‹ Études de littérature et d'artChapitre 3 sur 14 · DU NOUVEL EMPIRE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

DU NOUVEL EMPIRE GERMANIQUE

« Je voudrais me conserver libre, s'écriait jadis un poète allemand, me cacher au monde entier, voguer sur des eaux tranquilles, abrité derrière un rideau de nuées, et que par un charme magique le chant des oiseaux m'affranchît du poids de la terre. Bercé par le pur élément, je voudrais fuir les hommes et leurs souillures, effleurer la rive par intervalles sans jamais descendre de ma nacelle, saisir en passant un bouton de rose, et poursuivre mon humide voyage, voir de loin comment paissent les troupeaux, comment les vendangeuses détachent les grappes, comment les faucheurs coupent Therbe odorante, et ne me nourrir que de la clarté du jour qui demeure éternellement pur, et de quelques gorgées d'une onde fraîche, breuvage qui ne hâte point le cours du sang. » Le poète se répondait à lui-même : ei Que signifient ces découragements enfantins, ces vains et chimériques souhaits? Apprendre à aimer les hommes, voilà le seul vrai bonheur. La fleur se dessèche sans retour, sans

retour croît et grandit Tenfant; il y a dans le cœur des abîmes qui sont plus profonds que Tenfer;... mais, si au jour de joie succède un jour sombre, tout finit par se balancer. Comme la lune, dans son vol léger, tour à tour t' apparaît ou se dérobe au sein des nues, qu'ainsi passe devant toi la face changeante de la vie, jusqu'à ce qu'elle s'eogloutisse dans les

flots. »

Platen a représenté sous ces traits deux sortes de poésies, deux muses. L'une, rebutée de ce qu'on voit, de ce qu'on entend ici-bas, prenant la terre en dégoût, s'enfuit dans une solitude, où elle s'enivre de ces songes qui font oublier la vie. L'autre, moins délicate ou moins chagrine, se mêle résolument aux hommes, se plaît aux bruits des cités, aux rumeurs confuses des multitudes. Elle faule d'un pied hardi Varène où se débattent des joies grossières et des colères .brutales ; elle y ramasse un peu de limon sanglant; pétris par ses doigts, cette boue et ce sang tressaillent, s'animent, prennent un visagfe où respire une tragique beauté.

Gomme le cœur humain, le champ de la poésie est infini, et les poètes sont libres dans le choix de leurs sujets comme dans celui de leurs amours. Le point est que l'inspiration soit franche, que l'artiste ait une âme, que dans l'œuvre il y ait un homme. Il est un poète illustre qui n'a chanté sur sa lyre que des boxeurs, des cochers et des jockeys ; mais il a répandu dans ses chants toute la Grèce, ses héros etsesdieux, et le grand cœur de Pindare. En nous promenant au sein dumonde invisible^Dante ne nous y fait voir que des guelfes et des gibelins, il nous détaille toute la gazette de Elorence; mais c'est Dante qui la raconte, et il a coulé des passions d'un jour dans cet airain qui brave le temps. U

a SU découvrir dans ce qui passe ce qui ne passe point, dans Florence tout le ciel et tout l'enfer ; les pensées éternelles qui le hantaient ont communiqué aux battements de ce coeur de gibelin leur religieux mystère et leur durée.

La politique n*est pas un éden ; c'est un lieu troublé, obscur, souvent fangeux, et les muses, vêtues d'hermine, qui craignent les éclaboussures, feront mieux de ne s'y point hasarder. De grands poètes ont paru ignorer ce qui se passait autour d'eux, ils sont morts sans avoir fait à l'histoire de leur temps l'honneur de la mettre eaa vers ; que leur importaient les secrets des cabinets, les agitations des carrefours? Leur propre cœur suffisait à les occuper. D'autres ont consacré par leurs chants les deuils et les fêtes de leur peuple, a: Gomme les douces rosées, filles des nuages, disait Pindare, réjouissent le laboureur dont elles fécondent les champs, ainsi les hymnes embellissent les succès de l'athlète vainqueur, et il devient Tentretien des siècles futurs. » D'autres encore n'ont célébré que des noms ou des choses périssables et n'ont pas BU les disputer à la mort; ils .dorment, eux et leurs sujets, dans le même tombeau et dans le même oubli. A ceux-ci, l'âme a manqué plus que le talent; leurs tendresses txmime leurs haines ne méritaient pas de traverser les siècles.

On a cru condamner la poésie politique en disant que iKiettre la puissance d'un grand génie au service des passions d'un parti, c'est livrer aux Turcs les statues de Phidias pour en faire de la chaux ; mais le caractère du génie est de ne pouvoir s'asservir aux passions des partis. Il y a en lui quelque chose de souverain qui répugne à toutes les complaisances honteuses, à tous les esclavages. Il ne saurait ni ûat-

ter bassement ce qu'il aime, ni outrager Tennemi vaincu ; ses amours ont de pieuses inquiétudes et la clairvoyance d'une incorruptible justice, ses colères ont des retours généreux et de saintes clémences. Il sait que tout triomphe a un lendemain, que le ciel est jaloux, que les vents sont changeans ; il porte en lui une sagesse cachée que la fortune n'éblouit ni ne maîtrise. Aussi , quoiqu'il marche les yeux attachés sur la terre, quoiqu'il paraisse ne ressentir que des douleurs et des joies mortelles, il peut diie au monde avec confiance en lui montrant son cœur et son poèm,e : Entrez, il y a ici des dieux! Introite, nam et hic dit sunt.

Si l'on retranchait de la poésie lyrique de l'Allemagne toutes les odes et les chansons politiques, on dépouillerait ce merveilleux écrin, sinon de ses plus beaux joyaux, du moins de quelques perles de grand prix. DeHerderà Uhland et de Uhland à Freiligrath, le patriotisme a inspiré aux poètes allemands de nobles accens, des accords d'une grâce suave ou d'une mâle et forte harmonie. Qui ne sait qu'en 1813, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire où la nation se leva tout entière pour secouer un insupportable joug, quelques-uns de ses fils surent se battre en chantant et, chanter en mourant?

Ce ne fut pas Goethe qui se chargea de redire dans la langue des dieux ce qui se passait alors de terrible et de violent au fond des cœurs et le sombre enthousiasme qui emportait les courages i. L'Allemagne

1 Voyez l'excellente histoire de la littérature allemande de M. Julian Schmidt, 5« édition, t. III, pages 3, 36 et suivantes. Voyez aussi Ludwig Haiisser, Deutsche Geschichte vom Tode Friedrichs des Grossen bis zut* Grxindung des deutschen Bundes, p. 242 et 243.

insurgée lui faisait l'effet d'une maison d'aliénés, où sa sagesse n'était pas à l'aise. Il croyait à Tétoile invincible de Napoléon. < Ils auront beau remuer leurs chsdneSy s'écriait-il, ils ne les briseront pas : cet homme est trop grand pour eux. » Non-seulement il: avait peu de foi au succès, mais il détestait à l'égal des portes de l'enfer le fanatisme et la haine, tout ce qui rétrécit le cerveau, tout ce qui trouble la pensée, toutes les fumées acres qui blessent des yeux amoureux du jour. Il disait au patriotisme ce qu'il avait dit autrefois à l'église : ce ôte-toi de devant mon soleil, le soleil de la pure humanité! » L'arrivée des Prussiens à Weimar le contraria; les volontaires, selon lui, se comportaient mal et ne prévenaient point en leur faveur. Il s'enfuit àTœplitz, où, pour mieux se distraire, il entreprit d'étudier l'histoire de la Chine. Plus tard, lorsque tonnait le canon de Waterloo, il n'était plus en Chine, il était en Perse ; U lisait Hafiz, et lesghazels de celui qu'on a surnommé TAnacréon de Chiraz le transportaient; sous l'influence de ce charme, de cette ivresse, il composait déjà dans sa tête son Divan. <i Le nord, l'ouest et le sud se déchirent, les trônes volent en éclats, les empires tremblent. Fuis, va respirer dans le pur Orient l'air des patriarches; parmi les amours, les coupes et les chants, la source de Ghiser te rajeunira. »

C'est ainsi qu'il avait laissé à de nouveau-venus, à des talens obscurs, novices, à peine dégauchis, le soin de célébrer la patrie, les batailles de la liberté, les déroutes de la tyrannie. Leurs chansons déplaisaient à sa dédaigneuse oreille ; il lui semblait que ces violons grinçaient, il leur préférait Suleika et les soupirs des houris. Pourtant ces violons ont chanté des airs qui méritent de vivre ; cette poésie militante qui

^nt la poudre, où vibre le souffle dea tempêtes, n'a pas atteint à la perfection de la formQ, mais elle a de l'élan, du jet, une éloquente sincérité : c'est le cri du malheur, du courage et de la foi. Si le Divan est \m impérissable chef-d'œuvre, Théodore Kœmer a son prix, et on se plaira toujours à écouter ce qu'en partant pour chercher la mort sur un champ de bataille ce héros de vingt-deux ans disait à son épée ^.

En 1870 comme en 1813, la guerre a eu ses poètes* Gravelotte et Sedan ont singulièrement ^irichi le Parnasse germain. Il n'est pas de bulletin de victoire qui n'ait fait entrer en danse les lyres et les guitares. A l'armée active et permanente de la poésie altemaade se sont joints et le landsturm et ke volontsdres ; la mobilisation a été générale, tout le monde était sur pied, et chacun a fait vaillamment son devoir» Ceux qui ne possédaient qu'un flageolet tâchaient d'en grossir le son à force d'y souffler ; ceux qui avaient de la voix se sont époumonés, et ceux qui l'avaient fausse s'excusaient sur leurs bonnes intentions. Les journaux ont été inondés de vers; parfois un heureux assemblage d'ïambes, de trochées et d'anapestes imitait, à

1 Les plus admirables vers » les plus achevés de forme qu'aient inspirés les guerres d'indépendance, sont les Sonnets cuirassés (gehamischte Sonette) de Riickert, qui en 1813 avait vingt-quatre ans ; mais ces beaux vers sont plus cherchés que ceux d'Ârndt et de Kœmer. Riickert était moins poète qu'artiste. Possédant à un degré rare les ressources de la langue et les secrets du métier, il a traité tous les sujets, s'est essayé dans tous les styles ; sa carrière poétique a été une longue expérimentation, et ses expériences ont presque toutes réussi. C'est le plus grand d'entre les habiles, a Les Sonnets cuirassés, a remarqué finement M. Julian Schmxdt, ont de l'essor et une grande richesse ^ pensées ; mais quiconque a uue oreille délicate pour les vibrations du cœur y sentira par endroits Tinspiration de seconde main, c^as Anempfunden", »

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s'y méprendre, le grondement du canon et les charges de cavalerie. A tout cela se mêlaient Fétemel Arminîus, qui n'a jamais négligé de si belles occasions de revivre, et le dieu Thor, qui arrivait tout courant de Troudouangour pour menacer Paris de son formidable marteau. ¥n critique allemand représentait dernièrement à tous ces rimailleurs subalternes que te pe^otisme Bf© suffit pas, que, de même quel'argent est le nerf de la guerre, le nerf de la poésie pout rait bien être le talent. Ils pouvaient répondre comme certain personnage de Heiïie : « D'autres poètes ont de f esprit, d'autres la fantaisie, d'autres Ja passion ; nous avons la vertu. Yoilà ncrtre seul bien. »

Cepefidant de vrais poètes , qui ne manquent ni d'esprit m dte* feffitaisie, ont pris part à ce bruyant concert, et leurs voix ont fini par couvrir les awtreis. Ils- ont exprimé en vers barmoniie«ic et faciles le lég^ time orgueil que leur inspirait le triomphe des armes aHemandes, et ils ont chanté avec une sorte d'enthoij^âasme religieux la restauration de l'empire. Quel!qtDSS-uns ont pu se vanter à bon droit qu'ils avaient depuis longtemps annoncé ce grand événement, qm lewra? regards prophétiques avaient vu Jérusdâten» sortir de ses cendres, l'oint du Seigneur poser sur sa tête la couronire degloire.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la restauration de Fempire est unei cause en favenr dans le monde litlèraire d'outre-Rhin, et qfu'il y a en Allemagne des poètes impérialistes. Le saint-empire germanique a cela pour tai que jadis il fut assez puissant pour faire de grandes choses, et que plus tard, dans l'âge de décadence oiy les pouvoirs se corrompent, où leurs vices Ten^portent sur leurs qualités, il fut mis dans l'irapuissant^e de mal faire, de telle sorte qu'on lui sai

également gré de ce qu'il a fait et de ce qu'il n*a pas fait. Quels noms que ceux d'un Henri TOiseleur, d*un Olhon le Grand, ces vainqueurs des Slaves et des Huns, ces épées infatigables dont il est vrai de dire qu'elles travaillaient pour une idée, ces conquérans législateurs qui donnèrent à l'Allemagne avec ses premières chartes la Lorraine, la Bohème et l'Italie! Quelle émouvante tragédie que la querelle des investitures, que la destinée des Henri de Franconie dans leurs alternatives de grandeur et d'abaissement I Et où trouver de plus imposantes figures que celles des deux Frédéric de Souabe ?

Ces noms et ces visages n'ont jamais cessé de hanter les imaginations germaniques. Les Allemands ont ceci de particulier, que, grâce à la réformation, à la science, à la philosophie, ils sont à certains égards le peuple le plus moderne, le plus émancipé de l'Europe, et qu'ils sont en môme temps le peuple le plus attaché, le plus dévot à ses souvenirs. Ils sont doués d'une mémoire tenace et résistante, où il n'y a point de fuite, et qui garde tout. Au goût des hardiesses, des nouveautés, des aventures de l'esprit, ils joignent ce qu'on pourrait appeler le conservatisme du cœur ; aussi ont-ils inventé l'art de conserver leurs passions, et vous les voyez tirer du fond de leur poitrine de tendres fidélités ou des haines acerbes qu'on croyait mortes depuis longtemps, et qui paraissent aussi fraîches que le premier jour, à cela près qu'elles sentent un peu le renfermé.

