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PLUTARQUE

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NOTICE

SUR

PLUT ARQUE.

Les écrits de Plutarque, dit Montaigne , à les bien savourer, nous le découvrent assez ; et je pense le eonnoitre jusque dans l'âme; si voudrois-je que nous emsions ifuelques mémoires de sa vie.

Ne seraiiron pas curieux, en effet, d'étudier la vie de ce grand peintre des hommes, et satisfait de pouvoir distinguer sûrement dans ses ouvrages ce qu'il reçut de l'expérience , et ce qu'il apprit par la réflexion ? Montaigne eût voulu savoir sur Plutarque, ce que Plutarque lui-même nous apprend sur tant de grands hommes , ces petits détails , ces traits de mœurs qui font revivre la nature humaine dans l'histoire. Si cette description minutieuse plaît singulièrement par le contraste, lorsqu'il s'agit des grands acteurs de la scène du monde, elle fait tout l'intérêt des conditions obscures, ou qui n'ont eu que le paisible éclat des lettres et de la philosophie.

Les temps où a vécu Plutarque donneraient plus de

prix encore à cette connaissance de sa vie privée. Comment , sous le double joug de la conquête et du despotisme, dans la Grèce esclave de cette Rome qui devenait elle-même la vile esclave des Domitien, s*est formée cette âme libre et fière qui comprenait si bien les vertus des républiques? La philosophie de Plutarque n'offire pas moins de problèmes à Tesprit. Elle fut témoin de la décadence du polythéisme ; elle fut contemporaine des premiers eiforts d'une religion sainte qui , préchée d'abord par des Juifs et des Grecs, semblait, au milieu de sa nouveauté sublime , résumer les plus belles spéculations de la philosophie, empratiter au platonisme quelque chose de ses dogmes ^ au stoïcisme ses rigides abstinences, à quelques républiques anciende» leur com*' munauté de biens, et leur fraternelle démocratie.

Plutarque 9 Tun des écrivains de l'antiquité le plus connu , le plus cité , et, pour ainsi dire 9 le plus popu* laire^ naquit en Béotîe, dans la petite ville de Gbéronée 9 qu'il ne faut pas confondre avec cette autre Cbéronée, trop fameuse par la victoire de Philippe et l'asservissement de la Grèce.

On ignore Tannée précise de la naissance de Plutar** que; mais il nous apprend lui-même qu'il suivait à Delphes les leçons d'Ammonius au temps du voyage de Néron dans la Grèce ; ce qui se rapporta à Tan 00 de notre ère. Ainsi l'on peut conjecturer qu'il naquit dam les dernières années de l'empire de Claude , vers le mi^ lieu du premier siècle. Plutarque sortait d'une famille

Nonck 9tm pLirtAii0tj«. 107

honorable 9 où le goAt de l'éttide et des letire» était béM rédltfriref. Dan» son enfioice H vh It la fais non pèM ^ son aiêul i9t son biMetil ; et il fut élevé sons cette inflnence des vieilles moeurs « et dans cette douce société de fa^ mille f c|til Httis doute contribua pour quelque chose au caractère de droiture et de bonté que Ton aime dans ses écrits.

U avait coUseryé souvenir de son bisaïeul Nioarehos , et des vives peintures que ce bon vieillard lui avait soU** vent faites des malheurs de sa patrie^ lorsque le triumvir Antoine, dans sa lutte contre Octave, ayant amené la guerre sur les mers de la Grèce, épuisa de contributions tous les pays voisins, et força les habitants de Ghéronée d'apporter sur leurs épaules, jusqu'au rivage, des blés pour sa flotte « Il rappelle avec complaisance son grande père Lamprias, d<Hit il admirait l'éloquence, la brillante imagination et la gaieté , le verre à la main, dans un petit cercle de vieux amis. Il rapporte même un mot que Lam-^ prias aimait à dire et à justifier par le fait : « C'est que la « vapeur du vin opère sur l'esprit, comme le feu sur N l'encens, dont il détache et fait évaporer la partie la « plus subtile et la plus exquise. »

