‹ Études de littérature et d'artChapitre 1 sur 14 · LESSING · texte numérisé non relu

LESSING

Et l'émancipation littéraire et rellffleuse de rAllemagne*

Macaulay, dans son essai sur Addison , proclame Lessing le plus grand critique du xviii« siècle. Un écrivain allemand , renchérissant sur Thistorien anglais, considère l'auteur de la Dramaturgie et du Laocoon comme le créateur de Testhétique moderne , comme le Moïse ou le Selon de l'art et de la poésie, et lui rend grâces de nous avoir laissé dans un de ses écrits philosophiques l'évangile de la pure humanité. M"** de Staël s'était contentée de dire : « Lessing est un esprit neuf et hardi, et qui reste néanmoins à la portée du commun des hommes ; sa manière de voir est allemande, sa manière de s'exprimer européenne. »

Cet éloge plus discret aurait été, jHnagine, du goût de Lessing. Les grands esprits du siècle passé ont fait la guerre aux superstitions; c*est mal honorer

leur mémoire que de leur rendre un culte superstitieux. Non , Lessing ne peut nous servir ni de législateur ni d'évangéliste ; entre nous et lui, il y a cent ans tien remplis et une révolution qui a tout renouvelé. Une partie considérable de son œuvre a vieilli, sa méthode ne répond plus à nos besoins ; sur bien des points , ses enseignements ont été dépassés ou contredits. Au XIX8 siècle, la critique est l'art de tout comprendre et de tout expliquer par l'histoire ; au Xviir, elle n'était que l'art de tout discuter, de tout remettre en question par le raisonnemenl. Lessing fut

Ar un prodigieux raisonneur, raisonner fut sa principale occupation et la joie souveraine de sa vie ; mais s'il ne peut nous servir d'oracle, il sera toujours un inspirateur, l'un de ces héros de Tintelligence qu'il est bon de fréquenter parce qu'on apprend d'eux la liberté et le courage de la pensée. Quand l'esprit humain s'engourdit et menace de s'arrêter, il lui faut des Voltaire et des Lessing pour le remettre en mouvement.

En France, Lessing est surtout connu par certains mots souvent cités et qui le peignent. « Si Dieu tenait la vérité dans sa main droite et dans sa gauche Tamour toujours inquiet de la vérité, qu'il me dît : Choisis ! — fussé-je condamné à me tromper éternellement, j'opterais pour sa main gauche : « Père, lui dirais-je, la vérité n'est que pour toi. » — « Il y a plus de plaisir, dit-il encore, à courir le lièvre qu'à le

A prendre. » Lessing était de la famille de Bayle. Chez tous les deux, même ardeur de recherche et d'examen, même passion de controverse, et parfois môme friandise de scandale; une étonnante variété d'études, une vaste érudition dont ils se servent pour autoriser et multiplier leurs doutes, une sorte de génie qui se dépense en malice, une entente merveilleuse de la

UN ALLEMAND d'AUTRBFOIS 3

guerre de chicane, Tart de détruire Tennemi en détail par des escarmouches plus meurtrièrev que des batailles rangées. Du reste, infatigables l'un et rautre, toujours frais, dispos, toujours en campagne, du matin de leur vie jusqu'au soir, éperonnés, bottés, ils sonnent le boute-selle. Ces sortes d'esprits enragés que possède le démon de la critique sont fort incom* modes aux gens tranquilles, qui trouvent leur repos dans la tradition, leur bonheur dans les idées reçues» a Dois-je ménager chacune de mes respirations, leur répondait Lessing, dans la crainte que votre perruque ne perde un peu de sa poudre *? »

Lessing eut sur Bayle l'avantage du goût et du style. On a souvent reproché au sceptique professeur de Rotterdam sa langue négligée, inculte, qui sent le réfugié. La prose de Lessing est l'allemand dans sa fleur, prose d'une netteté, d'une transparence admirables, d'un tour simple et facile, plus élégante qu'ornée, plus vive que rapide ; on dirait la prose de Voltaire, moins l'éclair et les ailes. Bayle n'était ni écrivain ni littérateur ; tourné tout entier vers l'érudition et la dialectique, la muse et sa grâce lui ont manqué. Lessing au contraire eut la passion des lettres, et il fut poète à ses heures. Oublions ses fables, ses odes ; deux pièces de lui sont restées au théâtre : l'une, Emilia Galottiy témoigne d'une vraie puissance dramatique, l'autre, Nathan le Sage, respire un charme de poésie et de sentiment qui ne passera point ; mais alors même qu'il faisait œuvre de poète, Lessing n'était point infidèle à la critique : il faut l'entendre là-dessus, jamais homme ne se connut davantage.

a On me fait l'honneur, dit-il, de me tenir pour un poète. C'est peu me connaître et tirer des conclusions trop charitables des quelques essais dramatiques où

S est hasardée ma plume. Les plus anciens de ces essais furent composés à un âge où Ton prend volontiers pour du génie le goût et la facilité d'écrire ; ce qu'il y a de passable dans les derniers, j'en suis redevable à la seule critique. Je ne sens pas en moi la source vive qui jaillit par sa propre force et s'élance enjetsabondants, limpides et frais. Je suis condamné à tout tirer de moi-même par la pompe foulante... De là vient que je suis toujours chagrin et confus quand j'entends mal parler de la critique. On l'accuse d'étouffer le génie, et je me flatte d'avoir reçu d'elle quelque chose qui ressemble beaucoup au génie. Je suis un paralytique qui ne saurait s'édifier d'un libelle contre les béquilles... Toutefois, ajoute-t-il, sa béquille peut bien aider un boiteux à se transporter d'un lieu à un autre, mais elle n'en fera jamais un coureur de cirque; il en va de même de la critique. Si grâce à elle je produis quelque chose qui vaut mieux que ce qu'un homme de mon talent produirait sans son aide, je n'y réussis qu'à la condition d'être libre de toute autre besogne et à l'abri de toute distraction, d'avoir sans cesse présentes à l'esprit toutes mes lectures, de passer à tout coup en revue toutes les remarques que j'ai pu faire dans le cours de ma vie sur les mœurs et sur les passions... »

On se souvient de cet Allemand qui sautait par la fenêtre en disant : « Je me fais vif. » Lessing est peutêtre l'unique exemple d'un homme qui s'est fait poète parce qu'il avait juré de l'être.

La critique exercée avec génie a l'heureuse propriété de renouveler et d'agrandir tous les sujets ; il n'est pour elle ni questions oiseuses, ni matières rebattues; les Ueux communs, les préjugés chers à la foule, les sagesses transmises, lui sont suspects; elle

contrôle les témoignages, instruit le procès. Ne lui alléguez aucune autorité : elle est résolue à n'en croire que les faits, et il n'en est aucun dont elle n'aperçoive les conséquences. Tantôt elle amasse des nuages sur des évidences de convention, tantôt elle perce à jour des mensonges accrédités et commodes à l'humaine paresse ; la certitude se dérobe-t-elle à ses poursuites, le doute lui est encore une conquête précieuse et une chère possession; quand la vérité nous manque, c'est quelque chose que de ne rien mettre à sa place. « La discussion, disait Lessing, est toujours utile ; alors môme qu'elle n'aboutit pas à la découverte de la vérité, elle nourrit l'esprit d'examen, elle tient les préjugés dans un état d'inquiétude perpétuelle. »

Tous les sujets étaient bons à cet impitoyable contrôleur des idées reçues. A vrai dire, il n'y a point de petits sujets. L'esprit d'un siècle est semblable à ce génie des Mille et une Nuits qui se resserrait sur luimême jusqu'à tenir tout entier dans une cassette. Que Lessing dissèque malignement quelques vers de Klopstock, que dans une figure ailée il reconnaisse, en dépit des archéologues de son temps, l'emblème antique de la mort, ou que, documents en main, il réhabilite je ne sais quel obscur poétereau latin persécuté jadis par Luther pour avoir chanté les louanges d'un prélat catholique, si restreint que soit le cadre de son sujet, Lessing y fait entrer la pensée de son siècle en appliquant aux choses de la vie et du monde cette absolue liberté de l'examen dont Descartes s'était prévalu dans l'ordre de la philosophie pure.

Les moralistes ont souvent disserté sur l'utilité des ennemis. Tout ce qu'ils en peuvent dire a été mis en pratique par Bayle et par Lessing. Jamais personne

^ ne tira de ses ennemis un plus heureux parti. Peuton concevoir Bayle sans Jurieu *? Que ne lui doit-il pas*? Lessing conseillait à qui veut penser de se chercher un adversaire et de disputer contre lui. C'était sa méthode. Il en usait comme ce centurion de Memmius qui se battait tous les matins contre son singe pour se tenir en haleine.

La controverse était pour Lessing une sorte de gymnastique dont il se trouvait bien; il y retrempait ses forces. Dans l'émotion d'une querelle, son esprit jetait de plus vives clartés, il disposait plus librement de ses idées, il se sentait vivre. Il était de ces hommes que la passion éclaire et que les sots inspirent. Souvent il lui arriva de découvrir une vérité quand il ne cherchait qu'un argument. Sa vie fut une suite de controverses et de passes d'armes; il n'eut pas toujours raison, toujours il eut les honneurs de la guerre. Il avait le tempérament et le caractère qui conviennent à la polémique : une vivacité d'impressions qui n'altérait jamais son sang-froid, beaucoup d'opiniâtreté et beaucoup de souplesse, le goût des hasards, Tacharnement d'un joueur ou d'un plaideur à outrance. Insouciant des coups qu'il recevait, parce qu'il était sûr de sa riposte, et lui-même ne frappant jamais sans appuyer la botte, l'escrime n'avait point de secrets pour lui. Les occasions de guerroyer ne lui manquèrent pas ; il avait deux passions, le goût de raisonner et un amour jaloux de son indépendance ; les opinions en vogue, les préjugés régnans révoltaient la fierté de son génie comme des attentats contre sa liberté, et il n'y eut de son temps ni coterie ni parti qu'il ne se soit donné le plaisir de braver.

Les vicissitudes de sa vie nourrirent et fortifièrent en lui l'humeur frondeuse et militante. Il ne joua pas

•de bonheur dans ce monde ; rien ne lui réussit que la gloire. Fils d'un pasteur sans fortune et Talné de douze enfansy il ne lui vint jamais de la maison paternelle que d'aigres et pieuses remontrances et des demandes incessantes d'argent. Sa mère avait décidé qu'il serait pasteur. Lessing se sentant fait pour autre chose, on ne lui pardonna son indocilité qu'à la condition qu'il s'enrichît, qu'il plaçât ses frères, qu'il entrettnt ses sœurs, qu'il fît vivre tout son monde . Il n'avait cependant que trop de peine à se faire vivre lui-môme. Toujours endetté et faisant toujours honneur à sa signature, toujours luttant, peinant, se créant des ressources imprévues par son infatigable labeur, et portant jusqu'au bout son fardeau sans plier ni se plaindre, ce véritable héros d'honnêteté trouva moyen de venir en aide aux siens et d'acquitter avec ses dettes celles de son père.

La fortune lui tint rigueur, et ses efforts n'aboutirent qu'à la conquête d'une fière pauvreté, qui n'acceptait aucune grâce. Homme à projets, Tinquiétude de son humeur le poussa de lieu en lieu, d'entreprise en entreprise. On le voit courir de Leipzig à Berlin, à Breslau, à Hambourg, à Vienne ; à peine assis, il se remet en marche, prenant le vent, quêtant une piste et la perdant. Tour à tour journaliste, feuilletoniste, traducteur, dramaturge, libraire et imprimeur, secrétaire d'un général, bibUothécaire d'un prince, toutes ses attentes furent déçues, toutes ses tentatives avortèrent, et sa bourse resta vide. Le miracle, c'est qu'il ne laissait pas de vivre ; ses ennemis ne s'en apercevaient que trop. Il est vrai que, si la fortune ne lui fut pas complaisante, il n'avait guère non plus de complaisances pour elle. Il ne sut jamais faire sa cour aux choses ni aux hommes; jamais il ne s'imposa

le sacrifice d'un seul de ses goûts, d'une seule de ses opinions. Il savait du reste que la liberté se paie, et il était trop raisonnable pour s'étonner longtemps de ses échecs. Parfois le découragement le prit, mais son indomptable énergie se réveillait bientôt; il poussait un cri de guerre, rentrait en campagne, et c'est!ainsi qu'il passa sa vie à batailler contre la vie.

Ce qui ajoutait encore aux difficultés de sa destinée, c'est qu'il avait tous les goûts, toutes les aptitudes ; il se sentait propre à tout, rien ne lui était indifférent : de là ses hésitations, ses inconstances. U connut plus que personne l'embarras du choix, ou, pour mieux dire, il fut de tout temps ballotté entre deux passions maîtresses qui se disputaient son cœur, la passion des livres et la passion du théâtre. Il commença par les livres. Son père était un adorateur fervent de la lettre moulée, il transmit à son fils sa fureur ; ce fut tout l'héritage paternel. A Meissen, où Lessing fit ses premières études, on put voir en lui un apprenti érudit. Ardent à l'étude, amoureux de l'antiquité et de toute science, rêvant déjà dç se faire recevoir au rang des doctes, c'était, au dire du recteur, un cheval qui demandait double charge.

A Leipzig, le vent sauta ; ce fut là que pour la première fois il entrevit le monde, et tout à coup il se prit en pitié, jura de fausser compagnie aux morts pour ne plus frayer qu'avec les vivants. « Les livres, écrivait-il à sa mère, auraient fait de moi un savant, mais un homme, non. A peine fusje sorti de ma chambre, Dieu ! que je me sentis inférieur à tout ce qui m'entourait ! Une timidité de paysan, un extérieur inculte et sauvage, une ignorance complète des usages et du raonde; des grimaces odieuses qui semblaient dire à chacun : « Je te méprise, » voilà quel me parut être

mon lot. Je ressentis une honte que je n'avais jamais épouvée, et je jurai de changer, coûte que coûte » Il tint parole, ferma ses in-folio, apprit la danse, Tescrime. Plus d'autres lectures que des comédies. Il voulait vivre, et il lui parut qu'on vivait au théâtre plus qu^ailleurs. Il se faufila dans la société des comédiens, obtint ses entrées dans les coulisses, s'éprit d'une Colombine, et, pour lui plaire, songea un instant à monter lui-même sur les planches. Il s'en tint au projet, d'autres visées lui vinrent : l'Allemagne de son temps était plus riche en comédiens qu'en comédies. En janvier 1748 fut représentée à Leipzig une pièce intitulée le Jeune Érudit, œuvre d'un étudiant de dix-huit ans, de djotthold-Éphraïna Lessing. Cette pièce, où il semble s'être peint lui-même, fut reçue avec acclamation. Le voilà marchant sur les nues, croyant tenir l'avenir dans sa main.

Le réveil ne se fit pas attendre ; dans son imprévoyante générosité, il se porta caution pour quelquesuns de ses amis les cabotins, lesquels gagnèrent le large, le laissant aux prises avec leurs créanciers. Sa mésaventure le dégrisa ; il se retourna vers l'étude, vers la critique, vers les livres. Ainsi vécut Lessing, homme de science, homme d'imagination, également habile à fouiller dans le cœur humain et dans les manuscrits, quittant tour à tour le théâtre pour la poussière des bibliothèques et retournant des bibhothèques au théâtre, sans qu'on pût savoir s'il était né pour l'étude ou pour la poésie, ni ce qui l'emportait en lui du talent ou de la volonté.

Une chose est certaine, jamais personne ne lut plus que Lessing et ne lut mieux. Il a parlé quelque part de l'utilité des mauvais livres ; il n'en était pas de si sot dont il ne sût faire son profit, tirant de For de tous

les fùmierSi Cet homme tout occupé de gagner son pain, et à qui le sort inclément semblait refuser tout loisir, trouva moyen, comme en se jouant, d'acquérir une surprenante et universelle érudition qui déconcertait les pédans, faisait trembler les Lange et les Klotz, et causait des inquiétudes au grand Winckelmann lui-même. Et cependant cette érudition prodigieuse, Lessing à de certaines heures en faisait bon marché ; il prenait ses livres en mépris ; il s'écriait alors comme Richard : Mon royaume pour un cheval 1 Il voulait vivre, respirer ; le poète se réveillait en lui et demandait des aventures, des sensations. En 1760, on le voit quitter brusquement Berhn, le cénacle de ses doctes amis, des travaux commencés, pour suivre en Silésie le général de Tauentzien. Qu'allait-il faire à Breslau ? Le grand Frédéric avait nommé le général gouverneur de sa nouvelle conquête, à la charge d'y battre monnaie pour remonter ses finances épuisées. Le métier était bon ; Tauentzien y gagna , dit-on , 150^000 thalers. Il ne demandait pas mieux que de mettre son secrétaire de part dans ses prises. Lessing le remercia ; il n'estimait pas que tout argent sentit bon, et cet esprit libre fut toujours l'esclave de sa conscience.

Il repartit au bout de cinq ans, les mains nettes et le gousset vide ; mais il n'avait pas perdu son temps ; il était venu faire à Breslau un voyage de découvertes dans la vie. Il accompagna son patron au siège de Schweidnitz, étudia sur le vif la guerre, le troupier, le bivouac, et plus tard la caserne, l'administration militaire, les misères et les passe-temps d'une garnison, hantant les tripots et les gargotes, expérimentant sur lui-môme les émotions du pharaon, frayant avec des aventuriers, des aigrefins, haut amitié avec les ar-

leqoins de la troupe de Franz Schuch^ qui charmait les grenadiers du grand Frédéric par des galtés de tréteaux et de cantine.

Goethe a remarqué dans ses mémoires que Lessing se plaisait à compromettre sa dignité, sûr qu'il était de ne point la perdre, et qu'il lui arrivait souvent de jeter son bonnet par-dessus les moulins parce qu'il était certain de le retrouver. Cela lui plaît à dire; mais Lessing n'était point comme lui un olympien, un Jupiter : il était peuple, se sentait peuple, ne pensait point déroger en fréquentant les petites gens pour satisfaire ses infinies curiosités ; il connaissait à fond les savantasses, les cuistres de sacristie, les chambellans, les conseillers auliques, et il avait découvert parmi eux beaucoup d'arlequins auxquels il préférait les vrais arlequins, armés de la batte et portant enseigne. Les études populaires et picaresques qu'il fit h Breslau furent fécondes pour la littérature allemande. Pendant que le général s'enrichissait, son secrétaire amassait un trésor à sa nation*; en 1764, il achevait une comédie qui fut un événement, Minna de Bamhelm ou la Fortune du soldat, la première pièce allemande qui ne fût pas empruntée à l'étranger, où mœurs, caractères, situations, tout sentait le terroir, et dans laquelle l'Allemagne étonnée et charmée se reconnut.

Le poète satisfait, le savant revendique ses droits. Lessing retourne à ses premières amours, il se replonge dans la science, dans la philosophie, dans l'archéologie; il étudie Spinoza, prépare son Laocoon. Une chaire lui est offerte à l'université de Kœnigsberg; le cahier des charges portait que le titulaire aurait à prononcer chaque année l'éloge du conquérant de la Silésie; cette clause révolte sa fierté, il refuse. Cependant Gautier de la Croze venait de mourir, laissant

vacante la place de bibliothécaire du roi. Lessing se met sur les rangs; ses amis sollicitent pour lui. Frédéric donna la préférence à un bénédictin français, Pernéty, esprit chimérique, qui plus tard chercha la pierre philosophale.

Lessing, en colère, vend ses livres, se rejette du côté du théâtre. On l'appelle h Hambourg. Il touche au moment de réaliser son rêve le plus cher ; une fée lui a donné sa baguette, il frappe la terre, il en va sortir un théâtre, un véritable théâtre allemand, sorte d*école, d'académie dramatique, où se fera tout à la fois l'éducation du public, des comédiens et des auteurs. Les comédiens ne manquent pas: Eckoff est là, grand acteur, l'un des plus grands du siècle; les chefsd'œuvre vont éclore, et l'Allemagne va laver en un jour la honte de sa trop longue stérilité et de son humiliante dépendance.

Par malheur les Hambourgeois n'étaient pas des Athéniens ; ils préféraient un saut de carpe à un beau vers ; les censures ecclésiastiques aidant, le parterre se vida de jour en jour ; l'arrivée d'une troupe française porta le .coup de grâce au théâtre national, et tout s'évanouit lîomme un mirage. Après cette banqueroute, Lessing décharge sa bile sur un fat qui s'était fait fort de lui apprendre le grec ; il le couche sur le carreau, puis il fait le plongeon, et c'est dans une bibliothèque qu'il va se gîter. Il y passa les dix dernières années de sa vie ; mais à Wolfenbûttel comme ailleurs les livres ne purent se vanter de le posséder tout entier. Il régnait en monarque absolu sur cent mille volumes et sur un très-beau fonds de manuscrits. Tout en inventoriant ses trésors, il composa deux drames, ses chefs-d'œuvre, et de cette bibliothèque ducale, froide, silencieuse, où semblait régner

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la paix des morts, il se fit une forteresse, une vraie place de guerre, d'où partaient de temps à autre des fusées et des obus qui mettaient toute TAllemagne en feu.

Non-seulement Lessing vécut et mourut pauvre, il vécut et mourut seul. Ce n'est pas qu'il eût, comme Jean-Jacques , le tempérament d'un misanthrope solitaire. Il aimait le monde, et le monde le recherchait; mais il était trop supérieur à ce qui l'entourait pour s'en faire comprendre, et l'Allemagne de son temps l'admira sans le connaître. Il ne put jamais rompre avec cette fatale solitude du génie qui ne trouve personne à mettre dans la confidence de son secret et qui n'a d'autre témoin que l'avenir. Environné de toutes parts de petites coteries étroites et cabalantes, il eut toujours la sainte horreur et des cabales et des preneurs. Quand il accepta du duc de Brunswickc étte bibliothèque de Wolfenbûttel où il est mort, ce fut à la condition qu'on le dispenserait de paraître à la cour. Il n'eut dans sa vie qu'une heure d'éblouissement ; un jour il fut sur le point de se donner, il jugea que le vainqueur de Rosbach était digne de protéger Lessing. Frédéric se chargea de lui ôter la seule illusion qu'il se soit faite sur les hommes i.

Il eut des amis sans doute, de chauds amis, et il leur fut toujours fidèle. Ils lui donnaient des conseils dont

1 On a donné une place à* Lessing dans les bas-reliefs qui décorent le socle de la statue équestre du grand Frédéric à Berlin. L'artiste, dit-on, voulait y faire figurer Voltaire; mais, par scrupule patriotique, le feu roi s'y opposa, bien qu'il passât pour lire et admirer Candide. Dans ces bas-reliefs, les places d'honneur ont été décernées aux généraux ; Lessing et les autres écrivains allemands ont été relégués sur le derrière, juste sous la queue du cheval. Frédéric ne les voit pas. U ne les avait jamais vus.

a ÉTUDES SUR L'âLLEMA(ÏNE

il prenait livraison, et c'était tout ; de son côté, il les fournissait d*idées, et ils en faisaient ce qu'ils pouvaient; lui seul s* entendait à couver ses œufs. Si chers cependant que lui fussent les Nicolaï, les Mendelssohn, il leur échappait sans cesse, il les déconcertait, les déroutait ; ils avaient beau faire, ils ne pouvaient le suivre dans les brusques évolutions de son esprit et de sa vie; ils T admiraient, mais avec étonnement, avec stupeur, et qu'est-ce qu'une amitié qui s'étonne? Rendre un service lui paraissait plus facile que de s'expliquer, et si ses amis purent toujours disposer de son cœur, ils ne possédèrent jamais sa pensée. Dirons-nous après cela, avec le biographe populaire v^^de Lessing, M. Stahr, que la vie de l'auteur de Nathan fut un long martyre? Lessing lui-même réclamerait ; il repousserait notre pitié comme un affront. Si la fortune lui fut ennemie, il avait en lui de quoi résister à ses coups» La nature l'avait armé en guerre ; il était né cuirassé, il se portait bien, et ses blessures n'étaient pas longues à se fermer. Prompt, emporté, la tète près du bonnet, le sang bilieux et pétillant à ce point d'avoir toujours le pouls fréquent et presque fébrile, il était sujet à des fougues, comme Diderot ; mais il n'avait point comme lui le cerveau fumeux. L'extrême vivacité de ses impressions subissait le contrôle d'une raison supérieure, et son regard, merveilleusement clair et rapide, dévorait les nuages que la destinée amassait autour de lui. Les Dieux lui firent cette grâce qu'implorait le héros d'Homère : il combattit toute sa vie à la clarté du jour. Point de values mélancolies, point d'inutiles retours sur lui-même : de courts abattements, des amertumes passagères, des cris d'aigle blessé, mais qui est sûr de guérir, des colères rouges qui s'évaporaient en ironies, un fonds de mâle et ro-

buste galté dont ses ennemis ne purent avoir raison et qu'il emporta dans la tombe ; — TAllemagne n'a pas su Fy retrouver.

Lessing avait de sensibilité ce qu'il en faut pour être poète, mais il semblait que sa volonté mesurât la dose ; il était résolu à vivre, et il apprit tout jeune Fart de maîtriser son cœur, d'étouffer ses regrets, d'enterrer le passé. Il estimait qu'il y a prescription contre le chagrin, et qu'il se prescrit par jours ou même par heures. Il y parut dans ses adversités domestiques ; car il lui prit sur le tard Tenvie d'avoir une maison, un ménage, une famille, et cette entreprise ne lui réussit pas mieux que les autres. Ce fut à rage de quarante-sept ans qu'il épousa la veuve d'un négociant de Hambourg, M"** Kœnig, qui lui apportait en dot plusieurs enfants de son premier lit. Les biographes, je le crains, ont trop vanté cette femme : assurément ce fut une personne de tête, trèsentendue aux affiaires; mais je lis avec déplaisir, dans les lettres récemment publiées d'Élisa Reimarus, que depuis son mariage la vie de Lessing fut comme percée à jour, que sa femme parlait trop, colportait ses propos, que, grâce à ses indiscrétions, la maison du grand homme était décriée par les bigots comme une maison du diable.

