‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 6 sur 67 · XLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVIII INTRODUCTION

« j'aime à voir mes œuvres traduites en français, avouait un auteur allemand. Je ne m'en rends que mieux compte à moi-même. »

Mais vous, vous chers Canadiens et Acadiens, qui avez un tel héritage au même titre que nous, que n'en avez-vous pas su déjà et que n'en saurez-vous pas faire? Votre langue s'épanouit au soleil de la Nouvelle-Orléans, où votre héros, — le nôtre aussi, — Cavelier de la Salle a agi aussi puissamment que chez vous. Elle réussit en Californie; elle s'étend en Nouvelle-Angleterre. Vous pouvez, vous savez la faire prospérer dans votre merveilleuse confédération, de l'Atlantique au Pacifique, à travers vos continents, vos lacs et vos montagnes énormes, jusqu'en ces régions polaires où la voix humaine ne se fige déjà plus.

Ne dédaignons donc, ne négligeons rien du domaine de la parole française. Tout y a sa valeur, comme dans un organisme végétal ou animal qui deviendrait humain.

Quelques syllabes ou phrases françaises sorties d'une peau rouge, noire ou jaune, l'idiome d'un métis ou d'un mulâtre, — comme le patois d'un paysan de nos provinces ou l'argot de nos faubouriens, comme la faconde d'une Dame de la halle ou les termes précieux d'une Dame de l'Académie, — le texte d'un traité diplomatique, le procès- verbal d'un congrès, le compte-rendu d'une séance internationale, — tout a sa place dans l'œuvre de cette parole, une des formes supérieures du Verbe humain.

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C'est avec tendresse, avec piété que les gens de la vieille France voient recueillir au Canada ces germes que répand le souffle français, comme le vent porte au loin les semences.

Qu'importe que ce soit dans la ville historique et sainte, Québec, — dans la métropole agissante, Montréal, — en ce type du chef-lieu provincial de chez nous, Saint-Hyacinthe; — qu'il s'agisse des entretiens de colons ou de bûcherons, de matelots ou de pêcheurs, de trappeurs ou de chasseurs, d'éleveurs ou de bergers?

Qu'on note les signes laconiques des demisauvages qui se sont frottés à des français, les récits de ces robustes et aventureux métis, qu'importe? Il n'est pas jusqu'aux vrais sauvages, ces peaux teintées, qui ne puissent sentir que l'homme français est bon, simple et accueillant, comme il l'a toujours été aux races qualifiées d'inférieures. Nos soldats même, en braves et bons garçons, ne traitent-ils pas en frères et si possible en amis les êtres humains, même ennemis? Ne s'honorent-ils pas, même après la bataille, d'être secourables aux faibles, aux souffrants, aux opprimés? Ne sont-ils pas la chair jeune et le sang vigoureux de ce pays qui a ambitionné, à ses dépens, de former, émanciper et aimer les autres nations?

Gesta Dei per Francos. Voyez ces croisades constantes, même sans croix, pour tout ce qui apparaît comme le vrai et le bien, dans l'ordre pacifique comme dans l'ordre guerrier; pour la santé des hommes et des animaux, comme voulait Pasteur;

pour la fraternité, la mutualité, la solidarité, selon le vœu de nos hommes d'État; pour la justice, l'arbitrage, le droit d'équité entre les nations, ainsi que pour les lois civiles entre individus; pour la libre évolution de tous dans l'espace, par l'aérostation, avec nos pionniers de l'air; pour la pénétration des masses d'eau, par les sous-marins et submersibles; pour la fixation du beau dans sa forme et sa coloration, par la photographie des images et des couleurs ; pour la transmission instantanée de nos perceptions, par les courants que recueille la télégraphie sans fils.

Car ce sont là des entreprises de nos gens, des

ouvrages qui parlent haut et qui parlent français,

eux aussi; en sorte que, même sans un mot de

' notre langue, nos idées sont traduites par ceux qui

les appliquent et les exploitent à leur compte.

Que notre langue sache donc suivre à tire-d'aile cette envolée des idées françaises. Car il s'agit de faire pour le mieux les uns des autres, en aspirant parfois à l'absolu, — ô illusion! —et constamment à l'idéal, que nous poursuivons le sachant intangible.

