‹ Études de la nature (volume 3)Chapitre 4 sur 51 · Et in omni gente primatum habui · texte numérisé non relu

Et in omni gente primatum habui

11. Et omnium excellentium et humilium corda virtute calcavl • et in bis omnibus requiem quœsivi , et in hereditate Domini morabor.

17. Quasi cedrus exaltata sum in Libano , et quasi cypressus in monte Sion :

18. Quasi palma exaltata snm in Cades , et quasi plantatio rosœ in Jéricho;

19. Quasi oliva speciosa in campis , et quasi platanus exaltata sum juxta aquam in plateis.

22. Ego quasi terebinthus extendi ramos meos , et rami mei honoris et gratiœ.

23. Ego quasi vitis fructilicavi suavitatem odoris , et flores mei fructus et honestatis.

2i. Ego mater pulchrae dilectionis , et timoris , et agnilionis , et sanctœ spei.

25. In me gratia omnis viae et veritatis, in me omnis spes vita? et virtutis.

2G. Transite ad me, omnes qui concupiscitis me, et a generalionibua meis implemini :

27. Spiritus enim meus super me dulcis , et hœreditas mea super mei et favum.

'Chap. x\iv

«Je suis sortie de la bouche du Tout-Puissant. J'étais née avant la « naissance d'aucune créature. C'est moi qui ai fait paraitre dans 1rs « cieux une lumière qui ne s'éteindra jamais. J'ai couvert toute la terre « comme d'un nuage. J'ai habité dans les lieux les plus élevés, et mon « trône est dans une colonne de nuées. Seule, j'ai parcouru l'étendue « des cieux , j'ai descendu dans le fond des abimes , et je me suis proie menée sous les flots de la mer. Je me suis arrêtée sur toutes les terres « et parmi tous les peuples, et partout ou j'ai paru les peuples m'ont « donné l'empire. J'ai foulé aux pieds, par ma puissance, les cœurs « des grands et des petits. J'ai cherché parmi eux mon repos; mais je « ne ferai ma demeure que dans l'héritage du Seigneur.... Je mësuis « élevée comme un cèdre sur le Liban , et comme le cyprès sur la mon- « lagne de Sion. J'ai porté mes branches vers les cieux, comme les « palmiers de Cadès, et comme les plans de roses autour de Jéricho. Je « huis aussi belle que l'olivier au milieu des champs , et aussi majestueuse que le platane dans une place publique, sur le bord des « eaux... J'ai étendu mes rameaux comme le térébinthe. Mes bran- « ches sont des rameaux d'honneur et de grâce. J'ai poussé, comme « la vigne, des fleurs du parfum le plus doux, et mes fleurs ont pro- « duit des fruits de gloire et d'abondance. Je suis la mère de l'amour « pur, de la crainte, de la science, et des espérances saintes. C'est dans « moi seule qu'on trouve un chemin facile et des vérités qui plaisent; « c'est dans moi que repose tout l'espoir de la vie et de la vertu. Ve- << nez à moi, vous tous qui brûlez d'amour pour moi , et mes générations « sans nombre vous rempliront de ravissement!; car mon esprit est « plus doux que le miel , et le partage que j'en fais est bien au-dessus « de celui de ses rayons. »

Cette faible traduction est celle d'une prose latine qui a été traduite elle-même du grec, comme le grec l'a été luimême de l'hébreu. On doit donc présumer que les grâces de l'original en ont disparu en partie. Mais , telle qu'elle est , elle l'emporte encore, par l'agrément et la sublimité des images , sur les vers de Lucrèce , qui paraît en avoir emprunté ses principales beautés. Je n'en dirai pas davantage sur ce poète ; l'exorde de son poème en est la réfutation.

Pline prend une route tout opposée. Il dit , dès le commencement de son Histoire naturelle, qu'il n'y a pas de Dieu , et il l'emploie tout entière à prouver qu'il y en a un. Son autorité ne laisse pas d'être considérable, parce que ce n'est pas celle d'un poète, à qui toute opinion est indifférente, pourvu qu'il fasse de grands tableaux; ni celle d'un sectateur qui veuille soutenir un parti , contre le témoignage de sa concience ; ni enfin celle d'un flatteur qui cherche à plaire à de mauvais prin-

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ces. Pline écrivait sous le vertueux Titus , et il lui a dédié son ouvrage. Il porte l'amour de la vérité , et le mépris de la gloire de sou siècle, jusqu'à blâmer les victoires de César dans Rome, et en parlant à un empereur romain. Il est rempli d'humanité et de vertu. Tantôt il blâme la cruauté des maîtres envers leurs esclaves, le luxe des grands, les dissolutions même de plusieurs impératrices ; tantôt il fait l'éloge des gens de bien, et il élève au-dessus même des inventeurs des arts ceux qui ont été illustres par leur continence, leur modestie et leur piété. Son ouvrage, d'ailleurs, étincelle de lumières. C'est une véritable encyclopédie, qui renferme, comme il convenait, l'histoire des connaissances et des erreurs de son temps. On lui a attribué quelquefois les dernières fort mal à propos , puisqu'il ne les allègue souvent que pour les réfuter. Mais il a été calomnié par les médecins et parles pharmaciens, qui ont tiré de lui la plupart de leurs recettes , et qui en ont dit du mal, parce qu'il blâme leur art conjectural et leur esprit systématique. D'ailleurs , il est rempli de connaissances rares , de vues profondes , de traditions curieuses ; et , ce qui est sans prix, il s'exprime partout d'une manière pittoresque. Avec tant de goût, de jugement et de savoir, Pline est athée. La nature, au sein de laquelle il a puisé tant de lumières, peut lui dire , comme César à Brutus : >< Et toi aussi , mon fils ! » J'aime et j'estime Pline ; et si j'ose dire , pour sa justification , ce que je pense de son immortel ouvrage, je le crois falsifié à l'endroit où on le fait raisonner en athée. Tous ses commentateurs conviennent que personne n'a été plus maltraité que lui par les copistes, jusque-là qu'on trouve des exemplaires de son Histoire naturelle où il y a des chapitres entiers qui ne sont pas les mêmes. Voyez , entre autres , ce qu'en dit Mathiole dans ses Commentaires sur Dioscoride. J'observerai ici que les écrits des anciens ont passé, en venant à nous, par plus d'une langue infidèle; et, ce qu'il y a de pis, par plus d'une main suspecte. Ils ont eu le sort de leurs monuments, parmi lesquels ce sont les temples qui ont été le plus dégradés; leurs livres ont été mutilés de même aux endroits contraires ou

favorables à la religion. Ces! ce qu'on peut voir parle livre de Cicéron , de la Nature des dieux, dont on a retranché les objections contre la Providence. Montaigne reproche aux premiers chrétiens d'avoir, pour quatre ou cinq articles contraires à notre créance, supprimé une partie des ouvrages de Corneille Tacite, « quoique, dit-il, l'empereur Tacite , son « parent, en eust peuplé, par ordonnances expresses, toutes « les libraires du monde'. » De nos jours, ne voyons-nous pas eomnii' chaque parti détruit la réputation et les opinions du parti qui lui est opposé? Le genre humain est, entre la religion et la philosophie, comme le vieillard de la fable entre deux maîtresses de différents âges. Toutes deux voulaient le coiffer à leur mode; la plus jeune lui enlevait les cheveux blancs qui lui déplaisaient; la vieille, par une raison contraire , lui ôtait les cheveux noirs : elles finirent par lui peler la tête. Rien ne démontre mieux cette infidélité ancienne des deux partis, que ce qu'on lit dans l'historien Flavius .Tosèphe , contemporain de Pline. On lui fait dire en deux mots que le Messie vient de naître ; et il continue sa narration sans rappeler une seule fois cet événement merveilleux dans la suite de sa longue histoire. Comment Josèphe, qui s'arrête à tant d'actions de détail et de peu d'importance, ne fût-il pas revenu mille fois sur une naissance si intéressante pour sa nation, puisque ses destinées y étaient attachées, et que la destruction même de Jérusalem n'était qu'une conséquence de la mort de Jésus-Christ? 11 détourne , au contraire , le sens des prophéties qui l'annonçaient, sur Vespasien et sur Titus ; car il attendait, comme les autres Juifs, un Messie triomphant. D'ailleurs , si Josèphe eût cru en Jésus-Christ, ne se fût-il pas fait chrétien. Par une raison semblable, est-il croyable que Pline commence son Histoire naturelle par vous dire qu'il n'y a pas de Dieu, et qu'il en emploie chaque page à se récrier sur l'intelligence, la bonté, la prévoyance, la majesté de la nature, sur les présages et les augures envoyés par les dieux , et sur les miracles mêmes opérés divinement par les songes ?

