à quinze cents toises d'élévation. On peut y ajouter encore les eaux dispersées dans l'atmosphère en nuages et en vapeurs in-
sensibles , qui ne laisseraient pas de former un volume d'eau très-considérable, si elles étaient rassemblées sur la terre.
Je suppose donc qu'à l'époque de ce terrible événement, le soleil, sorti de l'écliptique , s'avança du midi au nord, et parcourut un des méridiens qui passe par le milieu de l'océan Atlantique et delà mer du Sud. Il n'échauffa dans cette route qu'une zone d'eau, tant fluide que gelée, qui, dans la plus grande partie de sa circonférence, a quatre mille cinq cents lieues de largeur. Il fit sortir de longues bandes de brouillards et de brumes, qui accompagnent la fonte de toutes les glaces de la chaîne des Cordillères, des diverses branches des montagnes à glace du Mexique , du Taurus et de l'Imaùs , qui courent , comme elles , nord et sud , des flancs de l'Atlas , des sommets deTénériffe, du mont Jura , de l'Ida, du Liban, et de toutes les montagnes couvertes de neiges qui se trouvèrent exposées à son influence directe. Bientôt il embrassa de ses feux verticaux la constellation de l'Ourse et celle de la Croix du sud ; et aussitôt les vastes coupoles de glace des pôles fumèrent de toutes parts. Toutes ces vapeurs, réunies à celles qui s'élevaient de l'Océan, couvrirent la terre d'une pluie universelle. L'action de la chaleur du soleil fut encore redoublée par celle des vents brûlants des zones sablonneuses de l'Afrique et de l'Asie , qui , soufflant, comme tous les vents , vers les parties de la terre où l'air était le plus raréfié , se précipitèrent , comme des béliers de feu , vers les pôles du monde , où le soleil agissait alors avec toute son énergie.
Bientôt des torrents innombrables jaillirent du pôle du nord , qui était alors le plus chargé de glaces , puisque le déluge commença le 17 février, qui est le temps de l'année où l'hiver a exercé tout son empire sur notre hémisphère. Ces torrents sortirent à la fois de toutes les portes du nord , des détroits de la mer d'Anadir , du golfe profond de Kamtschatka, de la mer Baltique , du détroit de Waigats , des écluses inconnues du Spitzberg et du Groenland, de la baie d'Hudson , et de celle de Baffm , qui est encore plus reculée. Leurs eaux mugissantes se précipitèrent en partie par le canal de
RÉPONSES AUX OBJKCTIOiNS. 29
l'océan Atlantique , bouleversèrent le fond de son bassin , pénétrèrent au delà de la ligne; et leurs remoux collatéraux revenant sur leurs pas , repoussés et augmentés par les courants du pôle austral , qui s'écoulaient dans le même temps , étalèrent sur nos rivages la plus effroyable des marées. Ils roulèrent dans leurs dots une partie des dépouilles de l'océan situé entre l'ancien et le nouveau monde. Ils étendirent les larges coquillages qui pavent le fond des mers des îles des Antilles et du cap Vert sur les plaines de la Normandie, et ils portèrent même ceux qui s'attachent aux rochers du détroit de Magellan jusque dans les campagnes qu'arrose la Saône. Rencontrés par le courant général du pôle , ils formèrent, à leur confluent, d'horribles contre-marées qui conglomérèrent , dans leurs vastes entonnoirs , les sables , les cailloux et les corps marins en masses de grès tourbillonnées , en collines irrégulières, en rochers pyramidaux, qui hérissent, en plusieurs endroits, le sol de la France et de l'Allemagne. Ces deux courants généraux des pôles , venant à se rencontrer entre les tropiques , soulevèrent du fond des mers de grands bancs de madrépores , et les jetèrent tout entiers sur les rivages des îles voisines , où ils subsistent encore.
