DE LA MÉLANCOLIE
Je ne sais à quelle loi physique lès philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie. Pour moi, je trouve que ce sont les affections de l'âme les plus voluptueuses. « La '< melancholie est friande, » dit Michel Montaigne. Cela vient , ce me semble, de ce qu'elle satisfait à la fois les deuxpuissances dont nous sommes formés, le corps et l'âme, le seutiment de notre misère et celui de notre excellence.
Ainsi, par exemple, dans le mauvais temps, le sentiment de ma misère humaine se tranquillise, en ce que je vois qu'il pleut , et que je suis à l'abri ; qu'il vente , et que je suis dans mon lit bien chaudement. Je jouis alors d'un bonheur négatif. Il s'y joint ensuite quelques-uns de ces attributs de la Divinité dont les perceptions font tant de plaisir à notre âme, comme de l'infinité en étendue, par le murmure lointain des vents. Ce sentiment peut s'accroître par la réflexion des lois de la nature , en me rappelant que cette pluie , qui vient, je suppose , de l'ouest, a été élevée du sein de l'Océan , et peutêtre des côtes d'Amérique ; qu'elle vient balayer nos grandes villes, rempl'r les réservoirs de nos fontaines , rendre nos fleuves navigables ; et , tandis que les nuées qui la versent s'avancent vers l'orient pour porter la fécondité jusqu'aux végétaux delà Tartarie , les graines et les dépouilles quelle emporte de nos fleuves vont vers l'occident se jeter à la mer, et donner de la nourriture aux poissons de l'océan Atlantique. Ces voyages de mon intelligence donnent à mon âme une extension convenable à sa nature , et me paraissent d'autant plus doux, que mon corps, qui, de son côté, aime le repos , est plus tranquille et plus à l'abri
Si je suis triste , et que je ne veuille pas étendre mon âme si loin, je goûte encore du plaisir à me laisser aller à la mélancolie que m'inspire le mauvais temps. Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation, comme une tendre amie. Elle est d'ailleurs toujours si intéressante, sous quelque aspect qu'elle se montre , que , quand il pleut , il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paraît d'autant plus belle, qu'elle me semble plus affligée. Pour éprouver ces sen-
timents , j'ose dire voluptueux , il ne faut pas avoir des projets de promenade, de visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettent alors de fort mauvaise humeur, parce que nous sommes contrariés. Il faut encore moins croiser nos deux puissances , ou les heurter l'une contre l'autre, c'est-à-dire porterie sentiment de l'infini sur notre misère, en pensant que cette pluie n'aura point de fin ; et celui de notre misère sur les phénomènes de la nature , en nous plaignant que toutes les saisons sont dérangées , qu'il n'y a plus d'ordre dans les éléments, et nous abandonner à tous les mauvais raisonnements où se livre un homme mouillé. Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre Ame voyage et que notre corps se repose.
C'est par l'harmonie de ces deux puissances de nous-mêmes que les plus terribles révolutions de la nature nous intéressent souvent bien plus que ses tableaux les plus riants. Le volcan de Naples attire plus les voyageurs que les jardins délicieux qui bordent ses rivages; les campagnes de la Grèce et de l'Italie, couvertes de ruines, plus que les riches cultures de l'Angleterre; le tableau d'une tempête, plusde curieux que celui d'un calme; et la chute d'une tour, plus de spectateurs que sa construction.
J'ai cru quelque temps qu'il y avait dans l'homme je ne sais quel goût pour la destruction. Si le peuple peut porter la main sur un monument, il le détruit. J'ai vu à Dresde, aux jardins du comte deBruhl, de belles statues de femmes que les soldats prussiens s'étaient amusés à mutiler à coups de fusil , lorsqu'ils s'emparèrent de cette ville. La plupart des gens du peuple sont médisants ; ils aiment à détruire la réputation de tout ce qui s'élève. Mais cet instinct malfaisant ne vient point delà nature : il naît du malheur des individus, à qui l'ambition est inspirée par l'éducation et interdite par la société, ce qui les jette dans une ambition négative. Ne pouvant rien élever, il faut qu'ils abattent tout. Le goût de la
ruine, dans ce cas, n'est point naturel, et est simplement l'exercice de la puissance du misérable. L'homme sauvage ne détruit que les monuments de ses ennemis; il conserve avec le plus grand soin ceux de sa nation ; et ce qui prouve que de sa nature il est bien meilleur que l'homme de nos sociétés, c'est que jamais il ne médit de ses compatriotes.