Quiconque a voyagé en Allemagne y a rencontré des hommes très-raisonnables et très-raisonneurs, fort avancés dans leurs idées, chauds partisans de la musique, de la religion et de la politique de l'avenir, et qui ne laissent pas d'avoir leurs superstitions et

leur légendes. A de certaines heures, vous voyez flotter dans leurs yeux des fantômes, vous y apercevez distinctement Barberousse, le champ de bataille de Teutobourg, Chrimhield, tous les Nibelungen, et il prend à ces romantiques défroqués des attendrissements qui ont mille ans de date : ce ne sont pas des hommes du xix« siècle, ils sont tout à la fois du XIII* et du XX'. On a dit avec raison que le vaincu de Tagliacozza, ce pauvre Conradin, mis à mort par Charles d'Anjou en l'an de grâce 1268, est encore en possession d'arracher des larmes à bien des Allemands, qull est encore un de leurs griefs contre la France. Il a figuré avec honneur dans les odes et les chansons guerrières de Tan passé, en compagnie d'Arminius et du dieu Thor. L'Allemagne est une maison très-aérée et très-bien éclairée; Luther, Kant, Lessing, Goethe, Hegel, y ont percé de larges fenêtres par lesquelles la lumière entre à flots, et cependant cette maison où il fait si clair ne laisse pas d'être visitée par des revenans, qui en vérité ne sont pas d'humeur débonnaire et mènent grand bruit. M. de Bismarck est le rare exemple d'une tète allemande où il ne revient jamais ; mais, lorsqu'il le faut, ce grand sceptique 'sait évoquer les revenans.

Si Charles-Quint eût réussi dans ses projets, il aurait fait de la puissance impériale une redoutable machine d'oppression. La défection de Maurice de Saxe sauva la réforme et l'Allemagne. Sous Ferdinand II, l'empire s'asservit de nouveau à la politique espagnole, et menaça de détourner à jamais l'Allemagne de ses vraies destinées. Plus allemand que l'empereur, un Tchèque, Wallenstein, refusa de mettre son épée au service de l'Espagne et des jésuites ; il lui en coûta la vie. Quand les Allemands oubhent, c'est qu'ils le

Teolent bien ; ils ont Aes ignorances volontaires. En ce temps d'impérialisme rajeuni, on n'aime pas à se souvenir qu'au xvi» et au xvii® siècle la cause des princes dans leur procès avec Ferapereur était celle des peuples et de la liberté des consciences, que les franchises germaniques ont triomphé par le secooîs de l'étranger, qu'après Gustave- Adolphe rien ne leur fat plus utile que l'alliance de la France. Grâce à Richeiieu, à Mazarin, à Fépée de Condé et à la paix de Westphalie, le sceptre impérial ne fut plus pour l'Allemagne une menace ni un danger, et il put reconquérir cette popularité des pouvoirs faibles, qui ont moins de réelle autorité que de lustre et de prestige. On ne les r^sd responsables de rien. La faiblesse a cet arsastage, qu'elle peut s'attribuer tontes les bonnes intentions,^ et souvent c'est un bonheur pour un gouvemenement que d'avoir le droit de ne rien faire.

Dans les premières années de ce siècle, par l'établissement de la confédération du Rhin, vaine cMmère d'un enfant gâté de la fortune qui en était venu à croire tout possible, l'Allemagne perdit son empereur. Au congrès de Vienne, il fut question de le lui rendre. Stein, passionné pour cette restauration, avait réussi à gagner à sa cause Capo distria et la Russie ; il ne put vaincre la résistance des princes de Mettemich et de Hardenberg. Comme l'aditM.Thiers, « l'Autriche avait senti le poids de la couronne germanique, et elle n'en voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait élective. Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir passer à la

Prusse. » Dès lors on put prévoir que la restauration de l'empire ne s'accomplirait qu'après une lulte décisive entre la Prusse et TAutriche, que la couronne serait le prix du vainqueur, et que cette couronne deviendrait un patrimoine de famille. En attendant, ce ne furent pas seulement les âmes romantiques qui pleurèrent l'empire disparu ; il avait le grand mérite de ne plus exister, et ce qui existait plaisait peu. La confédération germanique étudiait à faire regretter Tempereur.

Jamais nation ne ressentit une déception pareille à celle qu'éprouva l'Allemagne au lendemain des guerres de l'indépendance. On venait de faire de grandeschoses, on avait brisé ses chaînes et renversé . le colosse qui tenait l'Europe sous son talon, maitre impérieux ique la révolution avait mis sur le pavois et qui reniait sa mère; on avait invoqué contre \m les idées même qu'il avait trahies, et au prix de sanglants sacrifices on avait eu raison de ee génie en démence. Un enthousiasme généreux animait les cœurs, on sentait courir dans ses veines la fièvre des grandes pensées et des grandes actions, et l'Allemagne demandait à ses hommes d'état de s'inspirer de ses désirs, de respecter ses espérances, qui avaient germé etfleuridans^ le sang,de lui préparer un avenir digne de ses efforts ; mais on était conduit par des vieillards qui ne consultaient que leurs défiances. Oublieux de tout ce qu'ils avaient promis à Kalisch et ailleurs, les goavernemens ne songeaient qu'à se liguer contre les peuples, et faisaient peser sur eux le joug d'une pohce ombrageuse et tracassière. L'Allemagne se sentait jeune ; ses hommes d'état, ne pouvant lui communiquer leurs années, avaient pris le parti de la traiter en enfant, de la réintégrer dans son berceau, et ses

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rois et ses roitelets lui récitaient des contes de nourrice pour l'endormir; quand l'enfant criait, on le fouaillait.

Ce fut alors qu'une jeune muse, pleine de grâces et d'enchantements, confidente de cette grande espérance déçue, éleva la voix et se mit à parler aux princes, leur disant : « Avez -vous oublié le jour des batailles et que les peuples ont lavé de leur sang votre honte ? Ne ferez- vous point ce que vous avez promis? » Et, craignant que les peuples, à force d'être bercés, ne finissent par s'assoupir, elle leur criait : c Où est le prix de vos soufTrances et de vos travaux ? Vous avez détruit les hordes étrangères, et cependant vous êtes encore en servitude. » Prenant dans sa main son bâton de pèlerin, cette muse faisait le tour « du pays où fleurit la pomme de terre. » Elle pénétrait chez les rois, elle y voyait des arbres qui, au lieu de se nourrir des sucs grossiers, mais vivifiants, de la terre, tournaient en l'air leurs racines . Elle entrait chez les poètes, et leur reprochait de n'avoir pas, le temps de s'occuper des chagrins des petits, tout appliqués qu'ils étaient à contempler leur grand cœur déchiré. Elle entrait dans les églises, où des robes noires disaient en citant l'Évangile : apprenez à vous soumettre et à vous taire ! « comme si la Bible tout entière eût été un livre des rois. » Elle se mêlait à la foule et admirait comment sesmaltres l'instruisaient à tromper ses inquiétudes et la longueur des jours par des plaisirs épais, par de gras divertissements. Elle contemplait à Nuremberg le vieil écusson de l'empire; elle le trouvait bien changé. La devise portait : comme il plaît à Dieu I Les armoiries étaient un escargot, le tenant une écrevisse.

Ainsi parlait Uhland. Et cependant les années qu'a

duré la confédération germanique ont été pour TÀUemagne des années d'école, un temps de laborieux, mais d'utile apprentissage. Elle a réclamé ses droits, plaidé contre ses gouvernements ; dans ce lent procès, elle a déployé une ténacité opiniâtre et courageuse, perdant le plus souvent le principal, gagnant presque toujours l'incident. C'est ainsi que les peuples deviennent libres, ce que les princes. leur octroient ne leur profite guère; à cheval donné, comme dit le proverbe, on ne regarde pas la bride, et la bride est souvent telle qu on ne peut se servir du cheval. De 4815 à 1860, l'Allemagne a peiné, et ce qu'elle possède de plus précieux, ce qu'on s'étudie aujourd'hui à lui ôter, est le fruit de ce patient travail. La France lui vint en aide dans son apprentissage : que ne lui a pas appris 1830 { Mais c'est encore une de ces choses dont elle n'aime plus à se souvenir, et pourtant c'est plus près de nous que Conradin.

Les fautes des princes ont profité à l'empereur et préparé Favénement d'un nouveau césar, qui aujourd'hui a l'Allemagne à sa discrétion. Beaucoup d'Allemands en vinrent à se dire que, du moment qu'il faut avoir un maître, mieux vaut qu'il soit grand que petit, parce que cela rend la servitude plus honorable. D'autres s'imaginèrent qu'on ne pouvait atteindre à la liberté que par l'unité, à l'unité que par l'empire. Ils rêvaient une charte impériale qui aurait contenu toutes les garanties constitutionnelles et qui aurait été imposée d'en haut à tous leurs princes. Dans leur pensée, l'empereur devait être le gendarme de la liberté; mais, lorsqu'on offrit cette charge au roi de- Prusse, Frédéric-Guillaume IV, il ne se sentit pas la vocation, et il déclina l'honneur qu'on lui voulait faire.

Quant aux véritables impérialistes, ils se souciaient

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peu de constitution, de garanties; ils voulaient à tout prix un empereur, quel qu'il fût, pour que l'Allemagne eût un chef militaire, et que ce chef lui rendit la prépondérance en Europe. Ils s'appliquaientà démoxH trer en prose &i en vers à leurs compatriotes qu'entourés de monarchies unit^dres fortement constituées, le régime fédératif les mettait à la merci des convoitises de leurs voisins. L'expérience de cinquante années a prouvé au contraire que la confédération germanique était une institution défensive d'une réelle efûca- -cité; en revanche, elle se prêtait difâcilement à une politique active au dehors, les jalousies, les compétitions, l'opposition des intérêts, rendant presque impossible raccord nécessaire à une commune entreprise. Or c'était précisément une politique d'action •que les impérialistes réclamaient pour leur pays; leur patriotismie s'indignait que l'Allemagne fût la seule puissance de l'Europe qui n'eût pas le libre usage de ses mouvements. Ils sentaient que leur nation était en proie à un sourd malaise, à une sorte de fièvre lente, que quelque chose d'obscur fermentait en elle, que comme Hamlet elle méditait jour et nuit le problème de sa destinée, que, désireuse d'agir et d'essayer ses forces, il lui fallait ou cette grandeur des peuples éman- -cipés qui se gouvernent eux-mêmes, ou la grandeur plus hasardeuse des peuples militaires et conquérants.

Leur choix était fait, ils avaient soif de gloire et d'aventures, et l'Allemagne a fini par penser comme eux. <}uand une nation^ pleine d'énergie et de ressourcée, ne trouve pas chez die cette activité régulière, cette saine occupation qu'on appelle la liberté, il faut sous peine d'étouffer, qu'elle dépense sa force au dehors.

Ce fut surtout à partir de 1840 que les poètes impérialistes se prirent à chanter tout haut les douleurs,

les ambitions et les espérances qui les possédaient. Ils conversaient avec les corbeauK qui voltigent autour de la mystérieuse caverne où Frédéric Barberousse a dormi son long sommeil ; ils interrogeaient leurs croassements : ce grand empereur allait-il enûn s'éveiller^ et, debout sur la montagne, montrer du doigt la tète prédestinée qui attendait la couronne impériale, le nouveau césar qui renouerait la chaîne brisée des siècles, attacherait l'Allemagne à sa fortune et lui ouvrirait à deux battants les portes de l'avenir ? c Hélas ! s'écriait Henri Heine en terminant Atta Troll^ voici peut-être la dernière libre chanson de la muse romantique. Elle se perdra dams le vacarme et les cris de^uerre des Tyrtées du jour. D'autres temps, d'autres oiseaux!... Quel piaillement ! On dirait des oies qui ont sauvé le Gapitole. Quel rami^el Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans leurs serres, qui se donnent des airs d'aigles portant la foudre de Jupiter. Quel roucoulement I Ce sont des tourterelles lasses d'aimer, qui veulent haïr et, au lieu de s'atteler au char de Vénus, traînent celui de Bel* lone. D'autres temps, d'autres oiseaux, d'autres oiseaux, d'autres chansons ! Elles me plairaient peutêtre, si j'avais d'autres oreilles. i> On était alors en

L'Aristophane du xix^ siècle parlait bien légèrement de ces colombes converties au culte de Bellone. Elles avaient le secret et Toreille de leur peuple. Les anciens appelaient les poètes des devins, des vates. On ne saurait contester aux poètes impérialistes le mérite d'avoir lu dans le livre du destin. Us pressentaient que, fatiguée des luttes des partis, l'Allemagne se prendrait un jour à tourner ailleurs ses désirs et ses pensées, et qu'un audacieux viendrait qui lui achète-

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rait son âme en lui promettant en échange Tempire delà terre. Un plus grand prophète qu'eux tous avait déjà conté cette hisoire dans Faust ; seulement il Tavait altérée et embellie. Il s'est trouvé que Marguerite avait horreur de Faust ; elle est à lui, mais ses embrassements lui sont un enfer, et jamais il n'aura son cœur.

Ces devins étaient aussi des docteurs et des conseillers : ils enseignaient à TAUemagne que les combats delà liberté sont des combats sans gloire, que les droits politiques sont de vaines subtilités et les constitutions des grimoires, qu'il n'y a d'évident que réclair de Tépée et ime branche de laurier ramassée dans le sang, — et, pour l'arracher tout à fait à ses rêveries, ils s'efforçaient de réveiller ses haines assoupies, de lui persuader que la vraie hberté c'est d'avoir un empereur qui fait peur au Welche. a: Non, ce n'est pas un bien-être servile, ni Içs sanglantes balançoires du temps de l'égalité welche après lesquelles soupire notre peuple, s'écriait un poète de Lubeck i. Son cœur ne peut plus cacher le chagrin que lui cause le chêne fracassé ; mais de jour en jour un mot grandit, irrésistible, le grand mot de l'empire allemand. En vain le vieux dragon delà jalousie à quatre tètes monte la garde devant l'arbre de vie et nous en refuse le fruit. Qu'il gronde, qu'il vomisse des flammes ! Tiens^ferme, ô mon peuple ! Dieu veille sur tes espérances... Ce qui a mûri dans les âmes se crée une chair et des os. lia nécessité parlera tout haut dans le tonnerre des batailles... Voici la fin de ma chanson, voici le vert printemps qui s'annonce : c'est l'empire, plein de puissance et de gloire. »

^ Geibel, Heroldsi^fe. Das Lied vom Beiche.

Pour avoir Ferapire, il fallait une guefre et un homme ; vingt ans auparavant, dès 4844, ce même prophète appelait de ses vœux les plus ardents cet homme et cette guerre :

a Prie le ciel qui peut prier, et que celui dont le regard ne cherche pas au ciel un refuge dise son secret à la tempête^ pour qu'elle le promène de lieu en lieu comme une formule magique. Que le nourrisson qui commence à peine à bégayer apprenne de sa mère ces paroles; que le vieillard les prononce encore aux portes du tombeau : — destinées, accordez-nous un homme, un seul homme!... Un homme nous fait besoin, un petit-fils des Nibelungen, pour que de son poing et de sa cuisse d'airain il maîtrise le temps, ce coursier emporté !