Quant à son père, Plutarque le vante beaucoup pour la vertu , la modestie , la connaissance des choses sacrées, l 'étude de la philosophie et des poètes ; et il cite avec respect plus d'un bon conseil qu'il avait reçu de lui dans sa jeunesse. Plutarque eut aussi deux frères qu'il aima tendrement, Lamprias et Tinon. Dmis l'école d'Âmmo«>

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nius, qu'il suivit fort jeune , et où il se lia d'amitié avec un descendant de Thémistocle, il apprit les mathématiques et la philosophie. Sans doute il avait également étudié , sous des maîtres habiles , toutes les parties des belles-lettres. Ses ouvrages montrent assez que la lecture des poètes avait rempli sa mémoire.

11 paraît que, fort jeune encore, il fut employé par ses concitoyens à quelques négociations avec des villes voisines. Le même motif le conduisit à Rome , où tous les Grecs doués de quelque industrie et de quelque talent venaient régulièrement , depuis plus d'un siècle, chercher la réputation et la fortune, en s'attachant à quelques hommes puissants, ou en donnant des leçons publiques de philosophie «t d'éloquence. Plutarque, on ne peut en douter, ne négligea pas ce dernier moyen d'acquérir de la célébrité. Il avoue lui-même que, pendant ses voyages en Italie, il ne put trouver le temps d'apprendre assez à fond la langue latine, à cause des affaires publiques dont il était chargé, et des conférences qu'il avait sur les matières philosophiques avec les hommes instruits qui venaient le consulter et l'entendre. Il parlait , professait dans sa propre langue , suivant le privilège qu'avaient conservé les Grecs d'imposer leur idiome à leurs vainqueurs, et d'en faire la langue naturelle de la philosophie et des lettres.

Ces leçons publiques, ces déclamations furent évidemment la première origine, la première occasion des nombreux traités moraux de Plutarque. Le philosophe de

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Chéronée exerça dans Rome cette profession de sophiste dont le nom est devenu presque injurieux, et dont l'existence seule semble indiquer une décadence littéraire , mais qui fut plus d'une fois illustrée dans Rome par de grands talents et par la persécution. On sait que , sous les mauvais empereurs , dans Tesclavage public , la philosophie était le seul asile où se réfugiait la liberté baimie du forum et du sénat. La philosophie avait servi jadis à perdre la république ; elle n'était alors qu'un vain scepticisme, dont abusaient les ambitieux et les corrup* teurs. Par une vocation meilleure, elle devint plus tard une espèce de religion qu'embrassaient les âmes fortes. 11 fallait le secours d'une sagesse qui apprit à mourir : on invoqua le stoïcisme.

Plutarque, le plus constant et le plus dédaigneux ennemi des doctrines épicuriennes ; Plutarque , l'admirateur de Platon et son disciple dans la croyance de l'immortalité de l'àme , de la justice divine et du bien moral , enseignait des vérités moins pures que le christianisme, mais qui convenaient au besoin le plus pressant des âmes élevées. Il nous apprend lui-même quels illustres Romains assistaient à ses leçons. « Un jour, dit-il, que « je déclamais à Rome, Arulenus Rusticus, celui que « Domitien fit mourir pour l'envie qu'il portait à sa gloire, « était présent et m'écoutait. Au milieu de la leçon, il « entra un soldat , qui lui remit une lettre de l'empereur. « Il se fit un silence ; et moi-même je m'arrêtai, pour lui » donner le temps de la lire ; mais il ne le voulut pas, et

HO NOTICE S(J» rUJTitai'B.

« n'ouvrit point Ia lettra avant que j'eunie achevé mon u discourt, et que l'auditoire se Mt aéparé. *» Cet A^nilenua est celui que Tacite a tant loué, celui que Pline le leune nomme aouvent, avec une rieligieu«e admiratÎMi, Tami de Thraséas et d'Helvidius , et digne de mourir comme ces deux grands hoomies.