— « Advienne la bonté réciproque universelle! » s'écriait un apôtre du bien. Et il ajoutait, peut-être avec naïveté : « Si le Christ avait à renaître ou à ressusciter, ne croyez-vous pas que c'est en français qu'il aurait préféré parler?»

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Comment se trouvent déjà cultivées au Canada les diverses branches de la littérature?

Chants et chansons ne doivent-ils pas y figurer, malgré leur simplicité? Parce que les femmes portaient autrefois coiffes et cornettes, étaient-elles moins françaises?

Quand nous avons eu la joie de recevoir Fréchette et sa digne compagne en Bretagne, notamment à Pornic. l'ancienne résidence de Barbe-bleue, — (Gilles de Rais, qui a bel et bien vécu ou plutôt vilainement et mal), — nous avons réuni des bourgeois, des marins, des paysans, des ouvriers, qu'ils croyaient reconnaître, tant les nôtres étaient ressemblants aux leurs.

Sur huit vieilles chansons que nous avons fait chanter, cinq résonnent couramment là-bas. Qui peut dire ce que ces ébauches de poésie, ce jaillissement rvthmé de gaieté et d'esprit, peuvent fournir à la gent et aux genres littéraires? Quelle part ont les premières impressions d'enfance dans l'œuvre d'un poète adulte, qui peut-être y reviendra d'autant mieux en vieillissant ?Crémazie a noté cette chanson commune entre nous : « As-tu vu la lune, mon gars? » — Les mêmes rondes d'antan font tourner les enfants des deux bords de l'Océan. Se rencontrant, ils se réjouiraient en mesure avant de se comprendre; et une institutrice passerait, en récréation . d'une école à l'autre avec le même accompagnement joyeux.

Quoi de plus familial pour nous que le travail de M. Gagnon et les recherches du Dr Larue, les

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chansons, épitres, satires ou épigrammes de Michel Bibaud, et la verve de Joseph Quesnel, où l'on constate comment les Français, en Amériquecomme en Europe, excellent à mettre leurs gouvernements en rimes moqueuses, en attendant qu'ils les mettent à la raison. — « Malborough s'en va-t-en guerre » aussi au Canada. La Normandie, la Bretagne, le Poitou et combien de nos provinces ont leurs échos railleurs ou mélancoliques par delà les mers, et la vieille parenté de nos enfants s'affirme en ce que nous appelons « l'enfance de la littérature. »

Mais de véritables chants nationaux peuvent naître, par exemple celui qu'inspiraient à Garneau les persécutions et les proscriptions, le « Canadienerrant », ou le vieux soldat et le drapeau de Carillon par Crémazie, ou le Vive la France de Fréchette. Ils prennent la place d'honneur, le plus près du cœur, dans les recueils de poésie; car ils sont plus que des œuvres, ils sont des sources de poésie, qui semblent sourdre de l'âme canadienne française.

Que dire des contes, qui ont droit aux honneurs du foyer dans des régions où les veillées sont si longues, qui retracent les souvenirs et les rêves des simples gens, qui se transmettent de génération en génération et réunissent dans une émotion et un plaisir communs hommes et femmes, enfants et vieillards?

Comment ne pas être frappé de l'adaptation des imaginations et des récits de France au pays canadien, si bien étudiée dans les œuvres de notre cher ami H, Beaugrand? N'est-ce pas un raffinement

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d'amateur de livres et un trait d'esprit, que d'avoir publié comme il a fait ces légendes avec tout le luxe des impressions modernes, afin d'attester la valeur réelle de ces fantaisies populaires dans la production intellectuelle nationale ?

Français il faut être pour savourer nos fables et tirer de notre La Fontaine tout ce qu'il contient de profond. La pénétration de M. l'abbé Bourassa, son érudition et son goût, ont montré que nos fabulistes sont saisis en toutes leurs finesses, et que la fable peut fleurir en terre canadienne cultivée par des mains françaises. Il est vrai que chez le Secrétaire général de l'Université Laval, la critique littéraire ne fait pas tort à l'histoire, à la sociologie, à l'éloquence sacrée.

