‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 24 sur 51 · DE L'ODORAT · texte numérisé non relu

DE L'ODORAT

lorsqu'elle est dans son état naturel, que de l'abjurerlorsqu'elle |;st corrompue par le vice.

de l'odobat.

I Les plaisirs de l'odorat sont particuliers à l'homme ; car je !i'y comprends point les émanations olfactives par lesquelles il iugede ses aliments, et qui lui sont communes avec la plupart les animaux. L'homme seul est sensible aux parfums , et il 'en sert pour donner plus d'énergie à ses passions. Mahomet llisait qu'ils élevaient son âme vers le ciel. Quoi qu'il en soit, eurusages'est introduit dans tous les cultes religieux , et dans (es assemblées politiques de heaucoup de nations. Les Brésiliens» iiinsi que tous les Sauvages de l'Amérique septentrionale, jie délibèrent point sur quelque objet important sans fumer du jabac dans un calumet. C'est de cet usage que le calumet est I evenu chez toutes ces nations le symbole de la paix , de la I uerre, des alliances, suivant les accessoires qu'ellesy ajoutent. jl'est sans doute du même usage de fumer, qui était commun lux Scythes, comme le rapporte Hérodote , que le caducée de ilercure , qui ressemble beaucoup au calumet des Américains, t qui paraît n'avoir été comme lui qu'une pipe , devint le symole du commerce. Le tabac accroît en quelque sorte les forces lu jugement, en occasionnant une espèce d'ivresse dans les jerfs du cerveau. Léry dit que les Brésiliens fument du tabac jisqu'à s'enivrer. Nous observerons que ces peuples ont trouvé i plante la plus céphalique qu'il y ait dans le règne végétal , t que son usage est le plus universellement répandu de toutes elles qui existent sur le globe, sans en excepter la vigne et ; blé. J'en ai vu cultiver en Finlande, au delàde Vibourg, par i 66e degré de latitude nord. Son habitude est si puissante, u'un homme qui y est accoutumé se passera plus difficileîent d'elle que de pain pendant un jour. Cette plante est ceendant un véritable poison; elle affecte à la longue les nerfs e l'odorat, et quelquefois ceux de la vue. Mais l'homme est )UJours prêt à altérer sa constitution physique , pourvu qu'il uisse renforcer en lui le sentiment intellectuel.

DE LA M i.

Tout ce que nous avous dit, en rapportant quelques lois gênéraies de la nature, des harmonies, des consonnances, des contrastes et des oppositions, aboutit principalement ausens de la vue. Je ne parle pas des convenances , car elles appartiennent au sentiment de la raison , et sont entièrement distinctes de la matière. A Ja vérité, les autres relations sont fondées sur la raison même de la nature, qui nous réjouit par les couleurs et les formes génératives et engendrées , et qui nous attriste par celles qui nous annoncent la décomposition et la destruction. Mais, sans rentrer dans ce vaste et inépuisable sujet, je ne parlerai ici que de quelques effets d'optique qui font naître involontairement en nous le sentiment de quelques attributs de la Divinité.

Une des causes les plus ordinaires du plaisir que nous éprouvons à la vue d'un grand arbre, vient du sentiment de l'infini quis'élèveen nous par sa forme pyramidale. Les dégradations de ses divers étages de rameaux et des teintes de verdure, qui sont toujours plus légères à l'extrémité de l'arbre que dans le reste de son feuillage, lui donnent une élévation apparente qui n'a point de terme. JNous éprouvons les mêmes sensations dans le plan horizontal des campagnes , où nous apercevons souvent plusieurs plans de collines qui fuient les unes derrière les autres , et dont les dernières se confondent avec le ciel. La nature produit les mêmes effets dans les grandes plaines, au moyen des vapeurs qu'élèvent les rivages des lacs ou les canaux des rivières et des fleuves qui les traversent : leurs contours sont d'autant plus multipliés que les plaines ont plus d'étendue , comme je l*ai souvent remarqué. Ces vapeurs se présentent sur différents plans : tantôt elles s'arrêtent comme des rideaux sur les lisières des forêts; tantôt elles s'élèvent en colonnes le long des ruisseaux qui serpentent dans les prairies : quelquefois elles sont toutes grises; d'autres fois elles sont éclairées et pénétrées par les rayons du soleil.

Sous tous ces aspects, elles nous montrent, si j'ose dire, plusieurs perspectives de l'infini dans l'infini même.