« J'en atteste le ciel, je ne compte pas au nombre des audacieux qui demandent pour un rien de sévères destins ; malS, plutôt que de pourrir par un cancer intérieur, je voudrais rencontrer l'ennemi sur un champ de bataille. Oui, je bénirai trois fois l'heure où flamboieront les épées sorties du fourreau, où sur le bord de la Moselle et de l'Oder, au lieu de venimeuses paroles de dispute, les balles pleuvront. Oh I si je voyais demain la clarté du soleil se mirer dans les casques des escadrons! si demain nous faisait entrer dans le pays de l'ennemi!.. Guerre, guerre! donnez -nous une guerre pour remplacer ces querelles qui nous dessèchent la moelle dans les os. L'Allemagne est malade à en mourir, ouvrez-lui donc une veine ! »

Un autre poète a rendu aussi des oracles, et ses prophéties furent récitées au théâtre d'Elberfeld le i®'' janvier 4864. Que la France était loin de deviner ce qui se passait alors dans le cœur des poètes du saint-empire !

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« L'art a des yeux de prophète, l'art est un révélateur... Un cliquetis de chaînes se fait entendre au loin sur le Belt, et en Alsace le Français règne encore aujourd'hui ;... mais écoutez : à l'est et à l'ouest, au sud et au nord, sur le bord du Rhin et sur les rives de l'Eider retentit le cri des poètes : debout, ma patrie ! ... Ce n'est pas en rêvant dans le sein de la paix, c'est dans les batailles que TAUemagne deviendra une, libre et grande. Je le vois en esprit ; j'entends le bruit de la mêlée. Le coursier des combats écrase le nid de l'alouette, les obusiers entonnent leurs foudroyants cantiques, la fumée de la poudre monte jusqu'aux nuages avec les dernières lamentations des mourants, avec le hurrah des combattants ;... mais je vois autre chose : au-dessus du carnage et du sang rayonne comme une rouge et brûlante aurore. Â l'ouest, au loin sur les cimes des Vosges, je vois étinceier des feux de joie. Je vois la verte parure de nouveaux lauriers : sur la cathédrale de Strasbourg flotte une bannière allemande. La cloche nous invite aux chants de louange ; l'Allemagne le nomme sien, le fleuve allemand... £t maintenant elle dépose sur le front du meilleur de ses fils la couronne impériale, et lui présente le sceptre... Sonnez, trompettes! Battez, tambours I jour de la victoire, quand donc viendras-tu ? Dieu soit avec moi ! Dieu te soit en aide, Germanie ^ 1 »

Mais le prophète de Lubeck, M. Geibel, avait pris les devants. Il n'avait pas attendu jusqu'en 4861 pour conquérir l'Alsace et Strasbourg. Voici ce que le Saint-Esprit lui dictait en 1846, lorsque pointait à l'horizon la question du Slesvig-Holstein, lorsque le

^ Emil Rittershaus, Neue Gedichte, Zum neuen Jah%\

LES f>OÈTES MILITAK!fS 195

brigand dafioisy pareil à un dragon marine s'apprêtait à dévorer T Allemagne !

« Le viemx munster de Strasbourg fait ainsi parler ses cloehes : — L'art allemand m'apprit en des temps meilleurs à dresser mes tours jusqu'aux étoiles, et pourtant Je languis encore tristement dans la servitude dfli Welehe. Cependant, quand je regarde dans le cours des temps, j'aperçois qu'un étranger, le Danois, s'bttbliera dans son audace effrontée jusqu'à retrancher tm membre du corps allemand, et je me tiens aux écoutes, inquiet. S'il réussit, 6 misère! je gémirai dans les cendres, l'éclat de ma rosace pâlira, mes soupirs £eront éclater mes tours et nies murailles; mais s'il échoue, alors ce sera pour moi un signe : ma captivité ne dunera point éternellement, un jour je serrai délivré par l'épée, »

Ce qui es* particulier, c'est qu'en 1870, après la déclaration de guerre, ces poètes vaticinants, qui depuis vingt-cioq ans réclament et revendiquent l'Alsace, ont dit à la France : « Pourquoi nous chercher querelle? Nous sommes gens bénins et débonnaires, qui ne demandons qu'à bâtir en paix notre maison, et jamais on ne nous surprit à convoiter le bien d'autrui. ]i Tel un agneau reprochant ses appétits voraces à un loup ravisseur. Après Wœrth, l'agneau ne bêlait plus. Quel mot trouverons-nous pour définir de si étranges contradictions? Les Allemands, nous l'avons dit, ont quelquefois des oublis volontaires.

Si le Daphnis de Virgile, cet arbitre souverain des tournois poétiques, revenait au monde et qu'il fît jouter devant lui les coryphées de la poésie impérialiste,

d96 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE

qui d'entre eux cueillerait la palme? Il en est jusqu'à trois qui seraient dignes de prendre part à cet assaut. Nous en avons déjà cité, deux : l'un, M. Rittershaus, est né à Elberfeld, où il vit encore, et il a célébré son pays, la Westphalie, cette terre rouge, patrie des chênes, de Witikind, de Teut, des longues amours et des yeux bleus. L'autre, M. Geibel, a vu le jour dans l'extrême nord, sur les bords de la Trave, dans Tune des quatre républiques de feu la confédération germanique. Après avoir fait d'excellentes études à l'université de Bonn, il a couru le monde pendant quelques années et visité avec un savant ami la Grèce et l'archipel. En 1840, il était de retour à Lubeck, sa ville natale; peu de temps après, il obtint une pension du roi de Prusse, plus tard il fut nommé par le roi de Bavière professeur d'esthétique à l'université de Munich. On voit que cette muse, quoique née sur un sol républicain, n'a pas à se plaindre des princes ; mais elle n'a pas été récompensée au-delà de son mérite. M. Geibel est depuis longtemps l'un des poètes lyriques les plus goûtés de l'Allemagne.

A ces deux concurrents, il faut en joindre un troisième, M. Oscar de Redwitz, un méridional, lequel appartient par sa naissance à la Franconie, par son éducation et par son mariage au Palatinat, où est sa résidence habituelle. M. de Redwitz, qui est aujourd'hui dans la maturité de Fâge, et nous voudrions dire du talent, commença par étudier en droit. Il n'a pas lieu de se repentir d'avoir abandonné Thémis pour une divinité moins sévère, mais souvent plus trompeuse; sa plume, fille gâtée, a remporté de faciles et brillants succès, à quoi l'ont aidée deux alliés très-puissants, l'esprit d'à-propos et la faveur d'une coterie.

A ne considérer que le talent, M. Rittershaus et ses neue Gedichte seraient dignes d'obtenir le prix. M. Rittershaus est un vrai poète; il a Fémotion sincère et délicate, et, selon les occasions, la grâce ou la force. Il a même su retrouver dans quelques-unes de ses compositions les mieux réussies le secret des maîtres de la poésie allemande, lequel consiste à exprimer des pensées profondes et les choses intimes du cœur dans une langue simple, facile, divinement familière. Les poètes des autres nations ont la plupart le génie descriptif ou oratoire; ils se plaisent à gloriûer la nature et ses charmes, ou, la prenant pour confidente, ils lui racontent avec une chaleureuse éloquence leurs douleurs et leurs joies. Dans le vrai lied allemand, c'est la nature elle-même, cette éternelle rêveuse, qui parle et qui chante ; elle révèle au poète ce qu'elle sait ou ce qu'elle pressent des divins mystères, et le poète, fidèle interprète, ne fait que traduire dans le langage des hommes les mots furtifs qu'ont échangés en sa présence les vents et la forêt, les entretiens muets de la lune avec la terre ou les bans que publient dans une nuit de printemps un rossignol amoureux et une chouette fatidique. Les Goethe, les Uhland, les Heine, sont pareils à ce héros fabuleux qui, pour avoir bu quelques gouttes du sang du dragon, avait compris tout à coup la langue des oiseaux, des fleurs et des étoiles, et leur génie s'entend à faire parler les choses, sans y mettre du sien. Aussi quatre petits vers, rimes ou non, leur suffisent-ils souvent pour exprimer un monde de pensées et de profondes sagesses, car les choses ne sont ni agitées ni bavardes comme l'homme, elles sont discrètes^, recueillies et concises. Le charme propre à la poésie allemande, c'est le mystère, et il y a dans son

iastrument un peu sourd un silence qui fait rêver.

M. Rittershâu» est un vrai poète, mais il n*est pas un véritable impérialiste; c'est ce qui doit l'exclure du concours. Bien que les vents orageux qui soufflaient sur rAUemàgne Taient pour un temps détourné de sa voie, il y en lui quelque chose qui résiste; on revient tôt ou tard à sa nsuture. En 18(32, il a composé de beaux vers en l'honneur de Fichte, dont on célébrait la fête; iLy exprimait le vœu que ce grand penseur devînt l'oracle de la nation et la pénétrât de son esprit. C'est un péché mortel pour un impérialiste que d'aimer et de chanter Fichte, cette grande âme républicaine qui a toujours tenu un si ûer langage aux puissants de la terre.

Plus tard, au lendemain de Sadowa, M. Rittershaus s'écriait : « La foule suit le char du vainqueur; le poète restera fidèle au vieux drapeau du droit des peuples et de la liberté. » Si en 1870 il a traité fort durement les Welches, par une contradiction qui lui fait honneur, il disait aussi à la France : <i Tu as combattu jadis pour les vérités éternelles, tu as été un prophète de Thumanité... Non, nos rancunes et notre haine ne s'adressent point à cette France qui porterait volontiers avec nous l'étendard de la liberté, et dont le sang a coulé dans la nuit de décembre ! » Après la victoire, il a mêlé des avertissements à ses hosannas. a Que lempire, disait-il, soit le temple de la liberté et non une caserne impériale! » Or, si le premier devoir de rimpérialiste est de mépriser le Welche sans rémission, le second est de ne jamais parier légèrement de la caserne.

M, Rittershaus s'imagine-t-il qu'on lui puisse pardonner d'avoir prêché tout récemment la fraternité des peuples, d'avoir exhorté l'Allemagne à fermer son

oreille aux propos des flatteurs, à ne point diviniser ses mérites et ses vertus, à chercher partout le bien et le vrai sans faire acception des personnes, « et, comme une abeille, à se nourrir de toutes les fleurs qui croissent sur le grand arbre de l'humanité? » Lui pardonnera-t-on aussi d'avoir écrit en 1871 : « Grand Dieul quand verra-t-on sur la terre la penteeôte des peuples?... De quoi vous sert de tourner vos regards en haut aussi longtemps que vous vous plaisez dans vos songes, aussi longtemps que, Téchine basse, vous vous faites les porte-queue des prêtres et des rois! La liberté devient son propre bourreau dans un peuple qu'éblouissent des chimères. Il ne peut y avoir de penteeôte des peuples que dans un monde de libres penseurs. » M. Rittershauss est un républicain dérouté, et nous soupçonnons que l'empire de ses rêves est un empire sans empereur. De tous les problèmes politiques, c'est le plus difficile à résoudre.

Le Chant du nouvel empire allemand [das Lied vont neuen deutschen Reich) di valu à son auteur, M. de Redwitz, les remercîments et les félicitations empressées des plus grands personnages. Ce chant, qui remplit un volume de près de 300 pages, a fait événement. M. de Redwitz est un fervent catholique, et il semblait qu'en sa personne l'église faisait adhésion à l'empire^ rendait hommage à l'empereur, a roi Guillaume! s'écriait le poète, ô noble et héroïque vieillard, pour toi retentissent mes louanges, tu as subjugué mon cœur; ses glaces ont fondu au soleil de tes exploits. » Malheureusement il s'est trouvé que M. de Redwitz ne parlait qu'en son propre nom, qu'il n'avait reçu de mandat ni des rédacteurs de la Germania^ ni de MM. de Mallinckrodt, Windthorst et Reichensperger, ni d'aucune des perles de ce terrible centre droit que

M. de Bismarck rabrouait naguère si vertement. Cela diminue un peu l'importance politique du Chant du nouvel empire allemand. Ce n'est pas le manifeste d'un parti qui se rallie, c'est le transport lyrique d'une âme tendre et peut-être imprévoyante, qui n'a pas su résister à son enthousiasme, qui, pareille à la sainte pécheresse, est venue répandre un vase de parfuns sur des pieds adorés. L'enthousiasme nuit quelquefois à la discipline. Peut-être M. de Redwitz s'est-il trop hâté, mais nous n'avons aucune raison de croire qu'il se repente de rien.

On n'avait pas prévu que l'auteur ô!Amaranthe s'embarquerait jamais dans une telle aventure. Cette Amaranthe eut en 4849 un prodigieux succès; elle en est aujourd'hui, sauf erreur, à sa vingt-sixième édition ; il en parut quatorze en trois ans. Qui ne connaît en Allemagne cette épopée romantique et dévote? Des chevaliers poupins qui se signent et se croisent, des troubadours, des guitares, d'éternelles sonneries de cloches, des fleurs et des ruisseaux à foison, une dépense inouie de clairs de lune, des gazouillements d'oiseaux dans tous les coins, un charmant petit moyen âge de poche tout pimpant et endimanché, une dévotion doucereuse et mignarde, une croix enguirlandée de roses, sur laquelle se becquettent des colombes qui ont fait le pèlerinage de Paphos, ajoutez une subtile odeur de cierges et de musc qui pénètre, imprègne tout, tel est ce poème, qui offre un attrait de curiosité et presque de plaisir à quiconque aime le joli ou ne craint pas trop lé musc. On y trouve de vrais chefs-d'œuvre de descriptions coquettes et précieuses dignes du cavalier Marin.

« Chaque feuille dort encore dans la forêt, chaque tronc et chaque pierre, les oiseaux dans le bocage,

les fleurs près du puits et à Torée du bois. Cependant, au bruit des pas d'Amaranthe, qui traverse la lisière, le prunellier s'éveille en sursaut de son rêve. Comme il secoue son dernier somme de sa tête emperlée de rosée, une de ses baies vient à tomber dans le nid des merles. Près de là, remué par le vent, s'éveille le jeune peuple folâtre des aulnes; à peine ont-ils ouvert leurs petits yeux verdâtres. ils s'empressent malgré l'heure matinale de taquiner le vieux sapin, et rient sous cape de le voir dodeliner sa tête endormie. Ils le tirent par le pan de son habit. Il leur jette un regard fâché, et, encore à moitié engourdi, il gronde et murmure; eux, le rire aux lèvres, le tiennent enlacé dans leurs branches. Comment taire tête à cette jeunesse? Il est bien forcé de se réveiller enfin. Pendant ce temps, le merle s'est remis de sa panique, et du milieu de ses ronces, la grive, sa voisine, Ta entendu. Elle crie un gracieux bonjour à l'alouette huppée qui gîte dans le gazon. Aussitôt celle-ci prend son essor ; il faut qu'elle aille saluer l'étoile du matin. Troublé par le battement de son aile, le lapereau met le nez hors de son chou et s'élance d'un pied agile. Le pic fringant becquette le pin, l'écureuil dresse l'oreille et dévale lestement de son nid haut perché pour laver ses petits yeux dans la rosée. Enfin le coucou a jeté son cri ; il est bien temps de s'éveiller. Chaque arbre le dit à son voisin; on voyage de nid en nid, et il se fait entre frères et sœurs un échange empressé de saluts. Alors du buisson épineux et du sein de la feuillée partent et se croisent mille doux appels. Cependant monte du fond de la vallée, comme le son lointain du cor des Alpes, le murmure des cloches qui annoncent le dimanche. »

Voilà des grâces qui abondent dans cette mystique

épopée. — Amaranthe,inuse éthérée et langoureuse, dont les yeux d'azur reflètent la beauté du ciel» vous qui aimez à poser votre doigt de rose sur la fossette 4*un menton fait à peindre, muse des pieux élancements et des sérapbiques amours, qui pouvait deviner <[u'un jour vous emboucheriez le clairon des batailles?

