PRÉFACE
On a cru pouvoir réimprimer ici quelques recherches sur un sujet bien frivole en apparence, mais qui ne s'en rapporte pas moins à Thistoira de la civilisation byzantine : c'est un Estai mr les Roman» grec», l\ ne sera pas sans intérêt de voir, dans cet écrit , à quel point était tombée une nation qui cependant conservait le dépôt des arts, et qui devait, après une décadence de plu* sieurs siècles terminée par un abrutissant esclavage, sortir énergique et nouvelle de sa décrépitude hérédi* taire*. Quelle peut donc être Tinfluenoe d'un mauvais gouvernement, pour qu'une race ingénieuse , et qui continuait à cultiver son esprit, soit descendue si bas, et ait langui si longtemps dans un marasme social qui lui ôtait la force et lui laissait Tintelligence?
L'empire grec avait ce caractère particulier parmi tous les Ëtats de l'Europe , de n'offrir aucune interruption entre l'ancien monde et le monde moderne , et de n'avoir pas éprouvé le passage de la barbarie. Tandis que , dans le reste de l'Europe civilisée , de grandes invasions détruisaient partout la vieille société , et la recommençaient avec un sang nouveau , l'empire grec , i dater de Constantin , garda ses lois , ses mœurs et la
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forme de sa souveraineté. Les Turcs seuls ont été pour lui la barbarie. Aussi , maintenant que le peuple grec, conquérant de son propre sol , envahit sa terre natale, comme 'les populations du nord envahissaient la Gaule et ritalie , il a toute la vigueur et toute la durée d*une race nouvelle , il commence un empire.
Une autre réflexion natt de ce contraste entre le présent et le passé , c'est que la tyrannie théologique a fait autant de mal à Tempire de Byzance que la religion fait aujourd'hui de bien aux peuplades de la Grèce : la première tue, et l'autre vivifie. Si Ton parcourt, en effet, les longues annales des Césars de Byzance et cette série monotone d'usurpations, de fourberies, dé meurtres qui souillèrent leur trône, parmi tant de fléaux, on trouve au premier rang le fléau des intrigues monacales et des querelles religieuses : c'est là le poison de l'empire. Pendant plusieurs siècles , on voit des souverains qui avaient un peuple à rendre heureux , mesquinement occupés à remettre ou à ôter des images, à gagner des moines, à concilier deux patriarches rivaux , à doter des monastères déjà trop riches. On voit un empereur qui laisse envahir par les Sarrasins la plus belle province de l'empire , tandis qu'il emploie les soldats de sa flotte à construire une église. On voit Byzance agitée perpétuellement par de mystiques arguties , tandis que les Barbares sont à ses portes , et viennent enlever les enfants et les femmes dans les campagnes de son territoire. On voit, sur tous les points de la Grèce , le christianisme abandonné, sanglant, livré aux chaînes et au sabre des Turcs, tandis que la théologie contentieuse et l'égoïsme monacal triomphent dans l'enceinte rétrécie de Byzance.
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Malgré ces vices de l'empire grec , on ne peut nier qu'il n'ait conservé jusqu'à sa chute une civilisation dont profita le reste de l'Europe.
Dans la barbarie du moyen âge la science de Constantinople était un phénomène. On ne trouverait rien, à cette époque, dans l'Occident, qui puisse donner l'idée du vaste savoir et de l'esprit philosophique de Photius. Ce patriarche , d'une profonde érudition et d'une infatigable activité pour les affaires , homme de cour et de solitude , austère intrigant , passionné pour les lettres , ayant quelque chose de saint Ambroise et du cardinal de Retz, est un personnage prodigieux dans le ix*" siècle, et qui semble appartenir, par la politesse, le génie et les vices , à une époque de splendeur sociale.
Anne Comnène, ambitieuse et savante, faisant des conspirations de palais pour arriver au trône , et se consolant de la vie privée par le plaisir de présider des cercles philosophiques, n'offre pas, dans sa vie et dans ses ouvrages , un exemple moins remarquable de la civilisation moderne, anticipée dans la Grèce du xiV siècle. Que l'on compare les récits élégants et les mensonges adroits de cette femme spirituelle aux traditions nsuves de nos chroniqueurs de la même époque, on se croirait à plusieurs siècles d'intervalle.
Lorsque les croisés français virent pour la première fois Constantinople, ils éprouvèrent la même surprise que des Tartares qui seraient transportés aujourd'hui à Londres ou à Paris. Constantinople faisait alors seule tout ce qu'il y avait de commerce dans le monde. Le palais de l'empereur était brillant d'un luxe asiatique , et les Fran-
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çais contemplaient, avec uîie avide stupeur, des chambres remplies d'or et d'étoflTes précieuses. La foule des courtisans et des grands dignitaires de l'empire ne les étonnait pas moins. II ne manquait à Constantinople que des soldats; aussi les Français, tentés par Toccasion, s'emparèrent-ils de cette ville avec une singulière facilité.