Quoi qu'il en soit, le goût passif de la ruine est universel à tous les hommes. Nos voluptueux font construire des ruines artificielles dans leurs jardins; les sauvages se plaisent à se reposer mélancoliquement sur le bord de la mer , surtout dans les tempêtes , ou dans le voisinage d'une cascade au milieu des rochers. Les grandes destructions offrent des effets pittoresques nouveaux ; ce fut la curiosité d'en faire naître , jointe à la cruauté, qui porta Néron à mettre le feu à Rome, pour avoir le spectacle d'un incendie. Le sentiment d'humanité à part, ces longues flammes qui, au milieu de la nuit, lèchent les cieux, pour me servir de l'expression de Virgile ; ces tourbillons de fumée rousse et noire; ces nuées d'étincelles de toutes les couleurs ; ces réverbérations scarlatines dans les rues, au haut des tours, sur la surface des eaux et sur les monts lointains , plaisent même dans les tableaux et les descriptions. Ce genre d'affection , qui n'est point lié avec nos besoins physiques, a fait dire à quelques philosophes que notre âme, étant un mouvement, aimait toutes les émotions extraordinaires. Voilà pourquoi , disent-ils , tant de gens courent voir les exécutions à la Grève. A la vérité , dans ces sortes despec* tacles , il n'y a aucun effet pittoresque. Mais ils ont avancé leur axiome aussi légèrement que tant d'autres dont leurs ouvrages sont remplis. D'abord , c'est que notre âme aime autant le repos que le mouvement. Elle est une harmonie fort aisée à renverser par de grandes émotions; et quand elle serait de sa nature un mouvement, je ne vois pas qu'elle dût aimer ceux qui la menacent de sa destruction. Lucrèce , à mon avis , a bien mieux rencontré , quand il dit que ces sortes de goûts naissent du sentiment de notre sécurité , qui redouble à la vue du danger dont nous sommes à couvert. Nous
aimons, dit-il, à voir des tempêtes, du rivage. C'est san> doute par ce retour sur lui-même que le peuple aime à raconter daus les soirées d'hiver, auprès du feu, en famille, des histoires effrayantes de revenants, d hommes égarés la nuit dans les hois, de voleurs de grand chemin. C'est aussi par le même sentiment que les honnêtes gens aiment avoir des tragédies, et à lire des descriptions de batailles, de naufrages et de ruines d'empires. La sécurité du bourgeois redouble par les dangers du guerrier, du marin et du courtisan. Ce genre de plaisir naît du sentiment de notre misère , qui est, comme nous l'avons dit, un des instincts de notre mélancolie. Mais nous avons encore en nous un sentiment plus sublime qui nous fait aimer les ruines , indépendamment de tout effet pittoresque et de toute idée de sécurité : c'est celui de la Divinité , qui se mêle toujours à nos affections mélancoliques . et qui en fait le plus grand charme. Nous en allons déterminer quelques caractères , en suivant les impressions que nous font les ruines de différents genres. Ce sujet est très-neuf et très riche; mais le temps et mes forces ne me permettent pas de l'approfondir. J'en dirai toutefois deux mots en passant, pour disculper et relever de mon mieux la nature humaine. Le cœur humain est si naturellement porté à la bienveillance , que le spectacle d'une ruine qui ne nous rappelle que le malheur des hommes nous inspire l'horreur, quelque effet pittoresque qu'elle nous présente. Je me trouvai à Dresde en 1765, plusieurs années après son bombardement. Cette ville, petite, mais très-commerçante et très-jolie, formée plus qu'à demi de petits palais bien alignés, dont les façades étaient ornées en dehors de peintures, de colonnades, de balcons et de sculptures, était alors presque entièrement ruinée. L'ennemi y avait dirigé la plupart de ses bombes sur l'église luthérienne de Saint- Pierre , bâtie eu rotonde, et si solidement voûtée , qu'un grand nombre de ces bombes frappèrent la coupole sans pouvoir l'endommager, et rebondirent sur les palais voisins, qu'elles embrasèrent et firent écrouler en partie. Les choses y étaient encore au même état qu'à la
