‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 26 sur 51 · DE L'OUÏE · texte numérisé non relu

DE L'OUÏE

doux, dans l'épine blanche; la grive , la fauvette, le verdier, et tous les oiseaux qui chantent , ont leur poste favori. Il est très-remarquable que partout ils ont l'instinct de se rapprocher de l'habitation de l'homme. S'il y a une cabane dans une forêt, tous les oiseaux chantants du voisinage viennent s'établir aux environs. On n'en trouve même qu'auprès des lieux habités. J'ai fait plus de six cents lieues dans les forêts de la Russie, et je n"y ai jamais vu de petits oiseaux qu'aux environs des villages. En faisant la visite des places , dans la Finlande russe , avec lesgénérauxdu corps du génie où je servais, nous faisions quelquefois vingt lieues dans un jour, sans rencontrer sur la route ni villages ni oiseaux. Mais quand nous apercevions voltiger des moineaux dans les arbres, nous jugions que nous étions près de quelque lieu habité. Cet indice ne nous a jamais trompés. Je le rapporte d'autant plus volontiers, qu'il peut quelquefois servir à des gens égarés dans les bois. Garcilasso de la Vega raconte que son père, ayant été détaché du Pérou avec une compagnie d'Espagnols , pour faire des découvertes au delà des Cordillères, pensa mourir de | faim au milieu de leurs vallées et de leurs fondrières inhabi- I tées. Il n'en serait jamais sorti, s'il n'eut aperçu en l'air une volée de perroquets , qui lui fit soupçonner qu'il y avait des | habitations quelque part aux environs. Il se dirigea sur le I rumb de vent qu'avaient suivi les perroquets , et parvint , ! après des fatigues incroyables , à une peuplade d'Indiens qui cultivaient des champs de maïs. JNous observerons que la nature n'a donné aucun chant agréable aux oiseaux de ma- Iriue et de rivière , parce qu'il eût été étouffé par les bruits des eaux, et que l'oreille humaine n'eût pu en jouir à la distance où ils vivent de la terre. S'il y a des cygnes qui chantent, comme on l'a prétendu , leur chant ne doit avoir que peu de Imodulations , et ressembler aux cris des canards et des oies. iCelui des cygnes sau\ages qui sont venus dernièrement s'établir à Chantilly n'aquequatre ou cinqnotes. Les oiseaux , aquatiques ont des cris perçants , propres à se faire entendre : Idans les régions des vents et des tempêtes qu'ils habitent ,

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et qui ont des convenances parfaites avec leurs sites bruyants et leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies desoiseaux de chant ont dépareilles relations avec les sites qu'ils occupent, et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L'alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime à s'y élèvera perte de vue, se fait entendre en l'air, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. L'hirondelle, qui frise en volant les parois denos maisons, et qui se repose sur nos cheminées, a un petit gazouillement doux , qui n'est point étourdissant , comme serait celui des oiseaux de bocages; mais le rossignol solitaire se fait ouïr à plus d'une demi-lieue. Il se méfie du voisinage de l'homme; et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe. Il choisît, pour cet effet, les lieux les plus retentissants , afin que leurs échos donnent plus d'action à sa voix. Quand il s'est établi dans son orchestre, il chante alors un drame inconnu, qui a son exorde, son exposition , ses récits, ses événements, entremêlés tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt de ressouvenirs amers et lamentables, qu'il exprime par de longs soupirs. 11 se fait entendre au commencement de la saison où la nature se renouvelle, et semble présenter à l'homme un îableau de la carrière inquiète qu'il doit parcourir.

Chaque oiseau a une voix convenable au temps et au poste où il se montre, et relative aux besoins de l'homme. Le cri perçant du coq le réveille, au point du jour, pour les travaux , le chant gai de l'alouette, dans la prairie , invite les bergères aux danses; la grive gourmande, qui ne parait qu'en automne, appelle aux vendanges les rustiques vignerons. L'homme seul, de son côté, est attentif aux accents des oiseaux. Jamais le cerf, qui versa des larmes sur ses propres malheurs, ne soupira à ceux de la plaintive Philomèle. Jamais le bœuf laboureur, mené à la boucherie après de pénibles services , ne tourna sa tête vers elle, en lui disant : « Oiseau solitaire, voyez «comme l'homme récompense ses serviteurs!» La nature a répandu ces distractions et ces consonnances de fortunes sur des êtres volatils , afin que notre âme . susceptible de tous