1 Essais, liv. II, ch. xix.

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On cite encore des peuples sauvages qui sont athées, et on va les chercher dans quelque coin détourné du globe. Mais, des peuples obscurs ne sont pas plus faits pour servir d'exemple au genre humain que parmi nous des familles du peuple ne seraient propres à servir de modèles à la nation ; surtout lorsqu'il s'agit d'appuyer d'autorités une opinion qui entraîne nécessairement la ruine de toute société. D'ailleurs, ces assertions sont fausses : j'ai lu les voyageurs d'où on les a tirées. Us avouent qu'ils ont vu ces peuples en passant, et qu'ils ignoraient leur langue. Ils ont conclu qu'ils n'avaient pas de religion, parce qu'ils ne leur ont pas vu de temples; comme s'il fallait , pour croire en Dieu , un autre temple que celui de la nature! Ces mêmes voyageurs se contredisent encore ; car ils rapportent que ces peuples sans religion saluent la lune lorsqu elle est pleine et nouvelle , en se prosternant à terre , ou en levant les mains au ciel ; qu'ils honorent la mémoire de leurs ancêtres, et qu'ils portent à manger sur leurs tombeaux. L'immortalité de l'âme , de quelque manière qu'on l'admette, suppose nécessairement l'existence de Dieu.

Mais si la première de toutes les vérités avait besoin du témoignage des hommes, nous pourrions recueillir celui de tout le genre humain, depuis les génies les plus célèbres jusqu'aux peuples les plus ignorants. Ce témoignage unanime est du plus grand poids , car il ne peut y avoir sur la terre d'erreur universelle.

Voici ce que le sage Socrate disait à Euthydème , qui cherchait à s'assurer qu'il y eût des dieux :

« Vous connaîtrez donc bien que je vous ai dit vrai ■ , quand « je vous ai dit qu'il y avait des dieux, et qu'ils ont beaucoup « de soin des hommes : mais n'attendez pas qu'ils vous « apparaissent , et qu'ils se présentent à vos yeux : qu'il vous « suffise de voir leurs ouvrages et de les adorer ; et pensez que « c'est de cette façon qu'ils se manifestent aux hommes : car, * entre tous les dieux qui nous sont si libéraux , il n'y en a pas « un qui se rende visible pour nous distribuer ses faveurs; et

1 Xénophoo Des choses mémorables de Socrate, liv. IV.

« ce grand Dieu même qui a bâti l'univers , et qui soutient ce « grand ouvrage , dont toutes les parties sont accomplies en « bonté et en beauté ; lui qui a fait qu'elles ne vieillissent point « avec le temps , et qu'elles se conservent toujours dans une r. immortelle vigueur; qui fait encore qu'elles lui obéissent « inviolablement, et avec une promptitude qui surpasse notre « imagination; celui-là, dis-je, est assez visible par tant de « merveilles dont il est auteur. Mais que nos yeux pénètrent .< jusqu'à son trône pour le contempler dans ses grandes occu- « pations , c'est en cela qu'd est toujours invisible. Considérez « un peu que le soleil, qui semble être exposé à la vue de tout le « monde, ne permet pourtant pas qu'on le regarde fixement; « et si quelqu'un a la témérité de l'entreprendre, il en est puni « par un aveuglement soudain. Davantage , tout ce qui sert aux « dieux est invisible. La foudre se lance d'en baut, elle brise « tout ce qu'elle rencontre : mais on ne la voit point tomber, « on ne la voit point frapper, on ne la voit point retourner. « Les vents sont invisibles, quoique nous voyions fort bien les « ravages qu'ils font tous les jours, et que nous sentions aisé- « ment quand ils se lèvent. S'il y a quelque chose dans « l'homme qui participe de la nature divine, c'est son âme. « Il n'y a point de doute que c'est elle qui le conduit et qui « le gouverne ; néanmoins on ne peut la voir. De tout cela •< donc , apprenez à ne pas mépriser les choses invisibles ; « apprenez à reconnaître leur puissance par leurs effets, et « à honorer la Divinité. »

Newton , qui a pénétré si avant dans les lois de la nature , ne prononçait jamais le nom de Dieu sans ôter son chapeau, et sans témoigner le plus profond respect II aimait à en rappeler l'idée sublime au milieu de ses plaisirs, et il la regardait comme le lien naturel de toutes les nations. Le Hollandais Corneille le Bruyn rapporte , « qu'étant un jour à dîner chez « lui avec plusieurs autres étrangers , Newton , au dessert , « porta la santé des hommes de tous les pays du monde qui « croient en Dieu. » C'était boire à la santé du genre humain. Tant de nations de langues et de mœurs si différentes , et

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quelquefois d'une intelligence si bornée, croiraient-elles en Dieu , si cette croyance était le résultat de quelque tradition, ou d'une métaphysique profonde? Elle naît du simple spectacle de la nature. On demandait un jour à un pauvre Arabe du désert, ignorant comme le sont la plupart des Arabes, comment il s'était assuré qu'il y avait un Dieu: « De la même façon, « répondit-il , que je connais, par les traces marquées sur le « sable, s'il y a passé un homme ou une bête ». »

Il est impossible à l'homme, comme nous l'avons dit, d'imaginer aucune forme ou de produire aucune idée dont le modèle ne soit dans la nature. Il ne développe sa raison que sur les raisons naturelles. Il existerait donc un Dieu , par cela seul que l'homme eu a l'idée. Mais si nous faisons attention que tout ce qui est nécessaire à l'homme existe dans des convenances admirables avec ses besoins , à plus forte raison Dieu doit exister encore , lui qui est la convenance universelle dé toutes les sociétés du genre humain.

Mais je voudrais bien savoir comment ceux qui doutent de son existence à la vue des ouvrages de la nature désireraient s'en assurer. Voudraient-ils le voir sous la forme humaine, et qu'il leur apparut sous la ligure d'un vieillard , comme on le peint dans nos églises? Ils diraient: C'est un homme. S'il revêtait quelque forme inconnue et céleste , pourrions-nous en supporter la vue dans un corps humain? Le spectacle entier et plein d'un seul de ses ouvrages sur la terre suffirait pour bouleverser nos faibles organes. Par exemple, si la terre tourne sur elle-même , comme on le dit, il n'y a point d'homme qui, d'un point lixe dans le ciel , pût voir son mouvement sans frémir: car il verrait passer les fleuves , les mers et les royaumes sous ses pieds, avec une vitesse presque triple d'un boulet de canon. Cependant cette vitesse journalière n'est encore rien ; car celle avec laquelle elle décrit son cercle annuel , et nous emporte autour du soleil , est soixante-quinze fois plus grande que celle d'un boulet. Pourrions-nous voir seulement au travers de notre peau le mécanisme de notre

1 Voyage en Arabie, par M. Dravieux.

propre corps, sans être saisis d'effroi ? Oserions-nous faire un seul mouvement, si nous voyions notre sang qui circule» nos nerfs qui tirent , nos poumous qui soufflent, nos humeurs qui filtrent, et tout l'assemblage incompréhensible de cordages, de tuyaux, de pompes, de liqueurs et de pivots qui soutiennent notre vie si fragile et si ambitieuse?