Ailleurs leurs eaux , ralenties à l'extrémité de leurs cours , s'épandirent au sein des terres en vastes nappes , et déposèrent à plusieurs reprises , en couches horizontales , et les débris et les gluten d'une infinité de poissons , d'oursins , de fucus, de coquillages, decoralloïdes , et ils en formèrent les lits de sable , les pâtes de marbre , de marne , de plâtre et de pierre calcaire qui font aujourd'hui le sol d'une grande partie de l'Europe. Chaque couche de nos fossiles fut le résultat d'une marée universelle. Pendant que les effusions des glaces polaires couvraient les extrémités occidentales de notre continent des dépouilles de la mer, elles étalaient sur ses extrémités orientales celles de la terre même , et déposaient sur le sol de la Chine des lits de terre végétale de trois à quatre cents pieds de profondeur. Ce fut alors que tous les plans
de la nature furent renversés. Des îles entières de glaces (luttantes , chargées d'ours blancs , vinrent s'échouer parmi les palmiers de la zone torride; et les éléphants de l'Afrique furent roulés jusque dans les sapins de la Sibérie , où l'on retrouve encore leurs grands ossements. Les vastes plaines de la terre , inondées par les eaux , n'offrirent plus de carrière aux agiles coursiers , et celles de la mer en fureur cessèrent d'être navigables aux vaisseaux. En vain l'homme crut trouver une retraite dans les hautes montagnes : mille torrents s'écoulaient de leurs flancs , et mêlaient le bruit confus de leurs eaux aux gémissements des vents et aux roulements des tonnerres. Les noirs orages se rassemblaient autour de leurs sommets , et répandaient une nuit affreuse au milieu du jour. En vain il chercha dans les cieux le lieu où devait reparaître l'aurore ; il n'aperçut autour de l'horizon que de longues files de nuages redoublés ; de pâles éclairs sillonnaient leurs sombres et innombrables bataillons ; et l'astre du jour, voilé par leurs ténébreuses clartés , jetait à peine assez de lumière pour laisser entrevoir dans le firmament son disque sanglant, parcourant de nouvelles constellations. Au désordre des cieux, l'homme désespéra du salut delà terre. Ne pouvant trouver en lui-même la dernière consolationdela vertu, cellede périr sans être coupable, il chercha au moins à finir ses derniers moments dans le sein de l'amour ou de l'amitié. Mais dans ce siècle criminel , où tous les sentiments naturels étaient éteints , l'ami repoussa son ami, la mère son enfant, l'époux son épouse. Tout fut englouti dans les eaux , cités, palais , majestueuses pyramides, arcs de triomphe chargés des trophées des rois ; et vous aussi, qui auriez dû survivre à la ruine même du monde , paisibles grottes, tranquilles bocages , humbles cabanes , asiles de l'innocence ! Il ne resta sur la terre aucune trace de la gloire ou du bonheur des mortels , dans ces jours de vengeance où la nature détruisait ses propres monuments.
De pareils bouleversements , dont il reste encore une inii-
KËPONSES AUX OBJECTIONS. 31
îiité de traces sur la surface et dans le sein de la terre , n'ont pu, en aucune manière, être produits par la simple action d'une pluie universelle.
Je sais que le texte de l'Écriture est formel à cet égard ; mais les circonstances qu'elle y joint semblent admettre les moyens qui , suivant mon hypothèse , opérèrent cette terrible révolution.
Il est dit, dans la Genèse , « qu'il plut sur toute la terre « pendant quarante jours et quarante nuits. » Cette pluie, comme nous l'avons dit , fut le résultat des vapeurs qui s'élevaient de la fonte des glaces tant terrestres que maritimes, et de la zone d'eau que le soleil parcourait alors au méridien. Quant au terme de quarante jours , ce temps nous paraît suffisant à l'action verticale du soleil sur les glaces polaires pour les mettre au niveau des mers , puisqu'il ne faut guère que trois semaines du voisinage du soleil au tropique du Cancer pour fondre une bonne partie de celles de notre pôle. Il ne faut même alors que quelques bouffées de vent de sud ou de sud-ouest pendant quelques jours , pour dégager de glaces la côte méridionale de la Nouvelle-Zemble , et déboucher le détroit de Waigats , ainsi que l'ont observé Martens , Barents, et d'autres navigateurs du nord.
La Genèse dit , de plus , que « les sources du grand abi- « me des eaux furent rompues , et que les cataractes du ciel « furent ouvertes. » L'expression de «sources du grand abime» ne peut s'appliquer , à mon avis , qu'à une effusion des glaces polaires , qui sont les véritables sources de la mer, comme les effusions des glaces des montagnes sont les sources de tous les grands fleuves. L'expression de « cataractes du ciel » désigne aussi, ce me semble, la résolution universelle des eaux répaudues dans l'atmosphère , qui y sont soutenues par le froid, dont les foyers, se détruisaient alors aux pôles.