Quoiqu'il en soit, Lessing se flattait d'avoir découvert dans M** Eve Kœnig la seule femme raisonnable qu'il y eût dans ce monde, et, comme de justCj il l'aima raisonnablement. Après quinze mois de mariage, elle accoucha d'un garçon qui mourut en naissant. € Ma joie fut courte, écrivait Lessing à un ami. Quel chagrin pour moi de le perdre, cet enfant! Il avait tant d'esprit, tant d^esprit I car n'est-ce pas une preuve d'esprit qu'il ait fallu le faire entrer de force

dans ce monde avec des pinces de fer*? Il en avait déjà deviné les turpitudes. Et n'est-ce pas encore de l'esprit que d'avoir saisi la première occasion pour s'en échapper? » Quelques jours plus tard, la mère suivit l'enfant. « Ma femme est morte, et j'ai fait encore cette expérience. Je me réjouis de ce qu'il ne m'en reste plus guère de pareilles à faire, et je me sens le cœur léger... Si je pouvais, ajoute-t-il, acheter au prix de la moitié des jours qui me restent le bonheur de passer Tautre moitié avec cette femme, que je le ferais volontiers 1 Mais cela ne va pas ainsi; il faut que je recommence à marcher seul en bâillant ma vie. Une bonne provision de laudanum, c'est-à-dire de distractions littéraires et théologiques, m'aidera à supporter les jours l'un après l'autre. "» Il était alors au fort de sa querelle avec le pasteur Goetze; il reprit la plume, se soulagea par des épigrammes, et, comme on l'a dit, « il ne fit qu'une même affaire d'étouffer sa douleur et d'écraser son adversaire. »

Non, ne plaignons pas trop Lessing. D'abord il remporta plusieurs succès éclatants au théâtre, ce qui est, paraît-il, Tune des plus vives satisfactions qu'il soit donné à l'homme de goûter. Il fut heureux aussi dans sa passion pour les livres : il est mort bibliothécaire. Il est vrai que durant les années qu'il passa à Wolfenbuttel, il essuya bien des traverses : le duc de Brunswick lésinait sur son traitement, il avait peine à nouer les deux bouts; sa santé, jusqu'alors florissante, se détraqua, sa vue s'affaiblit, ce qui jeta du sombre dans son humeur ; mais sa bibliothèque ne laissait -pas de lui être agréable, surtout depuis qu'il avait découvert parmi les manuscrits confiés à sa garde un traité inédit d'un hérésiarque du xi* siècle, Bérenger de Tours, ouvrage sentant le fagot, et dont

la publication causa un grand scandale parmi les théologiens des deux communions. N'oublions pas d'ailleurs que non-seulement la nature l'avait puissamment armé contre toutes les misères de ce bas monde, mais qu'il y goûta des plaisirs qui ne sont accordés qu'aux hommes de sa race et de sa trempe. Confondre des pédants, démasquer des intrigants et des hypocrites, porter des coups mortels à la sottise méchante, à la superstition, à l'intolérance, — il savoura cette volupté.

La pensée a ses délices et son ivresse. Toute l'œuvre de Les&ing respire une joie virile, l'allégresse d'un esprit libre auquel l'avenir a donné des gages, qui a la postérité pour complice, et qui jouit de ses franchises, de ses fiertés, de sa solitude même. « Je ne suis pas un géant, criait-il à ses ennemis, je ne suis qu'un moulin à vent. Je me tiens à ma place, hors du village, sur ma colline de sable, soUtaire, et je ne recherche personne, je ne viens en aide à personne, je ne me fais aider par personne. Si j'ai quelque grain à faire broyer par ma meule, je l'ai bientôt moulu, quel que soit le vent qui souffle. Les trente-deux vents du ciel sont mes amis. Dans l'univers entier, je ne réclame pas un pouce de terrain de plus que ce qu'il faut d'espace à mes ailes pour tourner hbrement* mais qu'on les laisse tourner l Les moucherons peuvent bourdonner en paix autour de moi. Seulement que de méchants gamins ne viennent pas à toute heure se pourchasser au pied du moulin! Malheur surtout à la main qui voudrait m' arrêter, si elle n'est pas plus forte que le vent qui me pousse. Celui que mes ailes feront voler dans l'air ne pourra s'en prendre qu'à lui; si sa chute est rude, je no sais vraiment qu'y faire. »

Toute la vie de Leasing fut une lutte; le glorieux athlète mourut à cinquante-deux ans, dans l'attitude du combat et le ceste au poing. Les grands lutteurs ne doivent pas être jugés comme les autres hommes; il sera beaucoup pardonné à qui aura combattu beaucoup. Le XVIII' siècle ne fut pas Tâge de la pure et tranquille spéculation. Les grands esprits de ce temps n'avaient d'estime que pour les idées utiles, actives, susceptibles de se transformer en faits; ils renvoyaient les opinions inoffensives dans le vain royaume des nuées. Ils se firent de la philosophie un engin de guerre, entrèrent en campagne contre le vieux monde, et leur mission fut de conquérir à la pensée moderne les institutions, la société, la religion, la morale, la vie, la conscience. Lessing fut le plus pratique des hommes ; les conséquences de ses principes lui étaient plus chères que ses principes eux-mêmes ; sa parole fut une action, sa pensée et sa plume ne se reposent jamais et ne laissent jamais reposer le lecteur. Les rêveries et les extases du poète, les oisivetés contemplatives du métaphysicien lui furent également étrangères. C'est l'avocat d'une grande cause; toujours il plaide, il requiert; ses théories sont des moyens, et ses moyens ne sont pas toujours irréprochables; il descend trop souvent à des arguties, à des artifices de raisonnement, quelquefois même à des sophismes ou à des injustices volontaires. C'est la bourre de ses écrits, c'est la tare de son éloquence.

Cet homme si profondément honnête, qui était incapable d'intriguer pour lui, a recouru plus d'une fois à des manœuvres pour assurer le triomphe de ses idées. Sincère jusqu'à la candeur tant qu'il n'y allait que de ses intérêts, il devenait un habile, un politique au service de la vérité. Jamais il n'a menti, il a sou-

vent rusé. Pour écarter Tenneini de sa bauge, le vieux sanglier confondait ses traces, mettait la meute en défaut; malheur aux chiens isolés et trop chauds à la poursuite! il les éventrait d'un coup de boutoir.

Qui pourrait condamner les ruses de guerre de Lessing ? Il avait affaire à forte partie, et Tœuvre qu'il accomplit fut grande. L'Allemagne de son temps se mourait; asservie, inféodée^ à de petites cours grossièrement corrompues, à de sombres universités, vraies cavernes de grimauds, à des consistoires tout encroûtés d'intolérante orthodoxie, du nord au midi de vieilles doctrines littéraires et théologiques y pourrissaient sur place ; elle sentait le chanci, le relent, le tombeau. Lessing répandit à flots dans cette moisissure Fair, la lumière et comme une sève de printemps. Il dit à la moribonde : Prends ton grabat, et marche. Elle marcha. « Il faut être un jeune homme s'écrie Goethe dans ses mémoires, pour se représenter l'impression que produisit sur nous le Laocoon de Lessing. Cet ouvrage nous arrachait à un monde de sombres et mesquines imaginations, pour nous transporter dans les vastes champs libres de la pensée... Toutes les conséquences de T admirable idée que Lessing se faisait de l'art apparurent à nos yeux comme à la faveur d'un éclair. La vieille critique avec son appareil d'instructions et de censures fut rejetée par nous comme un vêtement fripé, il nous semblait que nous fussions rachetés de tout mal, et nous regardions en pitié les grandeurs mêmes du xvi* siècle, dont la peinture et la poésie représentaient la vie sous les traits d'un fou coiffé de sa marotte, la mort sous la forme repoussante d'un squelette qui fait claqueter ses os, et les maux nécessaires ou contingents de ce bas-monde sous l'image du diable et de sa grimace. »

De tous les grands esprits du xviii* siècle, Lessing est peut-être celui qui aima le plus la liberté pour elle-même et pour les joies intérieures qu'elle procure. Voltaire fut un dominateur, Jean- Jacques un mécontent; Lessing fut une intelligence émancipée que sa victoire transportait et qui s'efforçait de propager sa fièvre et son bonheur,

La liberté fut l'âme de tous ses ouvrages; on citerait difficilement une ligne de lui qui ne vise quelque servitude. En littérature, il voulut affranchir son pays de l'imitation servile de l'étranger et du joug des conventions. Dans son Laocoon^ il fonda l'indépendance raisonnéé des arts, marquant à chacun sa sphère et les dérobant tous aux ingérences déplacées d'une morale mystique ou bourgeoise. En politique, il voulut que charbonnier fût maître chez lui, et il fit un devoir à l'individu de ne plus sacrifier ses droits, sa dignité, son bonheur, aux revendications injustes de ce grand être abstrait qu'on appelle l'état. Philosophe, il dénonça la tyrannie du dogme et du livre ; élargir Dieu fut sa devise. MoraUste, il fit la guerre à l'ascétisme et à l'eudémonisme chrétiens, il proclama que la conscience ne relève que d'elle-même, qu'elle se passe de toute sanction pénale ou rémunératoire décrétée dans les éternels conseils, qu'elle ne doit plus chercher sa loi dans je ne sais quel ukase divin, qu'elle seule est son juge, et qu'il est bien temps qu'elle sorte de page. « Lessing, a dit avec justesse un critique, M. Dilthey, fut le premier Allemand majeur ; » mais il ne lui suffisait pas de s'être émancipé. Il estimait que l'espèce humaine était habile, comme lui, à gérer Ubrement ses biens et à former tous les contrats qu'autorise la loi naturelle ; il la poussait à revendiquer sa majorité, et en son nom il intenta une action

contre ses tuteurs, les obligeant à lui rendre leurs comptes et les convainquant de prévarication.

Pour tous les ennemis de la liberté, et ils s'appelaient légion, la mort de Lessmg fut une délivrance. Le duc de Brunswick, soit crainte, soit insouciance, ne dressa aucun monument sur sa tombe. Les comédiens seuls, sentant la perte que venaient de faire la poésie et le théâtre, lui payèrent un tribut d'hommages; leur pieuse amitié brava les foudres ecclésiastiques, et presque toutes les troupes ambulantes de l'Allemagne honorèrent sa mémoire par des solennités funèbres.

Lessing a composé des drames, et il a soutenu des controverses qui ont fait époque dans l'histoire de la critique littéraire et religieuse. Étudions d'abord le littérateur et le poète i.

* M. L. Crouslé a publié un travail estimable sur Lessing et le Goût français en Allemagne. La prenière partie de cet ouvrage renferme une biographie exacte et bien faite de Lessing. Dans la seconde, l'auteur défend avec vivacité Corneille et Racine contre l'auteur de Nathan. l\ se récrie, il s'indigne, et je crois vjraiment qu'il s^ fâche. Peut-être a-t-il sur le cœur les superbes mépris que la critique allemande contemporaine affecte pour nos classiques. U est aujourd'hui de mode en AUemagne d'ignorer ou de nier le siècle de Louis XIV et beaucoup d'autres choses. Il suffit de renvoyer ces ignorants volontaires à Goethe, à ses jugements plus équitables, à Schiller lui-même, qui ne crut pas perdre son temps en traduisant la Phèdre de Racine. Si les Allemands persévèrent dans leur parti-pris d'exclusivisme hautain et de fatuité patriotique, ils seront sous peu le peuple le moins philosophe de l'Europe. Gela les regarde ; mais, avant de mépriser Molière, il serait bon d'en avoir au moins la monnaie. Quant à Lessing, qui au demeurant a toujours admiré Molière, le cas est

Il éclata dans la première moitié du xviiie siècle I une terrible querelle qui partagea l'Allemagne en ■' deux camps et lui fit verser des torrents d'encré bou- I euse. Cette guerre de plume dura plus longtemps que la guerre de Troie. Ce n'est pas de la possession d'Hélène qu'il s'agissait, c'est d'une définition de la poésie. Les principaux adversaires en présence étaient un professeur de Leipzig et deux Suisses. Le Saxon s'appelait Gottsched, les deux Suisses se nommaient Bodmer et Breitinger.

En France ces grands hommes sont peu connus.

K Tout au plus savons-nous, par les indiscrétions du dictionnaire de Bouillet, que sa magnificence le professeur Gottsched (ainsi l'appelait Grimm) professa les belles-lettres pendant trente-six ans, qu'il publia une grammaire allemande et composa une tragédie de Catoriy imitée de celle d'Addison. Ceux qui ont lu les mémoires de Goethe se souviennent de l'entrevue qu'eut avec l'auteur de Coton le futur auteur de Werther, alors simple écolier. S' étant présenté à VOurs dor, où logeait sa, magnificence, il fut introduit dans une vaste salle par un honnête serviteur qui lui dit d'attendre, que son maître allait venir. Goethe se méprit, passa étourdiment dans la pièce voisine. Comme il ouvrait la porte, par la porte opposée entra

différent. Il s'insurgeait avec raison contre la dictature que le goût classique français exerçait dans son pays ; il poussait TAUemagne à conquérir sa liberté,'-^à revendiquer sa place au soleil. Fera-t-on un crime à la junte de Cadix de n'avoir pas toujours rendu justice aux armes françaises et aux joseppins ? Lessing avait déclaré une guerre à mort aux afranceeados allemands, et nous devons lui en être reconnaissans. L'affranchissement de la poésie allemande n'a pas été sans influence sur les destinées de la poésie française. Que serionsnous devenus, si nous avions été condamnés au classique à • perpétuité?

Grottsched, vêtu d'une robe de chambre en damas vert doublée de rouge ; on le prenait au dépourvu, et son énorme tête chauve étalait sa nudité. Dans le même instant, par une troisième porte, reparut le domestique, qui fit un geste d'épouvante et se hâta de présenter à son maître une colossale perruque à la Louis XIV. Celui-ci la saisit de la main gauche, la planta sur son chef, et de la main droite appliqua au pauvre diable un formidable soufflet qui le fit pirouetter sur ses talons, après quoi, reprenant contenance, le patriarche fit asseoir son jeune visiteur et entama un discours en trois points. Et c'est ainsi que Goethe eut la singulière fortune de contempler Gottsched sans sa perruque; aujourd'hui nous ne voyons plus que celte« perruque, et c'est bien l'essentiel.

Mais il est trop facile d'être injuste envers les Gottsched pour qu'on ne résiste pas à cette tentation. Le gigantesque pédant de Leipzig n'a pas laissé de rendre des services à son pays. Il trouva la langue allemande dans un état d'effroyable corruption, pleine de barbarismes latins dont elle était rongée conxme par une lèpre, et assez pareille au langage de cet écolier limousin qui « révérait les olympicoles et déambulait par les compites de l'urbe. » Il se fit fort de nettoyer ces étables, estimant, comme l'empereur Auguste, « qu'il faut éviter les mots épaves en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochers de mer. » Ce tyran de syllabes, dont le savoir ne s'étendait qu'à regratter un mot douteux au jugement^ fut une sorte de Malherbe sans talent. Durant de longues années, il régna en despote sur le parnasse allemand, comme on disait alors; mais le Zurichois Bodmer^ auteur d'une Noachide en douze chants, entreprit de lui disputer l'empire ; il lança contre lui

le jeune Breitinger; ce David portait dans sa fronde une poétique. La victoire fut longtemps disputée. Enfin Gottsched succomba, il perdit sa couronne, et, trahi des siens, traîna ses derniers jours dans le délaissement et l'oubli.

Il n'était plus le temps où Grimm, encore jeune, le traitait non-seulement de magnificence, mais de grand esprit, de grand homme, a Toi qui marches de pair avec Horace, lui disait-il dans une épître en vers, et à qui Boileaudoit céder le pas, tu daignes m'écrire, grand homme ! Oui, la chose est certaine. Je peux montrer les lignes dont tu m'honoras, impérissable monument de ta condescendance. » Grimm, que Jean-Jacques connaissait bien, savait beaucoup 'de choses; mais il savait surtout qui l'on peut respecter utilement et qui l'on peut mépriser impunément. A Paris, vers 1753, il vénérait encore Gottsched, mais dans ses lettres, plus de monseigneur; il l'appelait monsieur, sans plus de façons, ajoutant : « Je vous supplie de ne me jamais donner de qualité ni de litre. L'un etl'autre sontridicules en cepays-ci, où l'on trouve qu'un honnête homme ne peut rien porter de plus honorable que son nom tout court. » Il cessa bientôt de correspondre avec lui. Quand une maison menace ruine, les rats s'en vont. En 1769, à propos de la traduction française d'une épopée de Schœnaich, disciple bien-aimé de Gottsched, Grimm écrivait sèchement : « Malgré tous les efforts que M. Gottsched a faits pour nous cogner le nez sur les beautés sans nombre de ce poème, il est tombé tout à plat. » vanité des gloires de ce monde I

Il est de fait qu'on chercherait en vain dans l'histoire littéraire une controverse plus rebutante et en apparence plus ingrate, plus stérile que la querelle des Suisses et de Gottsched. On ne peut dépouiller

les dossiers vermoulus du procès sans frémir, ni se représenter le choc sans en avoir le cœur affadi. Les écritoires, les injures, les in-quarto volaient : pamphlet contre pamphet, poétique contre poétique, une Noachide contre un Caton. L'Allemagne faisait galerie, admirait, jugeait des coups, non sans inquiétude, craignant les éclaboussures.

Les combattants se valaient à peu près les uns les autre. L'un, pédant à tous crins, se donnait bien pour ce qu'il était. Somme toute, il est permis de préférer cette pédanterie dépourvue d'artifice, anguleuse, presque héroïque, à la grimauderie sournoise, fuyante et phrasière des Zurichois. Ceux-ci procédaient par insinuation; ils avaient le style intrigant, biaisaient, finassaient; ils se piquaient de beaux sentimens, parlaient de Dieu, de patrie, d'art, habillant de grands mots leurs petites jalousies ; ils faisaient en l'honneur de la Noachide des traités intitulés de V Origine de la haine contre les patriarcades, et, louant VOdyssée comme une œuvre morale et politique^ ils avançaient à mots couverts que pour le style et les comparaisons Homère avait trouvé ses maîtres dans les poètes suisses. Ils étaient cependant sincères par accès, se fâchaient tout rouge contre l'esprit, qu'ils appelaient « la gale du cerveau. » Aussi comme ils s'appliquaient consciencieusement à n'en point avoir ! On ne les surprit jamais en flagrant délit d'un bon mot.

Chose curieuse, tous les critiques allemands s'accordent à reconnaître que cette ténébreuse querelle fut un événement décisif dans l'histoire de la littérature allemande. De quoi disputaient les deux partis? Surce point, laccord cesse, et l'on ne sait à qui entendre. Les uns prétendent que Gottsched tenait pour les règles, et Bodmer pour l'imagination. D'autres disent

qu'à Leipzig on estimait par-dessus tout la tragédie ^ et la correction, et qu'à Zurich on prônait l'épopée et . l'enthousiasme. La plupart se contentent d*affirmer ; que Gottsched avait tort et que les Suisses avaient raison, que le chantre de Noé défendait la cause de la jeunesse et de Tavenir, car la critique allemande est en général assez dure pour Gottsched, indulgente pour les Suisses. Enfin d'autres disent : sottise des deux parts, — et ceux-là ne se trompent guère i ; mais, à considérer le vague de ces explications, il semble vraiment que le sujet de la controverse se dérobe, qu'on se soit disputé pendant vingt ans sans savoir pourquoi, et qu'il ne s'agisse dans tout cela que d'une querelle d'Allemand.

Cependant, en y regardant bien, on découvre que les deux partis se disputaient sur quelque chose, et voici à peu près sur quoi. Gottsched estimait qu'il n'y avait rien à chercher, que le secret de la poésie était tout trouvé, que les anciens avaient donné les règles, que les Français les avaient suivies, qu'il ne restait qu'à faire comme eux, et, prêchant l'exemple, il emboîtait le pas derrière Racine. Ce n'est pas qu'il l'admirât de tout point; il avait décidé qu'il manque une scène à Ylphigénie, et il avait comblé ce vide en se jouant ; mais il admirait le système, il le voulut implanter en Allemagne. De son temps, ses compatrio-

* Le meilleur traité qui ait paru sur la querelle des Suisses et de Gottsched est l'ouvrage de M. Danzel, intitulé Gottsched und seine Zeit, M- Danzel a dépouillé le premier la volumineuse correspondance de Gottsched, ou plutôt les lettres de ses très-nombreux correspondans. On trouve dans son livre de curieux documens, commentés avec beaucoup de savoir et de Ûnesse; mais les conclusions de l'auteur manquent de netteté et sont trop favorables à l'école de Zurich, bien plus dangereuse pour TAUemagne que le candide Gottsched.

tes n'avaient de goût que pour Topera, pour les marionnettes, pour des farces populaires et des scènes de tuerie avec pendaisons et décollations. Il entreprit de purifier le théâtre, sonna la charge contre le ballet et les arlequinades. Dans une représentation qui fut donnée à Leipzig en 1737, Arlequin fut brûlé solennellement sur la scène. Les Grecs et les Romains recueillirent sa succession, et grâce à Gottsched l'Allemagne commença d'avoir des pièces régulières, qui étaient au théâtre de Racine ce qu'avaient été jadis à Euripide et à Sophocle les tragédies de Jodelle et de Gamier.

Les Suisses "tie croyaient pas comme Gottsched que tout fût trouvé, ils parlaient respectueusement des classiques grecs et français; mais ils pensaient qu'il y avait mieux à faire que de les imiter en tout, qu'un poète allemand et chrétien doit se souvenir qu'il écrit ^ pour des Allemands et pour des chrétiens. Voici comment ils raisonnaient quand ils se donnaient la peine de raisonner : « La meilleure poésie, disaient-ils, est celle qui agit le plus fortement sur l'imagination; or, ce qui nous frappe le plus, c'est le nouveau, l'extraordinaire, et quoi de plus extraordinaire que le merveilleux? Mais pour que le merveilleux produise tout son effet, il faut que nous le prenions au sérieux, que nous consentions à y croire », d'où les Suisses concluaient que la mythologie hébraïque et chrétienne doit être l'âme et le principal ressort de la poésie moderne. De là leur admiration pour le Paradis perduy que Bodmer traduisit et qu'il défendit ^ contre les plaisanteries de Voltaire. L'auteur de la HenHade reprochait à Milton d'avoir fait tirer le canon par les anges. — ce Insigne mauvaise foi ! répondait Bodmer. Les canons de Milton ne sont pas

des pièces de douze, ce sont des canons éthérés, et ce genre d'artillerie n'est point déplacé dans le ciel. » Éthérée ou non, cette artillerie déplaisait à Gottsched, ' qui, jurant par Boileau, n'approuvait non plus le serpent, la pomme et le diable hurlant contre les cieux.

Des dissentiments religieux aigrissaient cette singulière querelle littéraire. Gottsched était un mécréant wolfien, qui eût été bien volontiers libre-penseur; il ne lui manquait que de penser. Les Suisses étaient confits dans le piétismeet guerroyèrent contre l'incroyance de leur siècle. Ce qui est remarquable, c'est que les deux partis pouvaient se réclamer de la même autorité. C'était moins la France qui régnait en Allemagne que l'Angleterre francisée de la reine Anne. Addison et le Spectateur faisaient loi. Comme Addison, Gottsched composa un Caton\ mais, comme -* les Suisses, Addison avait défendu Milton. Addison combattant Addison, voilà le fond de ce grand débat entre Leipzig et Zurich : on comprend qu'il soit malaisé de s'y reconnaître. En dépit de la Noachide^ les Suisses eurent gain de cause. Ils appelaient de tous leurs vœux un Milton allemand ; leur appel fut entendu.

En 1748, un jeune homme écrivait à Bodmer : — « Je n'étais encore qu'un jouvenceau qui Usait Homère et Virgile et pestait en secret contre les théories critiques des Saxons, lorsque vos ouvrages et ceux de Breitinger me tombèrent dans les mains. Je les lus ou plutôt je les dévorai, — et tandis qu'Homère se tenait à ma droite, je les avais toujours à ma gauche pour les pouvoir feuilleter sans cesse. » Ce jeune homme se nommait Klopstock : la Messiade parut et jouit en peu de temps d'une vogue immense. Le talent de Klopstock donnait raison à la 'théorie des Suisse»,

>• qu'il proclamait ses maîtres. Le vieux Gottsched comprit le danger ; entouré de ses caudataires, il poussa droit au monstre, qu'il essaya de pourfendre. Ses forces trahirent son courage, la Messiade triomphante lui fit perdre les arçons; mais on peut voir combien il est faux de prétendre que les Suisses soutenaient contre lui la cause de la liberté de l'art et de la poésie. Leurs doctrines n'étaient pas moins étroites que les siennes; c'était la lutte d'une poétique contre une poétique : à Batteux, Batteux et demi. Toute la différence est que Gottsched voulait asservir l'Allemagne ^ à des modèles, et que les Suisses l'asservissaient à un programme.

Enfin Lessing apparut sur le champ de bataille. De quel côté allait-il se ranger ? Il ne balança pas ; il s'attaqua résolument aux deux partis et se les mit tous deux à la fois sur les bras. Pendant la guerre de sept ans, on l'accusait à Berlin d'être Saxon, à Leipzig d'être Prussien. Ces aventures ne sont pas rares dans la vie des hommes supérieurs. Lessing pouvait affronter sans crainte tous les hasards de la bataille ; il était armé d'une épée qu'il avait lui-même forgée et fourbie, et qui lui répondait de la victoire. Quand on vient de lire du Bodmer et du Gottsched, et qu'on passe de leur mortel rabâchage aux premiers essais critiques de Lessing, on demeure confondu; cette prose légère, spirituelle, allurée, incisive et toute lumineuse semble tenir du prodige. D'où vient-elle? Quel est cet astre nouveau qui èe lève sur l'Allemagne ? Des oiseaux de nuit se battaient en champ clos et dans les ténèbres; Lessing ouvrit une lucarne, fit pénétrer le jour à flots; clignant des yeux, les chatshuans éblouis regagnèrent précipitamment leurs trous, reconduits par les sifflets des pierrots.

Lessing n'a pas perdu son temps à réfuter en règle la poétique des Suisses; il avait mieux à faire. Les Suisses n'étaient forts que par Klopstock, qui prétait à leurs théories le crédit de son talent et de son immense succès. C'est * Klopstock que Lessing prit à partie. Ce personnage ne lui revenait pas. L'auteur de la Messiade fut assurément un digne homme et un écrivain de mérite ; mais il avait une forte dose de ce *' charlatanisme sentimental qui manque rarement son effet en Allemagne. A l'exemple de la plupart des saints, il ne méprisait par les petits moyens. En terminant ses études à Schulpforte, il eut l'occasion de prononcer en public une harangue latine, dans laquelle il mettait aux nues la poésie religieuse et Milton. — « Quand aurons-nous un Milton allemand? s'écriait-il dans sa péroraison?... Quand le verronsnous de nos yeux ce poète prédestiné qui dotera son pays d'une gloire impérissable? Hâte-toi de luire, jour sacré qui dois enfanter ce prodige ! Qu'il grandisse, cet homme digne de l'immortalité et des délices célestes dont ses vers donneront Tavant-goût ! » Quand il prononça ce discours, Klopstock, sans que personne s'en doutât, avait sur le métier et peut-être dans sa poche le manuscrit ébauché de la Messiade. C'est ainsi qu'il préparait de loin sa gloire.