Voudrions-nous au contraire que Dieu se manifestât d'une manière convenable à sa nature, par la communication directe de son intelligence, sans qu'il y eût aucun intermédiaire entre elle et nous?

Archimède , qui avait la tête si forte qu'elle ne fut pas distraite de ses méditations dans le sac de Syracuse où il périt , pensa la perdre par le simple sentiment d'une vérité géométrique qui s'offrit à lui tout à coup. Il s'occupait, étant dans le bain, du moyen de découvrir la quantité d'alliage qu'on soupçonnait un orfèvre infidèle d'avoir mêlé dans la couronne d'or du roi Hiéron; et ayant trouvé ce moyen dans l'analogie des différents poids de son corps hors de l'eau et dans l'eau , il sortit du bain tout nu , et courut ainsi dans les rues de Syracuse , en criant , hors de sens : « Je l'ai trouvé ! je l'ai trouvé! »

Quand quelque grande vérité ou quelque sentiment profond vient, au théâtre, à surprendre les spectateurs, vous voyez les uns verser des larmes , d'autres oppressés respirer à peine, d'autres hors d'eux-mêmes frapperdes pieds et des mains ; des femmes s'évanouissent dans les loges. Si ces violentes commotions de l'âme allaient en progression seulement pendant quelques minutes, ceux qui les éprouvent en perdraient l'esprit et peut-être la vie. Que serait-ce donc si la source de toutes les vérités et de tous les sentiments se communiquait à nous dans un corps mortel ? Dieu nous a placés à une distance convenable de sa majesté infinie : assez près pour l'entrevoir , assez loin pour n'en être pas anéantis. Il nous voile son intelligence sous les formes de la matière, et il nous rassure sur les mouvements de la matière par le sentiment de son intelligence. Si quelquefois il se communique à nous d'une manière

IM ÊTUDK HUITIÈME.

plus intime, ce n'est point par le canal de nos sciences orgueilleuses , mais par celui de nos vertus. Il se découvre aux simples , et il se cache aux superbes.

« Mais qui a fait Dieu? dit-on ; pourquoi y a-t-il un Dieu?» Dois-je douter de son existence, parce que je ne puis concevoir son origine? Ce même raisonnement servirait à nous faire conclure qu'il n'y a pas d'hommes : car qui a fait les hommes? pourquoi y a-t-il des hommes ? pourquoi suis-je au monde dans le dix-huitième siècle ? pourquoi ne suis-je pas venu dans les siècles qui l'ont précédé , et pourquoi n'y serai-je pas dans ceux qui doivent le suivre? L'existence de Dieu est nécessaire dans tous les temps , et celle de l'homme n'est que contingente. Il y a quelque chose de plus : c'est que l'existence de l'homme est la seule qui paraisse superflue dans l'ordre établi sur la terre. On a trouvé plusieurs îles sans habitants , qui offraient des séjours enchantés par la disposition des vallées, des eaux, des forêts et des animaux. L'homme seul dérange les plans de la nature ; il détourne le cours des fontaines, il excave le flanc des collines , il incendie les forêts , il massacre tout ce qui respire ; partout il dégrade la terre, qui n'a pas besoin de lui. L'harmonie de ce globe se détruirait en partie , et peut-être en entier , si on en supprimait seulement le plus petit genre de plantes ; car sa destruction laisserait sans verdure un certain espace de terrain , et sans nourriture l'espèce d'insectes qui y trouve sa vie : l'anéantissement de celle-ci entraînerait la perte de l'espèce d'oiseaux qui en nourrit ses petits ; ainsi de suite à l'infini. La ruine totale des règnes pourrait naître de la destruction d'une mousse , comme on voit celle d'un édifice commencer par une lézarde. Mais si le genre humain n'existait pas, on ne peut pas supposer qu'il y eût rien de dérangé : chaque ruisseau, chaque plante, chaque animal serait toujours à sa place. Philosophe oisif et superbe , qui demandez à la nature pourquoi il y a un Dieu , que ne lui demandez-vous plutôt pourquoi il y a des hommes?

Tous ses ouvrages nous parlent de son auteur : la plaine qui échappe à ma vue , et le vaste ciel qui la couronne , me

donnent une idée de son immensité; les fruits suspendus aux vergers , à la portée de ma main , m'annoncent sa providence: la voix des tempêtes , son pouvoir; le retour constant des sfiisons, sa sagesse. La variété avec laquelle il pourvoit dans chaque climat aux besoins de toutes les créatures , le port majestueux des forêts , la douce verdure des prairies, le groupe des plantes , le parfum et l'émail des fleurs , une multitude infinie d'harmonies connues et à connaître, jsorit des langages magni- Gques qui parlent de lui à tous les hommes , dans mille et mille dialectes différents.

L'ordre de la nature est même superflu : Dieu est le seul être que le désordre appelle et que notre faiblesse annonce. Pour connaître ses attributs , nous n'avons besoin que du sentiment de nos imperfections. Oh ! qu'elle est sublime cette prière naturelle au cœur humain , et usitée encore par des peuples que nous appelons sauvages ! « O Éternel ! ayez pitié « de moi , parce que je suis passager ; ô infini ! parce que je ne « suis qu'un point ; 3 fort! parce que je suis faible; ô source de « la vie! parce que je touche à la mort; ô clairvoyant! parce « que je suis dans les ténèbres ; ô bienfaisant ! parce que je « suis pauvre ; ô tout-puissant ! parce que je ne peux rien. »

L'homme ne s'est rien donné; il a tout reçu : et celui qui a fait l'œil ne verra pas! celui qui a fait l'oreille n'entendra pas ! celui qui lui a donné l'intelligence pourrait en manquer! Je croirais faire tort à celle de mes lecteurs , et je dérangerais l'ordre de ces écrits , si je m'arrêtais ici plus longtemps sur les preuves de l'existence de Dieu. Il me reste à répondre aux objections faites contre sa bonté.

Il faut , dit-on , qu'il y ait un dieu de la nature et un dieu de la religion, puisqu'elles ont des lois qui se contrarient. C'est comme si on disait qu'il y a un dieu des métaux, un dieu des plantes et un dieu des animaux , parce que tous ces êtres ont des lois qui leur sont propres. Dans chaque règne même , les genres et les espèces ont encore d'autres lois qui leur sont particulières , et qui souvent sont en opposition entre elles ; mais ces différentes lois font le bonheur de chaque espèce en par-

ticulier, et elles concourent toutes ensemble d'une manière udmirableau bonheur général.

Les lois de l'homme sont tirées du même plan de sagesse qui a dirigé l'univers. L'homme n'est pas un être d'une nalure simple. La vertu , qui doit être son partage sur la terre, est un effort qu'il fait sur lui-même pour le bien des hommes, dans l'intention de plaire à Dieu seul. Elle lui propose d'une part la sagesse divine pour modèle, et elle lui présente de l'autre la voie la plus assurée de son bonheur. Étudiez la nature, et vous verrez qu'il n'y arien de plus convenable au bonheur de l'homme, et que la vertu porte avec elle sa récompense dès ce monde même. La continence et la tempérance de l'homme assurent sa santé; le mépris des richesses et de la gloire, son repos; et la confiance en Dieu , son courage. Qu'y a-t-il de plus convenable à un être aussi misérable, que la modestie et l'humilité? Quelles que soient les révolutions de la vie, il ne craint plus de tomber lorsqu'il est assis à la dernière marche.

A la vue de l'abondance et de la considération où vivent quelques méchants , ne nous plaignons pas que Dieu ait fait aux hommes un partage injuste de biens. Ce qu'il y a sur la terre de plus utile, de plus beau et de meilleur en toutgenre, est à la portée de chaque homme. L'obscurité vaut mieux que la gloire , et la vertu que les talents. Le soleil, un petit champ, une femme et des enfants, suffisent pour fournir constamment à ses plaisirs. Lui faut-il même du luxe , une fleur lui présente des couleurs plus aimables que la perle qui sort des abîmes de l'Océan ; et un charbon de feu dans son foyer est plus éclatant . et sans contredit plus utile , que le fameux diamant qui brille sur la tête du grand Mogol.