Toutefois, en y regardant de près, on conçoit que l'auteur d'Amaranthe ait aspiré à la gloire d'être le chantre officiel de l'empire et de l'empereur. Nous avons vu que la première qualité de l'impérialiste est de nourrir dans son cœur la haine sainte et le saint mépris du Welche, quelque chose des sentiments ■qu'un mandarin chinois de première classe peut éprouver pour un portefaix négro-malais. Cette haine est le meilleur dérivatif aux fâcheuses velléités qu'ont les Allemands de s'occuper de leurs petites affaires intérieures et de critiquer leurs gouvernements. L'homme promit dans le temps au cheval de le venger du cerf; c'est ainsi qu'il parvint à le seller et à le brider. Sa haine assouvie, le cheval se serait de grand cœur débarrassé de l'homme; mais il craignait que le cerf humihé et battu ne roulât dans sa tête des projets de -sanglantes représailles, et il prit en patience sa servitude.

L'Amaranthe de M. de Redwitz contient une profonde allégorie qui n'échappe pas à un lecteur attentif. Le héros du poème, le chevalier Walther, s'était laissé prendre dans les filets d'une altière comtesse itaUenne, Ghismunda, qui a toutes les vanités, toutes les perfidies d'un cœur welche. Elle est coquette, frivole, inconstante, friande de bijoux, adonnée aux chiffons, volontaire et trompeuse; elle ne pense qu'à s'amuser, elle ne connaît d'autres plaisirs que la toilette, le bal, la chasse et les blessures empoisonnées

•que font ses yeux; elle rudoie les pauvres et les mandiants; — ni âme, hi cœur : ce sont des fruits qai ne mûrissent pas en pays welche. Amaranthe possède au contraire toutes les vertus germaniques; elle est humble, chaste, soumise^ attachée à ses devoirs, incapable d'une pensée légère; pendant que son âme voyage au ciel et converse avec les anges, ses doigts se fatiguent à coudre en cachette des chemises pour une pauvresse. Walther, le jeune premier, rompt avec la sirène qui l'avait séduit par son sourire welche, il épouse Amaranthe et toutes ses blondes vertus.

Les allégories fortement conçues ont toujours un double fond. Amaranthe et Ghismunda ne représentent pas seulement deux races, Tune pure et glorieuse, l'autre perverse et déchue; elles personnifient aussi deux sortes de poésie, l'une qui va à confesse, Vautre qui n'y va pas. Celle-ci a lu Spinoza, Hegel, Voltaire; elle voit partout dans FÉvangile des légendes et des mythes, elle adore le grand tout, elle est panthéiste et révolutionnaire ; Walther a beau lui expliquer le catéchisme dans une tirade de quatre cents vers, cette flère païenne refuse obstinément de se laisser convertir. Amaranthe est la muse confite en dévotion, qui dit soir et matin son chapelet, qui préfère à tous les plaisirs et à toutes les philosophies du monde le son des cloches, la nappe des communiants, & Pour fortifier mon âme, dit-elle,, je recours souvent aux sacrements. :» Le poème parut en 1849, au fort de la réaction politique et religieuse, et il plut en haut lieu. Les fiançailles de Walther et d' Amaranthe symbolisaient la réconciliation^ le mariage du génie et de l'église. Quand au mépris du Welche on joint le mépris de la philosophie, on a bien toutes les qualités requises pour écrire Le Chant du> nouvel empire allemand.

La dernière guerre a rapporté à l'Allemagne 5 milliards de francs et cinq cents sonnets, car, si notre compte est juste, il y en a cinq cents dans le lied de M. de Redwitz. Après la conclusion de la paix des Pyrénées, Mairet en composa un pour fêter ce grand événement, et il eut l'honneur de le présenter luimême à la reine-mère, Anne d'Autriche. M. de Bismarck peut se vanter d'avoir ouvert dans l'histoire du monde une ère nouvelle, où tout sera plantureux comme les forêts de Flnde, gigantesque comme les pyramides d'Egypte ; désormais on comptera les indemnités de guerre par- milliards, et pour chaque milliard on fera cent sonnets de réjouissance. Toutefois il y a entre les miUiards et les sonnets cette différence qu'au dire des essayeurs-jurés l'or welche est de bon aloi, et qu'il n'est pas sûr que tous les vers des poètes de l'empire allemand soient au titre légal.

Il s'est fait jadis en Allemagne d'admirables sonnets. Le vieil Opitz en avait déjà composé. Plus tard^ l'école puritaine et teutonisante condamna a cette invention, demi-galante, demi-mystique, des troubadours welches. » On fit à Goethe un crime de s'être amusé à de si méprisables bagatelles; c'était, disait-on, faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Ce furent les romantiques qui réhabilitèrent le proscrit. A.-W. Schlegel a défini dans un sonnet les règles du sonnet; il y veut deux choses : une plénitude de sens que ne gênent point les bornes étroites où elle est renfermée, et des oppositions habilement balancées. Il aurait dû ajouter l'exquis de la forme; quand on travaille en fin, la moindre bavochure fait tache. Platen le savait ; il ne s'est rien permis dans ce genre défendu qui ne fût parfait et de main d'ouvrier. Encore s'inclinait-il modestement devant les maîtres,

Pétrarque, Camoëns et Fauteur des gehamischte Sonette. « Je marche sur la trace des maîtres, disait-il, comme un glaneur suit les moissonneurs, car je n*ose me nommer quatrième après eux. »

Pourquoi donc M. de Redwitz s'est-il servi d'une invention welche pour dire leur fait aux Welches et célébrer les gloires germaniques? c Tu ressembles, disait Uhland à un contempteur des sonnets qui se permettait d'en faire, tu ressembles à ce magister qui grondait son élève d'avoir volé des cerises et qui les mangeait lui-même, tout en grqndant. » M. de Redwitz a même poussé l'inconséquence jusqu'à parler le welche, et parmi ses sept mille vers il a inséré des vers français de sa composition. Il nous représente les Parisiens s'écriant tout d'une voix en 1870 :

Ha, vous, Prussiens, TAutriche n'est pas la France ! Vous serez battus, et avec élégance.

Ha, vive la guerre aUemande, ha, vive le Rhin ! Ce n'est qu'une promenade jusqu'à Berlin ^

La princesse palatine rapporte dans une de ses lettres que, lorsque M. de Navailles visita Sceaux, on lui montra la belle cascade, la galerie d'eau qui était une merveille, la salle des maronniers, et qu'il n'admirait rien de tout cela; mais quand il vint au potager où était la salade, il s'écria : « Franchement la vérité, voilà une belle chicorée. » Nous sommes comme M. de Navailles; sans méconnaître les beautés dont le poème de M. de Redwitz est émaillé, nous avons un faible pour ses vers français.

1 Un recueil allemand (Unsere Zeit) reproche aux vers allemands de M. de Redwitz de pécher par une abondance de cheviUes, d'inversions forcées, d'apostrophes dures, de rimes cherchées ou douteuses, d'images de mauvais goût. Voilà des ^reproches qu'on ne peut faire à ses vers français.

Franchement la vérité, ces quatre vers sont la plusbeUe rose de son bouquet.

Pour être écrit tout entier en sonnets, le Chant du nouvel empire ne manque point de variété. Oa y trouve des récits épiques, des effusions lyriques, des alléluias, des épigrammes, des indignations, des cris de fureur^ des soupirs, des larmes, des adorations, des roucoulements de colombe. Tantôt le poète adresse d'éloquentes prosopopées à l'empereur Guillaume, € dont l'œil est éclairé par la lumière de la foi, 9 et aux généraux qui commandaient à Wœrth et à Sedan, et il les supplie de se souvenir de leurs yk> toires jusqu'à leur mort, à quoi sûrement ils ne manqueront pas. Tantôt il fait comparaître en présence de M. de Moltke Alexandre, Jules César, Napoléon, Wellington, le grand Frédéric; ces conquérants regardent avec stupeur ce rival qui les a surpassés, et tous ils s'inclinent profondément devant lui. Tantôt il met en scène le grand chancelier, « cet aigle qui embrasse de son œil perçant les champs de bataille de la diplomatie, ce héros qui a fait la guerre sainte avec le glaive de l'esprit, cet archer dont les flèches ont transpercé le mensonge et l'effronterie gauloises. » — « Une seule chose m'inquiète, ô grand homme, lui dit- il; as-tu un cœur*? Ce cœur fait peu parler de lui, et cependant, quand tu es resté quelqpie temps loin de chez toi, tu soupires après tes foyers, et tu as su aimer <a femme et ta sœur. Oui, tu as beau être un homme de bronze, un prince rigide sur le trône de l'intelligence, tu as un cœur qui jamais ne se raillera du mien. »

Puis, s'adressant aux Welches, M. de Redwitz les frappe d'anathème. Il stigmatise avec un impitoyable acharnement le mensonge welche,la perfidie welche»

rimmoralité welche, la corruption welche ! A toutes ces horreurs il oppose rhonnêteté allemande, Isl chasteté allemande, la piété allemande, la conscience allemande et toutes les vertus que Dieu a récompensées d'une manière si éclatante en faisant passer 5 milliards des poches françaises dans les poches allemandes.

a Qui ne rougirait, s'écrie-t-il, d'avoir pu jadis admirer les manières welches, parler la langue welche^ adopter des maximes welches ? 2»

. • . . ])e quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?

€ Qui donc aujourd'hui, poursuit-il, regarderait sans dégoût le bourbier welche?.. Ce que recouvrait une chair rosée éclate maintenant comme un abcès purulent. Des cadavres putréfiés jonchent de toutes parts ce jardin parfumé qui recouvrait un cimetière. Jamais on ne vit pareille pourriture, qui brave toute honnêteté ;... ce peuple était digne de son Bonaparte. »

L'Allemagne elle-même, hélas ! n'est pas sans reproche. Le poète s'indigne de ne pas trouver autour de lui des enthousiasmes aussi brûlants que le sien : « non, les cœurs ne sont pas assez pavoises. » Les uns se permettaient de critiquer les opérations de guerre, fâcheuses habitudes, dispositions chagrines contractées dans un temps de paix. D'autres affectaient de craindre que Gravelotte et Sedan ne préparassent à l'Allemagne le règne du sabre, « comme si un peuple de héros pouvait se laisser asservir. » D'autres encore se plaignaient qu'après avoir fait la guerre à Napoléon, on la fît à la France, et demandaient la paix à grands cris, <ic race de tièdes et de lâches. 1» Les femmes non plus, ô honte ! ne furent

pas toutes irrépréhensibles. On en a vu qui, dans les hôpitaux, s'occupaient de préférence des blessés ennemis, et « les dorlotaient avec des minauderies welches. » — « Méritent-elles, ces femmes, le nom de femmes allemandes ? Non, ce ne sont que des dames, aussi peu allemandes que leur langue et leur toilette... Paix, mon cœur! ne te livre pas à la colère! oublie ces quelques gouttes d'-eau sale noyées dans un océan d'amour pur et sacré. »

Après cette incartade, M. de Redwitz supplie Dieu de délivrer enfin les Allemands de leur modestie, de leur humilité, — de leur mettre dans l'esprit qu'ils sont un peuple incomparable, le premier peuple du monde, et en finissant il compare le nord et le sud de l'Allemagne à deux cygnes voguant de conserve sous la protection de l'aigle impériale; il souhaite que le cœur de ces cygnes soit désojrmais semblable au chant d'un rossignol, a Dans ce cœur, dit-il, selon la mission que j'ai reçue, je dépose ce poème du nouvel empire allemand. »

Grâce à Dieu, ce n'est qu'un in-douze; mais il est de poids et ce dure digestion, même pour un cœur de cygne qui chante comme un rossignol. Cela rappelle certaine cuisine dont Henri Heine avait tâté. dans un restaurant de son pays, et qui se composait, dit-il, de sensibleries pâtissées très-indécises, d'amoureux plats aux œufs, de sincères boulettes aux prunes, de soupe platonique à l'orge, et de vertueuses andouillettes de ménage. Pour relever le goût, le cuisinier a mêlé du vinaigre à son lait, du poivre à son sucre candi. Notre estomac welche ne résiste pas à de telles mixtures; bons ou mauvais, il ne supporte que les goûts francs.

M. Emmanuel Geibel a sur l'auteur à!Amarànthe, sans parler du reste, cet avantage marqué, qu'il n'a pas attendu pour chanter l'empire que l'empire fût fait^ ni pour prédire la fête que la fête fût venue. En réunissant en un volume toutes ses poésies politiques, il les a intitulées avec un juste orgueil les Appels du héraut {Heroldsrufe\ car il y a près de trente ans qu'il appelle et qu'il prophétise. Perchée sur sa tour d'ivoire, sa muse racontait aux vents, aux étoiles, aux vagues de la mer, son amoureux martyre et le mystère de son attente ; elle sondait du regard les profondeurs de l'espace; dans chaque tourbillon de poussière qui blanchissait à l'horizon, elle croyait découvrir son rêve, qui l'avait entendue et qui accourait. Que les jours, que les années ont duré à son impatience! Les destins semblaient sourds à ces cris; mais rien n'a pu lasser son indomptable espoir. Enfin tout s est accompli, elle a contemplé sur la montagne les pieds du bien-aimé,qui s'avançait vêtu de pourpre, le front ceint d'une couronne d'or entrelacée de lauriers. Si les longues fiançailles sont de mode en Allemagne, les fiançailles do trente ans y sont rares. Qui ne serait touché d'une telle persévérance si tardivement récompensée*? « hymen 1 ô hyménée ! s'écrie le chœur dans Aristophane, que tout le peuple fasse éclater sa joie et forme des danses. Voilà le moment d'apporter les torches et de faire paraître l'épouse. »

M. Geibel est un poète en vogue. Ses douces mélancolies, ses gaîtés tempérées, ont fait leur chemin dans le monde ; on le met en musique, et ses romances sont en possession de faire gémir et soupirer tous^

Ù\0 ÉTUDES SUR L'âLLEMAGNB

les pianos de l'Allemagne. Comme il arrive à certains écrivains, le public lui est bien plus favorable que la critique. Les censeurs d'office de la littérature lui reprochent de n'avoir rien de très-original, et qui soit vraiment à lui, et de ne pas éviter toujours le convenu, le banal , ni la fadeur. D'autres se plaignent que sa poésie sonne creux, que, si on lit facilement ses vers, ils se laissent facilement oublier. D'autres encore l'accusent d'avoir un tour d'esprit un peu philistin, et d'écrire pour les pensionnats de demoiselles, pour les Backfische. Il peut se consoler des sévérités de la critique : il a le succès, et la malveillance de ses dénigreurs est obligée de lui reconnsdtre deux qualités, ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qui s'impose, le charme, et beaucoup d'étude, la connaissance approfondie du métier, la science du vers et de la rime comme du rhythme.