On ne sait si Plutarque prolongea son séjour en Italie , jusqu'à répoque ou Domitien bannit, par un décret, tous les phiiosofAes. Les savants ont pensé qu'il alla plusieurs fois à Rome, mais qu'aucun de ces voyages n'eut lieu depuis le règne de cet empereur. Ce qui parait assuré, c'est que Plutarque nevint, jeune encore, se fi%&r dsns sa patrie^ et qu'il y resta dès lors sans inter*ruption, par une sorte de patriotisme, et pour fidre jouir sesconcitdyans de l'estime et de la laveur qui pouvaient s'attacher à son nom. Il s'était rnarié, et avait (^ki sa femme dans une des plus anciennes familles de Chéro<née : elle s'appelait TimoiL^e. Il parle de sa femille avec cette ettision de tendresse qu'une ftme douce et pure ajoute encore à la force du sentiment paternel. Deux de ses enfants et sa tille mourunent presque au berceau.

Plutarque en a éternisé le souvenir dans une lettre de consolation qu'il écrivit à sa femme, et où respirent cette vérité et cette simplicité d^ douleur qui sied si bien aux esprits les plus élevés; il trace un portrait des vertus d'une épouse et d'une mère, en y mêlant cette tainte 4e maeurs antiques et ces allusions poétiques qui donnant un si grand attrait à la lecMire de ses écrits.

NOTICK i^0JI PUfTAftQ0S. 111

Pluterqua, qui a composé un irailé sur l'amour conjugal, elqui seul des andens nous a traïusmia radmirable histoire d'Épooiue 4SL de Saluaus, parait jenroir «onnu, dans touia aa pureté, le bonheur de cet amour dont il a eélébré les devoirs et Théroïsme.

On trouve, à ee sujet, dans «es oui^rages une anecdote charmante, et qui semble bien plus digne de l'ancien âge d'or de la Grèce que du siècle de Cer de Domitien. Plutarque , peu de temps après son mariage , eut quelques démêlés avec les pamnts de «a femme , gens difficiles, ou intéressés peulrétre , ce que nous nous gardons bien de juger. La jeuiie femme , inquiète de ces petits débats, et craignant la plus légère atteinte à la douce union où elle mait avec son mari ^ le pressa de venir sur le mont Hélicon , faire un sacrifice à l'amour , qui , dans la gmcîeuse théologie de Tantiquiié, n'était pas seulement, commeonleereîtd'erdinaire,iedîeu des amants et le gardien des sermenls passagers, mais qui étendait son pouvoir à tous les liens de fiuniUe , à tous les sentie ments affectueux , et était même chargé de maintenir daas le abonde phf^ue hi concorde et l'haraionie.

Plutarque consentixà ce pieuic voyage , et accompagna sa femme, avec quelques-uns de ses amis. Us sacrifièrent sar l'antel du dieu, et revinrent av«c cette douce paix du coeur que le voyage seul était bien feit pour inspiter. De tels ràdts s'acôordent peu avec une aneedoteque raconte iulu-<Selle.

Plutarque^ selon ee récit , Crisait battis de vetges un

esclave coupable de quelque faute. L'esclave, au milieu de ses gémissements , s'avisa de reprocher à son maître que cette violence prouvait en lui peu de philosophie, et de lui objecter un beau traité contre la colère, qu'il avait composé, et dont il se souvenait si mal.

« Comment , malheureux ! lui dit Plutarque d'un ton <( calme , me crois-tu en colère , parce que je te fais pu- « nir? Mon visage est-il enflammé? M'échaj^-tril aut» cun mot dont je doive rougir? Ce sont là les signes de <« cette colère que j'ai interdite au sage. » En même temps le philosophe , se tournant vers l'exécuteur du châtiment , lui dit, suivant le récit d'Aulu-Gelle : « Mon « ami , pendant que cet homme et moi nous discutons, « continue toujours ton ofiBce. » Il y aurait dans ce bon mot plus d'esprit que d'humanité.