On voyait de jeunes Barbares , venus de Champagne et de Bourgogne, se promener dans les rues de Byzance avec des robes orientales, portant une écritoire et du parchemin , comme pour parodier les savants de Constantinople. Si la conquête pouvait jamais aviver un peuple , ce passage d'une dynastie française à Constantinople aurait dû rendre aux Grecs les habitudes de la guerre : mais il n'en fut pas ainsi. Les vainqueurs gardaient le privilège des armes, comme gage de la puissance. Ils donnaient des tournois dans l'hippodrome ; mais ils ne laissaient pas descendre les Grecs du banc des spectateurs. Ils avaient établi dans la Morée des seigneuries féodales à la façon de leur pays ; mais on voit , par une chronique récem* ment publiée , qu'ils n'employaient pas les Grecs dans leurs expéditions de guerre , et ne daignaient pas même les faire tuer pour eux. On peut remarquer aussi qu'ils contractaient peu de mariages avec les femmes de la nation assujettie. Ainsi l'empire latin établi à Constantino^ pie, ne s'étant pas fondu dans ie peuple, disparut après soixante années; et la vieille civilisation byzantine, ré^ fugiée quelque temps dans l'Asie avec une portion de la (miAWe impériale , revint au milieu du peuple grec, qui voyait passer tant de vainqueurs, en gardant son sohisme religieux et ses oiœors indigènes. Il ne resta plua de l'ir-'
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ruption des Français dans Byzance que la puéri&e pré* tantion de quelques familles qui avaient cherché pendant Is conquête leurs généalogies dans nos romans chevaleresques , et qui prétendaient descendre de Roland ou des pairs de Charlemagne. Hais le fond du génie grec, malheureusement dégradé par le despotisme de cour et Tesprit monacal , prédomina bienUH sur ces restes d une influence étrangère. On reprit les querelles théologiques interrompues par la conquête des Latins. On en inventa de nouvelles ; et ce rétablissmnent de Tempire ne fut que le sursis de sa destruction .
Cependant , à cette époque même , les trésors de savoir entassés dans les bibliothèques de Byxanoe, Tusage de cette belle langue grecque qui se maintenait presque dans sa pureté, la tradition, et, si l'on veut , je ne sais quelle routine de vie intellectuelle conservée par Tétude des lettres au milieu d'une nation abattue par l'esclavage et le monachiame, tout cela donnait encore aux Grecs une physi<Miomie remarquable au milieu du reste de l'Burope . On lisait, on écrivait, on raisonnait à Byzance plus que partout ailleurs ; il ne manquait à ce travail que Timagination et la force, c'est-à-dire la Jeunesse et la virilité, deux choses qui ne reviennent pas dans les individus , et qui ne se ccmserv^oit dans les nations que par la liberté.
Les moines controversistes opprimaiaat la scienee des lettrée , et troublaient le bon sens du peuple.
Toutefois , il y a dans Tenthousiasine, lors même qu'il est destitué du aecours et du spectacle de la vie active, une telle vertu^ qu'au milieu des théolc^i^s, des histo*riograplieset des romanciers de Byzance, qui tous attee* talent Vépmsement d'idées où était tombée la dvilisation
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grecque , quelques esprits se relevèrent par le culte passionné des lettres et de la philosophie. Mais ces exemples étaient rares, isolés : de futiles disputes occupaient le plus grand nombre des savants ; et le peuple grec , épars dans la Thrace, la Macédoine, TËpire, laMorée, les îles, séparé sans être affranchi , opprimé par ses maîtres, sans être défendu contre l'étranger, languissait entre la civilisation et la barbarie, sans avoir les arts de Tune ni rénergie de Tautre.
Ainsi le gouvernement impérial, faible et absolu, cruel et superstitieux, laissait tout dépérir. Les Turcs, qui le pressaient depuis trois siècles, s'agrandissaient chaque jour, et enveloppaient de toutes parts la race indigène, qui n'avait plus de patrie, mais que sa reUgion suivait dans son esclavage. Il est merveilleux que dans une telle misère sociale et politique, et parmi les vaines querelles qui consumaient à Byzance le génie subtil et fécond des Grecs , on ait vu dans cette ville la civilisation se ranimer en approchant de sa ruine. Un empereur tel que Cantacuzène, un savant tel que Emmanuel Chrysoloras, étonnent dans le xv" siècle. Car si le reste de l'Europe commençait à sortir du chaos , les souffrances et la pénurie de l'empire grec s'accroissaient d'une manière effrayante, et sa civilisation devait être vaincue par son malheur.
Cependant il y avait alors un mouvement de renaissance dans la partie la plus éclairée de la nation. Au mi- 1 ieu du XV* siècle , la veille de la chute de l'empire , à côté de ces moines non moins ambitieux qu'imbéciles , qui disputaient sur la lumière du mont Thabor, il y avait quelques esprits élevés et prévoyants, quelques