Un esprit chagrin a prétendu qu'en fait d'art notre siècle n'avait aujourd'hui de véritable supériorité que dans l'aquarelle et dans la musique de piano. Il ne faut pas trop ravaler le piano. Si l'âme et la profondeur lui manquent, il offre en revanche des ressources infinies à Tagilité des doigts, aux tours de souplesse, sans compter qu'il a ce mérite d'être un orchestre en raccourci. Non-seulement la poésie de M. Geibel a souvent été chantée avec accompagnement de piano , mais il est lui-même en matière de poésie un très-habile pianiste, n a traduit dans la langue du piano les thèmes traités avant lui par les grands poètes allemands ; cela fait une musique facile, courante et agréable. Son instrument étant universel, il s'est essayé dans tous les genres, dans l'épopée comme dans le drame ; il a mis en vers un mythe oriental, il a raconté le voyage de fiançailles du roi Sigurd, on a de lui un Meister Andréa

qui est une comédie, un roi Roderic, une Brunhild, une Sophonisbe, qui sont des tragédies en cinq actes, et, quel que fût son sujet, il a fait preuve de talent ; mais rOrient, les Nibelungen, l'Espagne, Rome, Carthage, ce brillant virtuose a tout réduit aux proportions du piano. On regrette quelquefois les éclatantes sonorités de l'orchestre, les tendresses et les grincements du violon, les accents caverneux de la contre-basse, les tendres soupirs du hautbois et les fanfares de la trompette. Cest pourtant quelque chose qu'un habile pianiste, et il faut savoir se contenter des à-peu-près.

Grâce aux ressources variées de son instrument et à la souplesse de sa main, le poète officiel de l'empire, le Kaiser dichter^ a pu durant bien des années chanter le même air sans se répéter. Il a composé pour son dieu des hymnes, des odes, deô complaintes en tercets, des chansons. En 1844, au bord de la mer, il écrivait ces sonnets dont nous avons parlé plus haut ; quelques-uns sont d'une forme achevée et d'une véritable beauté, et dépassent de bien loin, selon nous, les récentes poésies de l'auteur. L'homme est ainsi fait que le désir l'inspire mieux que la possession. A ces sonnets, il mêlait des cavatines telles que celle-ci :

€ A travers la nuit profonde passe un bruissement qui fait plier les branches bourgeonnantes. Dans le vent résonne une vieille chanson, la chanson de l'Empereur allemand.

« Mon esprit est hagard, mon cœur est pesant. Je me tiens aux écoutes : ce bruit est pareil à une armée en marche dans les nuées, ou au frémissement d'un aigle.

« Rien des milliers de cœurs sont tourmentés comme le mien, et comme le mien sont dans l'attente. Sur toutes les montagnes, ils montent la garde pour voir si le soleil se lève rouge.

« L'Allemagne, fiancée déjà parée pour la noce^ dort d'un sommeil de plus en plus léger. Quand réveilleras-tu au bruit de tes trompettes, quand Femmèneras»tu chez toi, ô mon empereur l »

En 1849, M. Geibel crut posséder son empereur. La veille du jour des Rameaux, un ami Tabordant lui cria d'une voix tremblante : Réjouis-toi, un empereur allemand vient d'être proclamé à Francfort. Au même instant, de toutes les tours de la ville s'éleva un carillon de cloches qui annonçaient Pâques fleuries, c II me sembla que ces cloches sonnaient en l'honneur de r^mpire allemand, et Thosanna qui leur répondait pieusement dans ma poitrine s'adressait à la fois à deux rois qui faisaient leur entrée, au roi des deux et à celui de ce monde. » Éperdu, le poète monte à cheval et s'enfuit dans les bois pour s'entretenir avec eux de l'émouvante nouvelle. Il y avait comme une musique répandue dans l'air, les sources murmuraient le nom glorieux, les oiseaux s'égosillaient, et M. Geibel pensait à Henri l'Oiseleur, au blond héros saxon, qui avait l'œil sur le trébuchet quand le duc Éberhard lui vint ofl*rir la pourpre et la lance sacrée. Alors, rapprochant en lui-même le passé et le présent, son cœur se pâma. « Je pleurai comme pleure un homme quand une grande destinée frappe de sa main puissante sur son cœur. » déception! Frédéric-Guillaume IV ne trouva pas que le fruit fût encore mûr, il refusa de le cueillir. « Nous. restâmes orphelins comme nous l'avions été pendant quarante-trois ans, nous suspendîmes de nouveau nos harpes aux branches des saules, et le vent gémissait à travers leurs cordes. »

Comment ne pas admirer de si doux transports et les saints ravissements de cette dévotion amoureuse ?

Du Vulturne jusqu'au Rhône et du Rhône jusqu'à la Seine, pauvres Welches que nous sommes, de tels sentiments nous dépassent. Nous avons tour à tour des gouvernements qui nous plaisent, d'autres que nous supportons, Dieule sait, avec une patience exemplaire ; mais, quels qu'ils soient, qu'ils nous agréent ou nous fassent peur, nous ne leur sommes guère dévots. Race dure et gangrenée, il est »des larmes que nous ne verserons jamais, et la fleur bleue du romantisme politique ne fleurira jamais sur notre bourbier.

Le poète impérial n'a jamais perdu de vue le grand objet qui le transportait. Il avait par instants des mélancolies et des colères. Dans ses mauvaises nuits, il faisait des songes symboliques qui assombrissaient son réveil. Il croyait voir des abeilles clieminant sans guide et s égarant dans l'espace, des flèches que lançaient au hasard des mains enfantines et qui retombaient impuissantes, une escarboucle faite pour orner la couronne du monde, et qui gisait honteusement dans la poussière de la route. Alors il gourmandait son peuple, lui reprochait de s'occuper de tout hormis de la seule chose nécesssaire ; il maudissait les partis qui détournaient l'Allemagne de ses vraies destinées, qui, la prenant par l'appât de la liberté, l'emmenaient loin des chemins où l'attendait la grande ombre de Henri TOiseleur. Il s'écriait : « Quand donc reverdira le vieux chêne*? quand fleurira dans le jardin allemand la couronne de notre empereur? Épée de l'Allemagne, jusques à quand dormiras-tu dans le fourreau ? >

Mais sa foi ne connaissait pas les défaillances. Il savait que l'empire serait enfanté par les tempêtes, qu'il renaîtrait à la lueur des éclairs et sur une terre inondée de sang, — et d'avance il voyait couler ce sang fécond, sa muse s'y désaltérait. Peut-on payer

trop cher un empereur? c Le jour viendra, écrivait -il en 1859y où le Seigneur lavera la honte de son peuple. Celui qui parla dans les plaines de Leipzig parlera de nouveau dans le tonnerre... Alors, portant sur ton front Tinsigne de la souveraineté, tu trôneras devant les nations de TEurope, princesse sans pareille. Éclatez, éclatez enfin, flammes purificatrices de rincendie du monde? Comme un phénix, sors de ce bûcher, aigle impérial! ]> Les tempêtes ont été de parole. En février 1864, à l'ouverture des hostilités contre le Danemark, le poète s'écriait joyeusement : c Je te salue, sainte pluie de feu, tempête de la colère qui éclates après tant d'heures d'angoisse! Nous guérissons dans tes flammes, et mon cœur te répond par des battements de joie. Aigles au puissant essor, en avant ! Déjà l'Allemagne respire et accorde ses harpes pour célébrer vos victoires. » Trois ans plus tard, l'empire était à moitié fait, ce nouvel empire où devaient fleurir à l'envi toutes les vieilles vertus allemandes, où toutes les mains se joindraient pour prier, « où le cœur de la vierge enfermerait des trésors d'honneur et d'innocence, où le chérubin des chastes amours défendrait le jeune homme contre les approches du tentateur. » M. Geibel adressait alors à Guillaume P' cette étonnante parole : a Oint du Seigneur , tu nous as rendu enfin le beau droit de nous estimer nous-mêmes. » grande Allemagne d'autrefois, école où s'est instruit tout ce qui pense en Europe, que vous en semble ? Il a fallu qu'un roi se chargeât de vous retirer de votre bassesse et de décrasser votre nom.

Après le Danois, après l'Autriche, le Welche amordu la poussière. Pour chanter cette dernière victoire, M. Geibel a éprouvé le besoin d'ajouter une oc-

LES POÈTES AliLITANTS 215

tave à son elaYier. Quand on veut célébrer dignement le maître, il faut parler sa langue. Bien que Tempereur Guillaume passe pour goûter médiocrement la poésie, il a eu l'honneur de rajeunir un genre littô"raire qui était tomibé en désuétude, et dont il a donné d'excellents modèles dans ses lettres à la reine, d'une iiiS{Ârai;ion toute biblique, pleines du Dieu d'Israël eft des batailles. L'impérial écrivain a fait école, maiâ ses ]K>mbreux disciples ne l'ont point égalé; il leur manque le je ne sais quoi qui ne se se laisse pas imiter. Kotts nous souvenons cependant d'avoir lu dans la Gazette de la Croioi:^ peu après la conclusîDn d? la paix, une poésie très-sacrée et très-bébraïque, qui avait un assez beau caractère : « nos prières ont converti les champs de bataille en autels, et maintenant nos guerriers revi^inent couverts de gloire et chargés de butin, beute»chAÂ>er. o C'est ainsi que le psalmiste s'écriait : € Tu m'as délivré de la main des enfants de l'étranger dont la bouche prononce desmensonges» et dont la droite est une droite trompeuse, afin que DOS fils soient* comme de jeunes plantes et nos filles «omme les pierres taillées pour Tornement d'un palais. Que nos celliers soient remplis! que nos bœufs soient appesantis par leur graisse 1 »

M. Geibel, qui a la main déliée, qui possède à fond le mécanisime du doigté et à qui rien n'est impossible, s'est piqué de prouver qu'il savait dans l'occasion camposer des psaumes. De tout temps il s était plu à faire figurer dans ses vers Jehovah ou Jahveh, la verge du Seigneur, Sodome et Gomorrhe,et ce qu'une femme d'esprât appelait le patois de Canaan; — mais, pour écrire son psaume contre Bahylane^ il a dû retire tout Jérémie, tout le roi-prophète, et, comme les guerriers allemands, il est revenu, lui aussi, chargé

de butin. Ces pastiches, élégamment tournés, ont eu du succès. Lo poète y annonçait à la France que la terre serait sombre et le ciel ardent, que le sang monterait jusqu'aux brides des chevaux, que les fleuves seraient encombrés de débris et de cadavres, que les maisons brûleraient, qu'on entendrait des hurlements dans les rues, qu'un festin serait préparé aux loups et aux vautours; «nous ne pardonnerons pas avant qu'agenouillés et vous reconnaissant pécheurs, vous ayez abjuré l'esprit de mensonge et demandé grâce au Seigneur qui vous juge. « Ailleurs il représentait le génie du mal se conjurant avec les puissances de T enfer pour fonder son empire dans le sang et la terreur; mais le héros de Ja Marche est venu, fort et pieux, et sur sa tête volaient les chérubins dans les nuées. « Le dieu de la lumière a terrassé le dragon, et la ville des insolentes railleries tremble sous Fépée flamboyante de l'Allemagne. » Ces cantiques sont d'une savante facture; on croit entendre le grondement de la foudre, les hennissements des chevaux, le vol des archanges, autant 'du moins que tout cela peut être reproduit à force d'arpèges et d'accords plaqués; — mais nous préférons résolument à cette religion krupp, qui se charge par la culasse, les charmantes romances qu'écrivait autrefois M.Geibel, ses chansons de printemps, sa ballade du page et de la fille du roi.

Dieu soit loué, la dernière pièce des Heroldsrufe est consacrée à chanter la paix. Le refrain en est ainsi conçu : a louange au Seigneur, au puissant Sauveur, qui, par ses conseils merveilleux, nous a redressés dans la tempête, et aujourd'hui s'approche de nous comme un doux murmure 1 x> Cependant ce chant de paix est encore belliqueux; le poète y convie

l'Allemagne à un dernier combat, à une suprême victoire. « Que celui qui pendant la guerre marchait devant nous dans une nuée de feu donne à notre peuple la force de vaincre une fois encore, la force d'extirper des cœurs la sombre semence du mensonge^ et tout ce qui reste de welche dans les pensées, dans les mots et dans les actions, dds Welschthum auszumerzen in Glauhen^ Wortund Ihatl » Voilà le vœu final de M. Geibel. II ne sera content et rassuré que lorsqu'aura disparu à jamais la dernière trace du dernier de ces Welches à qui Goethe déclarait devoir la meilleure partie de ce qu'il savait, et qui, faute de mieux, ont donné au monde Michel- Ange et Poussin, Dante et Molière, Galilée et Descartes, Torricelli et Laplace, Volta et Lavoisier, Machiavel et Montesquieu, Beccaria et Mirabeau. Alors fleurira sur toute la terre la vertu allemande, que célébreront d'agréables virtuoses, et l'hypocrisie respirera plus à l'aise ; car, les Welches étant morts, il ne s'écrira plus de Pantagruel^ ni de Provinciales ^ ni de Tartufe. En vérité, le monde sera heureux; la vertu allemande n'est pas aussi triste et incommode qu'on pourrait le croire. « Il y a chez nous de la vertu et des mœurs, a dit un poète allemand ; cependant nous nous donnons en cachette de bien doux plaisirs. »

La critique d'outre-Rhin a traité avec rigueur les chantres de Sedan et du nouvel empire ; elle a loué leurs intentions beaucoup plus que leurs vers. On a pu lire, dans un recueil qui a de l'autorité (Im neuen Retc/i), qu'il était permis de s'étonner que de si grands événements eussent si mal inspiré les poètes. Il est probable que ni psaumes ni sonnets ne passeront à

la postérité, que rien ne survivra, sinon les simples rimes du fusilier Kutschke, poésie de corps de garde, vive d'allure, pleine de gaillardise, et qui ne manque pas de bouquet.

Was krancht dain demBusch herum?