Je ne parle pas du spectacle ravissant que le ciel nous présente quelquefois par la disposition de ses nuages. Je ne sache pas qu'aucun philosophe ait soupçonné que leurs beautés avaient des lois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a point d'animal qui vive à la lumière , qui ne soit sensible à leurs effets. J'ai dit ailleurs quelque chose de leurs caractères d'amabilité ou de terreur, qui sont les mêmes que ceux des animaux et des végétaux aimables ou dangereux, conformément à ceux des jours et des saisons qu'ils nous annoncent. Les lois que j'en ai esquissées offriront des méditations délicieuses à qui voudra les étudier autrement qu'avec les moyens mécaniques de nos baromètres et de nos thermomètres. Ces instruments ne sont bons que pour régler les atmosphères de nos chambres, ils nous déguisent trop souvent l'action de la nature; ils annoncent la plupart du temps les mêmes températures aux jours qui font chanter les oiseaux , et à ceux qui les font taire. Les harmonies du ciel ne peuvent être senties que par le cœur humain. Tous les peuples, frappés de leur langage ineffable, lèvent les yeux et les mains vers le ciel , dans les mouvements involontaires de la joie et de la douleur. La raison, cependant, leur dit que la Divinité est partout. Pourquoi est-ce que nul d'entre eux ne tend les bras vers la terre ou à l'horizon, pour l'invoquer? d'où vient ce sentiment qui leur dit que Dieu est au ciel ? est-ce parce que le ciel est le séjour de la lumière? estce parce que la lumière elle-même, qui nous fait apercevoir tous les objets, n'étant point , comme nos matières terrestres, sujette à être divisée, corrompue, détruite et renfermée, semble présenter quelque chose de céleste dans sa substance?

C'est au sentiment de l'infini que nous inspire la vue du ciel, qu'il faut attribuer le goût de tous les peuples pour bâtir des temples sur les sommets des montagnes, et le penchant invincible qu'avaient les Juifs à adorer, comme les autres nations , sur les lieux élevés. Il n'y a point de montagne dans les îles de l'Archipel qui n'ait son église, ni de coteau à la

Chine qui n'ait sa pagode. Si , comme le prétendent quelques philosophes, nous ne jugions jamais de la nature des choses que par des résultats mécaniques de comparaisons d'elles à nous, la hauteur des montagnes devrait humilier notre petitesse. Si nous voyions leur étendue en profondeur, les cheveux nous en dresseraient à la tête. D'où viennent des sensations si différentes de la grandeur en élévation et de la grau* (leur en abîme? Le danger est égal pour des êtres aussi faibles que nous. C'est parce que ces grands objets, en s'élevant vers le ciel , y élèvent nos âmes par le sentiment de l'infini , et qu'en nous éloignant de la terre , ils nous portent vers des beautés plus durables.

Les ouvrages de la nature nous présentent souvent plusieurs sortes d'infinis à la fois : ainsi, par exemple, un grand arbre , dont le tronc est caverneux et couvert de mousse , nous donne le sentiment de l'infini dans le temps, comme celui de l'infini en hauteur. Il nous offre un monument des siècles où nous n'avons pas vécu. S'il s'y joint l'infini en étendue, comme lorsque nous apercevons à travers ses sombres rameaux de vastes lointains, notre respect augmente. Ajoutez-y encore les divers groupes de sa masse, qui contrastent avec la profondeur des vallées et avec le niveau des prairies; ses demi-jours vénérables , qui s'opposent et se jouent avec l'azur des cieux ; et le sentiment de notre misère, qu'il rassure par les idées de protection qu'il nous présente dans l'épaisseur de son tronc inébranlable comme un rocher, et dans sa cime auguste agitée des vents , dont les majestueux murmures semblent entrer dans nos peines : uu arbre, avec toutes ces harmonies , nous inspire je ne sais quelle vénération religieuse. Aussi Pline dit que les arbres ont été les premiers temples des dieux.

L'impression sublime qu'ils produisent est encore plus profonde lorsqu'ils nous rappellent quelque sentiment de la vertu , comme le souvenir des grands hommes qui les ont plantés, ou de ceux dont ils ombragent les tombeaux. Tels étaient les chênes d'Iulus, à Troie. C'est par un effet de ce sentiment que les montagnes de la Grèce et de l'Italie nous

paraissent plus respectables que celles du reste de l'Europe , quoiqu'elles ne soient pas plus anciennes dans le monde, parce que leurs monuments, tout ruinés qu'ils sont, nous rappellent les vertus de ceux qui les ont habitées. Mais ce sujet n'est pas de cet article.