La Genèse dit ensuite « qu'après qu'il eut plu pendant « quarante jours , Dieu lit souffler un vent qui lit dispa- « raître les eaux qui couvraient la terre. » Ce vent, sans doute, reporta vers les pôles les évapora tious de l'Océan,
qui s'y fixèrent de nouveau en glaces. La Genèse ajoute ensuite des circonstances qui semblent rapporter tous les effets de ce vent aux pôles du monde ; car elle dit : « Les sour- « ces de l'abîme furent fermées, aussi bien que les cata- « ractes du ciel , et les pluies du ciel furent arrêtées. Les « eaux, étant agitées de côté et d'autre, se retirèrent et « commencèrent à diminuer, après cent cinquante jours • .» L'agitation de ces eaux « de côté et d'autre » convient parfaitement au mouvement des mers , de la ligne aux pôles, qui devait se faire alors sans aucun obstacle , puisque le globe n'était plus qu'un globe aquatique, et que l'on peut supposer que son balancement annuel dans l'écliptique , dont les glaces polaires sont en même temps les ressorts et les contre-poids , était dégénéré alors en une titubation journalière, suite de. son premier mouvement. Ces eaux se retirèrent donc de l'Océan , lorsqu'elles vinrent à se convertir de nouveau en glaces sur les pôles; et il est remarquable que l'espace de « cent cinquante jours » qu'elles mirent à s'y fixer est précisément le temps que chacun des pôles emploie chaque année à se charger de ses congélations ordinaires.
On trouve encore , à la suite du même récit, des expressions analogues aux mêmes causes. « Dieu dit ensuite à Noé : « Tant que la terre durera , la semence et la moisson , le « froid et le chaud, l'été et l'hiver , la nuit et le jour, ne « cesseront point de s'entre-suivre 2. » Il ne doit y avoir rien de superflu dans les paroles de l'auteur de la nature, ainsi que dans ses ouvrages. Le déluge, comme nous l'avons dit , commença le dix-septième jour du second mois de l'année , qui était , chez les Hébreux comme chez nous , le mois de février. Les hommes avaient donc alors ensemencé les terres , et ils ne les moissonnèrent point. Le froid ne succéda point, cette année-là, au chaud , ni l'été à l'hiver , parce qu'il n'y eut ni hiver ni froid , par la fusion générale des glaces polaires , qui en sont les foyers naturels ; et la nuit , pro-
* Genèse, chap. vm , t 2 et t, > Id .t 22.
prement dite, ne suivit point le jour, parce qu'il n'y eut point alors de nuit aux pôles , où il y en a alternativement une de six mois , parce que le soleil , parcourant un méridien , éclairait toute la terre , comme il arrive lorsqu'il est à l'équateur.
J'ajouterai à l'autorité de la Genèse un passage très-curieux du livre de Job1, qui décrit le déluge et les pôles du monde avec les principaux caractères que je viens d'en présenter.
« Où étiez- vous quand je posais les fondements de la terre? Dites-le- « moi , si vous avez de l'intelligence. Savez-vous qui est-ce qui en a dé- « terminé les mesures , ou qui en a réglé les niveaux? Sur quoi ses bases « sont-elles affermies , ou qui en a posé la pierre angulaire , lorsque les « astres du matin me louaient tous ensemble, et que tous les enfants de « Dieu étaient transportés de joie? Qui a donné des portes à la mer pour « la renfermer, lorsqu'elle se débordait suria terre, en sortant comme « du sein de sa mère ; lorsque je lui donnai des nuages pour vêtement, « et que je l'enveloppai d'obscurité, comme on enveloppe un enfant de « bandelettes? Je l'ai resserrée dans des bornes qui me sont connues ; je « lui ai donné une digue et des écluses, et je lui ai dit : Tu viendras « jusque-là, tu ne passeras pas plus loin ; ici se brisera l'orgueil de tes « flots. Est-ce vous qui , en ouvrant vos yeux à la lumière, avez or- « donné aupoint du jour de luire, et qui avez montré à l'aurore le lieu « où elle devait naître? Est-ce vous qui, tenant dans vos mains les extré- « mités de la terre , l'avez ébranlée, et qui en avez secoué les impies? « De petits monuments innombrables de cette ruine en resteront émit preints à sa surface dans l'argile, et subsisteront comme son vêtement. « La lumière des impies leur sera ôtée, et leur bras élevé sera brisé. « Avez-vous pénétré au fond de la mer, et vous étes-vous promené sur « les sources qui renouvellent Pabime? Vous a-t-on ouvert ces portes « de la mort, et en avez-vous vu les dégorgeoirs ténébreux? Avez-vous « observé où se termine la latitude de la terre? Si toutes ces choses vous «sont connues, déclarez-le-moi. Dites-moi où habite la lumière, et « quel est le lieu des ténèbres, aiin que vous les conduisiez chacune à leur « destination, quand vous saurez les routes de leurs demeures. Saviez» « vous , lorsque ces choses existaient déjà , que vous deviez naître vous- « même , et aviez-vous connu alors le nombre rapide de vos jours? ètes- « vous entré entin dans les trésors de la neige , et avez-vous vu ces af- « freux réservoirs de grêle que j'ai préparés pour le temps de l'ennemi, « et pour le jour de la guerre et du combat ? »
J'ai cru que. le lecteur ne trouverait pas mauvais que je m'écartasse un peu de mon sujet , pour lui présenter la concordance de mon hypothèse avec les traditions de l'Écriture sainte , et surtout avec celles , quoiqu'un peu obscures , du
» Chap. xxxviii.