Après tout, que devait Dieu à chaque homme? L'eau des fontaines, quelques fruits, des laines pour le vêtir, autant de terrequ'il en peut cultiver de ses mains : voilà pour les besoins de son corps. Quant à ceux de l'âme, il lui suffit, dans l'enfance, de l'amour de ses parents; dans l'âge viril , de celui de sa femme; dans la vieillesse, de la reconnaissance de ses enfants; en tout temps, de la bienveillance de ses voisins , dont

lenombreest fixé à quatre ou cinq, pir l'étendue et la forme de son domaine : il ne lui faut de la connaissance du globe que ce qu'il peut en parcourir dans un demi-jour , afin de ne pas découcher de sa maison, ou tout au plus ce qu'il en aperçoit jusqu'à l'horizon; du sentiment d'une Providence, que ce que la nature en donne à tous les hommes , et qui naîtra dans son coeur aussi bien après avoir fait le tour de son champ qu'après avoir fait le tour du monde. Avec ces biens et ces lumières , il doit être content ; tout ce qu'il désire au delà est au-dessus de ses besoins et des répartitions de la nature. Il n'acquerra le superflu qu'aux dépens du nécessaire; la considération publique , que par la perte du bonheur domestique; et la science, que par celle de son repos. D'ailleurs, ces honneurs, ces serviteurs, ces richesses, ces clients , que tant d'hommes cherchent , sont désirés injustement ; on ne peut les obtenir que par le dépouillement et l'asservissement de ses propres concitoyens ; leur acquisition est pleine de travaux , leur jouissance d'inquiétudes , et leur privation de regrets. C'est par ces prétendus biens que la santé, la raison et la conscience se dépravent. Ils sont aussi funestes aux empires qu'aux familles : ce ne fut ni par le travail , ni par l'indigence , ni par les guerres , que périt l'empire romain; mais parles plaisirs, les lumières et le luxe de toute la terre.

A la vérité, les gens vertueux sont quelquefois privés, nonseulement des biens de la société, mais de ceux de la nature. A cela je réponds que leur malheur tourne souvent à leur profit. Lorsque le monde les persécute, il les pousse ordinairement dans quelque carrière illustre. Le malheur est le chemin des grands talents , ou au moins celui des grandes vertus , qui leur sont bien préférables. « Tu ne peux . dit Marc-Aurèle , être « physicien, poète, orateur, mathématicien; mais tu peux être « vertueux , ce qui vaut beaucoup mieux. » J'ai remarqué encore qu'il ne s'élève aucune tyrannie dans quelque genre que ce soit, ou de fait ou d'opinion , qu'il ne s'en élève une autre contraire qui la contre-balance ; en sorte que la vertu se trouve protégée par les efforts mêmes que les vices font pour l'abattre. Il est

vrai que l'homme de bien souffre; mais si la Providence venait à son secours dès qu'il a besoin d'elle , elle serait à ses ordres ; l'Iiommealors commanderait à Dieu. D'ailleurs, il resterait sans mérite; mais il est bien rare que, tôt ou tard, il ne voie la chute de ses tyrans. En supposant , au pis aller , qu'il en soit la victime, le terme de tous ses maux est la mort. Dieu ne nous devait rien : il nous a tirés du néant ; en nous rendant au néant , il nous remet où il nous a pris : nous n'avons pas à nous plaindre.

Une pleine résignation à la volonté de Dieu doit calmer en tout temps notre cœur ; mais si les illusions humaines viennent agiter notre esprit , voici un argument propre à nous tranquilliser. Quand quelque chose nous trouble dans l'ordre de la nature, et nous met en méfiance de son auteur, supposons un ordre contraire à celui qui nous blesse; nous verrons alors sortir de notre hypothèse une foule de conséquences qui entraîneraient des maux bien plus grands que ceux dont nous nous plaignons. Nous pouvons employer la méthode contraire, lorsque quelque plan imaginaire de perfection humaine nous séduit. Nous n'avons qu'à supposer son existence, alors nous en verrons naître une multitude de conséquences absurdes. Cette double méthode, employée souvent parSocrate, l'a rendu victorieux de tous les sophistes de son siècle , et peut encore nous servir pour combattre ceux de celui-ci. C'est à la fois un rempart qui protège notre faible raison , et une batterie qui renverse toutes les opinions humaines. Pour vérifier l'ordre de la nature, il suffit de s'en écarter; pour réfuter tous les systèmes humains, il suffit de les admettre.

Par exemple , les hommes se plaignent de la mort : mais si les hommes ne mouraient point, que deviendraient leurs enfants? Il y a longtemps qu'il n'y aurait plus de place pour eux sur la terre. La mort est donc un bien. Les hommes murmurent dans leurs travaux : mais s'ils ne travaillaient point, à quoi passeraient-ils le temps? Les heureux du siècle, qui n'ont rien à faire, ne savent à quoi l'employer. Le travail est donc un bien. Les hommes envient aux bêtes l'instinct qui les

éclaire : mais si eu naissant ils savaient comme elles tout ce qu'ils doivent savoir, que feraient-ils dans le monde? Ils y seraient sans intérêt et sans curiosité. L'ignorance est donc un bien. Les autres maux de la nature sont également nécessaires. La douleur du corps et les chagrins de l'âme , dont la route de la vie est traversée, sont des barrières que la nature y a posées pour nous empêcher de nous écarter de ses lois. Sans la douleur , les corps se briseraient au moindre choc ; sans les chagrins, si souvent compagnons de nos jouissances, les âmes se dépraveraient au moindre désir. Les maladies sont des efforts du tempérament pour chasser quelque humeur nuisible. La nature n'envoie pas les maladies pour perdre les corps, mais pour les sauver. Elles sont toujours la suite de quelque infraction à ses lois, ou physiques, ou morales. Souvent on y remédie en la laissant agir seule. La diète des aliments nous rend la santé du corps, et celle des hommes la tranquillité de l'âme. Quelles que soient les opinions qui nous troublent dans la société , elles se dissipent presque toujours dans la solitude. Le simple sommeil même nous ôte nos chagrins plus doucement et plus sûrement qu'un livre de morale. Si nos maux sont constants, et de l'espèce de ceux qui nous ôtent le repos, nous les adoucirons en recourant à Dieu : c'est le terme où aboutissent tous les chemins de la vie. La prospérité nous invite en tout temps à nous en approcher, mais l'adversité nous y force. Elle est le moyen dont Dieu se sert pour nous obliger à recourir à lui seul- Sans cette voix qui s'adresse à chacun de nous, nous l'aurions bientôt oublié, surtout dans le tumulte des villes, où tant d'intérêts passagers croisent l'intérêt éternel, et où tant de causes secondes nous font oublier la première.

Quant aux maux de la société, ils ne sont pas du plan de la nature ; mais ces maux mêmes prouvent qu'il existe un autre ordre de choses; car est-il naturel de penser que l'Être bon et juste, qui a tout disposé sur la terre pour le bonheur de l'homme, permette qu'il en ait été privé impunément? Ne fera-t-il rien Dour l'homme vertueux et infortuné qui s'est

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efforcé de lui plaire, lorsqu'il a comblé de biens tant de libellants qui en abusent? Après avoir eu une bonté gratuite, manquera -t-il d'une justice nécessaire? « Mais tout meurt « avec nous , dit-on : nous en devons croii'e notre expérience; « nous n'étions rien avant de naître, nous ne serons rien « après la mort. » J'adopte cette analogie; mais si je prends mou point de comparaison du moment où je n'étais rien et où je suis venu à l'existence, que devient cet argument? Une preuve positive n'est-elle pas plus forte que toutes les preuves négatives? Vous concluez d'un passé inconnu à un avenir inconnu, pour perpétuer le néant de l'homme ; et moi je tire ma conséquence du présent que je connais à l'avenir que je ne connais pas, pour m'assurer de sou existence future Je présume une bonté et une justice à venir, par les exemples de bonté et de justice que je vois actuellement répandus dans l'univers.