Plutarque semble nous apprendre lui-même qu'il n'avait ni tant de patience ni tant de rigueur. « Je m'étais, u dit-il, emporté plusieurs fois contre mes esclaves; « mais à la fin je me suis aperçu qu'il valait mieux les » rendre pires par mon indulgence que de me gâter « moi-même par la colère, en voulant les corriger. »

Nous préférons croire à cet aveu , et il s'accorde davantage avec le caractère universel de bienveillance, avec cette espèce de tendresse d'âme que Plutarque montre dans ses écrits , et qu'il étend jusqu'aux animaux. Celui qui disait de lui-même , qu'il n'aurait voulu pour rien au monde vendre un bœuf vieilli à son service , pouvait*il plaisanter sur le supplice d'un esclave?

NOTICE SUR PLUTARQinS. 113

Piutarque , pendant le long séjour qu'il fit dans sa patrie , fut sans cesse occupé d'elle. Jaloux avec passion de l'ombre de liberté qui restait à ses concitoyaas, sous l'abri de la conquête romaine , il les invitait à terminer leurs affaires et leurs procès par la juridiction de leurs propres magistrats , sans jamais recourir à la haute justice du proconsul ou du préteur. Pour leur donner l'exemple , il remplit lui-même avec zèle , dans Chéro* née , toutes les fonctions , toutes les charges publiques de ce petit gouvernement municipal que Rome laissait aux vaincus. Non-seulement il fut archonte, ce qui était la première dignité de la ville ; mais il exerça longtemps avec exactitude et avec joie un office inférieur , une certaine inspection de travaux publics , qui lui donnait le soin , nous dit-il , de mesurer de la tuile , et d'inscrire sur un registre les quantités de pierres qu'on lui présentait. Tout cela se rapporte fort peu à la supposition d'un auteur ancien , que Piutarque fut honoré du consulat , sons Trajan. Ce conte de Suidas est assez démenti par le silence de l'histoire et par les usages des Romains.

Une autre tradition plus récente, qui fait Piutarque précepteur de Trajan , ne semble pas mieux fondée ; il a seulement dédié un ouvrage à ce prince. Mais un emploi que Piutarque parait avoir rempli pendant longues années, c'est la prêtrise d'Apollon Pythien. « Tu sais, dit- « il dans un de ses traités , qu'il y a déjà plusieurs py- « thiades que j'exerce le sacerdoce d'Apollon. Toutefois « je pense que tu ne voudrais pas me dire : Piutarque,

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« tu as assez sacrifié ; tu as conduit assez de processions , <i assez mené les danses autour de l'autel ; maintenant « que tu es yieux, il est temps de quitter la couronne « que tu as sur la tète , et d'abandonner Toracle , à cause «< de ton âge avancé. » Plutarque s'était aussi fait initier, avec sa femme, à la confrérie de Bacchus, mystique réunion où Ton enseignait le dogme de l'immortalité de Tftme et celui des peines et des récompenses à venir.

L'époque de la mort de Plutarque n'est pas exactement connue ; mais probablement il vécut et philosopha jusqu'à la vieillesse, comme l'indiquent et le caractère de quelques-uns de ses écrits, et plusieurs anecdotes qu'il y raconte.

On aime à se le représenter , plein de jours et d'expé* rience , au milieu de ses concitoyens émus , racontant les traditions de l'ancienne Grèce et les exploits des héros avec ces paroles abondantes et cette gravité douce que nous admirons dans ses écrits.

Les ouvrages de Plutarque , par leur étendue autant que par la variété des objets qu'ils embrassent, présentent le plus vaste répertoire de faits , de souvenirs et d'idées que nous ait transmis l'anticfuité. Produits dans des jours de décadence littéraire , ils sont cependant remarquables par le style et l'éloquence. On y sent re* naître par intervalle le beau génie de la Grèce antique. On l'y sent à toutes ses époques, avec tous ses caractères de naïveté , d'élégance et de force , car l'imagination de Plutarque est contemporaine de tout ce qu'il raconte