Mais c'est à la poésie qu'il faudrait venir aussitôt, et comment en effleurer seulement le domaine? Il est varié comme celui de la musique.

On a voulu chercher en certains poètes canadiens des mélodies, des accords tout faits, des pastiches, « des lieux communs » d'Europe. Si les Français de là- bas ont droit de prendre ou reprendre leur bien où ils le trouvent, c'est chez nous, avec transposition pour les temps, les lieux et milieux nouveaux. Nous les remercierions volontiers de prouver que nos inspirations et nos procédés restent vrais au loin.

Les naïves poésies du début ne nous sont pas moins chères que les originalités fournies plus tard.

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Dans les anthologies de H. L. Taché ou de l'abbé Nantel, ce sont des fruits français que nous cherchons en même temps que des fleurs canadiennes, et nous y voyons déjà la semence de l'avenir.

Entendant les vers de Fréchette, dont les Fleurs boréales et la Légende d'un peuple faisaient sensation voici tant d'années déjà, lisant Crémazie ou Nérée Beauchemin, prenant les Aspirations deChapman, ce livre récemment accueilli avec tant de faveur en France, où l'auteur a voulu le faire naître, — quel attendrissement n'éprouvons-nous pas? Le sourire ou les larmes sont venus du cœur, avant même que le cerveau ait donné son avis.

Lorsqu'au début de cette année, un jeune Canadien récitait l'éloge de notre langue française, par le poète dont le nom est anglais et l'âme française, un murmure d'émotion s'élevait parmi les auditeurs. Certes, cette langue appartient à ceux qui savent la chanter et l'aimer comme de tels admirateurs. Ils ne sont pas ses serviteurs, ils sont ses maîtres, ses auteurs; ils la fécondent, ils la créent.

Au nom de la poésie française, honneur et reconnaissance aux poètes canadiens français.

L'histoire, — nos frères possèdent la nôtre, qui est toute à eux aussi, si haut qu'elle remonte. Mais ils ont la leur, à eux seuls, depuis qu'ils se sont élc\ émancipés seuls, mûris par le malheur et par les luttes. Ce sont des histoires françaises que nous devons à Garneau, à l'abbé Ferland, à Gérin- Lajoie, à l'abbé Casgrain, à Michel Bibaud.

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Qu'il soit permis d'ajouter le nom de l'auteur d'un livre publié en anglais, l'ancien député Ed. Richard, Acadien français, l'excellent ami que nous avons possédé longtemps en France où il compulsait nos archives et recueillait tant de documents pour le Canada. Vraiment Français il a été, même et surtout en ce livre écrit dans la langue où il voulait repousser les attaques et les injustices répandues trop longtemps contre les anciens Acadiens. L* mort, hélas! fauche le laboureur et le moissonneur. Mais la moisson et la semence de vérité restent acquises. La pensée, l'affection des absents survit et revit avec le bien qu'ils ont accompli. Hommages émus à E. Richard, comme a l'abbé Casgrain. récemment frappé, lui aussi, après qu'il a tant labouré, semé et récolté.

Le roman tient souvent de l'histoire, et réciproquement. C'est le genre où la France européenne a fourni le plus de productions que l'Europe pourrait se dispenser parfois de nous envier, mais dont elle est complice et coupable par le débit qu'elle leur assure. Déjà s'annoncent, chez nos compatriotes, des auteurs, une culture de ce genre qui sera certainement plus prudente, et dans laquelle leurs précieuses qualités et leurs immenses champs d'action promettent le succès. Quand on étudie les actes de ces pionniers de la civilisation dans l'Amérique du Nord, on songe qu'ils ont eu plus pressante tâche que d'écrire des romans; il fallait les faire. Ce n'est pas dans la bataille que l'on raconte, encore moins

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que l'on critique; et pourtant les Canadiens seraient trop enclins à se critiquer, en leur qualité de Français.