D'ailleurs, si nous n'avons maintenant que des désirs et des pressentiments d'une vie future , et si nul n'en est revenu, c'est que notre vie terrestre n'en comporte pas de preuve plus sensible. L'évidence sur ce point entraînerait les mêmes inconvénients que celle de l'existence de Dieu. Si nous étions assurés par quelque témoignage évident qu'il existât pour nous un monde à venir , je suis persuadé que dans l'instant toutes les occupations du inonde présent finiraient. Cette perspective de félicité divine nous jetterait ici-bas dons un ravissement léthargique. Je me souviens que quand j'arrivai en France , sur un vaisseau qui venait des Indes, dès que les matelots eurent distingué parfaitement la terre de la patrie, ils devin rentpourla plupart incapables d'aucune manœuvre. JL,es uns la regardaient sans en pouvoir détourner les yeux; d'autres mettaient leurs beaux habits, comme s'ils avaient été au moment d'y descendre; il y en avait qui parlaient tout seuls, et d'autres qui pleuraient. A mesure que nous en approchions, le trouble de leur tête augmentait. Comme ils en étaient absents depuis plusieurs années, ils ne pouvaient se lasser d'admirer la verdure des collines, les feuillages des arbres, et jusqu'aux rochers du rivage couverts d'algues et de mousses ,

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. Ut

comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux. Les clochers des villages où ils étaient nés, qu'ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu'ils nommaient les uns après les autres, les remplissaient d'allégresse : mais quand le vaisseau entra dans le port , et qu'ils virent , sur les quais , leurs amis, leurs pères, leurs mères, leurs femmes et leurs enfants, qui leur tendaient les bras en pleurant, et qui les appelaient par leurs noms , il fut impossible d'en retenir un seul à bord ; tous sautèrent à terre, et il fallut suppléer, suivant l'usage de ce port, aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

Que serait-ce donc si nous avions l'entrevue sensible de cette patrie céleste où habite ce que nous avons le plus aimé, et ce qui seul mérite de l'être ? Toutes les laborieuses et vaines inquiétudes de celle-ci finiraient. Le passage d'un monde à l'autre étant à la portée de chaque homme, Userait bientôt franchi; mais la nature l'a couvert d'obscurité , et elle a mis pour gardiens au passage le doute et l'épouvante.

Il semble, disent quelques-uns, que l'idée de l'immortalité de l'âme n'a du naître que des spéculations des hommes de génie, qui, considérant l'ensemble de cet univers, et les liaisons que les scènes présentes ont avec celles qui les ont précédées, eu ont dû conclure des suites nécessaires avec l'avenir; ou bien que cette idée d'immortalité s'est introduite par les législateurs dans les sociétés policées, comme des espérances lointaines propres à consoler les hommes des injustices de leur politique. Mais si cela était ainsi , comment peut-elle se trouver au milieu des déserts, dans la tête d'un nègre, d'un Caraïbe, d'un Patagon , d'un Tartare? Comment s'est-elle répandue à la fois dans les îles de la mer du Sud et en Laponie, dans les voluptueuses contrées de l'Asie et dans les rudes climats de l'Amérique septentrionale, chez les habitants de Paris et chez ceux des Nouvelles-Hébrides? Comment tant de peuples séparés par de vastes mers, si différents de mœurs et de langages, ont-ils adopté une opinion si unanime, eux qui affectent, par des haines nationales, de s'écarter des moindres coutumes de leurs voisins? Tous croient l'âme immortelle.

D'où peut leur venir une croyance si contredite par leur expérience journalière? Chaque jour ils voient mourir leurs amis; aucun jour ne les voit reparaître. En vain ils portent à manger sur leurs tombeaux; en vain ils suspendent en pleurant, aux arbres voisins, les objets qui leur furent les plus chers : ni ces témoignages d'une amitié inconsolable, ni les serments de la foi conjugale réclamés par leurs épouses éperdues, ni les cris de leurs chers enfants éplorés sur les tertres qui couvrent leurs cendres, ne les rappellent du séjour des ombres. Qu'attendent poureux-mêmes d'une autre vie ceux qui leur adressent tant de regrets? 11 n'y a point d'espérance si contraire aux intérêts de la plupart des hommes; car les uns , ayant vécu par la violence ou par la ruse , doivent s'attendre à des punitions; les autres, ayant été opprimés , doivent craindre que la vie future ne coule encore sous les mêmes destinées que celles où ils ont vécu. Dira-t-on que c'est l'orgueil qui nourrit en eux cette opinion? Est-ce l'orgueil qui engage un misérable nègre à se pendre dans nos colonies , dans l'espoir de retourner dans son pays , où il doit encore s'attendre à l'esclavage ? D'autres peuples, comme les insulaires deTaïti, restreignent l'espérance de cette immortalité à renaître précisément dans les mêmes conditions où ils ont vécu. Ah îles passions présentent à l'homme d'autres plans de félicité ; et il y a longtemps que les misères de son existence et les lumières de sa raison auraient détruit celui-ci, si l'espoir d'une vie future n'était pas en lui le résultat d'un sentiment naturel.

Mais pourquoi l'homme est-il le seul de tous les animaux qui éprouve d'autres maux que ceux de la nature? Pourquoi a-t-il été livré à lui-même , puisqu'il était sujet à s'égarer ? 11 est donc la victime de quelque être malfaisant.

C'est à la religion à nous prendre où nous laisse la philosophie. La nature de nos maux en décèle l'origine. Si l'homme se rend lui-même malheureux, c'est qu'il a voulu être luimême l'arbitre de son bonheur. L'homme est un dieu exilé. Le règne de Saturne, le siècle de l'âge d'or, la boite de Pandore d'où sortirent tous les maux, et au fond de laquelle il ne

resta que l'espérance , mille allégories semblables répandues ^bez toutes les nations , attestent la félicité et la décadence d'un premier homme.

Mais il n'est pas besoin de recourir à des témoignages étrangers ; nous en portons de plus surs en nous-mêmes. Les beautés de la nature nous attestent l'existence d'un Dieu ; et les misères de l'homme, les vérités de la religion. Il n'y a point d'animal qui ne soit logé , vêtu , nourri par la nature , sans souci, et presque sans travail. L'homme seul, dès sa naissance, est accablé de maux. D'abord il nait tout nu , et il a si peu d'instinct , que si la mère qui le met au monde ne relevait pendant plusieurs années, il périrait de faim, de chaud ou de froid. Il ne connaît rien que par l'expérience de ses parents. Il faut qu'ils le logent , lui lilent des habits , et lui préparent à manger au moins pendant huit ou dix ans. Quelque éloge qu'on ait fait de certains pays par leur fécondité et par la douceur de leur climat , je n'en connais aucun où la subsistance la plus simple ne coûte à l'homme de l'inquiétude et du travail. Il faut se loger dans les Indes, pour y être à l'abri de la chaleur, des pluies et des insectes ; il faut y cultiver le riz, le sarcler, le battre, l'écorcer, le faire cuire. Le bananier, le plus utile de tous les végétaux de ce pays , a besoin d'être arrosé et entouré de haies, pourêtre garanti, pendant la nuit, des attaques des bêtes sauvages. Il faut encore des magasins pour y conserver des provisions pendant la saison où la terre ne produit rien. Quand l'homme a ainsi rassemblé autour de lui ce qui lui suffflt pour vivre tranquille , l'ambition , la jalousie, l'avarice , la gourmandise , l'incontinence ou l'ennui , viennent s'emparer de son cœur. Il périt presque toujours la victime de ses propres passions. Certainement, pour être tombé ainsi au-dessous des bêtes , il faut qu'il ait voulu se mettre au niveau de la Divinité.