Goethe nous l'a peint après le triomphe, avec ses affectations, ses vanités mystiques, portant sa tête avec respect et prenant de sa personne un soin religieux. Il se regardait comme un être à part et sacré, comme un vase d'élection. Il avait pénétré parmi les archanges et les trônes, il en savait les nouvelles ; un jour l'homme-Dieu le remercierait face à face de la splendide réclame qu'il avait faite à son église. Attachant une extrême importance à ses moindres dé-

marches comme à des affaires d'état, le maintien toujours digne, compassé dans ses discours, il s'appliquait, selon le mot de Goethe, à donner à sa vie une certaine tournure diplomatique et ministérielle. Et n'était-il pas en efîet un ambassadeur, un envoyé plénipotentiaire du ciel, pour lequel il délivrait des passeports? Ses jeux mêmes, ses plaisanteries, tout se ressentait de son rôle ; on eût dit les condescen* dances d'un pontife. Dans sa vieillesse, il fut tourmenté par le regret d'avoir consacré les prémices de son cœur à une jeune personne qui depuis s'était mariée avec un autre, sans qu'il pût savoir si elle l'avait réellement aimé et si elle était vraiment digne de lui. Il craignait d'avoir dérogé et que Dieu ne lui en voulût. En revanche, sa Meta, morte avant l'âge, lui avait laissé Tâme satisfaite ; la pureté de leurs sentiments réciproques, leur courte union, son refus de convoler après l'avoir perdue, tout dans cet innocent roman était, dit Goethe, de nature à ce qu'il s'en pût souvenir un jour avec plaisir dans le cercle des bienheureux, — ce qui ne l'empêcha pas toutefois de se remarier à soixante-huit ans. Le respect qu'il s'était voué à lui-même s'accroissait encore des faveurs que lui prodiguaient les grands, de l'amitié dont l'honorait un ministre, le comte de Bemstorf^ de la pension que lui servait le roi de Danemark, Frédéric V. Cette pension lui paraissait un argument solide en faveur de sa mission; la terre ratifiait le choix du ciel.

Lessing, l'homme du parfait naturel, a décoché à l'auteur de la Messiade d'irrévérentes malices qui scandalisèrent ses séides. Le poème ne lui agréait pas plus que le poète. Il a cependant rendu justice à cette mystique épopée, qui en dernier résultat n'est pas une œuvre insignifiante, il l'a défendue contre les

/ agressions ineptes des gottschediens, il a reconnu hautement le mérite de Klopstock et les services rendus par lui à la langue et à la versification allemandes ; mais il a combattu l'engouement dont l'Allemagne était possédée pour ce chef-d'œuvre du genre ennuyeux, et personne n'a mieux signalé que lui les défauts de Félève des Suisses, l'enflure, le faux, le 4 vide, le sublime laborieux et tendu, un séraphisme continu qui donne la migraine, la stérilité d'une imagination qui fait chanter les anges faute de savoir faire parler les hommes. Milton est un orchestre, Klopstock est un harmonica. Favorable à l'auteur de la Messiade parce qu'il aimait l'entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, M°»« de Staël a été forcée de convenir qu'il aurait quelquefois besoin d'avoir affaire à des lecteurs déjà ressuscites.

Avec le concours de ses amis, le chapelain Cramer et le morahste Basedow, Klopstock avait fondé à Copenhague une feuille, V Inspecteur du Nord, destinée à propager ses idées et sa gloire. Le grand principe de la nouvelle école était que la poésie doit se mettre au service de la foi et la critique au service de l'Église. Lessing rompit en visière à l'Inspecteur du Nordy à ses censures aigres-douces, à son orthodoxie édulcorée et affadie par le piétisme, à son intolérance pateline. Il sentait vivement le danger des doctrines littéraires de Klopstock. En Allemagne, les doctrines sont choses sérieuses ; nulle autre part l'esprit de système et les programmes n'exercent une influence aussi décisive sur le talent; les Allemands raisonnent leurs œuvres comme leurs actions; beautés et défauts, tout dans leur littérature est prémédité. Dans la folie tudesque, comme l'a dit Henri Heine, il y a de la méthode.

Si KIopstock et sa séquelle avaient triomphé, ils auraient étouffé la poésie allemande sous les bandelettes sacrées dont ils l'enveloppaient; ils en eussent fait la momie du dogme. Autres étaient ses destinées; elle devait inventer de nouveaux accents, créer une nouvelle langue des dieux à l'usage de la pensée moderne. Ce qui est admirable dans Goethe et dans Schiller, c'est le sens religieux du beau joint à l'absolue liberté de l'esprit ; ils ont fait à la raison l'hommage de leurs imaginations ; ils ont vu le monde par ses yeux, ils ont chanté ses mélancoUes et ses joies. Il semblait que la poésie fût fille du mystère, et qu'une philosophie détrompée de tous les fantômes la réduisît au silence; ils ont touché du doigt le rocher de la sagesse et en ont fait jaillir une source d'immortelle passion; héritiers du plus croyant et du plus incroyant de tous les siècles, ils ont douté et ils ont cru, ils ont maudit et ils ont aimé; les moins naïfs et les plus clairvoyants des grands poètes, leur désabusement a fécondé leur génie ; ils ont moissonné des songes en pleine lumière.

Par la voix de Goethe, la poésie allemande dit au vieux dogme : Ote-toi de mon soleil, du soleil de la pure humanité! Mais Lessing fut le précurseur nécessaire de cette émancipation. Ce fut l'auteur de Laocoon qui fonda par le raisonnement l'indépendance de l'art. Ce fut Lessing aussi qui créa le théâtre allemand; celui qui a donné à l'Allemagne Minna de Banihelm et Emilia Galotti l'a dégoûtée à jamais dq ces odes séraphiques des KIopstock et des Cramer, où il y a moins de vraie poésie que dans un seul verset du plus sec des quatre évangélistes. Le drame est de tous les genres poétiques le plus humain, le plus réel; il ne peut se nourrir d'ambroisie. Pour être un

poète dramatique, il faut être un homme et avoir fait de l'homme et du grand jeu de la vie humaine sa principale, sa plus chère étude. Klopstock avait déclaré que le plus grand poète est celui qui, désapprenant toutes les sagesses de la terre, répète sur sa lyre les concerts mystiques des anges. Lessing définissait à peu près la poésie comme Démosthènes avait défini Téloquence : — de l'action, encore de Taction, et toujours de l'action.

Pour [donner à l'Allemagne un théâtre national, il ne suffisait pas de la mettre en garde contre le séraphisme, il fallait la délivrer de Christian Gottsched et des Français. Contre Gottsched, c'était assez des Suisses, et l'on peut trouver que Lessing a été trop dur pour le vénérable doyen de Leipzig ; il l'a brocardé sans miséricorde. Peut-être, avant de s'engager dans de plus sérieuses querelles, a-t-il voulu se faire la main en tirant sur ce digne homme, que sa majestueuse candeur prédestinait au métier de plastron; mais il ne tarda pas à diriger plus haut ses coups. Lui seul était de force à s'attaquer aux augustes modèles que Gottsched proposait à l'imitation de l'Allemagne. Il dénonça ouvertement la guerre à la tragédie française et aux admirations superstitieuses dont elle était Fobjet. S'il a porté dans cette campagne un acharnement souvent déraisonnable et comme une vivacité d'injustice qui sent le parti-pris, qu'on veuille bien considérer qu'il avait quelque sujet d'être en colère. L'Allemagne avait un grand homme, qui fondait sa gloire militaire et politique, et ce grand homme ne

parlait que français, n'écrivait qu'en français, ne s'entourait que de Français. Avait-il une place à donner, il préférait Pernéty à Fauteur du Laocoon, Comme Frédéric, toutes les petites cours et les aristocraties francisées de l'Allemagne reniaient superbement et leur peuple et leur langue. « Nos grands, disait Les- "^ing, font leur pâture quotidienne des plus méchants romans français; ils attendront, pour lire YAgaihon de "Wieland, d'avoir appris l'allemand. » La partialité, l'exagération, sont nécessaires à qui veut frapper de grands coups.

Si Lessing n'eût passionné le débat,- s'il se fftt contenté d'avoir raison, il aurait persuadé quelques es* prits délicats; mais eût-il gagné son procès devant le grand tribunal qu'il aspirait à convertir*? Il prétendait insurger toute l'Allemagne lettrée contre l'invasion et la dictature étrangères, lui faire brûler ce qu'elle adorait, tourner ses regards vers dô nouveaux horizons, la convaincre qu'elle avait le droit de s'appartenir à elle-môme, et de ne s'inspirer que de ses propres traditions et de son propre génie. Dans ce dessein, il entreprit de lui démontrer que les dieux de l'olympe t français n'étaient que de menteuses idoles , que le grand Corneille serait mieux appelé Corneille le boursouflé. Corneille le monstrueux, que Racine était un admirable poète, qui avait eu le tort de donner ses ingénieux dialogues pour des tragédies, que si les Allemands n'avaient pas de théâtre, la France était moins bien partagée encore, puisqu'elle se flattait faussement d'en avoir un : fière de ses richesses fictives, elle se condamnait à une éternelle indigence.

Quand Lessing se rendit en 1766 à Hambourg, où Ton se proposait de fonder pour la première fois en Allemagne un théâtre permanent, il se chargea de

publier le compte rendu des représentations, en y joignant des jugements raisonnes sur le répertoire. Il dut bientôt renoncer à s'occuper des acteurs, dont le susceptible amour-propre se gendarmait contre ses leçons, et il se renferma dans l'analyse et la critique des pièces. C'est le recueil de ces articles critiques qui a formé ce qu'on appelle la Dramaturgie de Hambourg^ et c'est là qu'il faut chercher ce que Lessing pensait ou se donnait l'air de penser du théâtre français. La Dramaturgie passe en Allemagne pour un chef-d'œuvre, et les Allemands seraient bien ingrats, s'ils en jugeaient autrement. Ce livre les a sauvés de la tragédie classique, dans laquelle ils n'auraient jamais été que des enfants, et leur a donné le courage d'essayer d'autre chose. Il faut être Français pour se mouvoir gracieusement sur la corde tendue en portant à ses pieds et à ses mains des poids de quelque cent kilos. L'Alleniand n'a de talent qu'à la condition d'avoir toutes ses aises ; si vous voulez savoir tout ce qu'il vaut, assurez-lui le parfait sans-gène de la pensée; il ne s'entend pas à escamoter les difQcultés; l'étiquette le glace; dès qu'il représente, il se gourme, et s'il lui faut chercher son esprit, soyez bien sûr qu'il ne le trouvera pas. \La Dramaturgie fut pour TAllemagne un véritable évangile de grâce qui lui apportait la bonne nouvelle qu'on peut être sauvé sans pratiquer toute la loi.

Nous qui sommes désintéressés dans la question, nous ne sommes pas obligés dç croire que cet évangile est un chef-d'œuvre. La composition en est fort inégale; telle partie n'est qu'ébauchée, telle autre offre des longueurs, des subtilités, des minuties d'analyse. Lessing ignorait l'art de masser sa pensée; il n'a jamais fait la grande guerre, jamais livré de ba-

, tailles rangées ; c'est un chef de partisans qui dispose ses troupes en tirailleurs, garde les passages, inquiète j sans cesse l'ennemi, surprend ses avant-postes, fait i^^ 1 main basse sur ses bagages; lui-môme se dérobe, s'é- ^r ' chappe, se rend insaisissable. Si la Dramaturgie est par endroits trop subtile, on y trouve aussi nombre de raisonnements douteux, de démonstrations suspectes, qui ne se justifient que par les besoins de la cause. C'est le défaut de tous les écrits polémiques de Lessing, ouvrages de circonstance, composés en vue d'un certain public, et dans lesquels les principes généraux sont subordonnés aux intérêts et aux convenances du moment. La grande affaire d'un avocat est d'embarrasser sa partie adverse, et il se complaît aux arguments ad hominem ; il préfère souvent les mauvaises raisons qui persuadent aux bonnes raisons qui demandent explication.

Somme toute, la Dramaturgie est un peu grave pour un pamphlet, un peu trop badine pour une dissertation; l'auteur nage entre deux eaux; on le voudrait plus sérieux ou plus gai. Après de longs raisonnements abstrus sur la poétique d'Aristote, il se redresse, frappe un grand coup de poing sur sa table et s'écrie : Corneille n'a pas fait une seule pièce que je ne me charge de faire mieux que lui! Et^ se tournant vers la galerie, il déclare que le pari est ouvert : qui le tiendra? C'est un échantillon de ce genre d'esprit que les Allemands appellent hurschikose, ce qui signifie rodomontades de fler-à-lîrâs^^d^iniversité en pointe de bière. Lessing connaissait bien son public et lui parlait le langage qu'il pouvait entendre. L'Allemagne comparait tristement et humblement sa petitesse aux grandeurs littéraires de la France ; pour la relever de son écrasement, Lessing va droit au géant,

38 ^, , ÉTUDES sua L'ALLEMAGNE

le houspille, lui tire la barbe, le toise d'un air ca-* valier , et déclare que le prétendu géant est d'une taille fort ordinaire : si le nain s'applique, il Faura bientôt rattrapé. Réconfortés par ces assurances, les Allemands se décidèrent à comprendre qu'on avait le droit d'être Allemand en Allemagne, et ils s'en sont bien trouvés. ,

Heureusement pour nous il y a autre chose dans la Dramaturgie; à côté de Tavocat, il y a le maître, le grand observateur, qui traite les questions d'art avec une supériorité de vues que l'on chercherait vainement dans un autre critique du même temps. Les remarques de Lessing sur les unités, sur le mélange des genres et des tons, sur les coups de théâtre, sur le pathétique, sont aussi justes qu'ingénieuses. Non moins ingénieuse est la comparaison qu'il fait de Voltaire et de Shakspeare, d'Othello et de Zaïre j d'-ffamlet et de Sémiramis. Il a si bien gagné sa cause que ses conclusions sont aujourd'hui des lieux communs; c'étaient alors d'heureuses hardiesses et d'étonnantes nouveautés. Il faut lire sa critique de Sémiramis; û faut l'entendre reprocher à Voltaire d'avoir ignoré les us et coutumes des fantômes, lesquels n'apparaissent jamais au grand jour, dans un salon magnifiquement orné, en présence de satrapes et d'officiers rangés sur des gradins. Les vrais fantômes craignent l'éclat de la lumière et la foule, ils attendent pour se montrer que l'ombre et la brume se soient épaissies sur la terrasse d'Elseneur; ils ne gesticulent pas devant tout un peuple assemblé, ils ne deviennent causants que dans le tête-à-tête; ils ne déclament pas des alexandrins, leur parole, terriblement familière, donne le frisson, ils murmurent comme des enfants de la nuit, et leur voix sourde est pareille au mystérieux grésillement d'un

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brouillard du nord. Lessing condamnait ainsi Tapparition du spectre de Ninus. Cette remarque de simple bon sens, lequel de ses contemporains l'aurait faite? C'est à Voltaire surtout qu'il en veut; il Tattaque avec acharnement, avec acrimonie. On ne peut s'empêcher de se souvenir qu'il a été son secrétaire à Ber< lin et qu'il en a essuyé des hauteurs ; mais ses ressentiments personnels n'expliquent pas tout. Voltaire était ridole de son temps, Berlin l'encensait comme Paris et Vienne, et Lessing détestait tous les fétiches. Cependant que ne doit-il pas à Voltaire? Il lui est redevable de sa prose, c'est de lui qu'il apprit à écrire ; il lui a dérobé la merveilleuse précision de son style, la vivacité et Timprévu du trait, la justesse et le naturel du ton, la finesse du coloris, tout, sauf les rapidités de cette parole ailée, que vous n'avez pas vue partir et qui comme une flèche a déjà frappé le but; Lessing est un Voltaire qui marche et q[ui compte ses pas.

C'est de Voltaire aussi qu'il avait appris à penser. La Dramaturgie elle-même en fait foi : Lessing a beaucoup emprunté aux admirables préfaces dont Voltaire accompagnait ses pièces. La plupart des critiques qu'il adresse aux tragiques français. Voltaire s'en était avisé avant lui. L'auteur de Sémiramis et de Brutus avait remarqué le premier que, si la scène française est audessus de la scène grecque par l'habileté de la conduite et l'éloquence du dialogue, les grands tragiques d'Athènes étaient des maîtres incomparables dans le pathétique ; il s'était plaint que la fausse délicatesse du pubhc parisien forçait les poètes à mettre en récit ce qu'ils voudraient exposer aux yeux. Le premier il avait fait le procès aux soupirs et aux flammes, aux déclarations, aux maximes d'élégie, aux galanteries de madrigal; il avait déclaré que, pour être digne du théâtre

tragique, l'amour doit être une passion furieuse, combattue par des remords, terrible par ses emportements, conduisant aux malheurs et aux crimes, mais qu'il n*est point fait pour la seconde place, qu'il doit dominer en tyran ou ne paraître point. « Quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l'habitude, s'écriait-il dans la préface d'Oreste, que Corneille d'un côté qui fait dire à Thésée :

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amans est encor plus funeste,

et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d'un vieil amour, et tout cela pour complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature? » Et dans son discours sur la tragédie, s'adressant à lord Bolingbroke, il lui parlait du ravissement où Tavait jeté le Jules César de Shakspeare, et il ajoutait : « J'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai, et je l'avoue, que le théâtre anglais est bien défectueux;... mais en récompense dans ces pièces si monstrueuses vous avez des scènes admirables... Les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action. »

Sur tous ces points, Lessing, sans l'avouer, ne faisait que suivre et commenter Voltaire; mais il pouvait lui dire : alVapplicazioney signore, et il est certain que les tragédies de Voltaire ne valent pas ses préfaces. Ce grand oseur avait le goût poltron, le convenu lui imposait, les timidités de son imagination font un étrange contraste avec les audaces de son jugement. Selon le mot de l'Évangile, il versa son vin nouveau dans de vieilles outres; il crut pouvoir renouveler le théâtre en conservant les unités, les bien-

séances de convention; comme les hommes d*état de son temps, il voulut essayer d'une réforme quand une révolution seule était possible. Lessing n* avait pas tort de penser que l'auteur de Mérope^ malgré tous ses mérites, était un moins grand homme que l'auteur du Pauvre Diable^ de V Ingénu ^ des Lettres philosO' phiques et de VEssai sur les mœurs. C'est à peu près le sens de Tépitaphe qu'il lui fit en 1779 : « Dans ce tombeau gît celui qui, à vous entendre, messieurs les dévots, devrait y être depuis longtemps. Le bon Dieu lui pardonne dans sa miséricorde sa Henriade^ ses tragédies et beaucoup de ses petits vers! car, pour ce qui est du reste, en vérité il n'y a pas trop mal réussi. »

A Voltaire, Lessing opposa Shakspeare, et ses compatriotes l'ont justement loué d'avoir contribué plus que personne à remettre en lumière cette grande renommée, trop longtemps obscurcie; mais dans l'enthousiasme sans bornes qu'il professe pour Hamlet et OthellOy on sent encore le parti- pris. Rien de moins shakspe arien que le tour d'esprit et que le théâtre de Lessing. L'auteur de Nathan a le goût sobre, scrupuleux, un style naturel, uni, égal, peu nourri de couleur, une touche forte, mais parfois un peu maigre ; son dessin est correct, mais il n'est pas large, ni savant de détails; ses intrigues sont simples, ses personnages raisonnent beaucoup, lui-même sait toujours ce qu'il veut, où il va, et il se regarde marcher ; il ne connaît ni les ivresses de la fantaisie, ni les hauts et les bas de l'inspiration. Il a fait un crime à Corneille de la complication de quelques-unes de ses grandes machines trop chargées d'incidents, et il a déclaré que la simplicité est en tout le cachet du génie. Pouvait-il de bonne foi admirer sans réserve le Roi Lear?

Il a fait à l'auteur d'un Richard IIIj au poète allemand Weisse, le reproche d'avoir mis sur la scène un monstre et d'avoir étalé sans ménagement ses noirceurs. En critiquant la copie, ne pensait-il pas au modèle?

Si Shakspeare avait été au xvin^ siècle le dieu du théâtre, c'est à lui que Lessing se fût attaqué. Tel que nous le connaissons, il lui aurait reproché dans le style de Voltaire ses métaphores contournées, son bel esprit alambiqué, les assauts de plaisanterie de ses bouffons, ses crudités, ses coups de théâtre, ses tueries, son duc de Cornouaille écrasant sous son talon l'œil de Glocester, ses princes qui parlent en crocheteurs, ses paysans qui naissent au premier acte et qui sont pendus au dernier ; mais les Français faisaient oublier Shakspeare, leur succès les rendait dangereux, et Lessing s'est servi de Shakspeare pour dire leur fait aux Français.

Il le vante plus qu'il ne le définit. Il admire en lui la puissance de l'observation et la profondeur dans le pathétique. Ce n'est là qu'une moitié de Shakspeare; d'autres ont su observer les choses d'ici-bas et faire parler le cœur humain; ce qui lui est particulier, c'est l'alliance de deux qualités qui semblent s'exclure, l'émotion et Tironie; il est le plus passionné et le moins sentimental des grands poètes; il a l'absolue liberté de la fantaisie, son imagination plane au-dessus de son œuvre, elle s'ébat et se joue dans les tempêtes de la passion, comme Toiseau de môr parmi les écueils et les naufrages. Ce voyant a sondé du regard les plus sombres abîmes de l'âme et de la vie, et il nous raconte ce qu'il a vu avec des paroles de spectre qui nous font frissonner et qu'interrompent tout à coup des gaîtés de Gilles; ce grand romantique nous

promène dans le pays des songes et nous réveille soudain par quelque cynique quolibet; il fait chanter les sylphes et nous raconte à l'oreille que la reine des fées fut amoureuse d'un baudet. Pour lui, tout est nature : il se plaît à nous montrer l'instinct dans la passion, l'animal dans le héros, Paillasse dans l'histoire, et il arrache leur masque à ses fantômes avec une naïve brusquerie qui nous déconcerte. Son théâtre est à la fois le plus profond de tous et le plus populaire, le plus enfantin; c'est un divin bateleur. Cela n'est pas étonnant. Le monde lui apparaissait à lui-même comme un tréteau de saltimbanque, les vivants comme des masques de théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou coiffé de sa marotte : « Othello, Macbeth , aimable Ophélie et toi, gentil Roméo, vous aurez beau faire, vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque de Polichinelle, et c'est l'aveugle destinée qui tient les fils. » Personne n'a peint comme Shakspeare la poésie de l'illusion et personne n'a dévoilé comme lui les illusions de la poésie.

A quel point de vue s'est placé Lessing pour apprécier et pour juger le théâtre français? S'il avait traité la question en philosophe, voici, j'imagine, comment il eût raisonné. La poétique française, aurait-il dit, est un système, et dans les arts tout système a ses avantages et ses inconvénients, car il conduit à la recherche de certains effets et de certaines beautés qui en excluent d'autres. Reprocher à Corneille et à Ra-

cine de n'avoir pas excellé dans l'action comme Shakspeare et de lui être bien inférieurs en puissance dramatique, autant vaudrait reprocher à un oranger de ne pas produire des pêches. Les Français ont emprunté à l'antiquité le seul genre de drame qu'elle ait connu, la tragédie héroïque. Ce mot dit tout, et tout le reste s'ensuit. Les personnages de Corneille et de Racine, comme ceux d'Eschyle et de Sophocle, sont des héros, c'est-à-dire des âmes royales, des hommes de grande taille, hors, de pair, dépassant de la tête le commun des mortels; — ils sont, non ce que nous sommes, mais ce que nous voudrions être; nous reconnaissons en eux le moi que nous rêvons. Qui n'a rêvé d'être un héros? La plupart des hommes sont des héros commencés, mais qui, surpris par la vie comme un fruit par la gelée, se sont arrêtés dans leur croissance et ont séché sur place. Les héros réussis des poètes grecs et français sentent qu'ils ont été faits pour être vus, que leur vocation est d'être un spectacle; sans cesse exposés aux regards, ils représentent toujours et s'appliquent à ne rien faire, à ne rien dire qui puisse compromettre cette majesté soutenue par laquelle ils imposent à la foule. Ils pourront être vicieux, pervers et criminels; mais ils ne seront jamais des pieds plats, des coquins vulgaires; ils auront l'élégance du vice, la grandeur du crime, l'éloquence du mensonge, cette virtuosité virile dans le mal qu'Auristote appelait to xpvidTov, que Machiavel appelait virtû^ et qu'il se plaisait à reconnaître à César Borgia.

Les pièces où figureront ces augustes personnages auront nécessairement pour objet de représenter de grands sentiments, de grandes passions et de grandes actions dans de grandes circonstances, et le théâtre

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deviendra en quelque sorte un lieu sacré, un sanctuaire, où pourront bien pénétrer la folie et le crime, mais d'où seront bannies toutes les vulgarités d'icibas, tout propos triml, tout geste familier, tout ce qui ferait disparate avec les solennités d'une fête dans laquelle des héros officient. Les personnages subal^ ternes seront peu nombreux sous peine de nous distraire des figures principales. Peu de spectacle, point de changement de lieu; ces décors, ces changements nous rendraient curieux quand nous ne devons être qu'attentifs. L'action sera simple et s'achèvera dans un temps très-court; que les événements se taisent pour laisser parler les âmes! Ce qui nous importe, c'est de savoir ce qu'à telle heure sentit un héros aux prises avec la fortune, ce qu'il a pu dire, et quelles furent les attitudes de sa passion. L'intrigue se résu* mera dans une crise où les secrets des cœurs éclateteront avec une telle puissance que nous garderons un souvenir éternel de ce qui ne dura qu'un instant. Peu de paysage; ces colossales figures se détacheront mieux sur le nu d'une muraille. Peu de détails ; le détail rapetisse les grandes masses, dont il donne la mesure. Que tout soit dessiné largement, à grands traits, comme il convient à des caractères qui sont des types grossissants et qui doivent réaliser le plus haut degré d'abstraction que l'art comporte sans que la vie s'en retire. Ainsi la tragédie héroïque sera revêtue d'une sorte de beauté sculpturale, car la sculpture fait abstraction de la chair et du sang, et l'homme qu'Œdipe à Colone et les Horaces laissent froid est semblable à celui qui, ne pouvant concevoir la vie sans couleurs, ne sait pas la découvrir sous la pâleur du marbre et se plaint de ne pas trouver Rubens dans Praxitèle.