NOTIGB SUR PLUTÀRQUB. tlô

Ce n*est pas que tous les écrits de Plutarque nous paraissent avoir la même valeur, et, pour ainsi dire, renfermer la même substance. Quelques-uns de ses traités de morale sont d'un intérêt médiocre, d'une philosophie commune, et même un peu déclamatoire. C'est l'influence , ou de la première jeunesse , ou de cette profession de sophiste, qui devait perpétuer, jusque dans un âge plus avancé , les défauts de la jeunesse. Mais si l'on se reporte au temps où écrivait Plutarque , on concevra qu'il lui a fallu une force admirable de bon sens pour n'avoir pas cédé plus souvent au faux goût si universel dans son siècle , et pour s'être rendu surtout remarquable par le naturel et la vérité. Sans doute le fond des meilleurs traités de Plutarque est emprunté à tous les philosophes de la Grèce , dont il n'est, pour ainsi dire , que l'abréviateur. Mais la forme lui appartient. Les doctrines qu'il expose ont reçu l'empreinte de son âme , et ses compilations mêmes ont un cachet d'originalité.

La morale de ces traités , sans être haute et roide comme celle des stoïciens , ni purement spéculative et enthousiaste comme celle de Platon, est généralement pure, courageuse et praticable. Sans cesse appuyée par les faits , presque toujours embellie par des images heureuses, de vives allégories , elle parle au cœur et à la raison. Quelques-unes même de ces petites dissertations de Plutarque sont des chefs-d'œuvre , où l'on trouverait le germe de gros livres. Le traité sur l'éducation a fourni

à l'éloquent Rousseau les vues les plus solides et quelques-unes des belles inspirations de son Emile.

Nulle part le nom de chrétien n'est prononcé dans ces œuvres morales , où Plutarque a parlé de tant de choses. Cependant , à cette époque , une province voisine de la Grèce , le Pont , était , au rapport de Pline , remplie d'une foule de chrétiens. Le christianisme avait depuis longtemps pénétré dans Athènes et dans les cantons même les plus sauvages de la Grèce.

A Rome il avait excité cette terrible persécution que Tacite a constaj^e avec une sorte d'indifférence, dont le témoignage n'est que plus expressif. Pendant le séjour même de Plutarque en Italie, la cruauté de Domitien*, si acharnée contre les philosophes , fit périr quelques disciples secrets du culte nouveau ; car toute conviction forte , toute croyance capable d'enthousiasme inquiète également la tyrannie. Enfin le philosophe Anmionius, dont Plutarque reçut les leçons dans sa jeunesse, né dans Alexandrie, l'un des foyers du christianisme, avait adopté, ou du moins connaissait la foi nouvelle.

On peut donc s'étonner que Plutarque, si attentif aux mœurs et aux opinions des hommes, n'ait rien dit du culte dont Lucien , quelques années plus tard , parlait asrec cette violente amertume où respire la jalousie des sophistes détrônés par un nouveau pouvoir.

Plutarque a-t-il ignoré le spectacle extraordinaire

> Bnitius cité dans la chronique d'Ëusèbe. i>iou.

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placé si près de lui? On a cru voir dans le moraliste Sénèque une allusion détaillée aux tortures que subissaient les premiers chrétiens. Plutarque, écrivant trente ans plus tard , n'avait-il rien observé de semblable ? La réponse que nous cherchons se trouvera dans la vie même du philosophe de Chéronée. Nous avons vu qu'il appartenait tout à fait par les mœurs et par les études à la vieille Grèce, aux mœurs antiques : son père était un païen religieux , instruit des choses divines. Il fut toujours occupé lui-même des poètes, des philosophes, des grands hommes de la Grèce polythéiste. II remplissait avec soin les fonctions de la prêtrise. Il n'avait pas voyagé dans la Grèce asiatique et dans la Syrie. Il se tenait paisiblement dans les montagnes de la Béotie , où le culte du pays était conservé par la simplicité même des mœurs. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il se soit peu enquis d'une religion nouvelle, qui cachait encore avec soin ses dogmes et ses livres sacrés ; il paraît même n'avoir eu que des notions fort superfi* cielles sur les Juifs ; il n'en parle que pour se moquer de leur exactitude à garder le repos du sabbat , et pour raconter sur leur culte une fable populaire , également recueillie par Tacite. Homme des siècles passés par son génie et par ses mœurs, naïf observateur des anciennes coutumes, Plutarque a dû par cela même rester indifférent à cette grande nouveauté religieuse qui se répandait sourdement dans l'univers, et que les Tacite et les Pline, du haut de leur

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fierté romaine , ont jugée avec un dédain si frivole et si cruel.