Infortunés mortels, cherchez votre bonheur dans la vertu, et vous n'aurez point à vous plaindre de la nature! Méprisez ce vain savoir et ces préjugés qui ont corrompu la terre , et que chaque siècle renverse tour à tour. Aimez les lois éter-

nelles. Vos destinées ne sont point abandonnées au hasard, ni à des génies malfaisants. Rappelez-vous ces temps dont le souvenir est encore nouveau chez toutes les nations : les animaux trouvaient partout à vivre ; l'homme seul n'avait ni aliment , ni habit , ni instinct. La sagesse divine l'abandonna à lui-même, pqurle ramènera elle. Elle répandit ses biens sur toute la terre , afin que, pour les recueillir, il en parcourût les différentes régions, qu'il développât sa raison par l'inspection de ses ouvrages , et qu'il s'enflammât de son amour par le sentiment de ses bienfaits. Elle mit entre elle et lui les plaisirs innocents , les découvertes ravissantes , lesjoies pures et les espérances sans lin , pour le conduire à elle pas a pas, par la route de l'intelligence et du bonheur. Elle plaça sur les bords de son chemin la crainte , l'ennui , le remords , la douleur et tous les maux de la vie, comme des bornes destinées à l'empêcher d'aller au delà , et de s'égarer. Ainsi une mère sème des fruits sur la terre pour apprendre à marcher à son enfant; elle s'en tient éloignée , elle lui sourit , elle l'appelle, elle lui tend les bras ; mais s'il tombe , elle vole à son secours , elle essuie ses larmes, et elle le console. Ainsi la Providence vient au secours de l'homme par mille moyens extraordinaires , qu'elle emploie pour subvenir à ses besoins. Que serait-il devenu dans les premiers temps , si elle l'avait abandonné à sa raison encore dépourvue d'expérience? Où trouva-t-il le blé , dont tant de peuples tirent leur nourriture aujourd'hui , et que la terre , qui produit toute sorte de plantes sans être cultivée, ne montre nulle part? Qui lui a appris l'agriculture, cet art si simple que l'homme le plus stupide en est capable , et si sublime que les animaux les plus intelligents ne peuvent l'exercer ? Il n'est presque point d'animal qui ne soutienne sa vie par les végétaux . qui n'ait l'expérience journalière de leur reproduction , et qui n'emploie pour chercher ceux qui lui conviennent beaucoup plus de combinaisons qu'il n'en faut pour les ressemer. Mais de quoi l'homme lui-même a-t-il vécu avant qu'une Isis ou une Cérès lui eût révélé ce bienfait des cieux ? Qui lui montra, dans l'origine du monde, les pre-

RÉPONSES AUX OBJECT10i\S. 135

miers fruits des vergers dispersés dans les forêts , et les racines alimentaires cachées dans le sein de la terre ? N'a-t-il pas dû mille fois mourir de faim avant d'eu avoir recueilli assez pour le nourrir, ou de poison avant d'en savoir faire le choix, ou de fatigue et d'inquiétude avant d'en avoir formé autour de son habitation des tapis et des berceaux? Cet art, image de la création , n'était réservé qu'à l'être qui portait l'empreinte de la Divinité. Si la Providence l'eût abandonné à lui-même en sortant de ses mains , que serait-il devenu ? Aurait-il dit aux campagnes : « Forêts inconnues, montrez-moi « les fruits qui sont mon partage ! Terre , entr'ouvrez-vous , « et découvrez- moi dans vos racines mes aliments! Plantes « d'où dépend ma vie , manifestez-vous à moi , et suppléez à « l'instinct que m'a refusé la nature ? » Aurait-il eu recours , dans sa détresse , à la pitié des bêtes , et dit à la vache , lorsqu'il mourait de faim : « Prends-moi au nombre de tes en- « fants , et partage avec moi une de tes mamelles superflues? • Quand le souffle de l'aquilon fit frissonner sa peau , la chèvre sauvage et la brebis timide sont-elles accourues pour le réchauffer de leurs toisons ? Lorsque, errant sans défense et sans asile, il entendit, la nuit, les hurlements des bêtes féroces qui demandaient de la proie, a-t-il supplié le chien généreux, en lui disant : « Sois mon défenseur, et tu seras « mon esclave? » Qui aurait pu lui soumettre tant d'animaux qui n'avaient pas besoin de lui , qui le surpassaient en ruses, en légèreté , en force , si la main qui , malgré sa chute , le destinait encore à l'empire, n'avait abaissé leurs têtes à l'obéissance ?

Comment, d'une raison moins sûre que leur instinct, a-t-il pu s'élever jusque dans les cieux , mesurer le cours des astres , traverser les mers, conjurer le tonnerre, imiter la plupart des ouvrages et des phénomènes de la nature ? C'est ce qui nous étonne aujourd'hui ; mais je m'étonne plutôt que le sentiment de la Divinité eût parlé à son cœur bien avant que l'intelligence des ouvrages de la nature eût perfectionné sa raison. Voyez-le dans l'état sauvage, en guerre perpétuelle avec les

éléments, avec les bêtes féroces, avec ses semblables, avec lui-même, souvent réduit à des servitudes qu'aucun animal ne voudrait supporter : et il est le seul être qui montre Jusque dans la misère, le caractère de l'infini et l'inquiétude de l'immortalité ! Il élève des tropbées ; il grave ses exploits sur l'écorce des arbres ; il prend le soin de ses funérailles , et il révère lescendresde ses ancêtres, dont il a reçu un béritagesi funeste. Il est sans cesse agité par les fureurs de l'amour ou de la vengeance, quand il n'est pas la victime de ses semblables, il en est le tyran : et seul il a connu que la justice et la bonté gouvernaient le monde, et que la vertu élevait l'bomme au ciel! 11 ne reçoit à son berceau aucun présent de la nature, ni douce toison, ni plumage, ni défenses, ni outils pour une vie si pénible et si laborieuse; et il est le seul être qui invite des dieux à sa naissance, à son hymen et à son tombeau! Quelque égare qu'il soit par des opinions insensées, lorsqu'il est frappé par les secousses imprévues de la joie ou de la douleur, son âme , d'un mouvement involontaire, se réfugie dans le sein de la Divinité. Il s'écrie : « Ah mon Dieu ! » il tourne vers le ciel des mains suppliantes et des yeux baignés de larmes , pour y chercher un père. Ah ! les besoins de l'homme attestent la providence d'un Être suprême. Il n'a fait l'homme faible et ignorant, qu'afin qu'il s'appuyât de sa force et- qu'il s'éclairât de sa lumière; et , bien loin que le hasard ou des génies malfaisants régnent sur une terre où tout concourait à détruire un être si misérable , sa conservation , ses jouissances et son empire prouvent que dans tous les temps un Dieu bienfaisant a été l'ami et le protecteur de la vie humaine.

OBJECTIONS CONTRE LES METHODES DE NOTRE RA.ISON ET LES PRINCIPES DE NOS SCIENCES.

Si j'ai combattu nos sciences naturelles dans le cours de cet ouvrage, et particulièrement dans cet article, ce n'est que

du côté systématique; je leur rends justice du côté de l'observation. D'ailleurs, je respecte ceux qui les cultivent. Je ne connais rien de plus estimable dans le monde, après l'homme vertueux, que l'homme savant, si toutefois on peut séparer les sciences de la vertu. Que de sacrifices et de privations n'exigent pas leurs études! Tandis que la foule des hommes s'enrichit et s'illustre par l'agriculture , le commerce, la navigation et les arts , bien souvent ceux qui en ont frayé les routes ont vécu dans l'indigence , et dans l'oubli de leurs contemporains. Semblable au flambeau , le savant éclaire ce qui l'environne , et reste lui-même, dans l'obscurité.