Ich glaub', es ist NapoUum, Was hat er rum zu krauchen dort?

Drauf, Kameraden, jagt ihn fort I

« Qui rôde là-bas dans le buisson ? Je crois que c'est Napoléon. Qu'a-t-il donc à rôder par là ? Sus, camarades, foncez sur lui î :»

Le talent serait-il devenu si rare en Allemagne ? a L'âge d*or de la poésie n'est plus, a dit Tauteur des Herolêdrufe ; mais Tenthousiasme fait retentir dans ce siècle de fer plus d'une chanson ailée. ii> M. Geibel est trop modeste, son talent ne fait pas question; ce qui lui manque, c'est précisément Tenthousiasme, celui qui ne s'échauffe jamais à froid, celui qui jamais ne se bat les flancs. Eœrner et Arndt étaient Loin de savoir Le métier comme lui; mais dans ces poètes de 1813 tout est sincère et vibrant, la colère comme la foi, la piété comme la passion ; ils avaient le cœur sur les lèvres, et dans leur bouche liberté, Dieu, patrie, tous les mots ont un sens. Chantez ce qu'il vous plaira, les roses ou les batailles, la Providence ou le hasard, votre pays ou l'univers, si vous avez la franchise de l'inspiration, vos vers seront assurés de vivre.

Les talents n'ont pas manqué au sujet, mais le sujet a manqué au talent. Les Allemands sont ain^ faits que le plaisir, le bonheur, la gloire, le succès, ne leur suffisent point ; ce n'est pas assez qu'on les envie ou qu'on les admire, iLs exig^it qu'on les approuve et qu'on les estime. Les Welohes ont découvert depuis longtemps qu'il se passe dans ce monde beaucoup de

choses OÙ la vertu n'a rien à voir, et quand ils vont en bonne fortune ou en quelque endroit où leur conscience pourrait les gêner, ils ont soin delà laisser à la porte, quitte à la reprendre en sortant. L'Allemand ne se résigne pas ainsi à se séparer de sa conscience ; il entend qu'elle soit de toutes ses affaires, de tous ses plaisirs, et il l'emmène partout avec lui. Ces consciences qui ont été menées ou traînées partout, qui ont tout vu et trempé dans tout, deviennent prodigieusement habiles à tout justifier; elles n'ont rien vu qui ne fût édifiant, elles revêtent la robe blanche des lévites pour célébrer avec attendrissement les vertus qui leur ont été données en spectacle, et, par manière de conclusion, elles déclarent que la vertu a tous les droits, que le monde entier lui est promis en récompense : cherchez d'abord le royaume de Dieu, et tout vous sera accordé par-dessus. Tel ce moine qui soutenait que le bon gibier avait été créé pour les religieux^ et que, si les perdreaux, les faisans, les ortolans, pouvaient parler, ils s'écrieraient : « Serviteurs de Dieu, soyons mangés par vous !» Il y a là peut-être matière à un fabUau; mais je doute, ô serviteurs de Dieu, que l'Alsace mangée par vous puisse vous fournir le motif d'un dithyrambe ou d'une ode. S'il est permis de vanter son appétit, il faut toujours avoir le style de son sujet.

Le fusilier Kutschke est un bonhomme; il est carré des épaules et très- rond en afiaires, il ne cherche pas midi à quatorze heures. Il a entendu Napolium rôder dans le buisson, il a pris son fusil. Le fusil était bon, les camarades étaient solides.

Napolium, Napolium,

Mit deiner Sache gebt es krumm.

c Napoléon, Napoléon, le diable s'est mis dans tes

affaires. » Les poètes officiels parlent autrement, ils donnent dans le phébus : ce qui selon eux a vaincu à Wœrth et à Sedan, ce n'étaient pas les fusils et les canons, c'était l'humilité, la tempérance et la chasteté allemandes conduites par saint Michel en personne. Kutschke n'a pas vu saint Michel, et on Tétonnerait beaucoup en lui parlant de sa chasteté et de sa tempérance; mais il a une idée, qui est simple : il veut à toute force entrer à Paris pour y rabattre le caquet de la grande nation.

Und die franzôs*sche Grossmaulschaft Auf ewig wird sie abgeschafft.

Les poètes officiels le prennent sur un autre ton; ils fulminent des anathèmes contre Babylone; si leur peuple aspire à conquérir le monde, c'est qu'il a reçu mission de Dieu pour le régénérer. Ils font des phrases, le fusilier Kutschke n'en fait point, et les poètes de 1813 n'en faisaient pas non plus. La phrase est la mort de la poésie et la ressource des consciences qui ont la rage de s'ingérer dans ce qui ne les regarde pas.

La déconvenue de Raton est le fond de Thistoire universelle. Il tire les marrons du feu, Bertrand les croque; Tuna de la main, l'autre est habile. Raton n'était pas content, nous dit le fabuliste, et il ajoute :

Qu*ainsi ne le sont pas la plupart de ces princes^ Qui) flattés d'un pareil emploi, Vont s'échauder en des provinces Pour le profit de quelque roi.

Cette aventure est toujours piquante; mais il ne faut pas, en la racontant, s'accompagner de la harpe de David,

Tout le monde sait que les Allemands n'ont pas fait ce qu'ils voulaient faire, qu'ils ont subi leur des-

tiûée, qu'une puissance infiniment ingénieuse aexploité le sentiment national et l'enthousiasme unitaire au profit de son ambition, et que, si les destins lui sont propices jusqu'au bout, avant peu il n'y aura plus en Allemagne que 50 millions de Prussiens. On ne saurait trop admirer l'habileté consommée qui a présidé à cette grande entreprise et la conduite des guerres qui en ont assuré le succès; elles font également honneur au mérite des généraux, à l'excelierice des institutions. Il faut savoir se contenter d'être heureux, envié et redouté; c'est encore un assez beau partage. Si votre gloire et votre force sont incontestables, c'est en vain que vous voudriez nous faire croire à vos principes, nous vous dirons avec Corneille :

Vous en avez beaucoup pour être de vrais dieux.

Ces principes incompatibles vous jettent dans des contradictions qui font tort à vos vers. Vous voudriez vous faire passer pour d'honnêtes bourgeois dont un brigand est venu assaillir la maison et qui ont fait justice du brigand, — et voilà trente ans que vous convoitez le bien d'autrui, que vous hissez votre drapeau sur la cathédrale de Strasbourg ! Vous invoquez le droit qu'ont les peuples de s'appartenir, de se constituer à leur guise, et ce droit vous le foulez insolemment aux pieds à Metz et en Alsace. Vous vous êtes cent fois indignés contre l'humeur conquérante de la France, et le premier usage que vous faites de votre force, c'est de vous agrandir par des conquêtes. Vous lui avez reproché son empereur, et vous n'avez eu rien de plus pressé que de vous en donner un, qui a le droit de mener ses peuples en guerre sans les consulter. Vous avez censuré l'incommode jactance de la grande nation, et vous fatiguez tous les échos

222 ÉTUDES SUR l'ALLEMAGNB

•de TEarope de rénumération de vos grandes vertus. Vous avez fait ou on vous a fait faire une brillante •campagne qui vous rapporte deux provinces et 5 milliards, et vous entendez que Ton admire votre générosité; la main sur la conscience, invoquant le Dieu du Thabor et du Golgotha, vous vous donnez pour les régénérateurs du monde. Étrange contre-sens! quand on a fait un bon coup et qu'on éprouve le besoin de fêter religieusement son succès, on laisse le Christ en paix, on élève un autel à Mercure, dieu des milliaitls, •dieu du commerce et d'autre chose.

Les poètes de 1813 avaient du caractère, le fusilier Kutschke en a aussi. Il estbourru; un peu brutal, et il a ses nerfs. Le bruit que faisait Napolium dans le buisson lui a échauffé les oreilles» il a crié haro sur l'écernifleur. Il sait très-nettement ce qu'il est et ce qu'il veut : il s'appelle Kutschke, et il n'aime pas les rôdeurs, ni les gens dont le cas est louche. Quant au reste, ne lui demandez pas son avis, il n'en a point, et o'est pour cela qu'il a mérité d'être traduit en islandais, en sanscrit et en babylonien *. Les poètes officiels ne savent pas comme lui ce qu'ils veulent et ce <ïu'ils sont ; ils flottent dans un chaos d'idées inconciliables, qu'ils ne réussissent pas à débrouiller, et leurs images bariolées trahissent les incohérences de leur pensée. Il s'est fait dans leur cœur un mariage désassorti entre la sagesse tolérante et lumineuse

^ L*éruditioa se mêle de tout en Allemagne. La chanson de Kutschke a été traduite à grands coups de dictionnatre en ^rec et en hébreu, en sanscrit et en arabe, en provençal et en lithuanien ; elle a même été transcrite en hiéroglyphes et en caractères cunéiformes. L'une de ces. traductions est en vers français, qui valent à peu près ceux de M. de Redwitz. Nous souhaitons que la transcription babylonienne soit mieux venue.

qu'ils ont apprise des grands écrivains de la grande ÂUaBagne et un patriotisme étroit, exclusif, chagrin, qu'ils ont longtemps reproché à la France, et qui, dans la seconde moitié du xix^ siècle, est un humiliant anachronisme.

Ces poètes qui jouent sur leur chalumeau ou sur l^ir clavecin des sonates sanguinaires, qui font des odes à la sainte mitraille et croient à la régénération du monde parle canon Krupp, sont des civilisés cherchant avec effort à s'inoculer des passions barbares : mais Tesprit de leur siècle est en eux et les condamne. Ils s'exercent laborieusement au mépris comme à la haine, ils tâchent de se persuader qu'ils sont le pur froment, qu'il ne pousse hors de leurs frontières qu'une folle ivraie, des orties, des herbes vénéneuses. S'arrogeant les fonctions du souverain juge, de l'éternel vanneur, leur superbe justice balaie d'un soufQe toute cette paille et ces ordures ; mais ils sont trop éclairés, trop réfléchis pour pr^idre leurs anathèmes au grand sérieux, et quand ils parlent de la pourriture welche^ ils savent qu'il y a partout de la corruption, que le chérubin des chastes amours n'empôche pas le tentateur de tailler beaucoup de besogne à la police de Berlin. Ces haines et ces mépris sont une leçon apprise, aussi bien que ce nouveau catéchisme qui enseigne que le ciel, son soleil et ses tonnerres appartiennent à l'Allemagne, qu'ils sont à ses ordres, qu'elle en dispose comme de son bien,queDieu est allemand, qu'il porte ai sa couronne une cocarde noire, blanche et rouge comme le pavillon de la marine allemande. A force de répéter certaines choses, on les croit à moitié ; — il est bien difficile de les croire tout à fait dans un pays qui a produit Lessing, Goethe et Humbold. M. Geibel at-il une foi sincère, entière, iné-

224 ÉTUDES SUR L'ALLÊMAGNE

branlable, celle qni transporte les montagnes, nonseulement au chérubin des ehastes amours, mais encore à ces autres chérubins qui à Gravelotte couvraient de leurs ailes son empereur, le héros de la Marche? M. Geibel ressemble à ce Mustapha dont parle Voltaire, qui croyait que l'ange Gabriel descendait souvent de l'empyrée pour apporter à Mahomet desteuillets de TAlcoran écrits en lettres d'or sur du vélin bleu ; tout en croyant fermement, il sentait quelques nuages de doute s^élever dans son âme. M. Geibel en est là ; on peut dire de lui comme de Mustapha qu'il croit ce qu'il ne croit pas, qu'il s'accoutume à prononcer, à l'exemple de son mollah, certaines paroles qu'il prend pour des idées. A.ussi a-t-il peine à s'entendre avec lui-même, et comme lui, cœurs partagés, ses confrères sont en proie à la misère des contradictions. Dans leurs vers s'entremêlent et s'entre-choquent le dieu des batailles et le dieu de la raison, Jehovah et l'absolu, Fichte et l'Alcoran, les capucinades et les vérités, la grande Allemagne et la petite.

Non, votre vin n'est pas franc : il sent la fabrication et le bois de campêche. Passe encore si cette boisson procurait une joyeuse ivresse ! Elle ne fait monter au cerveau que de noires fumées. Ce triste vin est un vin triste.

Il y avait jadis un génie qui s'appelait Gwyn-Araun; il était, dit l'histoire, sorti d'un nuage comme un éclair. Nourri par la magicienne Morgan, il faisait honneur à son lait et à ses soins : bien qu'il n'eût pas trois pieds de haut, il était devenu le véritable roi des enchantements et delà féerie. A son cou pendait un cor d'ivoire qui avait la vertu de faire danser la mélancolie, chanter la tristesse. Son cheval, appelé Karn-Groun, le transportait en un clin d'œil d'un bout

de la terre à l'autre. Il prenait à son gré toutes les formes, tous les visages, et prêtait sa figure à qui bon lui semblait. Initié à tous les mystères , il conversait familièrement avec les étoiles comme avec les fleurs, et les choses, non plus que les âmes et le3 dieux, n'avaient pour lui rien de caché. Au demeurant, il n'employait sa puissance quà obliger et à secourir les hommes. Généreux, bienfaisant, il leur donnait de sages conseils; il rectifiait leurs préjugés, étendait leur esprit, guérissait leurs blessures et leurs colères, les consolait, les pacifiait.

Un jour, Gwyn eut la malencontreuse idée de prier à dîner un solitaire, un ermite d'humeur farouche , nommé Kollenn. L'ermite se présente au palais ; sans prendre le temps d'en admirer les colonnades, il traverse à grands pas la cour d'honneur, où une foule de sylphes et de sylphides d'une incomparable beauté dansaient aux sons d'une harpe magique. Il entre brusquement dans la salle à manger; la table était dressée. « Tu n'as qu'à le vouloir, lui dit le génie, et les plats d'or et les coupes de diamant que tu vois vides devant toi se rempliront à l'instant des mets les plus exquis, des liqueurs les plus douces. — Tu es le diable, lui répliqua le saint, et je ne vois ici que des feuilles sèches. ]» A ces mots, tirant de dessous sa haire son flacon d'eau bénite, il le vida sur la table. Aussitôt le palais, les portiques, les sylphes, le roi des fées lui-même, tout disparut. On ignore ce que Gwyn est devenu. Voilà l'histoire de la poésie allemande. Elle a invité chez elle un hôte fâcheux, un marguillier, un sacristain à Toeil plombé, au front étroit, au teint bilieux, qui s'appelle Kollenn ou le chauvinisme. Il s'est présenté tenant à la main une fiole pleine d'une acre eau bénite, où il avait distillé

Sae ÉTUDBS SUR L'ALLEMAGNE

beaucoup de fiel et «d'absinthe ; — les vases d'or et les coupes de diamant se sont évanouis comme les fantômes d'un songe. Il n'y a plus sur la table que des feuilles sèches.