fm de îa guerre , quand j'y arrivai. On avait seulement relevé, le long de quelques rues , les pierres qui les encombraient; ce qui formait de chaque côté de longs parapets de pierres noircies. Il y avait des moitiés de palais encore debout, fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On y distinguait des bouts d'escaliers, des plafonds peints , de petits cabinets tapissés de papier de la Chine , des fragments de glaces de miroir, des cheminées de marbre , des dorures enfumées. Il n'était resté à d'autres que les massifs des cheminées , qui s'élevaient au milieu des décombres, comme de longues pyramides noires et blanches. Plus du tiers de la ville était réduit dans ce déplorable état. Ony voyait aller et venir tristement Jes habitants, qui étaient auparavant si gais , qu'on les appelait les Français de l'Allemagne. Ces ruines , qui présentaient une multitude d'accidents très-singuliers par leurs formes , leurs couleurs et leurs groupes , jetaient dans une noire mélancolie ; car on ne voyait là que des traces de la colère d'un roi , qui n'était pas tombée sur les gros remparts d'une ville de guerre, mais sur les demeures agréables d'un peuple industrieux. J'ai vu même plus d'un Prussien en être touché. Je ne sentis point du tout , quoique étranger, ce retour de sécurité qui s'élève en nous à la vue d'un danger dont on est à couvert; mais, au contraire , une voix affligeante se fit entendre dans mon cœur, qui me disait : « Si c'était là ta patrie!»
Il n'en est pas ainsi des ruines occasionnées par le temps. Celles-là nous plaisent, en nous jetant dans l'infini; elles nous portent à plusieurs siècles en arrière, et nous intéressent à proportion de leur antiquité. Voilà pourquoi les ruines de l'Italie nous affectent plus que lesnôtres ; celles de îa Grèce, plus que celles de l'Italie; et celles de l'Egypte, plus que celles de la Grèce. La première fois que je vis un monument antique, ce fut auprès d'Orange. C'était l'arc de triomphe que Marius éleva après la défaite des Cimbres. Il est à quelque distance de la ville, au milieu des champs. C'est un massif oblong à trois arcades , à peu près comme la porte Saint-Denis. Quand j'en fus près, je n'avais pas assez d'yeux
pour le regarder. Je m'écriai d'abord : Quoi ! voilà un ouvrage des Romains! et mon imagination me porta d'une traite à Rome, et au temps de Marius. Il me serait difficile de décrire tous les sentiments qui s'élevèrent successivement en moi. D'abord , ce monument , quoique élevé parle malheur des hommes, comme tous les arcs de triomphe en Europe, ne me fit aucune peine, parce que je me rappelai que les Cinabres étaient venus pour envahir l'Italie comme des brigands. Je remarquai que si cet arc de triomphe était un monument des victoires des Romains sur les Cinabres, il en était un aussi du pouvoir du temps sur les Romains. J'y distinguai, dans le bas-relief de la frise, qui représente un combat, une enseigne où on lisait distinctement ces lettres : S. P. Q. R. Senatus Populus Que Romanus ; et une autre où il y avait M. 0..., dont je ne pus interpréter le sens. Pour les guerriers , ils étaient si usés , qu'on ne leur voyait plus ni armes ni physionomie. Il y en avait même qui n'avaient plus de jambes. Le massif de ce monument était d'ailleurs bien conservé , à l'exception d'un des pieds-droits d'une arcade, qu'un curé du voisinage avait fait démolir pour réparer son presbytère. Cette ruine moderne me fit naître d'autres réflexions sur l'excellence de la construction des anciens dans les monuments publics; car, quoique le pied-droit qui supportait un côté d'une des arcades eût été démoli , comme je l'ai dit , cependant la partie de la voûte qui en était soutenue était restée en l'air sans appui, comme si ces voussoirs avaient été collés les uns aux autres. Il me vint aussi dans l'idée que le curé démolisseur était peut-être descendu de ces anciens Cimbres , comme nous autres Français descendons des anciens peuples du nord qui ont envahi l'Italie. Ainsi , la démolition exceptée, que je n'approuvais pas, par respect pour l'antiquité, je pensais aux vicissitudes des choses humaines , qui mettent les vainqueurs à la place des vaincus, et les vaincus à celle des vainqueurs. Je me figurais donc que , comme Marius avait vengé l'honneur des Romains et détruit la gloire des Cimbres , un des descendants des Cimbres détruisait à son tour celle de
Marius ; et que les jeunes filles du voisinage venaient peutêtre les jours de fête danser à l'ombre de cet arc de triomphe, sans se soucier ni de celui qui l'avait bâti, ni de celui qui le démolissait.