Raisonnant toujours en philosophe, comme je le suppose, Lessing n*aurait pas fait difficulté de reconnaître que les classiques français étaient dans leur droit en empruntant à l'antiquité le genre de tragédie qui convenait le mieux à leur temps et à leur pubUc, et pour faire les choses en galant homme il les aurait félicités d'avoir été antiques par la composition générale de leurs pièces, mais de ne s'être point attachés servilement à leurs modèles et d'avoir donné à leurs personnages le costume, Tesprit, les mœurs, les bienséances de leur époque. Il est de règle en effet que les personnages de tragédie soient en quelque mesure les contemporains du spectateur, et c'est ainsi qu'en ont usé les Grecs eux-mêmes et Shakspeare. Les Français méritaient encore d'être loués pour avoir rajeuni l'intérêt de la tragédie en substituant à la fatalité la politique, aux caprices des dieux les intérêts généraux, à la lutte de l'homme et du destin les combats de la passion contre les inexorables lois de la société; par là Corneille et Racine sont les premiers modernes dans l'histoire de la littérature.

Ces concessions faites, Lessing aurait représenté à ses lecteurs que la tragédie héroïque n'est qu'un genre, que le choix des sujets y est restreint, que les héros sont rares sur la place, que la demande excède l'offre, que d'ailleurs tout système s'épuise, qu'après les chefs-d'œuvre viennent les caricatures, qu'aux Racine et aux Corneille succèdent les Poinsinet de Sivry et les Châteaubrun, et qu'il n'est rien au monde d'aussi ridicule qu'un Ajax que sa maîtresse envoie chercher des lions dans l'île de Ténédos , si ce n'est un Néoptolème qui restitue son arc à Philoctète parce qu'il est amoureux de Sophie. Il aurait ajouté que ne rien admettre en dehors de Polyeucte et de PhèdrCi c'est

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vouloir réduire les poètes à un seul genre d'imagination et les spectateurs à un seul genre de jouissances, que les arts ne sont jamais stationnaires, que s'arrêter c'est reculer, que chaque siècle a ses besoins, que de nouvelles pensées réclament des formes nouvelles, que le génie est l'étemel chercheur, et il aurait pris son exemple de Voltaire lui-même, lequel, en esprit supérieur qu'il était, a cherché quelque] chose et hasardé dans Mahomet j dans Alzire, dans TancrèdCj comme une timide ébauche de la tragédie historique, n'innovant qu'à demi et emprisonnant dans les quatre unités de lieu, de temps, de mœurs et de ton le drame dont l'essence est de représenter dans une seule pièce toute une époque, tout un peuple, la vie tout entière.

Gela dit, Lessing se fût tourné vers les poètes allemands ses contemporains : <ic Mes amis, écoutez-moi. Quelle mouche vous a piqués, et qu'y a-t-il entre vous et Melpomène? Souffrez que je vous le dise à l'oreille : vous n'êtes que des échappés de collège, àvoe-vous observé de près de grands hommes et de grandes choses? Richelieu vous a-t-il admis dans sa familiarité? Avez-vous suivi le grand Gondé sous les ombrages de GhantiUy, et vous a-t-il conté Rocroi? Vous a-t-on vus à Versailles ? Ou l'ombre de la Montespan vous est-elle apparue dans vos songes 7 Croyez-moi, laissez les héros dormir leur sommeil. Étudiez Gorneille et Racine parce que ces gens-là eurent quelques lumières en fait de composition et de style, et qu'il y a dans chacun de nous un barbare qu'il est bon de façonner par l'étude des grands modèles ; mais , de grâce, ne faites ni des Iphigénie ni des Caton. Mes chers pommiers allemands, n'essayez pas de produire desoranges, XJnjour peut-être nous aurons, à Weimar

OU ailleurs, nos orangers allemands. En attendant, faites du cidre et tâchez de le faire bon. En d'autres termes, soyons de notre temps et de notre pays; Allemands, écrivons pour les Allemands, et, comme tout genre a ses règles, recherchons ensemble, si vous le voulez, le moyen de plaire selon les règles à nos bons bourgeois de Leipzig et de Hambourg. > C'est ainsi qu'eût parlé Lessing, s'il avait été, comme le prétendent ses compatriotes, un critique du xix* siècle fourvoyé dans le xviii* ; mais on est toujours de son siècle, et un petit homme d'aujourd'hui est plus philosophe sur beaucoup de points qu'un grand homme né en 4729.

n y avait encore pour Lessing un autre parti à prendre. Il pouvait crier, haro sur toutes les règles, sur toutes les poétiques, et courir sus à tous les faiseurs de systèmes qui prétendent réglementer les arts, leur prescrire des lois et des frontières, imposer à la poésie des sujets et des procédés; il pouvait proclamer l'autonomie du talent, le droit qu'a le poète d'être ce qu'il est et de dire tout ce qu'il veut dire, à la seule condition de le bien dire ; mais de telles extrémités n'étaient pas dans son tempérament. Il avait l'esprit régulier, méthodique, et ce bon sens clairvoyant qui pressent les conséquences. En littérature, Lessing est un homme de 89, ou, si Ton veut, un feuillant ; il eut toute sa vie l'horreur des sans-culottes. Loin d'accorder que tout est possible, il veut des règles, et il en proclame la nécessité ; il mérite le nom que Voltaire donnait à Locke, on le pourrait appeler Lessing le définisseur. La peinture, la sculpture, la tragédie, Tépigramme, il a tout défini, et de ses définitions il déduisait les lois de chaque art et de chaque genre. C'est sur la foi d'une définition qu'il a entrepris la

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campagne la plus malencontreuse de sa vie : il a défini la fable et démontré que La Fontaine n'est pas un fabuliste. Puissent la France et la muse lui pardonner ce forfait ^ ! Aussi bien T Allemagne ne lui semblait pas mûre pour une liberté sans limite. « C'est chez nous, disait-il, un préjugé régnant qu'il n'est permis d'être poète qu'avant l'âge de raison. Il en résulte que nous ne possédons en fait de littérature que des essais de jeunes gens. Un homme d'âge mûr doit s'oecupfer de choses plus sérieuses. De là le caractère juvénile, enfantin de notre poésie, comparée à celle de tous les peuples modernes. Là vie,' le feu, ne lui manque pas ; ce qui lui fait défaut, ce senties forces et les muscles, la moelle et les os. Point d' œuvres qui fassent penser et qui puissent servir au délassement d'un homme qui pense , » Lâcher la gourmette à cette jeunesse, impossible! Quels monstres, quels Calibans n'allaient pas naître de ses amours tumultueuse^ avec des muses de trottoir I

Dans les dernières années de sa vie, Lessing fut témoin de cette bruyante équipée littéraire que les Allemands appellent l'époque du Sturm und Drang y époque d'orgie poétique et de géniale anarchie par laquelle l'Allemagne préludait à Tenfantement de sa

^ Lessing savait le français ; mais sait-on jamais une langue étrangère? La Fontaine, en s'excusant naïvement de n'avoir pu atteindre à la concision de Phèdre, ajoute « qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. » Lessing n'a pas compris cet égayer ; U a cru que La Fontaine entendait par là qu'il faut introduire dans la fable des gaîtés, des drôleries, et c'est là-dessus qu'il le chicane. Du reste, quand pour établir que le bonhomme n'est pas fabuliste, il divise toutes les fables possibles en trois classes, à savoir les fables rationnelles^ mythiques et hyperphysiques, c'est une dlme qu'il paie à la pédanterie tudesqne de son temps.

50 6TUDBS SUR L'Al4LBMAaNB

grande littérature. Ce spectacle déplut à Tauteur d'£milia Galotti ; U avait en aversion ces Renommisteny ces matamores du style, qui, travestis en titans, portant rOssa d'une main, le Pélion de Tautre, couraient en tempêtant à la conquête du ciel^ et le plus souvent n'enlevaient d*assaut qu'une taupinière. Le maître fronçait le sourcil^ se bouchait les oreilles ; il sentait que ces polissons de talent procédaient de lui ; il avait entre-bâillé les portes, ils les démolissaient. Toujours il désavoua sa famille compromettante. Comme le grand René parlant des petits Renés qui pullulaient autour de lui, il pouvait dire : <i On n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues; il n'a plus été question que de vents et d*orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. » Il fut sévère aux débuts de Goethe lui-môme; Werther lui était en abomination ; Goetz de Berlichingen lui arracha camot : a Voilà un homme qui remplit de sable des boyaux et qui les vend pour des corîTes. Quel est cet homme ? C'est le poète qui met toute une biographie en dialogues et s'écrie : J'ai fait un drame. — Le génie, le génie 1 disait-il encore. On n'entend que ce mot sur la place. Le génie, disent-ils, se met audessus de toutes les règles. Vous mentez ; ce qui fait le génie, c'est la règle. » Et aux critiques qui, brisant leur férule, applaudissaient à ces aventures, il criait : a Vous êtes les flatteurs, les courtisans du génie. »

k Ce n'est donc pas au nom des libertés du génie que Lessing a condamné la tragédie française. Que lui reproche-t-il 1 dans les derniers chapitres de la Drama^ turgie, il s'en est expliqué très-clairement. « Nous avions cru, dit-il, qu'imiter les Français, c'était imiter les Grecs : grande erreur 1 Shakspeare nous a prouvé

qae la tragédie peut atteindre à des effets dont les Corneille et les Racine ne se sont jamais doutés; mais, éblouis par cet éclair de vérité, nous sommes tombés de fièvre en chaud mal, et nous avons conclu que les règles ne sont pas nécessaires, qu'elles sont môme un obstacle au talent. J'ai découvert que le seul moyen de parer à ce danger, c'est de combattre l'illusion de la prétendue régularité du théâtre français. Aucune nation n'a plus méconnu les règles de la tragédie an^^ tique que les Français ; ils ont pris pour l'essentiel quelques remarques accessoires d' Aristote sur Tagencernent extérieur du drame ; ils ont respecté dévalues observances, ils ont violé les dix commandements de la loi. La poétique d' Aristote est aussi infaillible que la géométrie d'Euclide; on ne peut s'en écarter sans feillir. »

Ainsi les Français sont répréhensibles, non pour s'être asservis aux règles, mais pour les avoir transgressées, et c'est Aristote qui les condamne. Cette thèse, que Lessing a soutenue avec plus d'intrépidité que de conviction, diminue singulièrement pour nous l'intérêt de la Dramaturgie, Que nous importe après tout que Corneille se soit mépris ou non sur le sens d' Aristote? Mais cela importait beaucoup à Lessing. Il avait découvert que le genre qui convenait le mieux à son talent et à son public était le drame sentimental , la tragédie bourgeoise, et les autorités ayant plus de poids que les raisonnements, il tâche d'avoir Aristote pour lui. Oter le grand homme aux Français et le mettre de son côté, en un mot trouver la tragédie bourgeoise dans Aristote, quel tour de force 1 Lessing aimait les gageures, mais il n'a pas gagné celle-là. Il faut le voir torturer, subtiliser le texte de la Poétique^ le mettre à Falambio. On dirait le couteau de Jeannot;

a en change le manche, il en change la lame, et prétend que c'est toujours le môme couteau.

On avait cru que les deux grands ressorts de la tragédie étaient la terreur et la pitié, et que, pour être en règle avec Aristote, le poète tragique devait inventer une fable ou terrible ou touchante. — Halte-là! s'écrie Lessing. Le <poêo; d' Aristote n'est pas la terreur, c'est la crainte. Et quelle crainte? Nous sommes au théâtre, le poète nous montre un personnage dans le malheur ou en danger de la vie. Nous ressentons de la pitié pour lui, à cette pitié se môle une vague appréhension pour nous-mêmes; nous craignons que les malheurs qui le menacent ne puissent un jour nous atteindre, nous craignons de devenir tôt ou tard l'objet de notre propre compassion. Cette crainte est le contre-coup de la pitié que nous avons ressentie, d'où il suit que, selon Aristote, la pitié est le seul ressort de la tragédie. Poètes, faites des pièces attendrissantes, et laissez la terreur à Crébillon.

Hormis quelques détails douteux, rien de plus clair que le texte d' Aristote : c'est le code précis et complet de la tragédie héroïque. Lessing nie l'évidence ; il s'évertue, met du sien partout, et tire tout à lui. .

« Étant prouvé, poursuit-il en se piquant au jeu, que, suivant le Stagyrite, la pitié est Tunique ressort de la tragédie, il s'ensuit que les personnages tragiques doivent être à la fois nos pareils et nos égaux ; autrement nous ne pourrions compatir à leurs fautes et à leurs malheurs, ni craindre qu'un jour il ne nous en arrive autant. Que nous importent des douleurs qui ne sauraient nous atteindre? Que nous importent ces défaillances et ces misères royales dont notre médiocrité nous préserve? Poètes, montrez-nous des hommes de notre race et de notre taille, afin que nous

nous sentions capables de souffrir et de pécher comme eux. Ne fouillez plus l'histoire et la fable pour y déterrer des héros. Laissez aux Français ces grands noms de rois et de princes, dont la pompe chatouille leur vanité. Ne nous dites pas qu'aux destinées des puissants de la terre est attaché le sort des peuples. La fortune d'un état est une idée trop abstraite pour notre cœur, et votre métier est de nous attendrir. Abaissez-vous donc jusqu'à nous, et ne mettez en scène que des particuliers, ou, pour trancher le mot, des bourgeois. Ce n'est pas moi, c'est Aristote qui vous le commande. »

Lessing s'amuse. Il ne lui restait plus qu'à prouver que Clytemnestre était une baronne Spartiate qui possédait des terres en Messénie, et qu'Agamemnon avait servi dans la guerre de Troie comme major au 3" hussards.

Que Lessing eût accusé les tragiques français de s'être trop écartés de l'antique simplicité, d'avoir enchéri sur l'héroïsme grec, d'avoir péché par un excès de pruderie spiritualiste, d'avoir peint des héros qui ne mangent ni ne boivent, qui ignorent le soleil et la pluie, et qui ne s'écrient jamais, comme Philoctète : X mon pied, mon pied, que vais-je faire de toi ? on pourrait souscrire à ces remontrances. Les héros ont des pieds comme nous, ils sont sujets à boiter comme nous, et il est bon qu'ils s'en souviennent ; mais c'est toujours le boitement d'un héros. Malgré toutes les différences de mœurs et de langage, la tragédie française est la fille légitime de la tragédie grecque, et l'on ne peut rejeter Tune sans l'autre. Il faut que Lessing en convienne, — il n'y eut jamais de poésie plus aristocratique que la poésie grecque. A Athènes, les vivants relevaient de la comédie, le théâtre tragique

appartenait au passé; il empruntait tous ses sujets à l'histoire de quelques familles légendaires, descendance de dieux ou de demi-dieux, race de prédestinés, vouée par un décret insondable aux sombres aventures, aux infortunes immenses, aux crimes énormes. Ces géants, ces prodigieux patriciens de la fable étaient les seuls athlètes avec qui le destin consentît à se mesurer. Ils combattaient contre lui corps à corps, genou contre genou, les yeux dans les yeux, et la terre tremblait sous leurs pas. Forclus de la scène, les bourgeois se tenaient au-dessous, près de Tautel, groupés en chœur et faisant nombre afin de compter pour quelque chose. Ce chœur inactif assistait à la bataille les bras croisés, indigne qu'il était d'y prendre part ; il mesurait des yeux les combattants, jugeait des coups, humble de visage et de contesance; mais lorsque Agamemnon tombait dans son sang avec un mugissement de taureau, ou qu'Œdipe, prenant la vie et le ciel en horreur, s'arrachait les yeux pour se dérober aux insultes de la lumière, le chœur s'applaudissait tout bas de son humble fortune qui le mettait à l'abri des jalousies célestes.

Il y eut un poète athénien qui essaya parfois de rajeunir la tragédie par de nouvelles combinaisons; il introduisit dans quelques-unes de ses pièces des scènes tirées de la vie commune; un jour il donna une tragédie intitulée TélèphCy et il montra des héros jouant aux dés dans leurs tentes. Achille amenait deux et trois. Le peuple indigné siffla; pourtant ce poète s'appelait Euripide. Aristophane lui a fait payer cher ses timides audaces. — <l Les hommes sortis de mes mains, s'écrie Eschyle dans les GrenouilleSy ne respiraient que lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers recouverts de

sept peaux».. Ne faut-il pas que les demi-dieux parient un langage plus sublime que nous, de même qu'ils sont vêtus d'habits plus magnifiques? Pavais tout ennobli, Euripide a tout dégradé... Je le ferai voir à l'instant. Qu on m'apporte une lyre; mais quoi! une lyre pour lui? Non ; où est la joueuse de castagnettes? Viens, viens, muse d'Euripide; telle est la musique qui convient à tes vers. »

Byron a dit : Je cherche un héros, 7 want a hero. Lessing disait au contraire : a Plus de héros ; je cherche des bourgeois. :» Et il a résolument choisi pour sa muse la joueuse de castagnettes; mais qu'il ne se réclame pas d'Eschyle et d' Aristote !

Lessing n'avait pas plus de goût pour le drame historique que pour la tragédie héroïque. Il n'avait pas ce genre d'imagination qui donne aux passions la couleur d'une époque et combine la peinture des sentiments avec de grands souvenirs, les intrigues du cœur avec les affaires d'état. Les faits le gênaient, il n'était à Taise que dans la pure fiction. Au surplus il professait une sorte de dédain pour la poUtique , les desti* %iées d*un particulier lui semblaient plus importantes que celles d'un empire. Cet homme qui a tant fait pour TAUemagne écrivait à Gleim, l'un des Pindare ou des Tyrtée au petit pied qui célébraient les victoires de Frédéric : « Il m'en coûte de vous confesser ma honte, mais je n'ai aucune notion de ce qu'on appelle l'amour de la patrie; j'y vois tout au plus une héroïque faiblesse dont je me passe volontiers. » Ailleurs il explique mieux sa pensée. « Le titre de zélé

patriote, écrit-il à ce même Gleim, est de toutes les louanges celle que j'ambitionne le moins; j'entends parler de ce patriotisme qui me ferait oublier que je suis un citoyen du monde. »

Ce cosmopolite ne se passionna jamais que pour les intérêts sociaux et humains, il n'aborda pas un instant la pensée de réchauffer le patriotisme des Allemands en déroulant sur la scène les pages glorieuses de leurs annales. Il se proposait de leur former le goût, de leur dégrossir l'esprit, d'apprivoiser leur barbarie paperassière et dogmatique; il estimait que Fart nous délivre et de la matière et du dogme, et que le théâtre est une grande école de culture nationale. A qui s'adresse-t-il? A la bourgeoisie. Les grands et les chambellans n'avaient goût qu'au Sofa et aux Égarements du cœur et de V esprit; le peuple lisait Geneviève de Brahant, quand il lisait. Pour intéresser ces bourgeois de Breslau et de Leipzig, il fallait leur montrer quelque chose qui leur ressemblât, le monde où ils vivaient, des personnages qu'ils pussent rencontrer dans la rue, des mœurs et des passions de leur connaissance ; il fallait en un mot que le spectacle eût toute la réalité possible et qu'il y eût pourtant de l'art. Lessing voulut créer pour la bourgeoisie allemande un théâtre à hauteur d'appui.

C'était le mot du siècle. En Angleterre, en France, comme en Allemagne, la tragédie et le roman se font roturiers. Le xviii^ siècle a vu l'avènement du tiersétat, du bourgeois, aux plus hautes dignités de la poésie. C'est l'Angleterre qui donne le signal. En 1730 -t paraît le drame de Lillo, V Apprenti de Londres. Cet apprenti passe bientôt maître et tient école. Richardson emploie tout le pathétique de Shakspeare à nous attendrir sur les infortunes d'une vertueuse miss an-

glaise. En France, la révolution se fait par Rousseau. La nouvelle Héloïse est une épopée bourgeoise, objet d'enthousiasme pour les uns, d'étonnement narquois pour les autres, de scandale pour tous les défenseurs du goût classique. Adieu les princesses bergères de d'Urfé, les princesses romaines de Clélie et la princesse française de M"»® de la Fayette. La nouvelle héroïne teille le chanvre après le souper et allume avec ses chènevottes des feux de joie dont la flamme claire et brillante s'élève jusqu'aux nues. Rousseau raconte tous ses faits et gestes avec un inQni détail et une gravité solennelle; il embouche la trompette épique; Virgile ne le prenait pas de si haut en nous dépeignant Lavinie et Didon. Julie fait-elle un tour de promenade en compagnie de ses enfants et de ses voisins de campagne, son biographe ému. se rappelle aussitôt l'illustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Il la donne en exemple à tout l'univers et l'impose à l'admiration des peuples. » Julie, s'écrie- t-il, femme incomparable,... vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d'un peuple entier qui vous aime que les rois entourés de tous leurs soldats. »

Dans le même temps que paraissait la nouvelle Hé^ loisej Diderot donnait au théâtre le Fils naturel et le Père de famille; mai^ les bourgeois sensibles et vertueux de Diderot eurent moins de succès que Julie ; il a beau déclamer, Saint-Preux est un autre homme que Saint-Albin. On goûta peu les exclamations de ces larmoyeurs, leurs apostrophes à la nature, leur faste de sensibilité ; plus d'un spectateur dut s'écrier comme certain gentilhomme : Il sent ici la nature à crever. Le vrai drame bourgeois était encore à trouver. En 1755, Lessing avait mis au monde une Miss Sara

58 ÉTUDES SUR L'ALLRMAGNE

Sampson^ qui est de la famille de Lillo et vaut à peu près les Sophie et les Cécile de Diderot. Cet ange» disserte et larmoie. Empoisonnée par une rivale, au milieu de son agonie^ il lui échappe un ahl et se retournant vers son amant : « — Ne t'occupe pas de ce ahl lui dit-elle. Gela ne pouvait se passer sans quelque sensation désagréable. Il ne fallait pas que l'homme Kit insensible; il faut donc qu'il soit sensible à la douleur. » Ce beau début ne faisait pas prévoir Minna de Barnhelm^ Emilia Galotti et Nathmi, Maître de son talent, Lessing crée des caractères qui vivent et des pièces qui sont restées au répertoire. Dans le genre où son imagination s'est renfermée, il n'a de rival que Sedaine.

Ce qui est digne de remarque, c'est que Lessing poète a fait infidélité aux théories de Lessing le critique. Il avait reproché aux Français de considérer l'admiration comme un des ressorts de la tragédie et d'avoir mis en scène des héros admirables. Le but de la tragédie, selon lui, est d'exciter la pitié, et Tadmiration ne s'acôorde pas avec la pitié. Comment plaindrions-nous un héros dans le malheur? Nous n'avons pas la mesure de ses forces, et nous sommes portés à croire qu'il possède en lui-même des ressources qui nous sont inconnues, des consolations qui ne sont pas à notre usage. Or il se trouve que Lessing s'est constamment efforcé de faire la place de l'héroïsme dans le drame bourgeois, non de l'héroïsme en cothurne, mais de l'héroïsme en pantoufles ou en bottes à l'écuyère. En dépit de ses préventions, il s'est laissé avertir par son instinct de poète ; il à compris que l'art s'arrête où cesse l'admiration, et que son triomphe est de nous procurer des êtonnements qui soient des plaisirs. U Apollon du Belvédère et le Bourgeois

gentilhomme ont ceci de commun qu'ils nous étonnent toujours; l'un nous paraît au-dessus de la nature, l'autre au-dessous, et pourtant Tun et l'autre sont vrais. La vérité qui étonne, voilà le secret du grand art, il nous révèle le merveilleux de la vie, et les trois pièces de Lessing qui méritent d'être citées sont trois victoires de son talent, trois défaites de son système. Nous avons dit la sensation que fit Minna de Barnhehn. Le théâtre allemand possédait enfin une pièce allemande. Lessing a placé la scène en Prusse, au lendemain des éclatantes victoires de Frédéric. Il a peint à merveille cet état de langueur fiévreuse qui succède aux fureurs et aux désordres d'une longue guerre. On a longtemps vécu dans les alertes, dans les hasards ; la guerre remet en question toutes les destinées; dans cette universelle confusion, tous les rêves sont permis, on prend la vie comme une aventure qui peut mener à tout. Cependant la paix se fait ; les choses se remettent insensiblement à leur place ; il faut se ressouvenir de ce qu'on est, recommencer la vie d'habitude; l'inertie de l'ennui présent fait regretter les actives soufirances d'autrefois. Les personnages de Diderot étaient comme Ulysse chez lô cyclope; ils s'appelaient personne. Lessing a pris les siens dans la nature. Un aubergiste, sorte d'aigrefin bonhomme et paterne, assez pareil au petit baragouineur suisse d'Hamilton, lequel plumait les gens en leur demandant pardon de la liberté grande; le domestique Just, quelque peu ribaud, très sujet à manger dans la main, mais qui désarme les rigueurs de son maître par sa fidélité de caniche; un maréchal des logis qui ne sait que faire de sa personne depuis qu'il a remis le sabre au fourreau et qui projette de s'en aller guerroyer contre le Grand- Turc, au de-

meurant la plus honnête créature du monde, Tun de ces lourdauds qui ne sauraient vous obliger sans vous marcher sur le pied ; un chevalier d'industrie français, lequel file la carte pour corriger la fortune, et s'indigne de la grossièreté de la langue allemande, qui n'a que le mot tromper pour rendre ces nuances , Lessing a connu toutes ces figures à Breslau.

