‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 39 sur 54 · PLAISIR DES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

PLAISIR DES TOMBEAUX

font haïr des enfants par une éducation triste et cruelle , c'està-dire les peuples occidentaux et méridionaux de l'Europe. Partout ailleurs cette religieuse mélancolie est répandue. Les tombeaux des ancêtres sont, à la Chine , un des principaux embellissements des faubourgs des villes et des collines des campagnes. Ils sont les plus forts liens de la patrie chez les peuples sauvages. Quand les Européens ont quelquefois proposé à ceux-ci de changer de territoire, ils leur ont répondu : « Dirons-nous aux os de nos pères, Levez-vous, et suivez- « nous dans une terre étrangère ? » Ils ont toujours regardé « cette objection sans solution. Les tombeaux ont fourni aux poésies d'Young et de Gessner des images pleines de charmes. Nos voluptueux , qui reviennent quelquefois aux sentiments de la nature , en font construire de factices dans leurs jardins. A la vérité , ce ne sont pas ceux de leurs parents. D'où peut leur venir ce sentiment de mélancolie funèbre au milieu des plaisirs ? N'est-ce pas de ce que quelque chose subsiste encore après nous? Si un tombeau ne leur faisait naître que l'idée de ce qu'il doit renfermer, c'est-à dire d'un cadavre, sa vue révolterait leur imagination. La plupart d'entre eux craignent tant de mourir! Il faut donc qu'à cette idée physique il se joigne quelque sentiment moral. La mélancolie voluptueuse qui en résulte naît, comme toutes les sensations attrayantes de l'harmonie , de deux principes opposés , du sentiment de notre existence rapide et de celui de notre immortalité, qui se réunissent à la vue de la dernière habitation des hommes. Un tombeau est un monument placé sur les limites des deux mondes.

Il nous présente d'abord la fin des vaines inquiétudes de la vie , et l'image d'un éternel repos ; ensuite il élève en nous le sentiment confus d'une immortalité heureuse, dont les probabilités augmentent à mesure que celui dont il nous rappelle la mémoire a été plus vertueux. C'est là que se fixe notre vénération. Et cela est si vrai, que, quoiqu'il n'y ait aucune différence entre la cendre de Socrate et celle de Néron , personne ne voudrait avoir dans ses bosquets celle

de l'empereur romain , quand même elle serait renfermée dans une urne d'argent; et qu'il n'y a personne qui ne mît celle du philosophe dans le lieu le plus honorable de son appartement, quand elle ne serait que dans un vase d'argile.

C'est donc par cet instinct intellectuel pour la vertu que les tombeaux des grands hommes nous inspirent une vénération si touchante. C'est par le même sentiment que ceux qui renferment des objets qui ont été aimables nous donnent tant de regrets; car, comme nous le verrons bientôt, les attraits de l'amour ne naissent que des apparences de la vertu. Voilà pourquoi nous sommes émus à la vue du petit tertre qui couvre les cendres d'un enfant aimable, par le souvenir de son innocence ; voilà encore pourquoi nous voyons avec tant d'attendrissement une tombe sous laquelle repose une jeune femme, l'amour et l'espérance de sa famille par ses vertus. Une faut pas, pour rendre recommandables ces monuments, des marbres, des bronzes, des dorures. Plus ils sont simples, plus ils donnent d'énergie au sentiment de la mélancolie, fis font plus d'effet pauvres que riches, antiques que modernes, avec des détails d'infortune qu'avec des titres d'honneur , avec les attributs de la vertu qu'avec ceux de la puissance. C'est surtout à la campagne que leur impression se fait vivement sentir. Une simple fosse y fait souvent verser plus de larmes que les catafalques dans les cathédrales (16). C'est là que la douleur prend de la sublimité ; elle s'élève avec les vieux ifs des cimetières; elle s'étend avec les plaines et les collines d'alentour; elle s'allie avec tous les effets de la nature , le lever de l'aurore, le murmure des vents, le coucher du soleil et les ténèbres de la nuit. Les travaux les plus rudes et les destinées les plus humiliantes n'en peuvent éteindre l'impression dans les cœurs des plus misérables. « Pendant l'espace « de deux ans, dit le père du Tertre, notre nègre Dominique, « après la mort de sa femme , ne manquait pas un seul jour, « sitôt qu'il était revenu de la place , de prendre le garçon et « la petite fille quil en avait eus , et de les porter sur la fosse a de la défunte , où il pleurait devant eux une bonne demi-

<- heure ; ce que ces petits enfants faisaient souvent à son « imitation 1 . » Quelle oraison funèbre pour une épouse et pour une mère! Ce n'était cependant qu'une pauvre esclave.