Les ruines où la nature combat contre l'art des hommes inspirent une douce mélancolie. Elle nous y montre la vanité de nos travaux, et la perpétuité des siens. Comme elle édifie toujours , lors même qu'elle détruit , elle fait sortir des fentes de nos monuments des giroflées jaunes, des chenopodiums , des graminées, des cerisiers sauvages, des guirlandes de rubus , des lisières de mousses , et toutes les plantes saxatiles , qui forment, par leurs fleurs et leurs attitudes , les contrastes les plus agréables avec les rochers. Je me suis arrêté autrefois avec plaisir dans lejardin du Luxembourg, à l'extrémité de l'allée des Carmes , pour y considérer un morceau d'architecture qui avait été destiné, dans son origine , à faire une fontaine. D'un côté du fronton qui le couronne est couché un vieux Fleuve , sur le visage duquel le temps a imprimé des rides plus vénérables que celles qu'y a tracées le ciseau du sculpteur : il en a fait tomber une cuisse, àla place de laquelle il a planté un érable. Il ne reste de la Naïade qui était visà-vis , de l'autre côté du fronton , que la partie inférieure du corps : sa tête, ses épaules et ses bras ont disparu. Ses mains tiennent encore l'urne d'où sortent, au lieu de plantes fluviatiles , celles qui se plaisent dans les lieux les plus secs , des touffes de giroflées jaunes , des pissenlits , et de longues gerbes de graminées saxatiles.
Une belle architecture donne toujours de belles ruines, les plans de l'art s'allient alors avec la majesté de ceux de la nature. Je ne trouve rien qui ait un aspect plus imposant que les tours antiques et bien élevées que nos ancêtres bâtissaient sur le sommet des montagnes , pour découvrir de loin leurs ennemis , et du couronnement desquelles -sortent aujourd'hui de grands arbres dont les vents agitent les cimes. J'en ai vu d'autres dont les mâchicoulis et les créneaux , jadis meurtriers, étaient tout fleuris de lilas, dont les nuances ,
as.
d'un violet brillant et tendre, formaient des oppositions charmantes avec les pierres de la tour, caverneuses et rembrunies.
L'intérêt d'une ruine augmente quand il s'y joint quelque sentiment moral: par exemple , quand ces tours dégradées ont été les asiles du brigandage. Tel a été, dans le pays de Caux , un ancien château appelé le château de Lillebonne. Les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles, et sont si couverts de lierre, qu'il y a peu d'endroits où Ton aperçoive leurs assises. Du milieu de leurs cours , où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer, s'élèvent de hautes tours crénelées , du sommet desquelles sortent de grands arbres, qui paraissent dans les airs comme une épaisse chevelure. On aperçoit çà et là, à travers les tapis de lierre qui en couvrent les flancs, des fenêtres gothiques, des embrasures et des brèches qui en font apercevoir les escaliers , et qui ressemblent à des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence ; et si Ton y entend quelquefois la voix d'un oiseau, c'est celle de quelque hibou qui y fait son nid. Ce château est situé sur un tertre, au milieu d'une vallée étroite, formée par des montagnes couvertes de forêts. Quand je me rappelai , à la vue de ce manoir, qu'il était autrefois habité par de petits tyrans qui , avant que l'autorité royale fût suffisamment établie dans le royaume , exerçaient de là leur brigandage sur leurs malheureux vassaux, et même sur les passants, il me semblait voir la carcasse et les ossements de quelque grande bêle féroce.