livre peut-être le plus ancien qu'il y ait au monde. De savants théologiens croient que Job a écrit avant IVfbïse. Personne n'a peint la nature avec plus de sublimité.
Si la terre se refroidit, le soleil, d'où on la fait sortir, doit se refroidir à proportion; et l'affaiblissement mutuel de la chaleur , dans ces deux globes , doit se manifester de siècle en siècle , au moins à la surface de la terre , dans les évaporations des mers , dans la diminution des pluies , et surtout dans la destruction successive d'un grand nombre de plantes , qu'un simple affaiblissement de quelques degrés de chaleur fait périr aujourd'hui , lorsqu'on les change de chmat. Cependant, il n'y a pas une seule plante de perdue de celles qui étaient connues de Circé , la plus ancienne des botanistes , dont Homère nous a , en quelque sorte , conservé l'herbier. Les plantes chantées par Orphée existent encore avec leurs vertus. Il n'y en a pas même une seule qui ait perdu quelque chose de son attitude. La jalouse Clytie se tourne toujours vers le soleil; et le beau-fils de Liriope, Narcisse, s'admire encore sur le bord d* fontaines.
Tels sont les témoignages du règne végétal sur la constance de la température du globe ; examinons ceux du genre humain. Il y a des habitants de la Suisse qui se sont aperçus, disent-ils, d'un accroissement progressif de glaces dans leurs montagnes. Je pourrais leur opposer d'autres observateurs modernes qui , pour faire leur cour à des princes du nord , prétendent avec aussi peu de fondement que le froid y a diminué , parce que ces princes y ont fait abattre des forêts; mais je m'en tiendrai au témoignage des anciens, qui , sur ce point , ne voulaient flatter personne. Si le refroidissement de la terre est sensible dans la vie d'un homme , il doit l'être bien davantage dans la vie du genre humain : or, toutes les températures décrites par les historiens les plus anciens , comme celle de l'Allemagne par Tacite, des Gaules par César, delà Grèce par Plutarque , de la Thrace par Xénophon , sont précisément les mêmes aujourd'hui que de leur temps. Le livre de l'Arabe Job, que l'on croit être plus ancien que Moïse, le-
quel contient des connaissances de la nature beaucoup plus profondes qu'on ne le pense, et dont les plus communes nous étaient inconnues il y a deux siècles , parle fréquemment de la chute des neiges dans son pays , qui était vers le 30e degré de latitude nord. Le mont Liban porte dans la plus haute antiquité le nom arabe de Liban, qui signifie blanc, à cause des neiges dont son sommet est couvert en tout temps. Homère rapporte qu'il neigeait à Ithaque quand Ulysse y arriva, ce qui l'obligea d'emprunter un manteau du bon Eumée. Si depuis trois mille ans et davantage , le froid eût été , chaque année , en croissant dans tous ces climats il devrait y être aujourd'hui aussi long et aussi rude que dans le Groenland. Mais le Liban et les autres provinces de l'Asie ont conservé la même température. La petite île d'Ithaque se couvre encore en hiver de frimas ; et elle porte, comme du temps de Télémaque, des lauriers et des oliviers.