En général , les diverses sensations de l'infini augmentent par les contrastes des objets physiques qui les font naître. Nos peintres ne sont pas assez attentifs au choix de ceux qu'ils mettent sur les devants de leurs tableaux. Ils donneraient bien plus d'effet au fond de leurs scènes , s'ils lui en opposaient le frontispice , non-seulement en couleurs et en formes , comme ils font quelquefois , mais en nature. Ainsi , par exemple , si l'on veut donner beaucoup d'intérêt à un paysage riant et agréable , il faut qu'on l'aperçoive à travers un grand arc de triomphe , ruiné par le temps. Au contraire , une ville remplie de monuments étrusques ou égyptiens parait encore plus antique , quand on la voit de dessous un berceau de verdure et de fleurs. Il faut imiter la nature , qui ne fait jamais venir les plantes les plus aimables , dans toute leur beauté , telles i que les mousses , les violettes et les roses , qu'au pied des rustiques rochers.

Ce n'est pas que les consonnances ne produisent aussi de grands effets, surtout quand elles rapprochent des objets qui |sont étrangers les uns aux autres. C'est ainsi, par exemple, i que la coupole du collège des Quatre-Nations présente un point Ide vue magnifique , lorsqu'on l'aperçoit du milieu de la cour du Louvre, à travers l'arcade de ce palais qui est vis-à vis ; car alors on la voit tout entière avec une partie du ciel , sous les claveaux de la voûte, comme si elle était une partie du Louvre. Mais dans cette consonnance même, qui donne i^ant d'étendue à notre optique , il y a encore un contraste de | a forme concave de l'arcade a la forme convexe de la coupole. ! Le grand art d'émouvoir est d'opposer des objets sensibles lux intellectuels. L'âme prend alors un grand essor. Elle ;>asse du visible à l'invisible, et jouit, pour ainsi dire, à sa nanière , en s'étendant dans les vastes champs du sentiment

et de l'intelligence. Chez certains peuples delà Tartane, quand un grand est mort, son écuyer, après l'enterrement , prend par la bride le cheval qu'il avait coutumede monter; il met dessus l'habit de son maître , et le promène en silence devant l'assemblée, que ce spectacle fait fondre en larmes.

Quand les sous-entendus se multiplient et se lient a quelque affection vertueuse, les émotions de l'âme redoublent. Ainsi lorsque, dans Y Enéide > , Iule promet des présents à Nisus et à Euryale, qui vont chercher son père à Palantée , il dit à Nisus :

Bina dabo argento perfecta atque aspera signis Pocula , devicla genitor qua? cepit Arisba ; Et tripodas geminos; auri duo magna talenta, Cratera antiquum, quem dat Sidonia Dido.

« Je vous donnerai deux amphores d'argent, avec des figures en re- « lief d'une ciselure parfaite. Mon père s'en rendit maitre à la prise d'A- « risba. J'y joindrai deux trépieds pareils, deux grands talents d'or, et <; une coupe antique qui? m'a donnée la reine Didon. >•

Il promet à ces deux jeunes gens, que l'amitié rendait si unis, des présents doubles : deux amphores, deux trépieds pour les poser à la manière des anciens , deux talents d'or pour les remplir de vin, mais une seule coupe pour le boire ensemble. Encore quelle coupe! il n'en vante ni la matière, ui le travail , comme dans les autres présents ; il y attache des qualités morales bien plus précieuses pour des amis. Elle est antique; elle n'a point été le prix de la violence , mais elle est un présent de l'amour Sans doute Iule l'avait reçue de Didon. lorsqu'elle crut avoir épousé Énée.

Dans toutes les scènes de passions où l'on veut produire de grandes émotions, plus l'objet principal est circonscrit, plus le sentiment intellectuel qui en résulte est étendu. Il y en a plusieurs raisons , dont la plus importante est que les contrastes accessoires , comme ceux de la petitesse à la grandeur, de la faiblesse à la force, du fini à l'infini, concourent à augmenter le contraste du sujet. Quand le Poussin a voulu faire un tableau du déluge universel , il n'y a repré-

1 LiJb. IX, v. 263.

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