Jes maux , trouvant partout à les étendre , pût partout en affaiblir le poids. Elle a rendu capables de ces communications les corps même insensibles. Souvent elle nous présente , au milieu des scènes qui affligent notre vue, d'autres scènes qui réjouissent notre ouïe , et nous rappellent d'intéressants ressouvenirs. C'est ainsi que, du sein des forêts, elle nous transporte sur le bord des eaux par les frémissements des trembles et des peupliers. D'autresfois elle nous apporte, sur le bord des ruisseaux , les bruits de la mer et des manœuvres des navires, par les murmures des roseaux agités par les vents. Quand elle ne peut séduire notre raison par des images étrangères , elle l'assoupit par le charme du sentiment : elle fait sortir du sein des forêts, des prairies et des vallons , des bruits ineffables, qui excitent en nous de douces rêveries, et nous plongent dans de profonds sommeils.

Je ne ferai que quelques réflexions sur le toucher. Il est le plus obtus de nos sens, et cependant il est, en quelque sorte, le sceau de notre intelligence. Nous avons beau voir un corps de toutes les manières, nous ne croyons pas le connaître , . si nous ne pouvons pas le toucher. Cet instinct vient peutêtre de notre faiblesse , qui cherche dans ces rapprochements des points de protection. Quoi qu'il en soit, ce sens, tout obscur qu'il est, peut nous communiquer l'intelligence, comme on peut le voir par l'exemple cité par Chardin, des aveugles de Perse qui traçaient avec leurs doigts des figures de géométrie, et jugeaient très-bien de la bonté d'une montre en en maniant les roues. La sage nature a mis les principaux organes de ce sens , qui est répandu sur toute la surface de notre peau, dans nos pieds et dans nos mains, qui sont les membres le plus à portée de juger des qualités des corps. Mais afin qu'ils ne fussent pas exposés à perdre leur sensibilité par des chocs fréquents , elle leur a donné beaucoup de souplesse , en les divisant en plusieurs doigts , et ces doigts en plusieurs articulations; de plus, elle les a garnis,

du côté du contact, de demi-molettes élastiques, qui présentent à la fois de la résistance dans leurs parties calleuses et saillantes , et une sensibilité exquise dans leurs parties ren* trantes.

Cependant je m'étonne que la nature ait répandu le sens du toucher sur toute la surface du corps humain, qui se trouve, par là, exposé à une multitude de souffrances, sans qu'il eu résulte pour lui beaucoup d'avantages. L'homme est le seul des animaux qui soit obligé de se vêtir. Il y a, a la vérité, quelques insectes qui se font des fourreaux, comme les teignes; mais ils naissent dans des lieux où leurs habits sont, pour ainsi dire , tout faits. Ce besoin , qui est devenu une des plus inépuisables sources de notre vanité, est, à mon gré, un des plus grands témoignages de notre misère. L'homme est le seul être qui ait honte de paraître nu. C'est un sentiment dont je ne vois pas de raison dans la nature, ni de similitude dans l'instinct des autres animaux. D'ailleurs, .indépendamment de toute affection de pudeur, il est contraint , par la nécessité, de se vêtir danstous les climats. Quelques philosophes, enveloppés de bons manteaux , et qui ne sortent point de nos villes, se sont figuré un homme naturel sur la terre , comme une statue de bronze au milieu d'une place publique. Mais, sans parler de tous les inconvénients qui affligent au dehors sa malheureuse existence, comme le froid , le chaud , le vent, la pluie, je ne m'arrêterai qu'à une incommodité quinousparaît légère dans nos appartements, mais qui est insupportable à un homme nu dans les plus douces températures : ce sont les mouches. Je citerai, à ce sujet, le témoignage d'un homme dont la peau devait être à l'épreuve : c'est celui du flibustier Raveneau de Lussan, qui traversa en 1688 l'isthme de Panama , en revenant de la mer du Sud. Voici ce qu'il dit, en parlant des Indiens du cap de Gracias-à-Dios : « Quand le « sommeil les prend , ils font un trou dans le sable, où ils se « coucbent , et ensuite ils se recouvrent avec le même sable : * ce qu'ils font pour se mettre à couvert des insultes des « moustiques, dont l'air est le plus souvent tout rempli. Ce

« sont de petits moucherons que l'on sent plutôt qu'on ne les • voit , et qui ont un aiguillon si piquant et si venimeux , que « lorsqu'ils l'appuient sur quelqu'un , il semble que ce soit « un dard de feu qu'ils y lancent.