Est-ce pour des raisons analogues, pour cause de jeunesse et d'action, qu'ils ne se piquent pas encore de se manifester et d'exceller dans le genre théâtral? Peut-être M. Paré n'avait-il pas tort de railler la théâtromanie de la France, trop explicable par notre situation dans l'histoire et en Europe. Car notre pays a été le siège de tant d'événements, de drames, tragédies et comédies ! Nous y avons joué et payé de nos personnes et de nos deniers, de nos épreuves et de nos souffrances, la grande pièce qui se déroule depuis des siècles en pays civilisés.

Mais la scène maintenant se passe dans le monde, et le jour approche peut-être où le théâtre français brillera au Canada, autrement que comme importation de choses et de gens de chez nous. N'a-t-on pas vu des essais auxquels a concouru l'auteur même de ce livre? Ne possédons-nous pas les ouvrages d'un précurseur dont nous nous félicitions tant d'être l'ami et dont la famille a en héritage le talent comme le patriotisme et la hauteur d'esprit? Qu'on en juge par les tâches que s'est assignées sa digne fille, Mme Dandurand, tant appréciée aussi en France.

M. Marchand, l'ancien « Premier » de la province de Québec, a montré que la sagacité de l'homme d'Etat ne nuit pas à la pénétration du psychologue, pas plus que l'orateur à l'écrivain. Qu'on ne cherche pas dans ses pièces les intrigues dont la politique

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fournit souvent le spectacle, au moins dans la coulisse. Comme il avait écrit des poésies fugitives et des fables, il a mis en scène des observations et des études fines, ingénieuses, distrayantes, sans tapage dramatique. Sans inquiéter une société scrupuleuse, il a frayé la voie vers le théâtre, où s'exerce une telle puissance, où s'incarnent si passionnément les idées et se représentent les plus troublantes réalités de la vie. Sûrement, l'esprit français utilisera un jour cette puissance pour l'éducation des esprits et la culture des mœurs en Amérique. Le Nouveau-Monde est apparemment un théâtre assez vaste.

La chronique, avec sa souplesse et sa variété, ne pouvait pas laisser les Canadiens indifférents; et comment ne pas citer M. A. Buies, qu'il faudrait viser à tant d'autres titres; M. Hector Fabre, que son rôle à Paris ne nous empêche assurément pas d'envisager en sa qualité d'homme d'esprit, esprit si fin et si brillant, lettré qu'il faudrait suivre jusque dans le journalisme en ses divers genres, de même qu'il faudrait suivre sur des terrains si divers MM. Faucher de Saint-Maurice, Lusignan et Edmond Paré.

Mais nous voici aux journaux et revues, qui peuvent n'être pas abordés dans un ouvrage traitant de la littérature proprement dite. Il est permis d'y joindre le discours ou, selon le mot usuel, l'éloquence, bien que ce ne soit pas toujours syno-

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nyme, il faut l'avouer. Pour tout concilier, disons « la parole. » La Parole et la Presse, les deux puissances qui gouvernent ce temps ! Offrons leur place à part. Logiquement, ce serait aujourd'hui la première place.

La parole icrite. Triple organe . le Journal, la Revue, le Livre. — La presse périodique et les autres littéraires . L'agitation du journalisme et la poussière des bibliothèques. Culture de la langue en />lein verni. — Tâche unitelle du journaliste. Les journaliers du travail intellectuel. Le grand mouvement quotidien.

Revues et Magazines; les magasins d'alimentation cérébrale. L$ê dt M Fronces et les deux Mondes à relier. — L'éducation générale de la famille et de la nation. — Rôle femme». Le» intellectuelles au Canada. \~<tux et hommagi s français.

La poussée îles feuilles françaises en Amérique. Comment se Compote un journal,- ici et là-bas. Les idées et les fait», le fond et la façon. Les plats anglais et la cuisine J'rançaise du journalisme. Qualité» de France. — Xos journaux à Montréal et à Québec, dans les villes 1 1 les régions canadiennes et américaines. Les champions français. Ume langue qui ne veut pas devenir morte. — Gratitude nationale.