Les ouvrages philosophiques de Plutarque sont sans doute le plus vaste et le plus amusant répertoire de la sagesse antique ; mais les vies de ses grands hommes ont un mérite de plus : elles peignent la nature humaine avec une admirable naïveté. Là , cependant , nous trouvons encore , dans la conception générale de ses plans , quelques traces des habitudes de fausse éloquence, empruntée aux écoles sophistiques de la Grèce et de Rome.

Plutarque intitule son grand ouvrage les Vie$ Parallèles ; et dans ce cadre , Fhistoire abrégée de chaque grand homme de la Grèce a pour suite et pour pendant la vie d'un grand homme romain , laquelle est terminée par une comparaison, où les deux héros sont rapprochés trait pour trait, et pesés dans la même balance. Cette manie ne semble-t^elle pas rappeler d'abord les thèses un peu factices des écoles, et les jeux d'esprit de l'éloquence?

L'histoire peutrclle en effet offrir toujours à point nommé ces rapports, ces symétries, que le talent oratoire saisit quelquefois entre deux destinées , deux caractères célèbres? L'exactitude ne doit-elle pas souvent manquer à ces rapprochements essayés sur une longue série de grands hommes? Et l'écrivain ne sera-t-il pas conduit à fausser les traits, pour créer des ressemblances, et à subtiliser, pour expliquer les différences? Enfin , un peu de monotonie ne s'attache-t-il pas à cette méthode ,

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qui établit, dans Tbistoire de deux peuples , des corres* pondances si régulières , et embotte les grands hommes de deux pays dans ces étroits compartiments? Peutrétre, pour justifier ce système de composition adopté par Plutarque, fout*il se souvenir qu'il était Grec , et que , dans Teeclavage de son pays , il trouvait une sorte d« consolation à balancer la gloire des vainqueurs , en opposant à chacun de leurs grands hommes un héros qui fût né dans la Grèce.

L'érudition fait à Plutarque historien beaucoup d'autres reproches ; on l'a souvent accusé , et même convaincu de graves inexactitudes, d*oublis, d'erreurs dans les faits, dans les noms, dans les dates, de contradictions avec luimême. On a découvert chez lui des fautes qui , dans les scrupules de notre exacte critique, compromettraient la renommée d'un historien , mais qui n'i)tent rien à son génie.

Plutarque, qui a tant écrit sur Rome, savait, de son propre aveu , fort imparfaitement la langue latine. On conçoit d'ailleurs combien, dans l'antiquité, toul^ investigation historique était lente, difficile, incertaine. Aidée par l'imprimerie, la patience moderne, en rapprochant les textes, les monuments, a pu rectifier les erreurs des anciens eux-mêmes; mais qu'importe que Plutarque ait écrit que Tuilie, fille de Cicéron, n'avait eu que deux maris, et qu'il ait oublié Crassipes? Qu'importe qu'il se soit trompé sur un nom de peuple ou de ville, ou même qu'il ait altéré le sens d'un passage de Tite Live? Ces

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petites découvertes de l'érudition laissent aux récits de rhistorien tout leur charme et tout leur prix. On peut s'étonner davantage qu'il se contredise quelquefois luimême ; et que, dans deux vies, il raconte le môme fait avec d'autres noms ou d'autres circonstances. Tout cela, sans doute, indique une composition plus oratoire que critique , plus attentive aux peintures et aux leçons de mœurs qu'à la précision des détails : c'est en général la manière des anciens.