Son héroïne est une aimable Saxonne et une véritable Allemande. Elle est plus fière d'aimer que d'être aimée. — « J'avais entendu parler de vous, dit-elle au major de Tellheim, et la première fois que je vous vis, j'étais décidée à vous aimer. » Mais la figure dominante et dans laquelle se concentre tout l'intérêt de la pièce, c'est ce major prussien. Soit curiosité, soit goût des aventures, il a fait campagne en volontaire. L'odeur de la poudre ne Ta point grisé ; il juge froidement les choses et les hommes, ne se fait d'illusion ni sur les princes, ni sur les grands, ni sur la guerre, ni sur la gloire, ni même sur le drapeau qu'il sert, et garde sous le harnais toute sa fière indépendance. On l'envoie lever en Thuringe une contribution de guerre; la somme est forte, il en avance généreusement une partie. Après la paix, il présente ses comptes et son billet. Son cas paraît louche, on le met à pied et on informe contre lui ; le voilà ruiné et sous le coup d'un procès infamant. Une sombre misanthropie s'empare de lui, sa fierté s'exaspère. Des amis fidèles s'efforcent de lui venir en aide; il ne se prête à.rien, repousse avec emportement toutes les offres de services. L'un de ses anciens compagnons d'armes lui doit 400 écus; il meurt, et sa veuve vient s'acquitter. Le créancier ne veut pas entendre à cette restitution, il anéantit sa créance : il lui plaît d'être généreux une fois encore, et on dirait aussi qu'il lui

tarde, pour là beauté du fait, de se voir réduit à la besace; mais de quoi se plaint*il ? Il aime, il est aimé, et la femme qui l'aime a de quoi réparer le naufrage de son honneur et de sa fortune. Il rompt avec elle, il refuse de l'envelopper dans son humiliation et dans son malheur; il n'est plus digne de lui donner son nom, et il rougirait de vivre de ses bienfaits. Elle s'acharne à le sauver, il s'acharne à se perdre, il épousera ]a solitude et la misère. Heureusement tout s'éclaircit, tout s'arrange ; il y avait dans ce temps des juges à Berlin. Justice lui est rendue ; il épousera Minna. La Prusse épousant la Saxe, quelques jours après Rosbach, quand la blessure saignait encore et que les haines étaient brûlantes ! Ce pacifique dénoûment prêchait à l'Allemagne l'oubli de ses fureurs, et l'intention de Lessing est visible. Gomme Voltaire, il a mis l'art au service des idées, humaines; mais que devient sa théorie ? Nous admirons Tellheim plus que nous ne le plaignons; car il met du sien dans son malheur, il s'aide à souffrir.

Le caractère de ce soldat philosophe, de ce misanthrope humain, qui joint aux clairvoyances d'un esprit supérieur l'exaltation du sentiment, les brusques incartades de sa fierté, ses acharnements contre lui- môme, les bizarreries apparentes de cette raison frondeuse, que n'ont pu fasciner ni la gloire ni les grands et qui se laisse en quelque sorte éblouir par le malheur, — voilà ce qui fait vivre la pièce de Lessing. On a voulu le reconnaître dans son major, et il est certain qu'ils se ressemblent; mais le poète n'a pas dit tout son secret à son héros, il ne lui a point fait part de ce mâle enjouement qui le consolait des noirceurs de la fortune; quand elle lui avait joué quelque tour, il commençait par se fâcher, puis il se

prenait à rire, et il aohevait de se dépiquer en cher*' chant querelle au bonheur d'un sot.

Dans une lettre datée du 21 janvier 1758, Lessing donnait à son ami Nicolaï des nouvelles d'un jeune poète qui n'était autre que lui-même. « Si j'en crois mon amour-propre, lui écrivait-il, ce jeune homme promet beaucoup, car il travaille à peu près comme moi : il écrit huit lignes tous les huit jours... Il s'oc^ cupe actuellement d'une Virginie bourgeoise, sa pièce portera le titre d'Emilia GalotiU II a dégagé l'histoire de la Virginie romaine de tout intérêt poUtique ; il a pensé que l'aventure d'une fille qui est tuée par son père, parce que ce père fait plus de cas de la vertu de son enfant que de sa vie, est par elle*méme assez tragique, et qu'elle suffit à ébranler toutes les cordes de notre âme, bien qu'il ne s'ensuive aucune révolution dans l'état. » Ce n*est qu'en 1772 que Lessing acheva son Emilia GaloUi, On voit qu'elle l'occupa longtemps. Il voulait faire de sa pièce la démonstration triomphante de sa théorie, une preuve sans réplique de l'Inutilité de Thistoire au théâtre ; — la politique ne se jetant plus à la traverse du roman, il espérait que sa Virginie bourgeoise serait plus émou* vante que l'autre. Avec quelques personnages triés dans une fresque d'histoire, il a composé un tableau de chevalet. Il a transporté l'action dans les temps modernes , et la scène dans la petite principauté de Guastalla; mais ce Guastalla ressemble fort à une petite ville princière d'Allemagne : les personnages, les moeurs, les sentiments, tout, dans Emilia Galotti, rappelle le nord plus que le midi. On ne s'y trompa point à Brunswick, on crut reconnaître dans la maîtresse du prince de Guastalla la favorite en titre du duc de Brunswick, et cela fit jaser. Il est peu proba-

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ble que Lessing, alors bibliothécaire de Wolfenbûttel, se fût permis des allusions si hasardeuses ; mais la chronique secrète des petites cours d'Âllemage était riche, et U est à croire qu'il y puisa.

Sa Virginie s'appelle Etnil^a, et son Virginius Odoardo Galotti. Plus heureux ou plus malheureux que Tancien tribun Icilius, le comte Appiani, sa doublure, réussit à épouser ËmiUa et meurt assassiné quelques instants après son mariage. Plus de forum ; la scène se passe dans un palais et dans un château de plaisance. Rome tient tout entière dans un salon, et, quoi qu'en dise le poète, elle s'y trouve à Tétroit. Le décemvir Appius-Claudius est devenu prince, et ce prince est un caractère. Homme de plaisirs, à qui ses caprices sont sacrés, il n'est pas féroce, il répugne aux violences et regrette qu^elles soient souvent né* cessaires. Il soupire après un monde meilleur, où les crimes se feraient tout seuls sans qu'il fût besoin de s'en mêler, et il se plaint qu'on ne puisse verser lesang d'un rival sans qu'il en reste une tache au bout des doigts; il en est quitte pour laver à grande eau sa conscience et ses mains. Son chambellan Martinelli lui vient en aide, le délivre de ses scrupules, le conduit tout doucement au crime p^f un chemin de velours. Ce n'est pas que le crime inspire au prince une horreur invincible, mais il n'aime pas à le regaircjer en face ; il donne à son commode confident un blancseing, et, Topération terminée, il le désavoue en le remerciant. Ce scélérat timoré a ses moments d'hé* roïsme. « Tope I s'écrie-t-il, je ne frissonne pas à l'i* dée d'un petit crime* Seulement, mon bon ami, il faut que ce soit un petit crime tranquille, un petit crime vraiment utile, d En créant ce prince et ce chambellan, Lessing, sans qu'il s'en vante, a pensé

plus d'une fois au Néron et au Narcisse de Racine.

Emilia Galotti est une pièce entraînante à la lecture comme à la représentation; jamais Lessing n'avait déployé tant de verve, tant de puissance dramatique, tant de science du dialogue. Et cependant Thistoire s*est vengée de ses mépris : cette pièce si fortement conçue et si bien conduite aboutit à un dénoûment qui est à la fois absurde et repoussant^ parce qu'il n'est pas motivé. Que Virginius tue sa fille, plus d'un père en ferait autant. Virginie n'est plus à lui ; elle vient d'être adjugée comme esclave au pourvoyeur du décemvir. L'arrêt est prononcé, et déjà le licteur remmène ; plus de recours. Virginius saisit le couteau. € ma fille, s'écrie-t-il, voilà le seul moyen qui me reste de sauver ta liberté ! » Ce coup de couteau est d'un père, d'un soldat et d'un Romain; mais pourquoi le vieux Galotti se résout-il à tuer sa fille ? Parce qu'elle Ten prie. Et pourquoi l'en prie-t-elle? Emilia n'a point de violences à craindre; débarrassé de son rival, le prince attendra qu'elle se donne. « mon père, dit-elle, je suis faite de chair, et j'ai le sang aussi jeune, aussi chaud qu'une autre femme. Mes sens sont des sens. Je ne réponds de rien... »

Ah! madame, à l'ordinaire les femmes ne prévoient pas leurs fautes de si loin. Goethe prétend que dans le fond de Tâme vous aimez le prince ; s'il a raison, vous ne désirez pas fti mort ; s'il se trompe, que craignez-vous ? Et considérez ceci : votre déplorable fin nous affligera parce que vous êtes aimable; mais nous sommes ici au théâtre, nous attendions une vraie tragédiej; où sera la grandeur du spectacle ? Virginie arrose de son sang l'autel de la liberté ; Rome a frémi d'horreur et d'espérance, ce sang fécond va lui rendre ses franchises, ses tribuns et sa fierté; mais quand

UN ALLEMAND D'aUTREFOIS 65

VOUS serez tombée sous le couteau, rien ne sera changé dans les destinées du monde, et le spectateur pensif, soucieux, rentrera chez lui en disant ; Le vieil Odoardo a commis un crime pour qu'il y eût dans l'histoire un péché de femme de moins. En vérité, avons-nous bien notre compte ?

Nathan le Sage n'est pas né comme Emilia Galotti d'une préoccupation de système ; il est le fruit savoureux d'une querelle théologique. Dans cette œuvre qui fut le couronnement de sa vie, Lessing nous a donné son credo; mais oublions pour le moment la théologie de Nathan^ nous n'avons affaire qu'au drame. Ce drame est le chef-d'œuvre de Lessing, et ce chef-d'œuvre est le plus éclatant démenti qu'il ait jamais donné à sa poétique. Cette fois il tourne le dos à l'Allemagne ; il s'en va chercher le sujet de son tableau d'intérieur en Palestine, au temps des croisades, tenant toujours l'histoire à distance, mais lui empruntant les Temphers, le Patriarcat de Jérusalem et le grand nom de Saladin. C'est encore un tableau de genre, mais dans un cadre historique. Nathan est un homme et un marchand, mais Nathan est un héros et un sage, et il parle en vers. Il est trop grand pour que nous songions à le plaindre, et ses malheurs sont trop particuhers pour que nous les puissions redouter pour nous-mêmes. Les chrétiens ont égorgé tous les Juifs à Gaza, et dans l'espace d'une nuit Nathan a vu périr sa femme et ses sept enfants. Il a passé trois jours et trois nuits dans la poussière et dans la cendre ; il a pleuré, disputé contre Dieu, maudit le monde et lui-même, juré la haine la plus irréconciliable à tous les chrétiens.

Cependant la raison lui revient; elle lui dit doucement : « Et pourtant il y a un Dieu. Ce fut le décret de Dieu. Mets en pratique ce que tu avais compris de

puis longtemps. Il suffit de vouloir. 2> Le voilà debout, disant à Dieu: « Je le veux, pourvu que tu le veuilles. » Dans ce moment un prêtre arrive, descend de cheval, et lui remet un enfant qu'il cachait dans son manteau. C'est une orpheline délaissée, un enfant chrétien. « Je la portai sur mon lit, je Tembrassai, je me jetai à genoux et je sanglotai. Un enfant! j'en avais perdu sept! » Recha grandit, et un jour on fait un crime à Nathan de l'avoir élevée dans la religion juive; le patriarche demande à grands cris la mort du coupable qui a dérobé une âme à Dieu ; il doit expier son forfait dans les flammes. N'ayons garde de trembler : le juge est Saladin. Point de crainte, plus d'admiration que de pitié, et pourtant c'est une vérité d'expérience que Nathan le Sage produit à la scène un grand effet. Une fois dans sa vie Lessing a été sculpteur, son Nathan est une statue. Cette noble figure attache le regard, elle inspire une sorte d'émotion contemplative bien supérieure à la pitié. Ce sage, ce marchand, a connu les hommes, et il les juge; il ne peut ni les aimer ni les respecter, mais il aime et respecte en eux la sainte humanité. Dès qu'il parle, il nous suspend à ses lèvres, et tous ses sentiments sont contagieux; ils partent d'un cœur qui en perdant toutes ses illusions a dépouillé toutes ses colères et dans lequel les ravages de la vie n'ont point laissé de trace; ce vieillard a comme une fleur de jeunesse que la souffrance, en le touchant, n'a pu lui ôter, ou plutôt il s'est rajeuni par la souffrance, c'est Texcès du malheur qui lui a rendu le sourire; il emportera dans la tombe sa seconde floraison, et sa verte vieillesse nous apprend son secret dans une langue transparente et limpide comme le ciel de l'Orient, rafraîchissante comme une grenade de Syrie.

Nathan n'a qu'un frère ou qu'un parent dans la littérature, c'est le Philosophe sans le savoir. Il semble que Sedaine, comme Lessing, ait pensé au mot de Montesquieu : le commerce guérit des préjugés destructeurs. € Quel état, mon fils, qme celui d'un homme qui d'un trait de plume se fait obéir d'un bout de l'univers à l'autre! Son nom, son seing, n'ont pas besoin, comme la monnaie des souverains, que la valeur du métal serve de caution à l'empreinte : sa personne a tout fait, il a signé, cela suffit... Ce n'est pas un peuple, ce n'est pas une seule nation qu'il sert, il les sert toutes et en est servi : c'est l'homme de l'univers, . . Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s'allume, tout s'embrase, l'Europe se divise ; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou chinois, n'en est pas moins l'ami de mon cœur; nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c'est qu'un honnête négociant. »

Nathan ne parle pas en prose comme son frère d'Occident. C'est qu'il est né parmi les palmiers, à la lumière du soleil de la Palestine; il ne vit pas derrière un comptoir, il a ses chameaux, ses caravanes; il traverse en roi les solitudes qui séparent Jérusalem de Babylone; dans ses magasins resplendissent les riches étoffes de la Perse, les armes et les bijoux de Damas, et dans son âme, comme dans un coifre-fort, il serre précieusement les sagesses de tous les peuples. 11 est plus encore que Vanderk l'homme de l'univers; s'il est philosophe, il s'en doute ; il n'a pas seulement abjuré les préjugés destructeurs, il a répudié les dogmes inhumains qui les autorisent; dans le vaste ciel ouvert de l'Orient, il a cherché le Dieu de la nature, il Fa

trouvé et il lui parle. Quand ses ennemis ont enfin éventé son secret, quand ils ont découvert que Recha est née' chrétienne et que Nathan doit mourir : cr Dieu! s'écrie-t-il, que je me sens le cœur à Taise de n'avoir plus rien à cacher dans ce monde et de pouvoir marcher devant les hommes aussi librement que devant toi! car toi seul n'as pas besoin de juger les hommes sur leurs actions, qui sont si rarement leurs actions, ô Dieu !» Il y a dans la littérature trois négociants immortels, le Marchand de Venise^ le Philosophe sans le savoir y et Nathan le Sage.

Lessing avait pris pour épigraphe de Nathan ce mot d*Aulu-Gelle : entrez, « il y a ici des dieux, y^ Après Lessing, les dieux disparaissent de la tragédie bourgeoise. Ses successeurs pratiquent son système à la lettre. Ils dressent des autels à la pitié, et le théâtre allemand est en proie à toutes les fadeurs du sen- "" timent et aux larmes faciles; elles coulèrent comme -un fleuve. Plus conséquents que le maître, les Schrœder, les Iffland, les Kotzebue ne souffrent dans le drame bourgeois rien que de bourgeois ; c'est Tapothéose du pot-au-feu. « Eh quoi! dit le poète, nous ne verrons plus de César sur nos théâtres, plus d'Achille, plus d'Oresle, plus d'Andromaque? — Non, on ne voit chez nous que des pasteurs, des conseillers de commerce, des enseignes, des secrétaires et des majors de hussards. — Mais de grâce, mon ami, que peut-il arriver d'intéressant à ces pleutres? — Ils intriguent, ils prêtent sur gages, ils empochent des cuillers d'argent, ils frisent le carcan et quelque chose de plus. Bref nous ne voulons trouver au théâtre que nous-mêmes et les braves gens de notre connaissance, nos petits chagrins et nos petites misères. »

Cependant notre imagination est ainsi faite qu'il ne

UN ALLEMAND D'aUTREFOIS 69

nous plaît pas moins de sortir de nous-mêmes que de nous retrouver. De beaux jours renaissent pour le cothurne et pour les héros. Egmont, don Carlos, Wallenstein, Marie Stuart, Guillaume Tell, s'emparent de la scène allemande, et le drame historique est fondé. Les nouveaux poètes furent plus justes que Lessing pour les classiques français. Quand Goethe traduisit le Mahomet de Voltaire, Schiller s'étonna d'abord, puis il comprit : ^ Le théâtre, lui disait-il en beaux vers, a reculé ses bornes trop étroites; tout un monde se presse dans son enceinte élargie; mais une fantaisie déréglée y exerce un sauvage empire, et l'art menace de disparaître. C'est chez les Français que tu pouvais le retrouver. Jamais ils n'atteignirent dans leur vol les suprêmes modèles; mais la scène est pour eux un heu sacré, ils en bannissent }es accents rauques d'une nature inculte, leur langage a la noblesse d'un chant religieux; c'est le royaume deTharmonie et de la beauté. Que les Français et leurs fausses bienséances ne nous servent point de modèles, mais qu'ils nous guident aux régions supérieures! Que leur poésie, comme l'esprit d'un mort, vienne purifier notre scène trop souvent souillée, et que par eux elle devienne digne de l'antique Melpomène I »

Ainsi Schiller relevait les statues qu'avait renversées Lessing; il disait aux tragiques français : Dieu nous garde de vous copier! désormais nous sommes libres; mais il est bon de vous étudier, vous avez toujours respecté l'art; puisse notre muse émancipée et triomphante apprendre de vous à se respecter !

Deux écrivains allemands du xvm» siècle, Winckel- ^ raann et Lessing, ont rajeuni Fantique par la façon neuve dont ils en ont parlé ; ils ont rendu l'archéologie accessible aux gens du monde en traitant des questions les plus sévères avec charme, avec chaleur et dans une langue courante ; ils ont frayé la voie à la philosophie de Tart en posant des problèmes dont ils ne pouvaient donner qu'une solution incomplète.

II y a commencement à tout; mais heureuse la science que fondent un Lessing, un Winckelmaon I Ces esprits ingénieux et fertiles savenl recommander à la curiosité les études dont ils s'occupent; comme certain personnage de Rabelais, ils ont inventé « le levain pour fermenter la pâte, le sel pour lui donner saveur. » Ces deux hommes ne se ressemblaient guère, si ce n'est toutefois par les tribulations de leur jeunesse, oïl leur courage se trempa. Ils ont porté Tun et l'autre le collier de misère, ils ont traversé de sombres défilés. Qui faut-il plaindre davantage, Lessing employant ses veilles à traduire de sots livres, ou Winckelmann maître d'école? — « J'ai fait le magister en toute conscience, écrivait le futur auteur de l'Histoire de Vart, et j'ai montré l'alphabet à des marmots pouilleux, tandis que mon âme soupirait après la connaissance du beau et quêtait des images dans Homère. » Mais le sauveur de Lessing fut Lessing, et Winckelmann se tira d'aSaire par des protections dont il dut payer cher les bienfaits. L'ItaUe était son rêve, et, bien que le proverbe prétende que tout chemin mène à Rome, un seul chemin très-étroit pouvait l'y

conduire : on lui demandait une abjuration en bonne forme. Il se fît catholique sans conviction et sans remords ; la conscience de ses amis Tembarrassait plus que la sienne. Il désarma leurs reproches en leur représentant qu'il importait médiocrement à Dieu que Winckelmann comniuniât sous une ou sous deux espèces, que ]e plus sûr moyen que nous ayons de lui plaire est de suivre notre vocation, et que Dieu Tavait mis au monde pour révéler à toute la chrétienté les beautés de F Apollon du Belvédère.

Ce genre de casuistique n'était pas à l'usage de Lessing ; on eût été mal venu à réclamer de sa fierté certains consentements. Il ne différait pas moins de Winckelmann par le tour d* esprit que par le caractère. L'illustre antiquaire de Steindall était avant tout un homme de sentiment, et le sentiment a tour à tour* des divinations merveilleuses et des égarements subits où il se complaît. Toutes les inexactitudes de Winckelmann proviennent de la force, de l'impétuosité de ses préventions; il voit souvent ce qu'il a juré de voir, et ses souvenirs, témoins subornés, fournissent sur-le-champ à sa thèse les textes et les autorités qui lui font faute; pourquoi prendrait-il la peine de vérifier? Le sentiment est toujours sûr de son fait. Si Winckelmann s'est quelquefois mal souvenu , plus souvent encore il a mal raisonné. On connaît le mot de Diderot sur ces fanatiques spéculatifs qui courent les rues, le syllogisme en arrêt, prenant les passans à la gorge et les sommant de convenir que la Dulcinée du Toboso est la plus accomplie des créatures. € Tel est Winckelmann, ajoute-t-il... Demandez à cet enthousiaste charmant par quelle voie Glycon, Phidias et les autres sont parvenus à faire des ouvrages si beaux et si parfaits..* Il n'y a sans doute aucun point

de sa réponse qu'on osât contester. Mais faites-lui une seconde question , et demandez-lui s'il vaut mieux étudier l'antique que la nature.,. L'antique, vous dirat-il sans balancer, l'antique ! Et voilà tout d'un coup l'homme qui a le plus d'esprit, de chaleur et de goût, la nuit, tout au beau milieu du Toboso . :»

Lessing n'est jamais allé au Toboso ; il n'en connaissait pas le chemin. Le fanatisme n'avait point de prise sur cette lumineuse intelligence. L'auteur du Laocoon. n'eut jamais d'enthousiasme que pour la critique. Quand il se trompe, c'est que l'homme est faillible ; parfois aussi dans la polémique il lui arrive de se tromper volontairement , mais en ce cas il est de sang-froid, il n'est pas dupe de son sophisme de circonstance, il a comme un sourire qui avertit le lecteur. Assurément on ne saurait le comparer à Winckelmann pour la connaissance pratique des arts et de l'antiquité. Winckelmann était demeuré à Rome près de douze ans ; il avait vu tout ce qu'on pouvait voir de son temps ; il avait vécu dans l'intimité du marbre, qui s'échauffait sous ses regards. Lessing était un antiquaire de cabinet, il n'a fait que sur le tard un voyage de quelques mois en Italie ; quand il composa son Laocoon^ il n* avait rien vu, mais il montra tout ce que peut une érudition sagace et judicieuse fécondée par la critique et par le raisonnement. Ses opuscules archéologiques n'ont pas moins contribué à l'avancement de la science que la monumentale Histoire de Vart chez les anciens.

Lessing possédait ce qui manquait à Winckelmann,. la méthode, qui est l'outil universel. Il pense tout haut devant son lecteur, et lui donne envie de penser; il lui communique ses doutes, se Tassocie dans ses recherches et l'intéresse dans ses découvertes* Son

point de départ est une difficulté soulevée par quelque docte, il Texamine, la pèse et la soupèse, la tourne et la retourne ; un texte grec lui vient à l'esprit, il y découvre ce que personne n'avait su voir avant lui, ce texte est une solution ; une autre citation vient prêter appui à la première et provoque à son tour une découverte ; d'instant en instant, de nouvelles questions surgissent, insensiblement le débat s'élève et s'agrandit. Il ne s'agissait dans le commencement que de la signification d'un camée où tel antiquaire a cru voir ceci, tel autre cela ; à propos de ce camée et sans jamais le perdre de vue, Lessing agite les plus intéressants problèmes de la science, et nous ouvre de lointaines perspectives. Toute archéologie mise à part, ii sera toujours bon de le lire pour apprendre de lui comment la pensée fait sa pelote ; c'est un art où il est maître. Sa polémique un peu longue contre Klotz en fournit plus d'un exemple; mais son chef-d'œuvre en ce genre est son traité sur la manière dont les anciens représentaient la mort. La conclusion en est ainsi conçue : c C'est la religion mal entendue qui nous éloigne du beau, et c'est une preuve en faveur de la religion bien comprise quand son influence nous ramène au beau. » Cette proposition, qui parut hardie, charma la jeunesse de Goethe.

Le Laocoon n'est qu'un fragment, l'auteur avait promis une suite qu il n'a pas donnée ; mais que de choses dans ce fragment I Winckelmann a fourni à Lessing son sujet : dans son traité sur Vlmitation des ouvrages grecs^ il avait remarqué que le Laocoon du groupe, le Laocoon de marbre, ne crie pas, que Virgile au contraire fait pousser au grand-prêtre d'effroyables clameurs. Est-il vrai que le Laocoon du groupe ne crie pas? Winckelmann assure qu'il ne fait entendre

qu'un sourd gémissement d*angoisse, un soupir étouffé. Sadolet hésitait entre le cri et la plainte : ingentem gemitum^ a-t-il dit. Goethe tombe d'accord avec Winckelmann que Laocoon ne crie pas, et il en donne uneraison physiologique ; suivant lui, les serpens par leurs enlacements ont coupé la voix à leur victime. Laocoon se plaint, il ne crie pas, dit Émeric David. — Mais voici venir un juge de grande autorité, Anselme Feuerbach, lequel déclare que Laocoon pousse un cri de détresse sonore, éclatant, ce cri dont Philoctète au désespoir, Hercule furieux, Agamemnon mourant, faisaient retentir les théâtres grecs. — « Il est inconcevable, ajoute-t-il, qu'on ait pu s'y tromper... Cette poitrine gonflée, cette tête renversée en arrière, ces lèvres ouvertes, tout dans la figure et dans l'attitude du grand-prêtre exprime le suprême effort d'une vie menacée qui cherche l'air et la lumière. Dans ce corps largement déployé, dans ces muscles mis à nu, je reconnais l'empreinte visible et palpitante de la douleur, et dans la bouche l'expression d'une souffrance qui parle haut. » Feuerbach explique par le cri de Laocoon l'attitude de l'aîné de ses fils. Occupé à se dégager du serpent qui s'enroule autour de sa jambe, il entend soudain ce mugissement de taureau blessé, il se retourne vers son père, il le cherche du regard, et son visage exprime moins la douleur qu'un saisissement d'horreur et de pitié.

Accordons à Winckelmann, puisqu'il y tient, que Laocoon ne crie pas. Qu'en a-t-il conclu? Voici en deux mots sa théorie, à laquelle il est toujours demeuré fidèle, bien qu il ait essayé, dans son Histoire de Varty d'y apporter quelques tempéraments. — Le caractère de l'art antique est la grandeur dans le calme. Les artistes grecs ont représenté dans leurs

statues de grandes âmes, maîtresses d'elles-mêmes et -^ qui dominent leurs passions. Ces artistes étaient des sages, et ils tiennent école de sagesse. Laocoon souffre et ne crie pas ; en contemplant ce héros, l'envie nous vient d'apprendre à souffrir héroïquement comme lui.