Nous avons confiance dans l'avenir littéraire de l'Allemagne, elle a encore beaucoup à nous donner. Nous osons croire que KoUenn aura prochainement épuisé toute sa provision d'eau bénite, quil ne M en resftera plus une seule goutte pour ses tristes aspersions, qu'il pendra son goupillon au croc et que le roi des fées reviendra. — Mais aussi longtemps qu& les poètes d'outre-Rhin n'auront pour s'inspirer que le mépris du Welche ou l'adoration de leurs propres vertus, nous préférerons à leurs sonnets comme à leurs psaumes l'histoire des trois Galenders et de quelques dames de Bagdad ; c'est plus gai et en vérité plus instructif. Et nous relirons aussi certains poètes du temps passé, Hœlderlin et ses épigrammes contre la fausse dévotion qui fait servir les dieux au décor de sa rhétorique, à l'arrondissement de ses périodes^ Uhland, Lenau, Platen surtout, ce noble talent qui eut le tort, il est vrai, d'aimer la France, d'admirer Corneille et d'aller finir ses jours chez les Welches. € Assurément, disait-il, c'est une belle vertu que la fidélité; cependant la justice est plus belle encore, et quand je devrais mourir un jour abandonné et solitaire, je veux arracher leur capuchon aux hypocrites. Ce n'est pas la peine d'être un pied-plat. i>

Abziehn den Heuchlem will i(^ ihre Eutien; Nicht lohnt's der Mûhe schlecht zu sein.

Les expositions et les masée^. — Une défînition du grand art. — Les amoureux, les inquiets et les naïfs. — Ce qu'un Anglais pensait trouver au Palais de l'inânstrie.

Vous avez fai Paris à la veille de Touverture du Salon, et c'est le Salon qui vous a fait fuir. Vous aviez résolu de ne pas le voir; si sûr qu'on soit de sa volonté, on craint les tentations. Vous voilà donc à Florence, au palais Pitti, où, embrassant les deux genoux de l'homme aux yeux verts du Titien, vous vous écriez avec un soupir de délivrance : La peinture moderne n'osera pas me poursuivre jusqu'ici. Cependant vou3 êtes plus curieux de cette peinture moderne que vous ne le dites; vous ne voulez pas la voir, mais vous désirez qu'on vous en parle. Je lis dans votre lettre : « Si vous avez la simplicité de croire qu'on peint et qu'on sculpte encore dans ce siècle, allez faire un tour au Salon, et racontez-moi un peu ce que vous y aurez trouvé. ]> Ehl j'en conviens, je n'y ai pas trouvé l'homme aux yeux verts ; il faut être philosophe et savoir se passer de beaucoup de ^oses.

Vous êtes un esprit chagrin. Vous avez pris en grippe votre siècle, et on ne saurait vous plaire qu'à la condition d'être mort il y a deux cents ans pour le moins. Permettez-moi de vous le dire, il est bon d'aimer le passé et les grands souvenirs, mais il ne faut jamais devenir le prisonnier de sa mémoire; il est bon d'évoquer souvent les grands hommes d'autrefois et de converser avec eux dans leur languemais qu'ils s'appellent Phidias ou Michel- Ange, ne souffrons pas qu'ils se fassent les geôliers de notre esprit et qu'ils empêchent tout visage nouveau d'en approcher. Tâchons de ne point avoir de superstitions; toutes les captivités de la pensée sont fâcheuses.

Je prends mal mon temps pour vous prêcher làdessus. Le culte que vous avez toujours rendu au passé s'est tourné en idolâtrie depuis que certains hommes avouent hautement leur dessein de rebâtir le monde à neuf, et au préalable de faire table rase, de ne laisser debout ni un vieil arbre, ni une vieille pierre, ni un vieux nom, ni une pensée qui ait seulement cinquante ans de date. Ce n'est pas assez pour eux d'anéantir les monuments et les livres, ils se promettent de vider les cerveaux et les mémoires. Si Dieu leur prête vie et qu'ils arrivent au pouvoir, on lira un matin dans le Journal officiel un décret portant qu'il est défendu à tout Français de se souvenir de rien. Les malheureux! que ne proposeilt-il de démohr toutes les écoles 1 Qu'est-ce qu'un écolier? Un enfant qui travaille à donner un passé à son esprit. Et qu'est-ce qu'un ignorant? Un esprit sans passé. Et qu'est-ce enfin qu'un barbare? Un ignorant féroce qui a le fanatisme de son ignorance. Quel avenir nous promettent ces esprits sans passé!

Cependant, parce qu'il y a des fous furieux dans le

monde, est-ce une raison pour maudire le temps présent? Bon gré, mal gré nous en sommes, et si nous ne tenons pas à lui, il nous tient. Les contempteurs de leur siècle s'exposent aux mêmes mésaventures que ces parvenus qui désavouent leur famille; tôt ou tard ils ont le chagrin de rencontrer un quidam qui les reconnsdt et leur dit : « Vous êtes un tel ; vous avez les yeux et l'accent de monsieur votre frère. » Mieux vaut, croyez -moi, tâcher de bien vivre avec son temps ; il a du bon, ce que nous avons de meilleur nous vient de lui. Au surplus, remarquez qu'il entre une part d'illusion dans cette préférence absolue que nous donnons au passé sur le présent. Vous préférez les musées aux expositions ; c'est qu'un musée est un choix et qu'une exposition, c'est tout le monde. Eh bien I Thistoire est un grand musée ou se trouve rassemblé, rangé avec ordre, savamment étiqueté, tout ce qui, dans les siècles passés, était digne de survivre à son siècle ; le reste, petits hommes et petites choses, s'en est allé à l'oubli comme les ruisseaux s'en vont à la rivière. Ce n'est pas que je prétende que, dans les arts comme dans les lettres, toutes les époques se vaillent. Tirons bien bas notre chapeau devant cette Florence du quinzième siècle, qui a vu naître Brunelleschi, Donatello, Ghiberti, Philippine Lippi et Ghirlandajo ; mais pensez-vous sérieusement que ces grands hommes fussent entourés de grands hommes, que tous les artistes florentins eussent sept pieds de haut, que les industriels, les médiocrités prétentieuses, les bousilleurs, ne fussent pas alors comme aujourd'hui une espèce très-réçandue ? Et, en bonne foi, croyez-vous que dans l'Athènes même de Praxitèle ou de Zeuxis les petits esprits et les esprits faux ne fussent pas en majorité ? Vous

savez ]:Hen que Platon les appelait les nombreux.

Mais tant que vous penserez à la Commune et que votre colère vous tiendra, vous serez incapable de raisonner. Que ne prenez-vous exemple sur les Hollandais ? On assure que lorsqu'ils essuient un coup de vent en haute mer, ils ferment les écoutilles et se réfugient dans llntèrieur du bâtiment, en laissant un chien sur le pont pour aboyer et chanter pouilles à la tempête ; aussitôt que la mer se cahne, on renvoie le caniche au fond de la cale, et le capitaine revi^it jouir du beau temps sur le gaillard. Les vents elles vagues s'apaisent, je vois du bleu au ciel et j'entends toujours aboyer votre chien. Je craina vraiment qu'il ne s'enroue.

c( En revenant des Champs-Elysées, m'écrivez-vous, vous m^e direz où en est en Europe le grand art I }» Et, partant de la main, vous déclarez qu'il n'y a de respectable que le grand art, que le reste n'est rien, et vous citez Reynolds. J'ai lu Reynolds, et je le rdis avec plaisir. Ce n'était pas seulement un peintre d'un rare mérite, c'était un excellent esprit ; mais j'aperçois chez lui des contradictions qui m'empêchent de le tenir pour un oracle infaillible. Il semble croire d'ordinaire que la grandeur de Tart réside dans la grandeur des sujets, de telle sorte que le grand, art consiste à représaater des dieux et desdemi-dieux, et il traite d'art subalterne, de petite peinture, le gaoïre, le paysage, les sujets d'histoire où le pinceau s'est permis des familiarités, les Hollandais^ les Vénitiens même. Â ce compte, nous sommes mal en point, et notre situation me parait désespérée. Pour représenter dignement les diaix, il faut y croire , peu ou prou, et nous ne sommes plus dévots; je ne sais comment nous pourrions nous y prendre pour le re-

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devexûr. Notre siècle est trop iatelligent, c'est son malheur ; il se pique de découvrir le fin mot des choâes».Le moyen de concilier la curiosité et le respect? n e^t à craindre que Cornélius et Flandrin n'adent été les derniers peintres croyants de notre époque. Le christianisme traditionnel est un pont à demi-ruiné,, dont on admire la puissante architecture ; mais peu de gêna y passent; — pour traverser la rivière, on a multiplié les passerelles, chacim a la sienne. Noua sommes des bourgeois qui ont Tesprit critique, voilà notre caractère ; les dieux et les demi-dieux nous en veulent, et nous n'avons que rarement commerce ensemble.

Heureusement Reynolds avait des inconséquences ; ce n'est pas le moindre de ses mérites. Je trouve dans» Tua de ses derniers discours un passage qui me ras-- &ure«. Il y déclare quo le génie ou le grand style consiste non à représenter Jupiter ou Jéhovah, mais tout simplement dans la faculté de concevoir les choses comme un tout, et partant de subordonner tous les détails k L'ensemble. Il en conclut que le peintre de genre ou de portrait qui posséda cette faculté comr^ préhensive et le pouvoir de généraliser s'élève naturellement au vrai style,, que transformés par la magia de son pinceau les sujets les plus communs s'empreignent d'une sorte de grandeur, parlent à notre âme et à notre cœur, participent en quelque mesure à la dignité du grand art. S'il dit vrai, nous voilà sauvés. En revenant de ma première visite au Salon, je puis vous affirmer qu'il y a en France des. gens qui peignent des bourgeois, des paysannes et des moulins, et qui possèdent le secret de fâiire grand.

« Ne demandons pas des chefs-d'œuvre k qui ne peut noua en donner,, dites-vous cn^core. Mais que ne

trouvons-nous du moins dans les tètes et dans les tableaux des artistes contemporains quelque chose qui ressemble à une conviction ! Naguère nous avions cela en France que chacun se piquait d'appartenir à une école. On était soldat dans une armée, on se passionnait pour l'honneur du drapeau, on se battait bravement à coups d'arguments et de doctrines. C'était le plus souvent l'extravagance qui demeurait maîtresse du champ de bataille ; mais il y avait du fanatisme dans son absurdité, et c'est un être intéressant qu'un fanatique. Aujourd'hui de quoi est-on convaincu? De son propre mérite et de Tinfériorité du voisin. Il n'y a plus de soldats, chacun est né capitaine. On ne relève que de soi, personne ne tient plus à personne ni à rien; chacun, prenant conseil de son tempérament et des fantaisies du public, se fait à luimême sa leçon, s'ingénie à découvrir les petits moyens qui conduisent aux succès faciles, s'applique à remplacer la science qui lui manque par les ficelles du métier, par les souplesses de la main. »

Hélas ! oui, j'en conviens, les doctrines s'en vont, comme les dieux ; rien n'est plus rare aujourd'hui qu'un doctrinaire, si ce n'est un endoctriné. Chacun pour soi, c'est l'universelle devise. Il en est ainsi, non-seulement dans les arts, mais dans la science, dans la philosophie. Nous avons des philosophes, mais ils n'ont point de disciples; le plus humble de leurs élèves entend lever boutique de sagesse pour son compte et n'écrire que son nom sur son enseigne. Et dans la politique, que voyons-nous ? Des groupes flottants, qui tour à tour se font et se défont; nés d'un accident, un accident les détruit. Que dis-je ? ne connaissez-vous pas à Versailles plus d'un député qui se prend pour un chef de parti et qui à la vérité n'a per»

sonne derrière lui ? Il est tout à la fois son chef et son parti. Par bonheur, la sagesse publique, qui a plus d*empire en France qu'on ne croit, travaille à remédier à cette dispersion des pensées, à ce dangereux émiettement des volontés. Il se forme de plus en plus un grand parti du bon sens ; tant pis pour qui n'en sera pas, car l'avenir lui appartient.

En ce qui touche les arts, le mal dont vous vous plaignez est plus difficile à guérir. Quand les traditions et les doctrines sont mortes, on ne les ressuscite pas. Comme vous, je les regrette; comme vous^ je crois à la vertu des longs apprentissages et des patientes soumissions ; comme vous, j'estime que pour passer maître il faut avoir servi, qu'avant de s'appartenir il faut s'être donné, qu'on ne devient vraiment un homme qu'à la condition d'avoir été longtemps un enfant, que le génie grandit par l'humilité et l'abandon de soi-même, que le plus sûr moyen d'être un jour un original, c'est d'avoir commencé par copier quelqu'un. Il y a un proverbe qui dit que le serpent ne devient dragon qu'après avoir mangé un serpent ; serpens nisi serpentem comederit non fit draco. Que de serpenteaux, nés d'hier, se prennent de bonne foi pour des dragons !

Mais, grâce à Dieu, dans cette génération d'enfants sans pères, d'élèves sans maîtres, il y a des esprits inquiets qui sentent douloureusement ce qui leur manque et s'efforcent vaillamment d'y suppléer. Quelque chosesubsisteéternellement, dit l'apôtre, c'estl'amour, et l'amour opère des miracles. N'avez-vous jamais rencontré quelqu'un de ces artistes amoureux de leur art et de leur sujet, amoureux jusqu'à la fièvre, jusqu'à la fohe, toujours allumés et haletants, toujours en poursuite et en travail? Trouvent-ils ce qu'ils

•cherchent^ leurs pies sont des transports ; à peine satisfaits, une nouvelle curiosité les prend ; il& s'irritent, ils sèchent, ils se dévorent et perdent le sommeil comme un amant trompé par sa maîtresse. Us ressemblent à ce Tommaso da Saa Giovanni, qui re- ^ut le sobriquet de Masaccio,» parce qu^il était, dit son biographe, une âme abstraitie. et vivant à l'aLveU" iuvey per&onaastrattissima & moUo a coso, et parce que ayant fixé toute sa pensée et ta^Xe sa volonté, aux seules choses de l'art, il se. souciait peu de lui-même, encore moins d'autruL Ils savent, comme le dit Va- «ari, que celui-là seul devient excellent dans sa partie qui n^a cure ni du froid, ni du chaud, ni de la faim, ni de la soif, et ils savent aussi que, selon le mot d'un maître Italien, le moiide. appartient aux inquiets. La sâncérité est. la sœur deTamour ; peut-on mentir kce qu'on aime? Ces artistes, qu'a touchés au cœur l'aiguillon sacré, seront sincères jusqu'au scrupule. Ils méprisent les apprêts, les artifices; ils ne savent pas frelater leur pensée. Toute leur étude est de vous faire voir ce qu'ils ont vu, de vous faire sentir ce qu'ils ont senti ; ils n'y ajouteront, ils n'y changeront rien ; ils n'ont que leur âme à donner, et ils la donnent.