Je n'ai donc attaqué ni les savants , que je respecte, ni les sciences, qui ont fait la consolation de ma vie ; mais si le temps me l'eût permis , j'eusse combattu pied à pied nos méthodes et nos systèmes. Ils nous ont jetés , en tout genre, dans un si grand nombre d'opinions absurdes , que je ne balance pas à dire que nos bibliothèques renferment aujourd'hui plus d'erreurs que de lumières. Je suis même prêt à parier que, si l'on met un quinze-vingt dans la Bibliothèque du roi, et qu'on lui laisse prendre un livre au hasard , la première page de ce livre, où il mettra la main contiendra une erreur. Combien de probabilités n'aurais-je pas en ma faveur dans les romanciers , les poètes , les mythologistes, les historiens, les panégyristes, les moralistes , les physiciens des siècles passés , et les métaphysiciens de tous les âges et de tous les pays? Il y a, à la vérité , un moyen bien simple d'arrêter le mal que leurs opinions peuvent produire, c'est de mettre tous les livres qui se contredisent à côté les uns des autres : comme ils sont dans chaque genre en nombre presque infini, le résultat des connaissances humaines s'y réduira à peu près à zéro.

Ce sont nos méthodes qui nous égarent. D'abord, pour chercher la vérité , il faut être libre de toutes passions ; et l'on nous en inspire, dès l'enfance, qui donnent la première entorse à notre raison. On y pose, pour base fondamentale de nos actions et de nos opinions, cette maxime : faites fortune . Il arrive de là que nous ne voyons plus rien que ce qui

a quelque relation avec ce désir. Les vérités naturelles même disparaisse])! pour nous, parce que nous ne voyons plus la nature que dans des machines ou dans des livres. Pour croire en Dieu , il faut que quelqu'un de considérable nous assure qu'il y en a un. Si l-Ynelon nous le dit, nous y croyons , parce que Fénelon était précepteur du duc de Bourgogne, archevêque, Homme de qualité , et qu'on l'appelait monseigneur. Nous sommes bien convaincus de l'existence de Dieu par les arguments de Fénelon , .parce que son crédit nous en donne à nous-mêmes. Je ne dis pas cependant que sa vertu n'ajoute quelque degré d'autorité à ses preuves, mais c'est en tant qu'elle est liée a\cc sa réputation et sa fortune; car si nous rencontrons cette même vertu dans un porteur d'eau , elle devient nulle pour nous. Il aura beau nous fournir des preuves de l'existence de Dieu, plusfortesque toutes les spéculations de la philosophie, dans une vie méprisée, dure, pauvre, remplie de probité et de constance, et dans une résignation parfaite à la volonté suprême; ces témoignages si positifs sont de nulle considération pour nous ; nous ne leur trouvons d'importauce que quand ils acquièrent de la célébrité. Que quelque empereur s'avise d'embrasser la philosophie de cet homme obscur, ses maximes vont être louées dans tous les livres, et citées dans toutes les thèses ; leur auteur sera gravé en estampes, et mis en petits bustes de plâtre sur toutes les cheminées; ce sera Épictète, Socrate, ou J.-J. Rousseau. Mais il arrive un siècle où s'élèvent des hommes avec autant de réputation que ceux-là , honorés par des princes puissants à qui il importe qu'il n'y ait pas de Dieu, et qui, pour faire la cour à ces princes , nient son existence : par le même effet de notre éducation qui nous faisait croire en Dieu sur la foi de Fénelon, d'Épictète, de Socrate et de J.-J. Rousseau, nous n'y croyons plus sur celle d'hommes aussi considérés, et qui sont encore plus près de nous. Ainsi nous mène notre éducation; elle nous dispose également à prêcher l'Évangile ou l'Alcoran, suivant l'intérêt que nous y trouvons. C'est de là qu'est née cette maxime si universelle et si per-

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. r.T»

jkicieuse : Primo v'were, deinde philosophait ; « Premièrement vivre, chercher ensuite la sagesse. » Tout homme qui n'est pas prêt à donner sa vie pour Ja trouver n'est pas digne de la connaître. C'est avec bien plus de raison que Juvénal a dit:

Summum crede ncfas vitam pra1 ferre pudori , Et propter vitam , vivendi perdere causas.

« Croyez que le plus grand des crimes est de préférer la vie à l'honnè- « teté, et de perdre pour l'amour de la vie la seule raison que nous r» ayons de vivre. »

JNous avons beau faire, nous ne pouvons saisir dans la nature que des résultats et des harmonies ; partout les premiers principes nous échappent. Ce qu'il y a de pis dans tout ceci, c'est que les méthodes de nos sciences ont influé sur nos mœurs et sur la religion. 11 est fort aisé de faire méconnaître aux hommes une intelligence qui gouverne toutes choses, lorsqu'on ne leur présente plus pour causes premières que des moyens mécaniques. Oh ! ce n'est pas par eux que nous nous dirigerons vers ce ciel que nous prétendons connaître. Les plus grands hommes ont cherché vers lui leur dernier asile. Cicéron se flattait, après sa mort, d'habiter les étoiles , et ■César d'y veiller aux destins des Romains. Une infinité d'autres hommes ont borné leur bonheur futur à présider à des mausolées , à des bocages , à des fontaines ; d'autres , à se réunir à l'objet de leurs amours. Et nous , qu'espérons-nous maintenant de la terre et du ciel , où nous ne voyons plus que les leviers de nos faibles machines ? Quoi ! pour prix de nos vertus , notre sort serait d'être confondus avec les éléments ? Votre âme, ô* sublime Fénelon , serait exhalée en air inflammable, et elle aurait eu , sur la terre, le sentiment d'un ordre qui n'était pas même dans les deux ! Comment, parmi ces astres si lumineux , il n'y aurait que des globes matériels! et, dans leurs mouvements si constants et si variés, que d'aveugles attractions ! Quoi ! tout serait matière insensible autour de nous ; et l'intelligence n'aurait été donnée à

l'homme, qui ne s'est rien donné , que pour le rendre misérable! Quoi! nous serions trompés parle sentiment involontaire qui nous fait lever les yeux au ciel , dans l'excès de la douleur , pour y chercher du secours? L'animal, près de finir sa carrière , s'abandonne tout entier à ses instincts naturels : le cerf aux abois se réfugie aux lieux les plus écartés des forêts , content de rendre l'esprit forestier qui l'anime sous leurs ombres hospitalières; l'abeille mourante abandonne les fleurs , vient expirer à l'entrée de sa ruche , et léguer son instinct social à sa chère république; et l'homme, en suivant sa raison, ne trouverait rien dans l'univers digne de recevoir ses 'derniers soupirs ! Des amis inconstants , des parents avides , une patrie ingrate , une terre rebelle à ses travaux, des cieux indifférents au crime et à la vertu , ce serait là le but de sa dernière espérance !

Ah! ce n'est pas ainsi que la nature a fait ses répartitions. (Test nous qui nous égarons avec nos sciences vaines. En portant les recherches de notre esprit jusqu'aux principes de la nature et delà Divinité même , nous en avons détruit en nous le sentiment. Il nous est arrivé la même chose qu'à ce paysan qui vivait heureux dans une petite vallée des Alpes. Un ruisseau qui descendait de ces montagnes fertilisait son jardin. Il adora longtemps en paix la naïade bienfaisante qui lui distribuait ses eaux , et qui lui en augmentait l'abondance et la fraîcheur avec les chaleurs de l'été. Un jour il lui vint en fantaisie de découvrir le lieu où elle cachait son urne inépuisable. Pour ne pas s'égarer , il remonte d'abord le cours de son ruisseau. Peu à peu il s'élève dans la montagne. Chaque pas qu'il y fait lui découvre mille objets nouveaux , des campagnes, des forêts, des fleuves, des royaumes, de vastes mers. Plein de ravissement , il se flatte de parvenir bientôt au séjour où les dieux président aux destins de la terre. Mais , après une pénible marche , il arrive au pied d'un effroyable glacier. Il ne voit plus autour de lui que des brouillards , des rochers , des torrents et des précipices : douce et tranquille vallée, humble toit, bienfaisante naïade, tout a disparu. Son

patrimoine n'est plus qu'un nuage, et sa divinité qu'un affreux monceau de glace.