Au reste, malgré ces défauts, il n'en faut pas moins reconndtre que, même pour la connaissance des faits, les Vies de Plutarque sont un des monuments les plus instructifs et les plus précieux que l'érudition ait pu recueillir, dans l'état incomplet où nous est parvenue la littérature antique. Une foule de fedts, et les noms même de beaucoup d'écrivains , ne nous sont connus que par Plutarque. Indépendamment des grands hommes de l'histoire de la Grèce , qu'il a écrite avec des notions plus certaines et plus étendues, dans les vies mêmes des personnages romains , il a jeté grand nombre d'anecdotes qui ne sont point ailleurs. Il a rappelé des passages de Tite Live que le temps nous a ravis; et il cite une foule d'écrits latms qu'il avait lus et dont il a seul révélé quelque chose à notre curiosité : par exemple les harangues de Tibérius Gracchus , les lettres de Cornélie à ses deux fils, les mémoires de Sylla, les mémoires d'Auguste, etc.

La critique savante qui a relevé les inexactitudes de Plutarque, a voulu quelquefois lui dter aussi le mérite.

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de ses éloquents récits. On a supposé qu'il était plutôt un adroit compilateur qu'un grand peintre, et qu'il avait copié ses plus beaux passages dans d'autres historiens. Le reproche pan^t peu vraisemblable. Dans les occasions où Plutarque pouvait suivre Thucydide, Diodore, Polybe, ou traduire Tite Live et Salluste, nous le voyons toujours donner aux faits l'empreinte qui lui est propre, et raconter à sa manière. Dans la vie de Nicias même, il regrette l'obligation désavantageuse où il se trouve de lutter contre Thucydide, et de recommencer les tableaux tracés par un si grand maître. Laissons donc à Plutarque la gloire d'une originalité si bien marquée par la forme même de ses récits, par le mélange d'élévation et de bonhomie qui en fait le caractère , et qui décèle l'influence de' ses études oratoires et la simplicité de ses mœurs privées.

On a souvent célébré, défini, analysé, le charme prodigieux de Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres.

te €'est le Montaigne des Grecs, a dit Thomas ; mais « il n'a point comme lui cette manière pittoresque et « hardie de peindre ses idées , et cette imagination de M style que peu de poètes même ont eue comme Mon- « taigne. »

Cette restriction esUelle juste? Plutarque, dont la hardiesse disparaît quelquefois dans l'heureuse et naïve diffusion d'Âmyot , n'a-t-il pas au contraire au plus haut degré l'expression pittoresque et l'imagination de style?

Quels plus grands tableaux , quelles peintures plus

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animées que Timage de Goriolan au foyer d'Attîlius, que les adieux de Brutus et de Pome, que le triomphe de Paul Emile, que la navigation deCléopàtre sur le Cydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette même Gléopâtre, penchée sur la fenêtre de la tour inaccessible où elle s'est réfugiée, et s*efforçant de hisser et d'attirer vers elle Antoine vaincu et blessé , qu'elle attend pour mourir ! Combien d'autres descriptions d'une admirable énergie I Et à côté de ces brillantes images, quelle nuveté de détails vrais, intimes, qui prennent l'homme sur le fait, et le peignent dans toute sa profondeur, en le montrant avec toutes ses petitesses!

Peut-être ce dernier mérite, universellement reconnu dans Plutarque, a-t-il fait oublier en lui l'édat du style et le génie pittoresque ; mais c'est ce double caractère d'éloquence et de vérité qui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. En faut-il un autre exemple que Shakspeare, dont le génie fier et libre n'a jamais été mieux inspiré que par Plutarque, et qui lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles de son Goriolan et de son Jules Gésar? Montaigne, Montesquieu, Rousseau , sont encore trois grands génies sur lesquels on retrouve l'empreinte de Plutarque, et qui ont été frappés et colorés par sa lumière. Gette inunortelle vivacité du style de Plutarque , s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. Il a peint l'homme, et il a dignement

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retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de l'espèce humaine. L'attrait de cette lecture ne passera jamais; elle répond à tous les âges, à toutes les situations de la vie ; elle charme le jeune homme et le vieillard; elle pldt à Tenthousiasme et au bon sens.

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