La parole parlée. Les discours qui s'écrivent. L'éloquence et la littérature. — Le Français né parleur. Prestige international du beau langage. Le règne de la parlementaiion. — Facultés oratoires canadiennes. L'éducation du parler. La langue maternelle, mère de l'éloquence. — L'inspiration ; le Verbe national. Les Gaulois artistes et professeurs de parole. L'art et la facilité. — Identité J'rançaise et canadienne; eux, c'est nous. L'éloquence, c'est le pouvoir.

Il est d'usage, pour classer des articles ou des discours comme morceaux littéraires et les ranger dans cette noblesse intellectuelle qu'on intitule la littérature, d'attendre qu'après avoir été semés au vent,

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en feuilles volantes, ils aient pris corps en volume. Ce sont alors des personnages arrivés, paraît-il; garantis non pas, bien entendu, contre l'obscurité et l'oubli, mais contre ce terrible mouvement de la vie publique qui emporte tout avec une rapidité sans cesse croissante.

Pourtant, on voit des gens irrévérencieux qui aiment mieux vivre ou avoir vécu au plein air, en pleine lumière, si brièvement que ce soit, que d'être nés dans un cénacle, même littéraire, chétifs, ignorés, vieux, morts d'avance. Belle consolation de se trouver enseveli vivant dans la poudre des librairies et des bibliothèques, trop souvent semblables à des nécropoles! Que d'auteurs s'y fossilisent, dans l'attente de la résurrection qu'apportera cet ange béni, un lecteur, ouvrant le volume, peut-être par erreur.

Soyons justes, même pour les puissants du journalisme et des parlements ! Ce n'est pas un mince honneur, pour un éphémère humain, que de contribuer à la vie des autres et «d'avoir son jour». Nefélicite-t-on pas quelquefois celui qui a eu « son heure »? Plus ou moins long, un instant comme un siècle, est le chemin de l'éternité, et même parfois de l'immortalité.

Combien d'écrits ne se feront jamais livres, qui auraient été dignes du brochage et même de la reliure! Combien de correspondances simplement manuscrites retracent les sentiments et les actes les plus « typiques » pour la vie morale et intellectuelle d'une génération et d'une époque ! Que de trésors qui ne se déposeront jamais en in-12 ou en in-octavo!

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Que d'articles sont plus lus, — ce qui est capital pour un écrit, — que les tomes les plus majestueux! Combien de fragments, à peine recueillis en coupures, contiennent plus de sève, de verve, d'invention, qu'un paquet de ces traités qui ne semblent composés que pour être publiés, publiés que pour être reliés, reliés que pour être collectionnés, alignés sur des rayons!

Au reste, il faut l'avouer, c'est la langue même et la manière dont elle a pris racine, dont elle pousse, fleurit et fructifie au Canada, qui nous préoccupe jusque dans la culture de luxe qu'elle reçoit, parmi les jardins littéraires et à plus forte raison en serres chaudes. Les espèces qui résistent et pullulent en terre libre ont-elles moins de charme et de parfum? C'est à tous les vents que se dispersent les feuilles périodiques, et c'est aux champs comme à l'atelier ou au magasin, dans les lieux publics, sur les routes, qu'elles passent de main en main et font transmettre la parole de bouche en bouche.

Le journal, — nom si juste, — est tout ensemble le carnet détaillé de la vie quotidienne et le grand livre de la vie publique. Quel n'est donc pas son pouvoir pour la conservation et l'extension du langage, pour la formation et l'influence de la littérature!

Incalculable est le nombre de phénomènes et de faits, d'essais et de travaux, d'éléments et de ferments dévie, de manifestations et de révélations qui ne paraissent que là. Combien d'hommes pensent et produisent, comme ils vivent, au jour le jour!

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Le journaliste estsouvent le journalier, le prolétaire de la vie intellectuelle. Il faut qu'il se jette en ce courant, en ce mouvement universel et incessant qu'il a tant de peine à suivre, et qu'il se borne d'ordinaire à devancer lorsqu'il semble le conduire. Combien de politiciens, comme de littérateurs, suivent en réalité par devant! Un cheval fougueux croit conduire la voiture, — sa voiture, — parce qu'il la précède et qu'elle est attachée à lui.