Ainsi la science nous a menés , par des routes séduisantes, à un terme aussi effrayant . Elle traîne à la suite de ses recherches ambitieuses cette malédiction ancienne prononcée contre le premier homme, qui osa manger du fruit de son arbre « : « Voilà l'homme devenu comme l'un de nous , sa- « chant le bien et le mal ; empêchons qu'il ne vive éternel- « lement. » Que de troubles littéraires, politiques et religieux, notre prétendue science a excités parmi nous! Que d'hommes elle a empêchés de vivre même un seul jour !

Sans doute le génie sublime et l'âme pure de Newton ne s'arrêteraient pas au terme d'une âme vulgaire. En voyant les nuages aborder de toutes parts aux montagnes qui divisent l'Italie de l'Europe, il eût reconnu l'attraction de leurs sommets et la direction de leurs chaînes aux bassins des mers et aux cours des vents ; il en eût conclu des dispositions équivalentes pour les différents sommets du continent et des îles; il eût vu les vapeurs élevées du sein des mers de l'Amérique apporter , à travers les airs , la fécondité au centre de l'Europe, se fixer en glaces solides sur les hauts pitons des rochers, afin de rafraîchir l'atmosphère des pays chauds , subir de nouvelles combinaisons pour produire de nouveaux effets , et retourner fluides à leurs anciens rivages , en répandant l'abondance sur leur route par mille ca naux. Il eût admiré l'impulsion constante donnée à tant de mouvements différents , par l'action d'un seul soleil placé à trente-deux millions de lieues de distance ; et , au lieu de méconnaître le séjour d'une naïade à la cime des Alpes, il s'y fut prosterné devant le Dieu dont la prévoyance embrasse les besoins de tout l'univers.

Pour étudier la nature avec intelligence , il en faut lier toutes les parties ensemble. Pour moi , qui ne suis pas un Newton , je ne quitterai pas les bords de mon ruisseau. Je vais rester dans mon humble vallée , occupé à cueillir des herbes

* Genèse, chap. m, *. 22.

1 I ' É'I'I DE Ml VII Mi-

el des (leurs : heureux si j'en peus former quelques guirlandes pour parer le frontispice du temple rustique que mes faibles mains ont osé élever à la majesté de la naturel

Le système des harmonies de la nature , dont je vais m'oceuper , est , à mon ;ivis , le seul qui soit ,-i la portée des hommes. Il fut mis au jour par Pythagore de Samos, qui fut le père de la philosophie, et lechef des philosophes connus sous le nom de pythagoriciens. Il n'y a point eu de savants qui aient été aussi éclairés qu'eux dans les sciences naturelles , et dont les découvertes aient fait plus d'honneur à l'esprit humain. Il y avait alors des philosophes qui soutenaient que l'eau , le feu, l'air, les atomes, étaient les principes des choses. Pythagore prétendit, au contraire, que les principes des choses étaient les convenances et les proportions dont se formaient les harmonies , et que la bonté et l'intelligence faisaient la nature de Dieu. Il fut le premier qui appela l'univers monde , à cause de son ordre. Il soutint qu'il était gouverné par la Providence, sentiment tout à fait conformée nos livres sacrés età l'expérience. Il inventa les cinq zones et l'obliquité du zodiaque. 11 assura que la zone torride était habitable. Il attribuait les tremblements de terre à l'eau. En effet, leur foyer, ainsi que celui des volcans, comme nous l'avons déjà indiqué , est toujours dans le voisinage de la mer ou de quelque grand lac. Il croyait que chacun des astres était un inonde contenant une terre , un air et un ciel ; et cette opinion était déjà bien ancienne , car elle se trouve dans les vers d'Orphée. Enfin , il découvrit le carré de l'hypothénuse , d'où sont sortis une infinité de théorèmes et de solutions géométriques. Philolaùs de Crotone , un de ses disciples , prétendait que le soleil recevait le feu répandu dans l'univers , et le réverbérait ; ce qui explique mieux sa nature que les émanations perpétuelles de chaleur et de lumière que nous lui supposons sans réparation et sans épuisement. Il tenait que les comètes étaient des astres qui se montrent après une certaine révo-

lution. Oëcette, autre pythagoricien , soutenait qu'il y avait deux terres, celle-ci et celle qui lui est opposée , ce qui ne convient qu'à l'Amérique. Ces philosophes croyaient que l'âme était une harmonie composée de deux parties, Tune raisonnable , l'autre irraisonnable. Ils plaçaient la première dans la tête, et l'autre autour du cœur. Us assuraient qu'elle était immortelle , et qu'après la mort de l'homme elle retournait à l'âme de l'univers. Us approuvaient la divination en songes et en augures , et réprouvaient celle qui se fait par des sacrifices. Us étaient si remplis d'humanité, qu'ils s'abstenaient même de verser le sang des animaux et d'en manger la chair. La nature récompensa leurs vertus et la douceur de leurs mœurs par tant de découvertes , et leur donna la gloire d'avoir pour sectateurs Socrate, Platon, Architas, général tarentin, qui inventa la vis ; Xénophon, Épaminondas, qui fut élevé par le pythagoricien Lysis , et le bon roi Numa, qui apprit des prêtres toscans à conjurer le tonnerre ; enfin ce que la philosophie , les lettres , l'art militaire et le trône ont peut-être eu de plus illustre sur la terre. On a calomnié Pythagore en lui attribuant quelques superstitions , entre autres l'abstinence des fèves, etc. Mais comme la vérité est souvent obligée de se présenter voilée aux hommes , ce philosophe , sous cette allégorie , donnait à ses disciples le conseil de «'abstenir d'emplois publics, parce qu'on se servait 'alors de fèves pour procéder aux élections des magistrats. Dans ces derniers temps , un écrivain très-célèbre , à qui toutes les grandes réputations ont fait ombrage , a osé attaquer celle de Xénophon , qui a réuni en lui les différents mérites qui peuvent illustrer les hommes : la piété , la pureté des mœurs , la vertu militaire , et l'éloquence. Son style est si doux , qu'il lui a fait donner chez les Grecs le surnom $ Abeille attique. Ce grand homme a été blâmé de nos jours à l'occasion de cette fameuse retraite où il ramena dix mille Grecs dans leur patrie , du fond de la Perse , et leur fit faire onze cents lieues , malgré les efforts de leurs ennemis. Un homme de lettres a prétendu que la retraite de ce grand général fut un effet de

la bienveillance ou de la pitié d'Artaxerxès; et, en conséquence , il a traité la marche de Xénophon par le nord de la Perse de précaution superflue. Mais comment le roi de Perse aurait-il eu de l'indulgence pour les Grecs, lui" qui avait fait mourir, par une lâche perfidie , vingt-cinq de leurs chefs? Comment les Grecs auraient-ils pu retourner par le même chemin par lequel ils étaient venus, puisque tout y était en mouvement pour les faire périr , et que les Perses en avaient dévasté les villages? Xénophon dérouta toutes leurs précautions , en prenant son chemin par un côté qu'ils n'avaient pas prévu. Pour moi, je regarde cet acte militaire comme le plus illustre qu'il y ait au monde v non-seulement par une multitude infinie de combats, et de passages de montagnes et de rivières, devant des ennemis innombrables; mais parce qu'il n'a été souillé d'aucune injustice, et qu'il n'a eu d'autre but que de sauver des citoyens. Les plus fameux guerriers de l'antiquité l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'art militaire. Il y a un mot qui le couvrira à jamais de gloire, qui a été djl dans un siècle et chez un peuple où la science de la guerre était portée à sa perfection , et dans uue circonstance où on ne dissimule pas : c'est celui d'Antoine , engagé dans le pays des Parthes. Ce général , qui avait de grands talents militaires , à la tête d'une armée de cent treize mille hommes , dont soixante mille étaient des Romains naturels , obligé , comme Xénophon , de faire une retraite en présence des Parthes, et vingt fois sur le point de succomber, s'écriait souvent en soupirant : « O dix mille ' ! »

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