C'est ici que Lessing tire Winckelmann par sa manche, et l'arrête. — Permettez, lui dit-il, distinguons : Laocoon n'a garde de crier, j'en conviens ; mais ce n'est pas qu'il soit un héros : on a \\X des héros qui criaient, et toute l'antiquité grecque leur a permis les larmes. Ce n'est pas non plus que le sculpteur ait voulu nous apprendre à souiTrir en héros ; il s'occupait moins de morale que d'observer les règles de son art. Vous repro-i^ chez à Virgile d'avoir fait crier le grand-prêtre de Neptune ; il semble, à vous entendre, qu'il ait commis un crime de lèse-héroïsme. Sophocle a fait crier Philoctète, comme Homère a fait pleurer Achille. Libre aux poètes de nous faire entendre des pleurs et des cris*; mais ce qui est permis au poète ne l'est pas toujours au sculpteur. Chaque art a ses règles. Un cri sculpté serait plus ^ qu'un crime, ce serait une faute.

Cette explication qui nous paraît fort naturelle, était en l'an de grâce 1766 une nouveauté, un paradoxe. Winckelmann s'inspirait des idées régnantes, lorsqu'il travestissait les sculpteurs grecs en prédicateurs de ,^ morale. Un mal funeste, le moralisme, exerçait partout ses ravages. C'était un article de foi qu'Homère avait voulu peindre dans Agamemnon le véritable parangon du général et de l'homme d'état, et les Suisses de l'école de Zurich déclaraient à la louange de l'Odyssée qu'elle est une œuvre morale et politique. ,< Klopstock, à l'exemple de son maître Bodmer, estimait que la poésie a charge d'âmes, qu'elle a pour mission de former des patriotes et des chrétiens. L'auteur de

la Théorie des beaux -arts^ le Winterthurois Sulzer^ lequel arbora en plein Berlin le drapeau dès Suisses, recommande aux artistes comme aux poètes de pro> pager par leurs œuvres les vertus morales et civiques. — a II est fort heureux, disait Schiller, que le vrai gén^e tienne peu de compte des instructions que des critiques bien intentionnés, mais incompétents, veulent lui donner. Autrement Sulzer et son école auraient jeté la poésie allemande dans une impasse. »

Pour revenir au Laocoon^ il y a dans tous les arts, selon Lessing, des lois générales qui leur sont communes, et chaque art a ses règles particulières, qui dérivent de la nature des procédés et dès signes qu'il emploie. Ce qui est commun à tous, les arts, c'est l'art lui-même, dont ils sont les espèces et les formes particulières, a Tout dans la nature, dit-il en un remarquable passage de la Dramaturgie^ se lie à tout, alterne avec tout; les choses s'y entremêlent, s'y confondent, s'y transforment les unes dans les autres. En vertu de cette infinie diversité d'aspects, la nature ne saurait être un spectacle que pour un esprit infini ; si les, esprits finis doivent avoir part à cette contemplation, il est nécessaire qu'ils possèdent la faculté de donner à la nature des limites qu'elle n'a pas, la faculté d'abstraire, de gouverner à leur gré leur attention. Cette faculté, nous l'exerçons à tous les instants de notre vie; sans elle, il n'y aurait point pour nous de vie possible; l'excessive diversité de nos sensations nous empêcherait de rien sentir, nous serions continuellement la proie de notre impression du moment ; nous rêverions sans savoir ce que nous rêvons. »

Partant, quel est le rôle, la destination de l'art? Il opère pour nous, dans la sphère du beau, ce travail nécessaire d'abstraction ; il débrouille le chaos, il ne

laisse subsister des objets que ce qui intéresse notre pensée et ce qu'il nous plaît d'en considérer; il nous introduit ainsi, sans qu'il nous en coûte le moindre effort, au spectacle de la nature et du monde.

L'art est la nature concentrée, et cela est vrai de tous les arts, de la poésie comme de la sculpture, comme de la peinture ; mais il n'est pas moins important de marquer la différence que la ressemblance des arts. Chacun a ses moyens, son instrument, et Ton ne peut tout faire avec un seul instrument; c'est dire que chacun a son ordre de beautés qui lui est propre, et qu'il ne doit pas tenter de sortir de sa condition; chacun a son éloquence, et cette éloquence ne se prête pas à tout exprimer; ce que me dit la musique, la peinture ne me le dit pas ; la sculpture est muette sur les secrets que la poésie me révèle. Lessing réfute sans peine le comte de Gaylus, qui semblait croire que tout ce qui est beau en poésie ne peut manquer de l'être en peinture; Lessing lui répond avec raison que les paysages les plus sublimes des poètes sont intraduisibles au pinceau. Quel tableau •de chevalet fera-t-on sur ces vers si vantés de Virgile : « Neptune élève au-dessus des ondes son front majestueux : ^ace insolente, qui vous inspira cette audace?... » Cette tête qui sort de l'eau sera ridicule, si ce n'est la tête d'un dieu, et pour habile que soit un peintre, comment s'y prendra-t-il pour me nommer Neptune? Il y a des beautés invisibles qu'il ne faut pas essayer de nous faire voir; nous ne pouvons que les imaginer. Il y a de même des beautés vagues qui échappent aux arts précis. Par quelles couleurs, par quels mots rendra-ton le mystère de passion (|ue raconte à l'oreille et au cœur une symphonie de Beethoven?

Ce qui importe surtout, c'est la distinction des arts qui relèvent de Tespace d'avec ceux qui relèvent du temps. Les arts du dessin s'expriment par des lignes et des couleurs juxtaposées, dont la combinaison pro* duit un effet instantané. La poésie, comme la musique, emploie des signes successif, que nous percevons un à un. Aussi la poésie reproduit-elle la succession des pensées et l'enchaînement des actions. La peinture, qui est soumise à la loi de l'unité de point de vue, ne dispose que d'un instant, et ne saurait assez délibérer sur le choix de cet instant, qu'elle va fixer sur la toile à jamais. Qu'elle s'interdise, comme la sculpture, de représenter des passions et des sentiments extrêmes I Ce qui est excessif ne peut durer, ce qui de sa nature est fugitif ne saurait demeurer devant nous en permanence. La Mettrie s'était fait peindre avec le rire étemel de Démocrite. « La première fois que nous voyons ce portrait, disait Lessing, c'est un philosophe qui rit; dès la seconde fois, ce n'est plus que le ricanement d'un fat. »

Le peintre et le sculpteur doivent se préoccuper aussi de laisser à notre imagination une certaine liberté, un certain jeu; il importe qu'elle puisse aller et venir, rester en-deçà de ce qu'on lui montre ou passer au-delà, et les situations extrêmes exercent sur elle une sorte de contrainte, la tyrannisent, la mettent au pied du mur. C'est par cette raison que Lessing approuve le sculpteur de n'avoir pas fait crier Laocoon; au-delà du cri, il n'y a plus rien, et notre pensée n'est à l'aise que lorsqu'elle conçoit quelque chose qui dépasse ce qu'on lui fait voir.

Il est un peintre qui, mieux que tout autre, a connu cet art de mettre au large notre imagination. Celui qui a peint YEntrée des Croisés à Constantinople et

le plafond du palais Bourbon a su choisir comme personne l'instant heureux qui convient à la peinture. Dans le Massacre de Scio^ il pouvait mettre sous nos yeux les affres de la mort; il l'a reculée à l'arrièreplan avec les fumées de l'incendie. Elle n'y restera pas longtemps; nous la voyons s'approcher sous la figure d'un janissaire qui presse du doigt la détente de son fusil. Quel sera son premier choix? Les prisonniers attendent, celui-ci, épuisé par la maladie, par ses blessures, et qui a déjà commencé de mourir, celai-là stupide de désespoir, un troisième couvrant son visage de ses mains pour mettre la nuit entre sa destinée et son épouvante, un autre encore qui ne sait plus rien de ce qui se ps^se autour de lui, et dont l'œil fixe, perdu dans le vide, évoque des ombres. Ce groupe immobile de condamnés répand dans cette scène d'horreur comme une immensité de silence et d'attente. L'artiste n'avait que l'espace, nous lui fournissons le temps; il n'a représenté qu'un moment, et notre imagination, comphce de la sienne, se charge . de le faire durer. Nous nous sentons aux prises avec un spectacle éternel.

Faute d'avoir suffisamment réfléchi sur les hmites respectives des arts, Winckelmann était pour les artistes un conseiller dangereux. Il avait eu deux maîtres, un grand homme et un homme médiocre. Le ^ grand homme était Platon, l'homme médiocre un f peintre allemand, Œser, que Rumohr appelle brutalement le plus cadavéreux des maniéristes (1). Œser

(1) Rumobr. Italienische Forschungen. Ce livre d'un homme de sens et de goût, d'un vrai connaisseur, est la meilleure réfutation du platonisme appliqué aux beaux- arts. Voyez sur Œser une intéressante notice de M. Otto Jahn dans ses Biographische Aufsœtze, — Goethe und Œser, Leipzig 1866.

et Platon inoculèrent l'un et l'autre à Winckelmann là coupable faiblesse qu'il eut toujours pour l'allégorie. Il partait de ce principe qu'il y a une beauté incréée et impérissable, qui n'a rien de sensible, rien de corporel, qui n'est pas non plus un discours ou une science, qui ne réside pas dans un être réel et particulier, ou dans la terre, ou dans le ciel, ou dans toute autre chose, mais qui existe éternellement par elle-même et de laquelle participent toutes les autres beautés. Cette beauté divine, cette beauté absolue est l'éternel rêve de l'artiste. Passion malheureuse, s'il en fut! Comment exprimer l'inexprimable? Mais s'il ne peut nous représenter le visage de sa maîtresse, attendu qu'elle n'a point de visage, il faut du moins que la beauté absolue respire dans toutes ses œuvres et qu'à cet effet il s'applique à nous montrer non ce qui est, mais l'idéal de ce qui est.

Winckelmann n'a pas fait cette réflexion fort simple, que toute beauté suppose une forme, qu'une forme suppose des contours, et que tout contour est une limite. Qui veut tout dire ne dit rien, et une beauté illimitée est un non-sens, aussi bien qu'une figure qui n'aurait point de traits. Voulant faire des dieux surhumains, les barbares ont fait des dieux informes; les Grecs sont venus, ils ont voulu que les dieux fussent beaux, et les dieux n'ont plus été que des hommes (1).

(1) On dira que les dieux grecs représentaient Tidéal de rhumanité. Je doute que le Jupiter Olympien de Phidias fût plus sublime que Mirabeau à la tribune, — nonobstant la petite vérole. Si l'on peut rencontrer Tidéal quelque part, ce n'est plus une idée, c'est une vérité choisie. La tragédie nous montre des héros, l'histoire nous en montre aussi. La société des âmes a son aristocratie ; il y a aussi des chênes mieux venus que d'autres. Au lieu de rêver, que. l'artiste choisisse ! La nature choisie et concentrée, voilà ce qu'on appelle Tidéal.

-^r La beauté absolue est vraiment le Toboso de Winckelmann; il a soupiré toute sa vie pour cette creuse divinité. De là ses mépris pour la nature, que Rumohr lui a durement reprochés; de là encore sa passion pour l'allégorie, qui paraît avoir été la marotte d'Œser.

Lessing, qui interdisait aux arts figuratifs la représentation des sentiments extrêmes, leur interdit aussi les abstractions. Il réprouve l'art tourmenté, il censure également l'art tranquille, qui parle à l'esprit et ne dit rien à l'âme. S'il s'élève contre Winckelmann, ce n'est pas qu'il condamne son platonisme; mais il lui oppose le grand principe des limites naturelles des arts. L'allégorie est un empiétement de la peinture sur la poésie, un effort malheureux pour manifester ipar des signes visibles des idées abstraites qui ne se peuvent exprimer que par des mots. Le danger est égal, suivant Lessing, à vouloir faire de la poésie une ;^ peinture parlante, de la peinture une poésie muette.

Ce principe est si cher à l'auteur du Laocoon qu'il l'outre dans l'application. Sans doute il est bon d'aimer son chez-soi, de s'y tenir et de ne point déplacer arbitrairement les bornes de sa propriété; toutefois, sans braconner sur les terres de son voisin, on peut avoir avec lui un commerce de visites et de société. n se fait entre les arts des échanges, des communications; ils entretiennent des intelligences. La poésie a son pittoresque et sa musique, et il y a de la poésie dans tous les arts. Que Lessing mette à l'interdit la peinture allégorique, laquelle de son temps avait la vogue, — il n'a pas dit les meilleures raisons qui militent en faveur de sa thèse ; mais à force de recommander à la peinture le respect du bien d'autrui, il la met à la gêne, il enferme cette conquérante dans des bornes trop étroites. — « L'essence de la peinture,

dit-il, est de représenter la beauté corporelle. » Et il lui refuse le bouffon, le burlesque, le plaisant, le comique. Il ne fait à cet égard aucune différence entre les arts plastiques et les arts du dessin ; il les met au régime les uns et les autres, oubliant ce qu'a dit son maître Diderot : — « On peint tout ce qu'on veut ; la sévère, grave et chaste sculpture choisit ; elle est sérieuse, même quand elle badine : le marbre ne rit pas... S'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n*en est pas ainsi du ciseau, qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d'une éternelle durée, doit savoir fait un choix original et peu commun... La sculpture suppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond. C'est une muse violente, mais silencieuse et secrète. »

Lessing n'entend pas cette distinction. Il fait de la peinture une prêtresse du beau idéal, et condamne cette vestale à passer sa vie sur les marches de l'autel, près du feu sacré. Que rien de vulgaire ne la profane, que nulle laideur n'approche d'elle. Lessing préconise les Vierges et les Vénus; mais il parle avec dédain de la peinture d'animaux, delà peinture de genre, et des Flamands. Il a beau médire du goût français, il juge Téniers comme faisait Louis XIV : ôtez-moi de là ces magots I II n'est pas moins sévère au paysage, et il en donne pour raison que le paysagiste imite des beautés a qui ne sont susceptibles d'aucun idéal. » Les peintres d'histoire ne trouvent pas non plus grâce devant lui ; eux aussi prévariquent contre le Seigneur, car ils recherchent avant tout la vérité et l'expression, et la laideur leur est agréable, pourvu qu'elle ait du caractère.

La doctrine de Winckelmann fourvoyait l'art dans les régions glacées du symbolisme; la doctrine de Laocoon le conduit à Tacadémisme, aux types convenus, au poncif, à peindre le morceau. « Lessing avait la vue trop longue et trop perçante, a dit Novalis. Le sentiment des ensembles indistincts, la vision magique des objets avec leurs divers degrés d'éclairement et de pénombre, lui étaient refusés. » Par un exercice abusif de l'analyse, Lessing distingue trop; sa critique, plus fine que délicate, ne voit partout que des couleurs qui tranchent; la dégradation des tons, les demi-teintes, lui échappent ; ses théories, comme son caractère, sont tout d'une pièce. La Fontaine en a pâti ; qu'il se console avec les peintres d'histoire ! Lessing leur reproche de sacrifier la beauté à l'expression, comme si l'expression n'était pas elle-même une source de beautés. Est-il un lieu si désolé que ne puissent embellir les sorcelleries de la lumière? Est-il un visage si disgracié de la nature qu'il ne se prisse illuminer d'un rayon divin? Un mouvemeijît de l'âme, certains battements du cœur, et le tour est fait. Vous exigez que la peinture prononce un vœu d'étemelle beauté et qu'elle se défende de toute laideur comme d'une souillure. Marquerez-vous les limites confuses qui séparent les deux empires? Que faites-vous des laideurs agréables? que faites-vous des laideurs sublimes?

Le beau ne réside pas seulement dans les choses, il réside aussi dans le regard qui les contemple ; l'imagination de l'artiste est le théâtre mystérieux où se joue le drame de la beauté, et cette imagination s'impose à la mienne, elle me fait monter avec elle sur le trépied, elle me révèle le mot que ja cherchais^ et qu'elle a trouvé. Chateaubriand disait : « Faites-moi

8i ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE

aimer, et vous verrez qu'un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Bëauce, une fleur de sagettedans un marais, un cours d'eau dans un chemin,... toutes ces petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. »

L'artiste est cet amoureux qui soumet le monde aux enchantements de sa passion; il triomphe parla puis^ sance de ses désirs des sévérités de la nature et de ses silences; quand il lui parle, qu'il Tinterroge, il faut qu'elle réponde et lui livre un à un les secrets de sa magie. Tous les accidents heureux, tous les coups du ciel qui transformfent en beauté la laideur et la vile prose en poésie, il les reproduit à son gré ; il répand sur les scènes de la vie et du monde les ombres et les lumières flottantes de sa pensée. En ce sens, Tartiste est un poète, c'est-à-dire un créateur; mais ses créations ne sont que des vérités devinées. La nature qui se connaît, voilà le génie, et, la nature étant infinie, le génie est divers. Tout grand artiste a pour son partage un aspect des choses ; cette passion, cette magicienne qui est en lui ne peut tout entreprendre ni tout embrasser : elle ne dispose en souveraine que de ce qu'elle aime, et sa puissance expire dès que s*alanguit son enthousiasme. Le plus grand peintre n'aperçoit dans le monde que ce qu'il aime à y voir, ce que ses yeux désirent; il y a une préférence au fond de chaque talent. L'art ne peut se vouer à la poursuite d'une chimère, ni au culte exclusif d'une beauté convenue; l'art est une révélation; il nous permet de contempler tour à tour le monde par les yeux de Raphaël et de Rembrandt; il nous révèle ce qu'a su voir Phidias, il nous révèle ce qu'a senti Mozart.

Si l'auteur du Laocoon a voulu imposer à la peinture de trop étroites observances, en revanche la poésie ne saurait trop le remercier des immunités qu il lui a reconnues. Il lui donne les pouvoirs les plus larges, il Tafiranchit des servitudes dont la grevaient les pédans; il lui dit ce que saint Paul disait aux Corinthiens : « use de tout, mais ne sois esclave de rien. » La poésie est, selon lui, le plus libre de tous les arts ; elle peut butiner partout, le monde entier relève de son empire; le bourgeois, le grotesque, le burlesque, le dififorme, Sancho, Thersite et Xanthias, tout lui est bon : il n'est rien dont elle ne puisse tirer parti. Loin d elle toute pruderie et tous les vains scrupules I tout est pur aux purs, et toute prose est poésie pour le vrai poète. Quand il évoque devant nous la laideur, qu'il la rende ou comique ou terrible, l'art sera satisfait.

La poésie est comme la musique; les dissonances lui sont permises parce qu'elle les peut préparer et sauver. Seulement qu'elle se garde de vouloir dérober à la peinture ses pinceaux et sa palette ! C'est la seule restriction que mette Lessing à ses libertés. Il vivait dans le siècle de la poésie descriptive. Les Thompson, ^les Saint-Lambert, les Kleist,les Haller, les Gessner, étaient les chefs de file que suivaient cent barbouil- ' leurs, et déjà Delille pointait. Depuis le perroquet jusqu'à la tendresse maternelle, que ne décrivait-on pas ! Lessing haïssait la poésie descriptive à l'égal de l'allégorie. Ses préceptes touchant la description peuveut se résumer ainsi : « Que les poètes s'en tiennent aux grands traits ; le détail nous rebute et nous brouille. Accumuler adjectif sur adjectif et couleur sur couleur, c'est prouver son indigence, et qu'on n'a pas trouvé le mot qui aurait tout dit. Haller nous dépeint

la gentiane en vingt vers, et nous ne la voyons pas. Homère s'est contenté de nous dire qu'Achille était blond, et qui ne voit Achille? C'est qu'Homère a su faire agir et parler cet homme blond. L'action est Tâme de la poésie. Poètes, que dans vos vers tout soit action, mouvement et vie! La poésie lyrique est soumise à cette loi comme le drame. Qu'elle nous raconte le cœur humain! La poésie est une eau courante; dès qu'elle s'arrête, elle croupit. Le vrai poète lyrique est celui qui met l'image au service de la sensation. »

La Cloche de Schiller, les Élégies romaines de Goethe, le Lac^ la Tristesse d'OlympiOj les NuitSj ces divins sanglots, tous les chefs-d'œuvre du lyrisme moderne ont donné raison à Lessing.

On a dit qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut se mettre en règle avec la théologie, et que le mieux est de commencer parla. Lessing en a jugé autrement : il a fini par la théologie ; mais elle n'a point assombri ses dernières années, elle n*a pu triompher de sa gaîté. Avec la Dramaturgie et Nathan^ ses écrits de polémique religieuse sont parmi ses ouvrages ceux .qu'estime le plus l'Allemagne contemporaine. Malheureusement ce ne sont pas les plus faciles à interpréter; ils offrent une belle matière aux gloses des commentateurs. Non que Lessing ne soit toujours clair; il dit admirablement tout ce qu'il veut dire, mais il ne dit pas toujours tout ce qu'il pense, et le temps où il vivait n'offrait pas aux libertés de la pensée et de la plume toutes les garanties désirables.

Sa controverse avec le pasteur Goetze a été la source

de bien des controverses. Les Allemands ont le défaut de réviser les vieux procès avec autant de passion qu'ils plaident le procès du jour; ni la fuite des années, ni la poussière des dossiers vermoulus ne peuvent refroidir leur véhémence. Les théologiens libéraux qui se sont occupés de Goetze se fâchent encore tout rouge contre les ossertients desséchés du virulent TertuUien de Hambourg. Paix à sa cendre ! ses foudres sont depuis longtemps éteints. Il est vrai qu'en revanche il a trouvé de bons amis, de chauds défenseurs qui ont réhabilité sa mémoire (1), * comme on a réhabilité chez nous Nonotte et Patouillet. Gela s'appelle ^en Allemagne eine Rettung, un sauvetage.

Une chose est certaine : le nom de Goetze a vécu grâce à Lessing. Faut- il l'en féliciter ou l'en plaindre? De son vivant, le digne pasteur de Hambourg ne craignait pas le bruit, et il eût volontiers acheté un peu de gloire au prix de beaucoup d'injures. Ses mânes doivent être contents ; c'est l'histoire du héros de Voltaire ! fouetté, mais content. Henri Heine a remarqué que les ennemis les plus obscurs de Lessing ont eu la bonne fortune de passer avec lui à la postérité; il les compare à certains moucherons âgés dans un morceau d'ambre, supplice ingénieux qui les immortalise. La mémoire de Groetze ne périra pas en Allemagne, non plus qu'en France celle d'Escobar.

Ce n'est pas que je prétende mettre YAnti-Goetze de Lessing sur le même rang que ces étonnantes Provincialesy dont les premières sont dignes de Molière et de Platon, les autres de Démosthènes. Lessing n'aurait pas inventé le bon père; cette naïveté, qui est

(1) Herzog's Real-Encyclopedie fur proteitantische Théologie und Kirchc, vol. V, 1856, article de M. K. Sudhofif sur Goetze. — Rœpe, Johan Melchior Goetze, eine Rettung, Hamburg 1860.

la perfection suprême de Tart, a manqué au xvm* siècle. Il n'a pas non plus ces saintes colères qui éclatent et qui tonnent, ni ces ardentes apostrophes où s'emporte le génie indigné de Pascal, quand il est poussé à bout et qu'il a juré de ne plus rire; mais ses réponses au bouillant pasteur de Hambourg sont des chefs-d'œuvre d'ingénieuse tactique, d'ironie, de malice, et de cette éloquence tempérée qui était son genre. Sur le talent de Lessing, tout le monde est d'accord. La question est de savoir quel était au juste son credo et s'il a dit vraiment à Goetze son dernier mot, sa pensée de derrière la tête. Il se donne l'air dans toute cette controverse de défendre le christianisme contre ses faux amis et ses avocats compromettants. Faut-il prendre au sérieux ses protestations? Faut-il y voir une manœuvre de guerre*? Lessing était4l un chrétien libéral ou un philosophe du xviii* siècle ? Avant de résoudre cette question, je cjpois qu'il importe de considérer que la malice de Lessing était une boîte à quadruple fond. Il convient d'observer aussi qu'il eut toute sa vie la passion du jeu, et qu'il porta cette passion dans la polémique. Peut-être alléguera -ton qu'au xviii* siècle les mécréans pouvaient bien, soit politique, soit prudence, parler du christianisme le bonnet à la main, mais qu'ils ne tardaient pas à se déceler par quelque irrévérencieuse raillerie. Lessing, ce fut son originalité,' prit toujours au sérieux les questions religieuses. En 1769 il écrivait à son ami Nicolaï : « Ne me parlez pas de votre liberté berlinoise de penser etii'écrire ! Elle se réduit à la faculté de débiter toutes les sottises imaginables contre la religion : c'est une liberté dont un honnête homme ne saurait user sans rougir. Mais qu'il paraisse à Berlin un homme assez courageux pour dire ses vérités à la

noble canaille des cours, comme Ta fait Sonnenfels à Vienne ; qu'il y en ait un seul qui élève sa voix en faveur des droits des sujets et qui dénonce les concussions et le despotisme, comme cela se fait aujourd'hui en France et en Danemark, et l'expérience vous apprendra bientôt quel est jusqu'aujourd'hui le pays le plus asservi de l'Europe. » C'est ainsi que Lessing entendait la liberté ; s'il ne lui a jamais échappé un mot léger contre le christianisme, ce n'est pas une preuve qu'il fût chrétien. Un autre propos de l'adversaire de Goetze me revient à l'esprit. Lessing professa toujours la plus vive admiration pour Diderot, à qui, de son aveu, il devait beaucoup, et il a dit à la louange de l'auteur de la Lettre sur les aveugles : e: Diderot était l'un de ces sages qui aiment mieux amasser des nuages que de les dissiper. > Lessing a fait plus d'une fois le métier d'amasseur de nuages ; il estimait que la vérité n*est pas toujours facile à démêler, ni toujours bonne à dire ; il estimait aussi que ce n'est point perdre son temps que de mettre un brouillard entre Terreur et nous; et de prouver à un sot qui se flatte d'y voir clair qu'il a pris la nuit pour le jour (1).