Et quelle importance n'ont pas les Revues pour l'esprit public? C'est par elles que se fait le travail de digestion des éléments et des aliments les plus sérieux en tous genres de questions et d'études. Œuvre substantielle de vulgarisation, qui sustente le public, par addition au pain quotidien du journal, et sans préjudice de l'alimentation spéciale par le livre.

Revendiquons le même privilège contre M"' Barry, ou si l'on veut contre Françoise, dont le journal comme les écrits ont été tant appréciés, et qui se remémorera toutes les sympathies françaises, normandes même, demeurées invariables.

Les vieux pays ressemblent aux vieilles gens ; ils oublieraient plutôt les amitiés et les parentés nouvelles, que les anciennes. Revenez dix ans, vingt ans plus tard chez nous ; vous y retrouverez non plus peut-être les mêmes personnes, mais les mêmes choses, les mêmes sentiments enracinés comme nos chênes.

Mais que de feuillets faudrait-il pour les Revues et que de pages pour les journaux, surtout à un de

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ceux qui s'honorent d'avoir participé parfois à leur rédaction et de compter parmi leurs lecteurs!

Oui, c'est une jouissance pour nous de lire des feuilles françaises du Canada et d'Acadie, de Nouvelle-Angleterre, de Louisiane et d'autres parties des Etats-Unis. Nos yeux en rient de plaisir, comme ils en pleureraient d'émotion.

Et tout d'abord, quelle fierté nous éprouvons à constater l'importance de ces organes et de leur clientèle, les pays qu'ils desservent, les services qu'ils rendent, les progrès de l'outillage, le nombre de pages données à si bon compte, la variété de ces informations, la hardiesse de ces informateurs, qui quelquefois courent le monde aussi vite ou plus vite que les nôtres!

Sans doute, ces journaux ne sont pas présentés comme les nôtres, qui ont leur distribution des matières, leur classement et leurs titres machinés. C'est la composition artistique du cadre. Mais le contenu répond-il toujours à cette habile ordonnance, et l'édifice à la façade ? — « Quel dommage, soupirait un publiciste, que les Français n'amassent pas plus de faits ; ils ont tant d'idées !» — « C'est bien pourquoi w, répondit un confrère.

C'est donc en première ligne, on peut le dire, qu'il faudrait placer les publications périodiques en tous genres, soit qu'elles aient ou non la pureté de langue et les prétentions justifiées à la littérature, au moins en certaines de leurs parties.

Déjà des revues franco-canadiennes ont montré ce

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qu'on pourrait faire pour le service du Canada et pour la jonction des deux Frances, en les renseignant et les aidant l'une par l'autre. Notre ami M. Beaugrand n'a certainement pas oublié certains projets qui nous étaient communs, comme tant d'idées entre nous, servies par une si vive amitié. Les Magasines réussissent trop bien en Amérique, et ce que les Canadiens ont déjà su faire est trop démonstratif, pour que l'on n'ait pas confiance en l'avenir de ces genres si variés d'information et d'étude. Les chefs de la littérature canadienne n'ontil pas donné l'exemple?

Il n'est pas jusqu'aux Dames qui n'aient prouvé comment la famille, l'éducation, la vie du foyer peuvent avoir des organes aussi gracieux qu'utiles, signe du rôle qui s'ouvre en toutes choses à la femme canadienne, grâce aux vertus domestiques, aux facultés délicates, au sens du beau, à la pureté de mœurs qu'elle doit à l'atavisme et à son propre mérite. Car cette nation est fille de braves ger^s, les colons d'antan, et d'honnêtes filles, celles qu'on choisissait en France pour aller fonder des ménages dans la Nouvelle France. En Amérique, l'Américaine en est témoin, la femme peut étendre son influence, sa liberté, qui n'est pas à confondre avec les libertés trop faciles à prendre en quelque grande ville.

Rappelons le nom respecté de Madame Dandurand, qui sait si heureusement manier la plume et la parole. Ne transmet-elle pas vivante cet héritage à sa jeune fille, tant applaudie lorsque tel poète

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français, notre ami Lucien Pâté, la priait de réciter quelque pièce à la louange du Canada ?