Il résulte encore de la vue des ruines un autre sentiment indépendant de toute réflexion : c'est celui de l'héroïsme. De grands généraux ont employé plus d'une fois leur effet sublime pour exalter le courage de leurs soldats. Alexandre engage son armée , chargée des dépouilles de la Perse , à brûler ses bagages ; et dès qu'elle y a mis le feu , elle est prête à le suivre au bout du monde. Guillaume , duc de Normandie, en débarquant en Angleterre , incendie ses propres vaisseaux, et ses troupes font la conquête de ce royaume. Mais il n'y a point de ruines qui élèvent en nous de si grands sentiments que celles de la nature. Elles nous montrent cette grande prison de la terre, où nous sommes renfermés , sujette ellemême à la destruction , et nous détachent subitement de nos préjugés et de nos passions, comme d'une représentation théâtrale , momentanée et frivole. Lorsque Lisbonne fut renversée par un tremblement de terre , ses habitants , en s' échappant de leurs maisons, s'embrassaient les uns les autres, grands et petits, amis et ennemis, inquisiteurs et Juifs , connus et inconnus ; chacun partageait ses habits et ses vivres avec ceux qui n'avaient rien. J'ai vu arriver quelque chose de semblable dans des tempêtes, sur des vaisseaux près de périr. Le premier effet du malheur , dit un écrivain célèbre , est de roidir l'âme ; et le second , de la briser. C'est que le premier mouvement de l'homme , dans le malheur , est de s'élever vers la Divinité ; et le second , de redescendre aux besoins physiques. Ce dernier effet est celui de la réflexion ; mais le sentiment moral et sublime s'empare presque toujours du cœur à l'aspect d'une grande destruction.

Lorsque les bruits de la lin du monde se répandirent en Europe il y a quelques siècles , une infinité de personnes se 1 Histoire des Antilles, tome VIII, ch. I , § iv.

dépouillèrent de leurs biens; et il ne faut pas douter qu'on ne vît encore arriver la même chose de nos jours , si de pareilles opinions s'accréditaient. Mais ces ruines totales et subites ne sont point à craindre, dans les plans infiniment sages de la nature : rien ne s'y détruit qui n'y soit réparé.

Les ruines apparentes de la terre, comme les rochers qui en hérissent la surface en tant d'endroits, ont leur utilité. Les rochers ne nous paraissent des ruines que parce qu'ils ne sont ni équarris, ni polis , comme les pierres de nos monuments; mais leurs anfractuosités sont nécessaires aux végétaux et aux animaux , qui doivent y trouver de la nourriture et des abris. Ce n'est que pour les êtres végétatifs et sensitifs que la nature a créé le règne fossile ; et dès que l'homme en élève des masses inutiles à ces objets sur la surface de la terre, elle se hâte d'y imprimer son ciseau , afin de les employer à l'harmonie générale.

Si nous considérions la fin et l'origine de ses ouvrages , ceux des peuples les plus célèbres nous paraîtraient bien frivoles. Il n'était pas besoin que les nations élevassent de si grands assemblages de pierres, pour m'inspirer du respect par leur antiquité. Un petit caillou de nos rivières est plus ancien que les pyramides de l'Egypte ; une multitude de villes ont été détruites depuis qu'il a été créé. Si je veux ajouter quelque sentiment moral aux monuments de la nature, je puis me dire , à la vue d'un rocher : C'est peut-être ici que se reposait le bon Fénelon , en méditant son divin Télémaque ; on y gravera peut-être un jour qu'il a fait une révolution en Europe, en apprenant à ses rois que leur gloire consistait dans le bonheur des hommes , dans les travaux de l'agriculture : la postérité arrêtera ses regards sur la même pierre où je fixe aujourd'hui les miens. C'est ainsi que j'embrasse le passé et l'avenir à la vue d'un rocher tout brut, et que, le consacrant à la vertu par une simple inscription, je le rends plus vénérable qu'en le décorant des cinq ordres de l'architecture.

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