Comment éclata la querelle? En 1768 mourut à Hambourg un savant professeur nommé Samuel Rei-

(1) La théologie avancée d'outre-Rhin a depuis longtemps enrôlé Lessing sous ses drapeaux ou, pour mieux dire, il a été proclamé par elle le père du protestantisme libéral. Cette thèse a été défendue par Tun des orateurs les plus distingués du protestantisme français, M. Ernest Fontanès. Son livre intitulé le Christianisme moderne^ étude sur Lessing, est écrit avec une chaleur entraînante et une grande élévation de pensée. On ne saurait trop recommander ce remarquable ouvrage à ceux qui veulent se mettre en règle avec la dogmatique; les problèmes sur lesquels disputent aujourd'hui les partis religieux y sont exposés très-nettement. M. Fontanès délivre à Lessing un certilicat de loyauté chrétienne; je crains qu'il n'ait trop rogné les ongles de la bête fauve.

marus. La famille trouva dans ses papiers un manuscrit intitulé Apologie pour les adorateurs de Dieu selon la raison. Cette apologie était un réquisitoire contre le christianisme. Partisan de la religion naturelle, Reimarus niait l'inspiration divine des Écritures, les prophéties et les miracles. Une copie du manuscrit fut remise à Lessing ; il examina le brûlot; en fut charmé, .vit sur-le champ tout le parti qu'on en pouvait tirer. Malgré les inquiétudes des enfants de Reimarus, il pensa d'abord à publier V Apologie à Berlin ; mais, se ravisant, il l'emporta à Wolfenbûttel et la glissa parmi les manuscrits dont il avait la garde. Il y avait franchise de censure pour toutes les publications tirées de la bibliothèque ; Lessing profita de ce privilège pour publier sans nom d'auteur un premier fragment de YÀpologie, et plus tard cinq autres qui provoquèrent dans le monde théologique un effroyable vacarme. Il avait fait suivre ces fragments d'une postface dans laquelle il déclinait toute solidarité d'opinions avec le fragmentistej dont il feignait d'ignorer le nom ; mais il rendait hommage à son talent et mettait en quelque sorte tous les théologiens au défi de le réfuter. Du reste il plaçait la religion hors de cause. « Notre inconnu, disait-il, a dénombré toutes les contradictions qui se trouvent dans les récits que nous possédons de la résurrection du Christ. Supposé qu*il ait raison, cela ne doit point nous empêcher de croire que le Christ est ressuscité. Il en est de même de toutes les objections qui se peuvent faire contre la Bible. La lettre n*est pas l'esprit, et la Bible n'est pas la religion. Le christianisme existait avant que les évangélistes et les apôtres eussent écrit. La religion n'est pas vraie parce que les apôtres et les évangélistes l'ont enseignée ; ils l'ont enseignée parce qu'elle est vraie. »

Je ne sais ce qui excita plus de scandale, les atta* ques du fragmentiste ou les annotations de Téditeur. Les consistoires et les facultés de théologie s'émurent. Nombre de théologiens entrèrent en lice contre l'écrivain anonyme. L'un d'eux, qui n'était pas de force, entreprit de concilier les récits de la résurrection. Lessing, se portant pour juge du camp, examina point par point son argumentation et la mit en poussière. Précédemment il avait répété en les aggravant ses premières déclarations. A l'en croire, les attaques de Fanonyme contre la véracité des historiens sacrés et contre la réalité des miracles dont ils ont rendu témoignage n'étaient pas aussi dangereuses que cela pouvait paraître. Tout balancé, que perdrions-nous à ne plus croire aux miracles ? Des vérités historiques ne peuvent servir de démonstration à des vérités de doctrine ; si certain que puisse être un fait, il ne l'est jamais rigoureusement. Dans un dialogue intitulé le Testament de Jean et qu'il publia la même année, il s'avançait davantage et semblait réduire le christia* nisme, dpnt il avait respecté jusque-là l'intégrité, à ce précepte du visionnaire de Pathmos : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres, d Le dialogue se terminait par ces mots : « Le Christ a dit : Celui qui n'est pas contre moi est pour moi. d A quoi l'interlocuteur de Lessing répliquait : « Il a dit aussi : Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. — A merveille! répond Lessing. Voilà qui me ferme la bouche. Vous êtes un vrai chrétien. Vous possédez votre Bible comme le diable. ]»

Enfin le fils de Pelée sortit de sa tente et poussa un cri de guerre dont l'Allemagne retentit. Ce bouillant Achille de la théologie était le premier pasteur à la cathédrale de Hambourg, Johan Melchior Goetze. Ce

n'était point un homme sans mérite, ni sans talent, que le pasteur Goetze(l). Il aimait les livres, possédait une superbe collection de bibles, et se connaissait en numismatique. Durant le séjour de trois ans que fit Lessing k Hambourg, les deux futurs adversaires s'étaient vus et ne s'étaient point déplu. Lessing aimait à causer d'éditions avec Goetze, et, s'il faut en croire la chronique, il fêtait aussi son vin du Rhin. De son côté, Goetze faisait grand état des talents de Lessing ; il admirait surtout ses factums contre Klotz et son traité sur la manière dont les anciens ont représenté la mort.

« M. le premier pasteur, écrivait un contemporain, a deux visages. Dans l'habitude de la vie, il est poli, il a le ton d'un homme du monde. Explique qui pourra ce phénomène ! L'homme est oourtois, honnête ; ses écrits sont malins, injurieux et offensants. Ses lèvres distillent le miel, sa plume le fiel le plus noir. » Ce phénomène n'est pas rare. Que ne peut l'esprit de domination? Les Goetze ont la manie d'être obéis, toute résistance les fait sortir des gonds. Ces gens-là sont admirables dans une école ou dans un petit séminaire : il n'est pas mal que la jeunesse soit menée à la baguette; mais, par je ne sais quel esprit de vertige et d'erreur, ils prennent un })eau jour leur férule pour un sceptre, et les voilà qui citent les rois à leur barre, décrètent contre les ministres, aspirent à réglementer

(1) Qui veut faire la connaissance intime de Melchior Goetze doit s'adresser à M. Boden, Lessing und Goetze, 1862. Ce livre est riche en citations et en documens curieux. L'auteur combat M. Rœpe, l'avocat orthodoxe de Goetze, avec un acharnement presque injurieux. Cependant M. Rœpe, comme M. Sudhoff, a raison d'affirmer que Goetze avait pénétré les intentions secrètes de Lessing. En de pareilles matières, les Goetze nç sont pas des sots.

l'univers... L'univers, qui ne tait qu'en rire, gratte le prélat et trouve le cuistre.

Melchior Goetze eut plus d'une fois maille à partir avec le sénat de Hambourg, avec les ambassadeurs, avec les princes étrangers ; il adressait des représentations au conseil aulique de l'empire, gourmandait sa mollesse à poursuivre l'hérésie. Ce bonhomme était brouillon, tracassier. Un prétendu Français en voyage^ qui n'était autre que TAllemand Gaspard Riesbeck, écrivait en 1783 : « Le premier pasteur tonne avec la même violence contre la corruption des jnœurs et contre le pape. Ennemi juré de tous les plaisirs publics à ce point d'avoir plus d'indulgence pour les secrètes parties de plaisir que dérobent aux regards des courtines de lit, le théâtre lui est en abomination. » Il avait un merveilleux talent pour découvrir dans un livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires et sentant l'hérésie. Le nez au vent, il flairait de loin l'hérétique, comme le chien flaire la bête fauve; une fois l'animal lancé, il ne le lâchait plus, le pourchassait, le traquait. Ses réquisitoires ne manquaient pas de vigueur, et il trouvait quelquefois le joint des choses et des hommes ; mais il abondait en invectives et en diatribes, il était, pour parler avec Voltaire, « de la race des colériques argumentans. »

Ce fougueux luthérien rompit des lances avec tous ^ les rationalistes de son temps, avec les Semler, avec les Bahrdt, avec les rédacteurs de la Bibliothèque universelle^ avec les cathohques, avec les réformés, avec les journalistes, qu'il accusait de ne rien respecter, avec l'honnête Basedow, qui, admirateur de Rousseau et de YÈmiley proposait quelques nouveautés en matière d'éducation. Goetze le remit à sa place;

il entendait que la jeunesse fût élevée sur les genoux de l'église. Ses confrères n'étaient pas à l'abri de ses fulminations et de ses monitoires. Il en coûta cher au pasteur Schlosser pour avoir composé quelques comédies ; Goetze le traîna sur la claie. Lessing, interrogé sur ce qu'il pensait de ce grand débat, répondit : € Distinguons. Est-il permis à un prédicateur de faire des comédies? Pourquoi pas, s'il le peut? Est- il permis à un auteur comique de faire des sermons? Pourquoi pas, s'il le veut ? » Une autre affaire fit esclandre à Hambourg. La liturgie de ce temps était bardée d^anathèmes. L'un des collègues de Goetze, le pasteur Aiberti, se permit, en la lisant, de supprimer le verset du psaume d'Asaph : < Éternel, répands ta colère sur les nations qui ne te connaissent point et sur les royaumes qui n*invoquent point ton nom I > Goetze ameuta contre le délinquant la ville et les faubourgs, il fallut que. le sénat intervînt. Le premier pasteur n^entendait pas plaisanterie sur l'article des malédictions. Une autre fois, le sénat, soit politique, soit tolérance, voulut rayer du livre des prières un anathème contre le pape et les cardinaux. Goçtze se rebiffa, il maudit et remaudit le pape. Le sénat se. fâcha, menaça de lui ôter sa prébende. Cette menace le calma, il se rendit ; mais le naturel l'emportant, quelques années plus tard, il reprit le saint-père à partie : l'envoyé impérial porta plainte, et Goetze dut foire amende honorable.

Tout cela n'empêchait pas que Melchior Goetze ne fût un homme de bien, et à ses heures un homme aimable et de bonne compagnie : il avait de la lecture, savait le grec, n eût pas été déplacé dans une académie hambourgeoise, si toutefois il avait su s'y tenir modestement à son rang; mais il aimait trop le bruit,

c'est ce qui Ta perdu. J*ai lu je ne sais où que le bruit est un usurier qui prête à gros intérêts à la réputation et qui finit toujours par la ruiner. Le voyageur fran^ çais écrivait : < Quoique Melchior Goetze ait été sifflé cent fois, et que depuis douze ou quinze ans il soit le plastron de toute rAUemagne protestante et de ses confrères de Hambourg eux-mêmes, son saint zèle ne se peut refroidir. » Cet honnête homme avait en lui de Talguazil et du pasquin. Son histoire devrait être méditée par tous les Goetze d'aujourd'hui, par tous ceux que possède la rabies theologica. Les dénonciations et les monitoires s'usent à. la longue, et les dénonciateurs tombent dans le décri. On ne voit plus riionnête homme, on tremble quelque temps devant Talguazil, on finit par siffler le pasquin.

Cependant on ne peut, en conscience, faire un crime à Melchior Goetze d'avoir couru sus à l'éditeur du fragmentiste. De toutes les giferres de plume qu'il a soutenues, c*est peut-être la plus honorable pour lui et la plus légitime. Dans l'affaire de Schlosser, il ne fut qu'un aboyeur ; dans l'affaire d'Alberti, il fut odieux. En attaquant Lessing, il combattait pro aris et focis. Le malheur est que, selon sa coutume, il ne tarda pas à gâter son rôle par ses incartades, par l'incontinence de sa plume. Le théologien avait ouvert le feu ; ce fut le libelliste qui le continua. Goetze avait démêlé sans beaucoup d'efforts la tactique de Lessing ; il ne fut point dupe de cette ironie enfarinée d'innocence. A ses griffes, à son museau pointu, il reconnut le loup déguisé en berger, loup rempli d'humanité, mais friand de tuerie. Lessing disait : a Docteurs de l'église, vos doctrines se défendent assez elles-mêmes. Accordez-nous que la Bible est un livre humain; touchés de ce bon procédé et de cette mar-

que de confiance, nous mettrons chapeau bas devant l'orthodoxie. » A quoi Goetze répliquait : < Nous savons qui vous êtes. Qu'adviendra-t-il de la bergerie quand nous vous aurons livré nos chiens ? :» £t il se mit à crier au loup.

Lorsqu'il argumente, il n'est pas dépourvu de sens ; par exemple, il est en droit de répondre à Lessing : flc Vous protestez que vous voulez le bien de l'église ; mais vos prétentions sont étranges. Vous nous demandez de croire à la résurrection, et de convenir que les récits des évangélistes se contredisent. Ainsi* du reste. A ce compte, nous devrions nous résigner à croire sans preuves, à croire parce que nous croyons, parce qu'il est utile de croire, et que jusqu'aujourd'hui tout le monde a cru.» Il est irréprochable aussi quand il dit : € M. Lessing veut que nous fassions un choix dans les saints livres, acceptant ceci, rejetant cela. M'est avis que si nous retranchions de la Bible tout ce qui n'a pas le bonheur de lui plaire, il ne nous resterait qu'une Bible de poche. »

Goetze ne manque ni de clairvoyance, ni d'esprit, ni de verve ; mais il ne sait ni se tenir ni se contenir. L'imperturbable sang-froid de Lessing l'exaspère, il s'avance trop et se fait prendre; irrité de trouver toujours devant lui le'fer d'un ennemi qui a Fœil perçant, la main sûre et le jeu serré, il s'emporte, il bondit et s'embroche. Ajoutons qu'il a les mauvaises habitudes d'un méchant avocat de province; il travestit et dénature les sentiments de la partie adverse, il lui fait dire ce qu'elle n'a pas dit, terrasse des fantômes et triomphe. Il en veut plus encore à Lessing qu'à ses idées ; il déblatère contre lui, prétend le convaincre d'équivoque, de sophismes, d'argumentation fallacieuse, lui reproche de raisonner de théologie en

auteur dramatique, de n'avoir qu'une logique de ihéâirey de dissimuler par un luxe de métaphores la pauvreté de ses raisonnements et de s'occuper bien moins d'avoir raison que de jeter de la poudre aux yeux des badauds. Il insinue discrètement que M. Lessing est un homme sujet à caution, léger de scrupules, il l'attend à son lit de mort ; que répondra ce beau parleur au juge souverain qui lui demandera compte de la publication des Fragments , des désordres qu'il a suscités dans son église, de tant d'âmes infectées par la contagion de ses doutes et de ses erreurs ? Et, ne gardant plus de mesure, s' exaltant dans sa colère, il le traite de boute-feu et le recommande à l'attention particulière des autorités constituées.

A tout cela Lessing répond qu'autre chose est un pasteur, autre chose un bibliothécaire, et qu'en publiant le manuscrit anonyme il a rempli le premier devoir de sa charge. Le pasteur est un berger qui ne connaît que les herbes de sa prairie, n'estime et ne cultive que les plantes qui conviennent à ses brebis ; le bibliothécaire est un botaniste qui court par monts et par vaux pour découvrir une plante 'oubliée par Linné. « Quelle joie quand il l'a découverte! S'inquiète-t-il de savoir si elle est vénéneuse ou non ? Il pense que, si les poisons ne sont pas utiles (et qui dit qu'ils ne le sont pas?), il est utile du moins que les poisons soient connus. » Il répond encore que le métier des lettres serait impossible, si un écrivain, avant de prendre la plume, devait s'assurer qu'il ne va pas scandaliser un faible dans la foi, endurcir un incrédule, fournir à un chenapan l'excuse dont il avait besoin pour colorer ses dérèglements. « Scandale parci, scandale par-là! s'écriait-il. La nécessité brise le fer et ne connaît pas de scandale. Je dois songer à

mon âme, que le monde tout entier ou que la moitié du monde s'en scandalise !... insensés, qui voudriez bannir les tempêtes de la nature parce qu'elles ont Enseveli un navire dans les sables, ou qu'elles en ont fracassé un autre contre les rochers d'une falaise ! Hypocrites, nous vous connaissons. Il ne vous soucie guère de ces malheureux navires; autrement vous les auriez assurés 1 Ce qui vous importe, c'est votre jardinet, ce sont vos petites aises et vos petits plaisirs. le cruel ouragan ! Il a découvert la toiture de votre villa, il a secoué trop rudement vos arbres chargés de fruits, il a renversé les sept pots de terre de votre précieuse orangerie. Que vous importe le bien que peut faire l'ouragan dans la nature ? Ne pouvait-il respecter votre jardin? Que ne s'en va-t-il souffler ailleurs, loin de votre haie 1 ou pourquoi ne retient-il pas son souffle en arrivant sur vos terres? »

Le plus chaud défenseur de Goetze, M. Rœpe, s'écrie avec un accent douloureux qu'en étudiant cette polémique qui dans l'aimée 1778 tint l'Allemagne en suspens, on croit assister à un duel entre deux adversaires de forces très-inégales, l'un rompu à l'escrime, heureux à la parade, fertile en bottes secrètes, qui, l'air dégagé, semble faire assaut dans une salle d'armes; l'autre, médiocre tireur, qui a l'épée sur la gorge, et qui, obligé de combattre pour sa vie, finit par succomber au milieu des risées d'une galerie indifïërente ou prévenue- Cette réflexion ne manque pas de justesse. Il faut cependant tenir compte d'une circonstance qui rétablissait quelque égalité dans la lutte. Lessing n'avait pour lui que son talent, il était seul. Goetze était fortement épaulé ; il avait derrière lui les puissances de la terre et ne se faisait pas faute de les appeler à son

UN ALLEMAND D'AUTREFOIS 9ft

aide. Tantôt il représente au duc Ferâinand que Leasing est un bibliothécaire dangereux^ que de la manière dont il entend les devoirs de sa chargée, si d* aventure il déterrait au fond d'un carton quelques papiers compromeltants pour la noble maison de Brunswick, il ne manquerait pas d*en donner connaissance à l'univers : qui méprise son Dieu n'estime pas son prince. Tantôt il s'adresse à renvoyé impérial, aux gouvernements, et notamment au conseil aulique, à qui ressortissaient les questions de conscience et d'cnrdre public; il les engage à épouser sa querelle, à fermer la bouche à l'hérésie ; il mettrait volontiers son adversaire in pace, A sa manière, il est tolérant. Il admet que, pour tenir les docteurs de l'église en baleine, licence soit donnée h des hommes sensés et posés d'exprimer modes* tementde modestes objections contre la religion chrétienne et même contre la Bible; c'est à la condition, bien entendu, que de par la loi ils écriront en latm ; mais qu'un Lessing... non, cela ne peut être souffert, c'est mettre en péril tout l'ordre social.

Après avoir beaucoup divagué, après avoir usé et abusé de toutes les figures oratoires, après avoir débité force gros mots, Goetze avait fait un retour salutaire sur lui-même, il avait eu un éclair de bon sens, ce qui lui arrivait quelquefois, a M. Lessing, avait-il dît, me reproche de battre la campagne,, de m'écarter de la question. Je veux lui faire plaisir ; je vais lui serrer le bouton. De quoi disputons-nous? U affirme que la. religion peut subsister sans la Bible. U n'est que de s'entendre. Peut-être a-t-il raison; peut-être y ar-t-il une religion qui ne laisserait pas de subsister quand il serait prouvé que les écrivains sacrés furent des imposteurs. Cette religion est celle de M. Lessing. Qu'il s'explique l qu'il daigne m'apprendre quel est son

credo j car enfin je .suis las de ne savoir à qui j'ai affaire. Je romps des lances avec un chevalier masqué qui refuse de me décliner son nom. Qui donc ai-je devant moi? Un chrétien, un sectateur de la religion naturelle, un déiste ou un payen? Il est vraiment bien temps que je m'en informe. Il se pourrait faire que M. Lessing prit un malin plaisir à me voir m'escrimer et battre Veau, et qu'un matin, quand je serai rendu, essoufflé, il me vînt dire, ôtant son masque et me régalant de son sourire le plus agréable : Mon cher monsieur, quand je vous soutiens que la religion peut subsister sans la Bible, c'est de la religion naturelle que j'entends par- Ter; je n'en connais pas d'autre. Vous voyez que j'ai raison ; mais, comme rien ne m'oblige à parler une autre langue que la mienne, je suis bien libre, ce me semble, d'appeler à mon gré cette religion, qui est la mienne, ou la religion naturelle, ou la religion chrétienne, ou la religion luthérienne. Que M. Lessing se tienne pour averti! Je suis déterminé à garder le silence jusqu'à ce qu'il m'ait déclaré explicitement quelle religion il entend par le mot de religion chrétienne, et quelle religion lui-même regarde et admet comme vraie. »

On voit que Goetze posait à Lessing deux questions. A la seconde, Lessing ne répond rien, et pour cause. A la première il oppose une réplique foudroyante à laquelle Goetze ne s'attendait pas, et qui le mit hors de combat. « Par la religion chrétienne, répond-il, j'entends toutes les confessions de foi qui sont contenues dans la collection des symboles des quatre premiers siècles de l'église chrétienne, en y comprenant, si Fon veut, le soi-disant symbole des apôtres elle symbole d'Athanase, bien qu'ils n'en fassent pas partie. Le contenu de ces confessions de foi s'appelle dans

les premiers pères la régula fidei, la règle de foi. Cette règle de foi n'est pas tirée des écrits du Nouveau Testament. Cette règle de foi existait avant qu'existât un seul livre du nouveau Testament. Cette règle de foi a pleinement suffi non-seulement aux premiers chrétiens du vivant des apôtres, mais à leurs descendantsdes quatre premiers siècles. Ainsi cette règle de foi est le véritable fondement sur lequel a été bâtie l'église du Christ, et ce fondement n'est pas l'écriture. »

Lessing, par un véritable coup de partie, mettait de son côté les catholiques et la majorité du conseil de l'empire; il divisait le sanhédrin. Il avait résumé sa réplique dans une série d'aphorismes d'une merveilleuse netteté, et derrière ces aphorismes on apercevait dans le lointain toute une armée de démonstrations et d'arguments puisés dans les Pères. Cette formidable armée se tenaitprête à marcher ; les canonniers étaient à leurs pièces, mèche allumée; des nuées de tirailleurs s'avançaient déjà dans la campagne, n'attendant que Tordre d'ouvrir le feu. Goetze fut épouvanté ; il slmaginait n'avoir à combattre qu'un homme d'esprit, un auteur dramatique, un antiquaire, un helléniste, qui avait lu Sophocle ; il ignorait que Lessing, enterré dans sa bibliothèque de Wolfenbûttel, avait employé ses veilles à explorer les contrées perdues et les forêts vierges de la théologie. Le chevalier masqué venait de relever sa visière, de jeter son masque, et Goetze apercevait le visage d'un sorcier. Il lança à la tête du nécromant un lourd passage d'Irénée ; Lessing retourna ce passage contre lui et l'écrasa sous dix autres citations qui le couchèrent sur le carreau. Le premier pasteur de Hambourg prit le bon parti, il se tut.

Il était bien temps que Lessing triomphât ; sa situa-

102 ÉTUDES sua L'ALLEMAGNE

tion der^enait embarrassante. Le ministère de Brunswick n'avait pas seulement confisqué les fragments ^ il avait intimé à Lessing la défense de poursuivre sa controverse et de rien publier sur l'objet du litige soit à Brunswick, soit autre part, sans une autorisation supérieure. Bravant la défense, Lessing avait fait imprimer à Hambourg ses dernières réponses, et se tenant prêt à partir, il mettait au ministère le marché à la main. Le 11 août 4778, il écrivait à son frère Karl : < Je ne sais encore quelle issue aura mon affaire, mais je me prépare à tout. Il y a quelques années, j'ébauchai un drame dont le sujet présente quelque analogie avec mes chamailleries actuelles. Si Mendelssohn et toi le trouvez bon, nous pourrons publier la chose par souscription... Je me dispose à tailler anx théologiens plus de croupières qu'avec dût fragments... » -r € Je veux essayer, mandait-il à Ëiisa Reimarus, si on me laissera prêcher en paix du haut de mon ancienne chaire, le théâtre, i^ Celte pièce, qu'il écrivit en vers parce que le temps lui manquait, disait-il, pour l'écrire en prose, ne fut pas jouée de son vivant; il doutait qu'elle le fût jamais.

Bien que le ton satirique ne domine pas dans Na- (hatif le pasteur Goetze nous y apparaît sous les traits d'un gros patriarche, haut en couleur et d'humeur enjouée, lequel parie avec mépris du théâtre, de cette logique de théâtre qui plaide avec un égal succès le pour et le contre. Ce patriarche d'Orient, plus hambour^ois qu'oriental, condamne les gens au bûcher avec une bonhomie paterne ; il aime à faire résoudre les questions par les autorités séculières; c'est une bonne solution qu'un gendarme. « Je m'en vais trouver le sultan, dit-il ; je lui ferai comprendre sans peine combien ne rien croire est dangereux pour l'état. Tous les

liens de la société civile sont dissous, mis en lambeaux, dès qu'on permet aux gens de ne rien croire. Finissons-en lestement avec une telle scélératesse! » C'est Nathan, le juif philosophe, qui se charge de nous dire le mot de Lessing. Saladin l'interroge. « Je suis musulman, tu es juif, entre nous est le chrétien. De ces trois religions, une seule peut être vraie. Quelles sont tes raisons pour préférer la tienne? » Nathan emprunte sa réponse à Boccace. « Il y avait une fois un homme qui possédait un anneau d'une inestimable valeur. Non-seulement la pierre en était belle, mais elle avait le don merveilleux de rendre son possesseur agréable à Dieu et aux hommes. Le vieillard légua son anneau à celui de ses fils qu'il aimait le mieux ; celui-ci à son tour en usa de même. De main en main^ le joyau tomba dans la possession d'un père qui aimait également ses trois fils. Lequel avantager? Pour se tirer d'embarras, il fit fabriquer par un joaillier deux autres anneaux en tout pareils au premier. Voilà les trois fils nantis. Chacun croit posséder la bague miraculeuse; ils se prennent de querelle, et, après avoir longtemps bataillé, ils conviennent de soumettre au tribunal leur différend..'. « Race querelleuse ! leur répond le juge, vous êtes tous lès trois des trompeurs trompés. Vos trois anneaux sont faux. Le vérible anneau s'était perdu. Pour cacher et réparer cette perte, votre père en fit faire trois pour un. » A ces mots : a Admirable! admirable! » s'écrie Saladin.

Dans une note qui devait servir d'en-tête à son drame, Lessing a écrit ceci : c L'opinion de Nathan sur toutes les religions positives est depuis longtemps la mienne. Ce n'est pas ici le lieu de la justifier. » L'amnée suivante, recommandant à Mendelssohn un juif nommé Daveson, il ajoutait : a Mon recommandé

désire savoir de vous quel est le chemin le plus sûr et le plus court pour se rendre dans un pays de l'Europe , où il n'y ait ni chrétiens ni juifs. Dès qu'il sera arrivé à bon port, je m'empresserai de le suivre. »

Les théologiens allemands ne gagneront pas leur procès. Lessing n'est pas à eux; qu'ils le restituent à la philosophie du xviii« siècle! En matière de discussion reUgieuse, Lessing est un Voltaire savant et narquois, qui sourit finement et ne plaisante pas. C'est tout ce qu'on peut accorder aux honorables et doctes parrains qui le présentent aujourd'hui sur les fonts de baptême. Parmi les illustres modernes, il est toute une race qui va de Montaigne à Paul-Louis Courier et dont le caractère distinctif est d'avoir eu, si je puis ainsi parler, l'humeur et le tempérament païens. Lessing est de cette famille. Le christianisme a produit de saintes, d'adorables vertus, et il a produit aussi par contre-coup des maladies inconnues avant lui et d'effroyables subversions de la nature humaine. Tartufe, ses frères, ses demi-frères et ses cousins jusqu'au sixième degré ont été ignorés ou presque ignorés des anciens; ils étaient à cet égard d'une merveilleuse candeur. Lessing et les hommes de sa race professent une indicible horreur pour toutes les tartuferies, une médiocre admiration pour les suaves délicatesses, pour les sublimes raffinements de la vertu chrétienne; ils estiment que le sublime se paie, que tout raffinement est une corruption commencée; en fait de morale, ils s'en tiennent au pain bis, ils n'aiment pas les apprêts, ils veulent être sûrs de ce qu'ils mangent. Personne n'eut plus que Lessing l'esprit et le cœur naturels; l'exquis, le tendre, lui manquent; il a des rudesses, des duretés qui déplaisent, je ne sais quoi de cru dans la façon de sentir. En revanche, malgré

ses stratagèmes de guerre, il possédait, ce qui est si rare, la parfaite sincérité, l'absolue franchise du cœur et de la plume; point d'ajustement, rien de fardé, de frelaté, en le lisant, on se dit : Cet homme est un homme.