« Ces pauvres gens sont si tourmentés de ces fâcheux in- « sectes quand il ne vente point, qu'ils en deviennent comme « lépreux ; et je puis assurer avec vérité, le sachant par ma pro- « pre expérience , que ce n'est pas une légère souffrance que « d'en être attaqué; car, outre qu'ils font perdre le repos de « la nuit , c'est que lorsque nous avons été réduits à aller le « dos nu, faute de chemises, l'importunité de ces animaux « nous faisait désespérer, et entrer dans des rages à ne nous « plus posséder1. »

C'est, je crois, à cause de l'incommodité des mouches, trèscommunes et très-nécessaires dans les lieux marécageux et humides des pays chauds , que la nature a mis peu de quadrupèdes à poils sur leurs rivages , mais des quadrupèdes à écailles, comme les tatous, les armadilles, les tortues, les lézards , les crocodiles , les caïmans , les crabes de terre , les bernards-l'ermite , et les autres reptiles écailleux , comme les serpents , sur lesquels les mouches n'ont point de prise. C'est peut-être aussi pour cette raison que les porcs et les sangliers , qui aiment à fréquenter ces sortes d'endroits , ont des poils longs , roides et hérissés qui écartent les insectes volatiles.

Au reste , la nature n'a pris à cet égard aucune précaution pour l'homme. Certes , en voyant la beauté de ses formes et sa grande nudité , il m'est impossible de ne pas admettre l'ancienne tradition de notre origine. La nature , en le mettant sur la terre , lui a dit : « Va , être dégradé , intelligence sans « lumière, animal sans vêtement, va pourvoir à tes besoins, « tu ne pourras éclairer ta raison aveugle qu'en la dirigeant « sans cesse vers le ciel , ni soutenir ta vie malheureuse que « par le secours de tes semblables. » Ainsi, de la misère de l'homme naquirent les deux commandements de la loi.

• Journal d'un voyage à la mer du Sud, en 1688.

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DES SENTIMENTS DE L'AME , ET PREMIÈREMENT DES AFFECTIONS DE I.'ESI'UIT.

Je ne parlerai des affections de l'esprit que pour les distinguer des sentiments de l'âme : ils -différent essentiellement les uns des autres. Par exemple, autre est le plaisir que nous donne une comédie , autre celui que nous donne une tragédie. L'émotion qui nous fait rire est une affection de l'esprit ou delà raison humaine; celle qui nous fait verser des larmes est un sentiment de l'âme. Ce n'est pas que je veuille faire de l'esprit et del'âme deux puissances dénature différente; mais il me semble, comme nous l'avons déjà dit , que l'un est à l'autre ce que la vue est au corps ; l'esprit est une faculté, et l'âme est le principe; l'âme est, si j'ose le dire, le corps de notre intelligence. Je regarde donc l'esprit comme une vue intellectuelle, à laquelle on peut rapporter les autres facultés de l'entendement : Y imagination, qui voit les choses à venir ; la mémoire, qui voit celles qui sont passées; et le jugement , qui aperçoit leurs convenances. L'impression que nous font ces vues diverses excite quelquefois en nous un sentiment qu'on appelle Y évidence, et alors celle-ci appartient immédiatement à notre âme (ce que nous éprouvons par l'émotion délicieuse qu'elle y fait naître subitement) ; mais , parvenue là, elle n'est plus du ressort de notre esprit, parce que quand nous commençons à sentir nous cessons de raisonner ; nous ne voyons plus, nous jouissons.

Comme notre éducation et nos mœurs nous dirigent vers notre intérêt personnel , il arrive de là que notre esprit ne s'occupe plus que des convenances sociales, et que notre raison n'est plus , à la fin , que l'intérêt de nos passions ; mais notre âme , livrée à elle-même , cherche sans cesse les convenances naturelles , et notre sentiment est toujours l'intérêt du genre humain.

Ainsi , je le répète , l'esprit est la perception des lois de la société, et le sentiment est la perception des lois de la nature. Ceux qui nous montrent les convenances de la société , tels

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