La presse française d'Amérique se conforme aux habitudes d'un public de journaux genre anglais. Mais le français n'en garde pas moins ses aptitudes, qui lui assignent un rang éminent par la clarté d'exposition, la vivacité d'imagination, la promptitude d'action, le sens critique et la polémique. On sait en France ce que valent ces qualités par les coups qui se distribuent si libéralement.

Un grand journal tel que la Pairie de Montréal, dont le fondateur a tant fait pour les causes qui lui sont chères, nous donne orgueil, à nous autres surtout qui y avons écrit. Toujours on revoit les colonnes où l'on a mis son nom; et l'on revoit journaliste le vaillant Beaugrand qui, malgré son état de santé, s'est brûlé au feu de la bataille quotidienne.

Et la Presse, dont le personnel dirigeant nous est tant ami, où notre prose s'est alignée aussi, — quels souhaits on fait pour sa prospérité, pour son extension déjà si puissante dans l'Amérique du Nord! Quels sentiments nous inspirent, en dehors de toutes questions politiques, les importants journaux de Québec, comme de Montréal, des villes et provinces où le français s'est implanté!

Sera-t-il pardonné de garder tendresse particulière pour les feuilles acadiennes, qui poursuivent la reconstitution de la nation française dans les provinces maritimes, et pour ces journaux de la Nouvelle-Angleterre, accompagnant aux Etats-Unis des

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émigrants qui ne doivent perdre ni leur parler, ni leurs croyances, ni leurs traditions, qui forment des groupes robustes et des collectivités souvenantes?

A Fall River, nous revoyons en pensée nos amis entourant M. Dubuque et le cher Indépendant, dont je me considère aussi comme rédacteur; à Woonsocket, la vaillante Tribune, la population française et ses chefs si distingués dont les noms voudraient sortir de ma plume, comme pour Fall River; à Lowell, de même, avec Y Etoile, et tant d'autres ailleurs.

De tous ces organes, la formation a pu être difficile. Souvent leur maintien coûte des sacrifices, et leurs moyens restent proportionnés à l'importance de leur clientèle. Mais l'émotion est d'autant plus admirative lorqu'on note sur place les conditions dans lesquelles ont dû vivre tant de journaux, à l'imitation de ces vieilles familles canadiennes qui parlaient français chez elles, lisaient sans cesse les seuls livres qu'elles possédassent et compulsaient de méchants dictionnaires, pour ne pas oublier et ne pas laisser disparaître le parler des aïeux.

Courage à ceux qui, dans quelque ville isolée, en quelque État ou province de langue anglaise, se parlent et s'entreparlent français ! Honneur à ces missionnaires de notre langue, qui ne se contentent pas de la parler pour les besoins du ménage, autour de la table et du foyer, comme on ferait d'un patois, — ni de l'employer pour la vie intime de la conscience comme à l'église, ni de la faire vibrer en quelque allocution privée ou en quelque chanson,

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ni de la consigner dans des lettres et pièces particulières;— mais qui lui donnent l'incarnation vigoureuse, la faculté de reproduction, le retentissement universel de la parole imprimée, qui la mêlent aux affaires publiques et obligent ainsi ceux-mêmes qui ne la parlent pas, à se la faire traduire, comme à tenir compte des idées, des sentiments et des intérêts dont elle est l'expression.

C'est au nom de tous les Français de ce côté de l'Eau, à commencer par ceux qui travaillent pour le langage, en quelque genre de publication ou de publicité, que nous présentons nos félicitations, notre gratitude et nos vœux chaleureux à nos confrères, camarades et collaborateurs de la presse périodique française au Canada et aux Etats-Unis.

Les journalistes sont les avocats de la plume, et c'est du bec comme de l'ongle que tout homme public est obligé de s'escrimer. Si le journalisme mène à la littérature et réciproquement, l'éloquence a même privilège.

Ne vante-t-on pas un discours en le déclarant bien écrit; et les harangues, les rapports, les mémoires, les déclarations solennelles, même les « notes verbales» de la diplomatie, ne sont-ils pas écrits? Les sermons et les oraisons funèbres ne sont-ils pas composés pour être appris par cœur, et de même

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