Les Allemands ont depuis longtemps appelé Goethe

^ le grand païen. C'est à Lessing que conviendrait plutôt ce surnom. L'auteur de Faust avait, quand il lui plaisait, l'imagination chrétienne et même catholique. L'esprit de Lessing est hermétiquement fermé de ce

^ côté. Il eut toujours le romantisme en aversion. Fouillez tous ses écrits, la muse du bleu n'a jamais passé par là. L'auteur de Nathan le Sage goûtait médiocrement le plus romantique de tous les arts, la musique ; il goûtait encore moins le paysage et les paysagistes. A quelqu'un qui s'attendrissait devant lui sur les charmes du renouveau : « Quant à moi, je suis las d'avoir

^ toujours vu des printemps verts; je voudrais, avant de mourir, voir un printemps rouge. » En fait de nature, il ne s'intéresse qu'à la nature humaine, et il la défend contre tout ce qui pourrait corrompre son in-

,tégrité; mais peu lui importent l'ange et la bête, ces deux grandes amitiés du romantisme.

Une autre chose est certaine et demande explication : en toute rencontre, Lessing a pris parti pour le christianisme sévère contre le christianisme libéral, pour le Christ aux bras étroits contre le Christ humanitaire, sensible ou mystique. Déjà il reprochait à Wieland, dans le temps où Wieland coquetait avec Técole de Zurich, de compromettre par son bel esprit les sévérités de la doctrine chrétienne, de même qu'il accusa Klopstock d'énerver l'orthodoxie parles fadeurs de son mysticisme édulcoré. A Hambourg, L3ssingse déclara pour Goetze, qui s'obstinait à maudire,

contre Alberti, qui ne voulait que bénir. Plus tard, il se donna la peine de démontrer que Leibniz envisageait le dogme de Téternité des peines comme conciliable avec une saine philosophie, et il termine sa démonstration par ces mots : « mes amis, pourquoi voudrions-nous être plus clairvoyants que Leibniz? » A ce langage, on reconnaîtra Tamasseur de nuées.

Il y a quelque chose de plus. La vieille orthodoxie luthérienne, qui se tenait autrefois enfermée dans ses anguleuses et immuables confessions de foi, avait vu entamer sa ligne de bataille. Vers la fin du xvn* siècle, le fondateur du piétisme, Spener, avait ouvert une large trouée daus ses retranchements. Ce mystique plaçait l'étude dévote des Écritures, la prédication, les saintes pratiques, au-dessus des subtilités de la théologie. Dans ses fameux Collèges de piété, les fidèles se racontaient les uns aux autres leurs expériences personnelles et l'histoire ou le. roman de leur <^onscience. Les piétistes affectaient un austère rigorisme; ils condamnaient tous les plaisirs mondains, le théâtre, la danse, le jeu, la musique, la promenade, la toilette, et, comme l'indique leur nom, ils tenaient plus à la piété qu'à la dogmatique, à la sainteté qu'à l'orthodoxie; rigides dans leurs mœurs, esclaves de leurs principes de conduite, ils étaient plus hbres que les vieux luthériens à l'égard du dogme.

Un peu plus tard, un second courant d'idées, qui provenait d'une tout autre source, entraîna les esprits dans une direction nouvelle, je veux parler de la philosophie de Christian Wolf, de cet honorable disciple de Leibniz, qui accommoda la philosophie de son maître ad usum universitatis. Ce que Leibniz avait fait par diplomatie, Wolf le fit avec une entière bonne foi : il entreprit de réconciUer la théologie et la raison.

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+ Persuadé, comme Pangloss, que tout sa démontre, il admettait le sumaturei et les miracles, et réduisait la foi en syllogismes. Il tenait pour certain que dans le meilleur des mondes possibles la révélation et la philosophie doivent contracter un mariage de raison, et

> il les unissait à la face du ciel sans consulter le goût des deux conjoints i.

Ainsi, dans le temps où Lessing se mit à raisonner de théologie, le vieux luthéranisme avait cédé le pas à une orthodoxie plus ou moins latitudinaire, mitigée par le biblisme, apprivoisée par la philosophie de Wolf, et qui, au lieu de s'en tenir à ses antiques formulaires, essayait de faire bon ménage avec le senti-

^ ment et avec la raison. Dans les observations dont il accompagna le premier fragment de Reimarus, Lessing constatait que depuis trente ans il s'était fait dans le sein du protestantisme un important changement, que les appellations de calviniste*^ et de luthérien étaient tombées en désuétude, que chacun était Ubre d'adorer Dieu à sa façon, pourvu qu'il pilt le titre de chrétien. Il ajoute que ce changement n'a pas été inutile au progrès de la liberté de penser, que cependant, à voir l'arrogance avec laquelle ces chrétiens latitudinaires traitent la religion purement naturelle, il est aisé de pressentir quelle tolérance on pourrait attendre d'eux, si jamais ils devenaient tout-puissans. a Leur christianisme raisonnable est assurément tout autre chose que la religion naturelle; H est seulement filcheux qu'on ne sache oU prendre leur raison, où prendre leur christianisme. > Et ailleurs : c II était facile de réfuter ces théologastres qui damnaient la raison, on ne sait comment s*y prendre avec les nou-

* E. Zeller, Vortraege und Ahhandlungen geschichtlichen Inhalts, Leipzig 1865. — Étude sur Wolf et sur le Piétisme.

veau-venus qui la bercent pour l'endormir. » Les premiers la violentaient, les seconds la- subornent et la corrompent.

Lessing, on n'en peut douter, est un philosophe qui voit de mauvais œil tous les essais de perfectionner le christianisme. Il sait qu'en voulant rendre quand même la théologie raisonnable on fera tout à la fois de mauvaise religion et de mauvaise philoso-^ ^ phie. Hostile à toutes les transactions, Lessing veut que la pensée libre chemine de son côté et la théologie du sien jusqu'au jour où Thumanité sera mûre pour le règne universel de la raison.

Par sa bouche, la philosophie du xviii* siècle disait aux docteurs de l'église : a Vous vous trouvez mal dans votre vieux logis; l'architecture vous en semble un peu gothique, et vous craignez les lazzis de ce siècle moqueur, sans compter que vous avez découvert des lézardes qui vous inquiètent. Voulez-vous démolir ? Je suis votre homme, me voilà prêt à vous donner un coup demain; mais, si vous prétendez vous servir des matériaux de ma maison pour rajeunir la vôtre, pour boucher vos lézardes et renouveler vos fondations, alors je me fâche, et je m'en vais de ce pas dénoncer à tous Ips gens de sens le ridicule de vos projets de bâtisse, de vos devis, en déclarant au surplus que votre vieille maison n'est pas si caduque que cela vous plaît à dire. » C'est précisément ce qu'il a fait. La nouvelle théologie remplaçait les confessions de foi par la Bible, et, moyennant certains tempéraments, se flattait de rendre les miracles acceptables à la raison. En commentant les fragments de Reimarus, Lessing donna un sauf->conduit à l'orthodoxie et fit porter tous ses coups sur le christianisme biblique et sur la théologie soi-disant raisonnable ;

mais Goetze l'orthodoxe ne voulut pas entendre à ses distinguo^ il eut le mérite de voir clair dans le jeu de Lessing. Goetze se trouvait fort bien dans la vieille maison et il avait confiance dans la solidité de ses fondements. Toutefois il vit avec déplaisir qu'un homme malintentionné vînt agiter l'air et faire un insolent vacarme sous ses fenêtres. Les vieilles murailles craignent le bruit.

Si l'on passait en revue les contemporains célèbres de Lessing, on n'en trouverait guère qui se soient mépris sur ses intentions, qui n'aient reconnu le philosophe dans le théologien d'occasion. Le chef de l'école rationaliste, Semler, se crut obligé des descendre dans l'arène, de faire cause commune avec Goetze, son ennemi; il traita Lessing de lunatique, d'échappé des petites-maisons. Jacobi, l'auteur de Woldemar^ l'apôtre du sentiment, qui ne laissait pas d'aimer Lessing, bien qu'il condamnât ses doctrines, nous a donné deux explications de la tactique adoptée par son ami. Il prétend d'une part que Lessing redoutait par-dessus tout le ridicule, et qu'il avait juré de n'être jamais martyr, dans la crainte que sa mésaventure ne fit rire à ses dépens; si on l'avait poussé à bout, il se serait fait catholique. Jacobi dit ailleurs que l'auteur de YAnti'Goetze avait beaucoup lu Leibniz, qu'il avait appris de lui à réserver ses doctrines secrètes, que son grand principe était de tout faire à point, et que, si désireux qu'il fût de guérir l'humanité de ses superstitions et de lui communiquer ses idées, il mesurait prudemment les doses en tenant compte de ce que l'état du patient comportait. Hamann, philosophe chrétien, surnommé le Mage du Nord, écrivait à ce même Jacobi en 1784 : « Que pensez-vous de la loyauté et de la sincérité de Lessing dans toute l'affaire

des Fragments? Le goujat hambourgeois, avec toute sa sottise, n'avait-il pas raison dans le fond ? Quand on a le système du dieu Pan dans la tête, peut-on réciter un jjater? Ne reconnaît-on pas dans Tardeur passionnée que déploya ce malheureux Lessing un fonds de haine pour le christianisme? :» Dans sa réponse, Jacobi donne raison à Hamann, tout en justifiant Lessing contre tout reproche de déloyauté ^.

Enfin recueillons la déposition d'une personne dont le témoignage a plus de poids, encore dans ce procès, de la fille du fragmentisie^ d'ÉLisa Reimarus, par qui lessing avait été mis en possession du manuscrit. Enfant de la balle, elle avait les opinions les plus avancées et portait à Lessing la plus dévouée, la plus enthousiaste amitié; mais son enthouâasme ne Tempéchait pas de le juger. On a pubUé récemment une partie de sa correspondance avec Hennings, beaufrère de son frère. Celui-ci, quelque admiration qu'il ressentit pour le talent de Lessing, blâmait sévèrement sa conduite. « Tous les déguisements me sont odieux, écrivait-il; ils me gâtent les plus nobles visages. Lessing a fait pis que de prendre un masque, il fait le politique ; il ne se contente pas de se travestir, il en impose. » Dans ses réponses, Éhsa représente à Hennings que, si Lessing s'était contenté de publier le manuscrit sans commentaire, toute la faculté noire aurait ^rié haro sur le monstre; par ses habiles manœuvres il a déconcerté, divisé l'ennemi. ^ S'il a pris un masque, ce n'est pas qu'il ait craint de se brouiller

^ Jacobi fait observer à Hamaim que Lessing n'a jamais voulu passer pour un philosc^he chrétien, et que la visière de son casque était percée de larges trous qui laissaient voir son visage : « Lessing se fâchait, dit-il^ de ce qu'on ne le reconnaissait pas, »

UN ALLEMAND D'AUTREFOIS lU

avec personne; mais il a cra qu'à la faveur de ce masque ilferait davantage pour la bonne cause. . . Toute TAllemagne a, dit-on, les yeux attachés sur les deux combattants. Â Hambourg, la haine qu'inspire Goetze fait plus pour la vérité que la vérité même. Telhomme qui serait mort pourTinspiration absolue comme pour un article de foi croit maintenant pouvoir se sauver quand tout dans la Bible serait de main d'homme. Sapons le mur, et la forteresse finira par se rendre. Telle paraît être la devise de Lessing, et, bien que je ne sois pas toujours contente de son ton, nous devons lui passer sa manière. »

CSe qu'il faudrait ajouter à ce jugement d'Ëlisa Reimarus, c'est qu'en cherchant des arguments Lessing avait trouvé des vérités. Ses thèses de circonstance furent reprises après lui par une école qui n'en discernait pas comme lui les conséquences; ses vues sur les origines du christianisme ont été précieusement recueillies par la science, qui en a profité tout en les rectifiant, et il a remporté une palme qu'il n'avait point ambitionnée : il a mérité d'être appelé en Allemagne le fondateur de la critique historique du nouveau Testament.

Nous avons revendiqué Lessing pour la philosophie du xviji" siècle. Il nous reste à examiner ce qu'il prit aux doctrines qui dominaient de son temps, ce qu'il leur donna, et quelle fut dans le travail commun des esprits sa part d*originalité. Ses écrits philosophiques ne sont pas longs à étudier, ils se réduisent à quelques pages. Ce sont des pages qui comptent dans This-

toire de la pensée humaine. Lessing est un semeur d'idées, et la plupart des graines qu'il a jetées enterre ont levé.

Si Voltaire et Lessing se touchent par bien des côtés, il y a entre eux cette grande différence que l'un était optimiste et que l'auteur de Candide ne Tétait guère. On n'est optimiste qu'à la condition de voir les choses en gros plus qu'en détail; cardans l'histoire comme, dans la vie le détail est odieux. L'irritable sensibilité de Voltaire est à la merci du détail. Chez aucun homme, l'intervalle entre la sensation et l'idée ne fat si court; ses raisonnements ont la vivacité frémissante d'une impression, il avait en quelque sorte la pensée à fleur de peau. On* a vanté souvent son bon sens, il est merveilleux; mais ce bon sens est un démon, il a les fougues et tout l'imprévu du génie, c'est un fils de l'air : il s'envole, va comme le vent, fait le tour du monde sur les ailes de la fantaisie et de la passion. Des boutades, des jugements téméraires, les frémissements d'une colère nerveuse, des éclats de rire que le monde n'avait pas encore entendus, voilà Voltaire livré à son démon.

Il est un autre Voltaire, celui qui sourit, qui grondé Thiriot, qui plaisante avec ses anges sur la grande lanterne magique et qui converse avec Horace. Celuilà possède la grâce exquise, il laisse jouer devant lui son imagination, mobile comme le vif-argent, rapide comme la flamme ; mais, qu'une mouche le pique, il ne verra plus dans l'univers entier que Fréron, Lisbonne en cendres, des juges assassins et des Welches qui gambadent comme des singes dans une mare de sang. Il a beau citer le précepte de Pythagore : ne mange pas ton cœur! il l'a mangé toute sa vie. Il faut du flegiûe, beaucoup de flegme, pour voir l'histoire

en beau . Selon Voltaire irrité, tout se réduit à deux mots : c'est que le gros du genre humain a été et sera très-longtemps insensé et imbécile. Quand il raisonne, il convient que le mal est nécessaire, que Dieu ne pouvait pas faire des dieux, qu'il a fallu que les hommes, ayant de la raison-, eussent aussi de la folie, comme il a fallu des frottements dans toutes les machines; mais dans la pratique son déterminisme ne se soutient pas; il se fâche tout rouge contre ces machines qui frottent.

Dieu soit loué! il en a raccommodé quelques-unes, car il estimait que le temps que Ton perd à bâtir un système, on le peut employer plus utilement à^ détruire un abus. Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles. — A quoi Candide répondait : Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin. » Le jardin de- Voltaire était le nôtre. Que de plantes vénéneuses il a déracinées l que de fourrés il a essartés I que de sauvageons il a greffés! Ne regrettons pas ses inconséquences. S'il eût toujours raisonné, c'en était fait de ces étincelantes ironies et de ces colères dévorantes qui ont renouvelé le monde.

Lessing, lui, raisonne toujours; il n'a pas d'autres ailes que ses deux jambes ; c'est le génie à pied. Cet homme pétri de salpêtre et qui, dans Thabitude de la vie, était prompt à la colère, dès qu'il a son écritoire devant lui, il s'apaise, se maîtrise, se possède; il étudie méthodiquement les questions, en fait le tour, réfléchit, n'avance rien dont il ne soit sûr. c Leibniz, disait-il à Jacobi, se faisait une si grande idée de la vérité, qu'il ne pouvait souffrir qu'on la renfermât dans des limites trop étroites. J'admire moins ce philosophe pour telle ou telle de ses pensées que pour sa

114 ÉTUDES SUR L'âLLEMÂ.GNE

manière vraiment grande de penser. » Lessîng a pris à Leibniz son optimisme; il ne croit pas seulement à l'enchaînement fatal des choses, il croit que Tordre universel est un bien et qu'il y a du bonheur dans la vérité. Tour à tour Voltaire se réâgne ou s'indigne, Lessing consent et approuve. Dans son dialogue avec Jacobi, il représente l'Être suprême comme une force qui est 1^ principe de toutes les forces connues, de la pensée comme du mouvement, mais qui leur est supérieure, attendu que la cause est plus excellente que tous ses effets; il accorde h ce principe infini une sorte de jouissance in^nie, incompréhensible à notre esprit.

Une force qui se manifeste en nous par la pensée ne saurait être une force aveugle. L'univers lui rend té moignage, la nécessité qui le gouverne e^ une raison, et la loi de la raison est le bien ; mais il semble, d'après Leibniz, que le meilleur des mondes soit parfait à chaque instant de sa durée. Ce n'est pas ainsi que l'entend Lessing. Il Im faut un Di3u d'action, un Dieu d'avenir. Tout change incessamment, et tout s'améliore en changeant. La perfection infinie des choses n'en est que le perfectionnement indéfini, la règle divine de l'univers est le progrès. Voilà le grand mot que Lessing a prononcé le premier et auquel son nom demeure attaché.

Deux ans après sa campagne contre les théologiens, et peu de temps avant sa mort, il publia son Éducation du genre humain^ dont il avait déjà feit connaître quelques passages, petit écrit riche de pensées, gros de conséquences. Voltaire n'avait compris que la ligne droite, et sa pensée rapide s^indignait des lenteurs de l'histoire. « O Providence éternelle! s'écrie Lessing, poursuis ta marche insensible ! Je ne dou-

terai point de toi alors môme que je croirai te voir reculer. Il est faux que la ligne droite soit toujours la plus courte. Dans ta route infinie tu as tant de voyageurs à recueillir en chemin, tant de pointes à faire à droite et à gauche ! » Lessing accorde du temps au gouvernement du monde. L'histoire est l'éducation du genre humain : une éducation ne se peut faire que lentement, par degrés; plus elle est lente et prudemment conduite, plus le résultat en est sûr. Son dernier livre^ qui résume sous un petit format et dans le style £amilier d*un manuel la matière d'un long traité, pourrait être appelé le catéchisme de l'espérance.

Si Lessing croit à l'histoire et au règne de la raison dans l'univers, que fera-t-il des religions? Il se refuse à n'y voir que des impostures couronnées de succès, à tout expliquer par l'habileté des fripons, par TimbéciUité des dupes ; mais ce problème l'inquiète, il sent bien qu'il ne le résoudra pas. Le xviii' siècle n'a rien compris aux créations spontanées des âges primitifs ; il a laissé à notre temps l'honneur de porter la lumière dans ce laboratoire mystérieux où se sont engendrés les peuples, les sociétés, les langues, les mythes et les dieux.

Spinoza avait admis le prophétisme sans le définir. Dans son Éducation du genre humain^ Lessing considère les religions comme un fait à part, qu'il ne discute point. Des hommes extraordinaires ont paru, qui ont exercé sur les peuples un irrésistible ascendant ; ils ont appris à renfance du genre humain une sagesse où ne pouvait atteindre sa raison confuse et encore bégayante ; ils n'ont pas raisonné, ils ont parlé d'autorité , non comme des docteurs , mais comme des révélateurs. L'enfance de chacun de nous, poursuit Lessing, ne ressemble-t-elle pas à cet égard

IJo ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE

à Tenfance de notre espèce? Nos premiers maîtres nous ont enseigné ce que sans eux nous eussions appris plus lentement et à la sueur de notre front, ils nous ont épargné bien des efforts laborieux ; quand nous ne pouvions encore réfléchir, ils nous ont révélé la vie. Gomme les instituteurs du jeune âge, les religions parlent aux hommes le langage que peuvent entendre les enfants ; elles s'expriment par des récits, par des paraboles, par des emblèmes, et déguisent sous des imaginations naïves d'utiles et profondes vérités. Mais à mesure que l'humanité grandit^ il faut que sa religion mûrisse avec elle. Pour obtenir des hommes Tobéissance à la loi, le judaïsme leur annonçait des punitions et des récompenses temporelles. S'adressant à des intelligences déjà dégrossies, le Christ leur enseigna l'immortalité, des joies célestes et des peines qui ne sont pas de ce monde. La raison mûrissant toujours, voici venir le siècle du nouvel Évangile, entrevu par les mystiques du moyen-âge. Plus de promesses, plus de menaces. La conscience émancipée trouve sa règle en elle-même, cherche le bien parce qu'il est le bien, fuit le mal parce qu'il est le mal. Les religions révélées ont fait leur temps. Si le beau livre imagé et illustré où nous apprîmes à épe- 1er demeure toujours cher à nos souvenirs, sommesnous tenus de le relire toute notre vie et de chercher dans les estampes qui ont récréé nos yeux des principes de conduite pour notre âge mûr? Le genre humain est devenu majeur ; il faut que désormais il se nourrisse du pain des forts, et q^ue la conscience s'accoutume à se suffire à elle-même. — « Juifs et chrétiens, s'écrie Nathan, ne trouveraî-je personne parmi vous qui se contente d'être un homme? »

Ce n'est pas assez pour Lessing de croire au pro-

grès du genre humain ; il veut gue chaque homme participe au perfectionnement indéfini de l'espèce. Il avait appris de Tauteur de la Monadologie à taire grand cas des infiniment petits. Quand il expliquait à Éiisa Reimarus sa théorie de la nécessité et qu'il lui démontrait que tout dans la vie humaine est enchaîné comme dans la nature : c Le mécanisme de Tunivers, lui disait-il, en devient plus grand, Thomme n'en devient pas plus petit. » Mais si l'individu ne périt pas, à quel avenir est-il réservé? Nos actions étant fatales, il ne saurait y avoir en nous ni mérite ni démérite, et la" justice divine commettrait une injustice éternelle, si elle punissait ou récompensait les instruments prédestinés de ses desseins. — Cela est vrai, répond Lessing ; mais savons-nous où s'arrêtent nos destinées, et si les desseins divins ne doivent pas s'accomplir en nous jusqu'à la consommation des temps?

Parmi les matériaux qu'il avait rassemblés pour écrire une biographie de Leibniz, on trouve cette citation qui l'avait frappé : c tous les désordres particuliers sont redressés avec avantage dans le total, et même en chaque monade. » Gomment peut s'opérer ce redressement? Par une série d'existences succes-

^ sives qui amènent chaque individu au degré de perfection dont sa nature est susceptible. Ainsi l'histoire du genre humain serait notre histoire ; compagnons de ses aventures, nous parcourrions avec lui toutes les phases de son éternelle existence, c Pourquoi chacun

•* de nous n'aurait-il pas déjà vécu plus d'une fois? Cette hypothèse est-elle donc si ridicule parce qu'elle est la plus ancienne de toutes, la première qu'ait abordée l'esprit humain avant que les sophismes de l'école l'eussent faussé?... Et pourquoi ne reviendrais-je pas dans ce monde aussi souvent que je serai

propre à acquérir de nouvelles connaissances , de nouvelles facultés? Mon bagage sera-t-il si riche en quittant cette terre qull me soit inutile d'y revenir? J'ai oublié, dira-t-on, que j'ai déjà vécu. Oubli bienfaisant ! le souvenir de ma condition antérieure m'empêcherait de profiter de mes expériences actuelles. Et ce que je dois oubher pour le moment, est-il dit que je Tai à jamais oublié ? Ou bien alléguera-t-on que ce serait pour moi trop de temps perdu ! Que m'importe ? L'éternité tout entière n est-elle pas à moi? »

Le dernier mot de Lessing n'est pas une assertion péremptoire, c'est l'expression dubitative d'une espérance. Il a écrit quelque part qu'une religion qui nous donnerait des certitudes sur la vie à venir serait aussi dangereuse que l'astrologie pouvait l'être aux superstitieux d'autrefois. Il est bon d'espérer, il est bon de savoir douter. Pourquoi ne pas attendre l'éternel lendemain aussi paisiblement que nous attendons le lendemain de chacun de nos jours? Une clairvoyance prophétique qui nous mettrait en possession de l'avenir nous empêcherait de jouir et de profiter du présent, et c'est pour cela que nous avons été mis au monde, c Les âmes libres, a dit Spinoza, ne noéditent pas sur la mort, elles méditent sur la vie. » Lessing n.e donne sa théorie de la métempsycose que pour une hypothèse. Il a pratiqué jusqu'à sa mort non la sagesse des docteurs qui rend des arrêts, mais cette autre sagesse que connut Socrate, laquelle se contente de questionner la vie et le monde, et de tenir soigneusement registre de leurs réponses, mais sans se flatter d'avoir toujours bien entendu.

Quand on commence à étudier Lessing, on. ne voit en lui que l'homme de goût et de bon sens ; en avançant, on découvre que ce critique éplucheur avait.

comme Leibniz, une grande manière de penser. Le bon sens est en mauvais renom dans le monde des poètes et des philosophes; il semble que, livré à luimême, il soit condamné à l'étemel terre-à-terre, et qu'il ne puisse se tirer de ces petits raisonnements qui sont également mortels aux grandes erreurs et aux grandes vérités ; bref il passe pour servir à tout et pour né suffire à rien. Un jour la nature, se piquant au jeu, voulut prouver qu'avec le simple bon sens elle pouvait faire un homme complet : elle créa Lessing. Cet homme d'un esprit rassis et critique fut un admirable écrivain dans le genre tempéré qui convient à la raison, et il trouva moyen d'être poète sans avoir connu la divine folie, érudit sans faire grand état de l'érudition, philosophe sans croire à la métaphysique, religieux sans être chrétien.

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