Que s'ils joignent à la sincérité, qui est une vertu, uil peu de cette naïveté qui est le propre du génie, que pourrons-nous leur souhaiter de plus? La naïveté ne s'acquiert pas, et de tous les dons du ciel c'est le plus rare. Elle prête à la vérité le charme, Timprévu •d'une rencontre et. ces grâces abandonnées qui ne s'apprennent point. Qu'y a-t-il dans telle toile du €orrége que vous ne la puissiez contempler sans un mystérieux frémissement? Un cœur d'homme lui a dit son secret, et l'esprit de cet homme n'en a rien sa.

DansYos bons jours VOUS accordez du génie à Delacroix. Admirons les éblouissements de sa palette, les fougues de son pinceau; ce qui me paraît plus admirable encore, ce sont certaines naïvetés de sentiment et d'expression qui témoignent qu'il était, lui aussi, de la grande famille. Pensez seulement à ce Démosthène du Palais-Bourbon qui seul, au bord de Teau, cherche à tâtons son geste et sa parole» et vous saurez ce que je veux dire... Eh bien! mon cher, je n'ai rencontré au Salon ni ce Démosthène, ni saint- JérômCj^ pas plus que l'homme aux yeux verts ; mais on peut vous certifier, le Salon lui-môme en fait fbi^ qu'il y a encore à Paris des amoureux, des inquiets et même des naïfs, et tant qu'il y en aura le monde ne périra pas. J'ajoute qu'il y en a plus à Paris que partout ailleurs; c'est pourquoi Paris sera toujours Paris.

Aujourd'hui, je ne veux nommer personne, ni voi;s parler de rien. On n'est sûr de ce qu'oa a vu qu'après l'avoir revu, et dans les premiers jours on voit mal. Les tableaux et les statues veulent avoir affaire à des esprits recueillis, leur silence ne parle qu'aux silencieux. Il n'est pas aisé de se recueillir dans une foule ; on la suit dans son va-et-vient, dans ses mouvements incertains et capricieux ; on l'écoute, on la regarde ; ce sont les spectateurs qui sont le spectacle, et ce spectacle ne manque pas dlntérèt.

Vous le dirai-je? le jour de l'ouverture, il m'a semblé que ce n'était pas le public qui regardait les tableaux, que c'étaient les tableaux qui regardaient le public. Ils avaient l'air de lui dire : « Ainsi après deux aijs, vous nous revenez l Que de choses se sont passées! Il y a quelques mois, où en était la France ? Et maintenant vous avez assez de loisir et de repos d*es-

prit pour vous occuper de nous, qui représentons dans ce monde les pures apparences, la sainte inutilité, les pensées tranquilles et éternelles. » Vous savez qu'Aristlppe, jeté par la tempête sur une côte déserte, reprit courage en apercevant sur le sable des figures de géométrie, et qu'Enée, après son naufrage, ne recommença de croire à sa fortune qu'après avoir découvert dans un temple, près de Carthage naissante, des tableaux qui retraçaient les malheurs de Troie. En voyant le passé peint sur la muraille, il sentit l'avenir remuer dans son sein, et Rome lui apparut. Les arts sont de célestes messagers ; dans leurs yeux éternellement jeunes, il y a de l'espérance et d'infaillibles promesses. Il m'a semblé que cette année l'ouverture du Salon était la fête de la confiance, un défi jeté aux tempêtes par une société

Qui n'était pas encor du naufrage essuyée.

Toutefois, dans cette foule qui allait et venait, il se trouvait des gens peu rassurés. Ils promenaient autour d'eux des regards inquiets ; ils craignaient visiblement que les murailles, les plafonds ne fussent pas solides, que les cadres mal assujettis ne vinssent à se détacher de la paroi et ne leur tombassent sur la tête. D'autres semblaient mécontents ; ils haussaient à tout coup les épaules. Ils se plaignaient à eux-mêmes ou à leurs voisins que non-seulement la peinture et la sculpture étaient pitoyables cette année, mais que l'administration avait tout arrangé à la diable, que les jours étaient mal ménagés, qu'il y avait partout des vents coulis, que partout on reconnaissait la main et les agissements (c'est le mot à la mode) d'une direction qui n'a ni goût, ni principes. En traversant le jardin, r un de ces mécontents s'arrêta pour respirer

le parfum d'une rose, qu'il écarta aussitôt avec un geste de mépris ; évidemment, cette rose sentait la république. Quand la France est en lépublique, rien ne va, rien ne marche ; il n'y a plus ni peinture, ni roses, et les mois de mai ressemblent à des mois de février.

Lorsqu'il arriva au bas du grand escalier qui conduit au salon d'honneur, le mécontent dont je parle ressentit une surprise désagréable, qui pour quelques instants le rendit muet. Cet escalier est décoré avec un goût exquis et sobre; verdures, vases, Gobelins, tout y est d'un choix irréprochable, et il y règne un discret demi-jour, qui à la fois repose les yeux et les met en appétit. Tantôt on leur servira de la lumière et de la couleur, et ils en mangeront avec le même plaisir qu'éprouve un estomac bien disposé en présence d'une table dressée qui l'attend. Bref, cet escalier est le chef-d'œuvre de l'administration. Et pourquoi ne ferait-elle pas des chefs-d'œuvre ? Au demeurant les mécontents étaient en minorité. l-.e gros du public ne paraissait jpoint disposé à la critique ni à trouver que le Salon de cette année fit regretter les autres. Je ne me suis pas aperçu que son divertissement fût attristé par quelque auguste absence, ni qu'il manquât le moindre roi à son plaisir.

En revanche, un Anglais de ma connaissance se plaignait précisément que le Salon de 1872 ressemble trop à ses devanciers. Il m'aborda comme je sortais, et de but en blanc : — Oui ou non, la France a-t-elle été battue à Sedan? — Hélas !oui,lui dis-je. — A-t-elle perdu deux provinces? — Ce n'est que trop certain. — Eh ! je vous prie, reprit-il en roulant les yeux, quelle différence trouvez-vous entre le Salon de 1872 et le Salon de 1870 ?... Il s'en allait, quand revenant sur ses pas : « Il y en a une, c'est que Regnault est

mort. Ah 1 ces Français I » A ces mots, il monta en fiacre, ce qui m'empêcha de lui répondre...

Ahl ces Français l Vous entendrez dire cela en Italie, comme ailleurs, et ceci encore : Ils ne se corrigeront pas, ils sont si légers ! La vertu de beaucoup de gens consiste à dire chaque matin et chaque soir : Les Français sont si légers ! Défiez-vous de l'homme qui parle ainsi du haut de sa conscience, qui lui sert de perchoir; il y a dix à parier contre un qu'il a commis dans sa journée deux ou trois grosses légèretés. Il y a quelque apparence aussi que de tout ce que produit la France, ce grand censeur ne connaît et ne goûte que ce qu'il lui reproche, les plus grasses de ses comédies, les plus graveleux de ses romans. Il a le double plaisir de les savourer et de les décrier, — ce qui faisait dire à un ministre de France à Tétranger, qu'en vérité ces gens-là avaient la digestion ingrate. Une femme d'esprit ajoutait : « Le peuple léger écrit de mauvais livres qui font les délices des peuples lourds. >

Mon Anglais n'est pas de ceftte race. Il est bon homme, veut du bien à la France ; voilà dix ans qu'il y a planté sa tente et cette tente est un hôtel entre cour et jardin. Il disait un jour : « Que me parle-t-on des défauts des Prussiens? Est-ce que je fréquente ces messieurs? Mais j'en veux aux travers des Français, parce que je ne peux vivre qu'avec eux. » Or, quand ce bonhomme s'indignait que le Salon de 1878 différât si peu de celui de 1870, vous comprenez sa pensée, il espérait que les malheurs de la France auraient produit de miraculeux effets, qu'au lendemsdn de Sedan elle allait ôtre prise d'une attaque de vertu foudroyante, que par la même occasion il s'y ferait xme éclosion subite, une ponte extraordinaire d'où-

liETTRE I 'Za»

vrages de géiiie, et qu'on trouverait cette année aux Champs-Elysées, deux mille dhefs-d'œuyre qui tous prêcheraient le patriotisme, la religion, la discipline et toutes les vertus de famille. Je n'ai jamais goûté les tableaux qi^i prêchent, et je n'ai jamais pensé que Sedan provoquerait en France un foisonnement de génies capable d'embarrasser la circulation sur le boulevard. Une catastrophe courageusement supportée et noblement réparée est un gage, une promesse d'avenir ; mais de telles promesses sont des effets à longue échéance. Il faut, dit-on, vingt années pour faire un acteur ; il en faut bien quelques-unes pour refaire un Poussin. Eh ! bonnes gens, le premier fruit du malheur dans les âmes et dans les peuples bien nés, c'est la réflexion, qui finit par amener tout le reste. Soyez tranquilles ; quoi qu'en disent les malveillants, la France réfléchit. On s'en apercevra quelque jour.

A bientôt. Vous ressemblez à la duchesse du Maine, qui avait peine à se passer des gens qu'elle ne pouvait souffrir. Puisque après avoir fui le Salon, vous exigez qu*on vous en parle, on tâchera de vous en parler, mais, si vous le voulez bien, avec choix et discrétion; car je me ferais scrupule de fournir des arguments à votre mauvaise humeur. N'attendez pas non plus que je m'étende sur les questions de pratique, que je vous entretienne d'empâtements et de frottis ; ce ne sont point mes affaires. Le métier m'intéresse moins que l'art, le caractère, la composition, Teffet ; apparemment ce n'est point pour les peintres que les peintres peignent. Crescentini, après avoir entendu un chanteur dont on lui avait vanté le talent, disait : « Il chante bien, mais il ne me persuade pas : Çanta hene^ ma non mi persuade. > Je tous dirai en passant quels

artistes sont en voix cette année et me paraissent bien chanter ; mais je vous parlerai plus au long et avec complaisance des tableaux et des statues qui m'auront persuadé.

M. Thiers et son portrait. — Un symphoniste en couleurs. — Les,

prunes de M. Philippe Rousseau.

Reçoit- on les nouvelles au palais Pitti? Y sait-on qu'il s'est passé ici, au Palais de l'Industrie, un incident, disent les uns, un scandale, disent les autres, et que tout Paris en a causé? Vous n'ignorez pas que depuis quelques années on ne reconnaît plus au Salon d'autre autorité que celle de l'alphabet, que l'alphabet seul décide de la distribution et du placement des tableaux. Il n'y a point de règles sans exceptions, direzvous. Mais il y avait autrefois tant d'exceptions sans règles qu'on avait résolu cette année de s'en tenir à la règle toute pure, à la règle austère, à la règle implacable. Il en est résulté qu'une œuvre importante, le portrait de M. Thiers, président de la république, se trouva, par la fatalité des initiales, enfoui dans une des dernières salles, où la foule n'arrive que fatiguée et distraite, ayant dépensé en chemin tout son fonds de curiosité et d'attention.

Je crois en vérité que dans ce cas- ci l'inconvénient n'eût pas été grand. On avait tant parlé de ce portrait, que tout le monde aurait voulu le voir; on l'aurait cherché, et on aime à trouver ce qu'on cherche. Certaines personnes en ont décidé autrement. Quelqu'un qui tient de près au président a ressenti, dit-on, un étonnement voisin de l'indignation en voyant réléguée

à l'une des dernières places du Salon l'homme qui tient la première dans l'Etat. Le président lui-même, consulté à ce sujet, aurait répondu que sans doute il n'avait pas de vanité, mais que cependant...

J'ignore ce qu'il ajouta, n'étant pas dans le secret des dieux, et il est dangereux de faire parler un homme de tant d'esprit quand on ne sait pas exactement ce qu'il a dit. La jeune artiste, de son côté... Quoique déjà célèbre, elle est très-jeune encore, et la jeunesse est vive, impatiente, elle a la tête près du bonnet, son sang court vite, elle est à cheval sur son bon droit, elle enrage d'avoir raison et que toute la terre n'en convienne pas, elle ne compte pas assez avec le monde, avec les malveillants, avec les jaloux. On lui avait cependant prédit qu'outre ses ennemis, elle aurait sur les bras tous les ennemis de M. Thiers, qui n'en manque pas, comme on sait. Et tenez, puisque nous parlons portraits, l'un des plus ressemblants et des mieux réussis qui se voient au Salon est celui d'une illustre cantatrice par M. Périguon. En le regardant, il me souvenait que cette cantatrice disait un jour à quelqu'un : — « Ce qui m'a été le plus utile dans ma carrière, c'est le talent que j'ai toujours eu de dissimuler le plaisir que me causent mes succès. » La philosophie naturelle est un don précieux et rare, et il faut être né en Italie pour avoir cet esprit de conduite qui n'attend pas le nombre des années.

Bref, le portrait du président de la république a été, par une sorte de coup d'Etat, transporté dans le premier salon. Le jury a solennellement protesté, au nom des idées de 89, contre ce crime de lèse-alphabet. On a tâché d'échauffer le public sur cette question. Le public, paraût-il, n'a pas pris feu. Il a jugé que l'abus n'était pas criant, que le cas n'était pas pendable^ que

toat se réduisait en définitive à une marque de politesse et de déférence donnée à un homme éminent,. qui est aujourd'hui le premier n^gistrat de son pajs^ que si une exception était naturelle et légitime^ c'était celle-là, et qu'on faisait beaucoup de bruit d'une bien petite affaire.

Le bruit et la gloire sont deux choses fort différe{ri;es. Mlle Jacquemart a trop de talent, trop d'ayenir pour que les incidents soient nécessaires à sa renommée ;. elle ne les cherche point; ce n*e&t pas sa faute s'ils viennent la chercher. Celui que je vous aï conté contribue sans doute à recommander plus vivement encore à la curiosité publique le portrait de M. Thiers. Ne faut-il pas que ^nos ennemis nous servent à quelque chose? Bien qu'il ait été conçu* et exécuté dans un goût sobre, sévère, ce portrait attire autant la fouie que les peintures les plus mouvementées, les plus nourries de couleur, les plus tapageuses du Salon; — il en est un des lions. Il est toujouars très-entouré, trèsfêté, très-admiré, partant très-discuté.

La critique trouve à redire à une redingote marron, qui avait déjà essuyé de grandes difficultés à la préfecture de Versailles; — elle semblait, disait-on, sortir de la Belle- Jardinière. L^artiste tenait à sa redingote, elle avait raison d'y tenir. C'était pour elle une question d'ampleur et une question de couleur. Le frac noir aurait tout perdu. La critique s'en prend aussi à un bras gauche dont le raccourci est d*une justesse douteuse. Voyez ce que c'est que les incidents ; quand le monde est en humeur de causer, que ne dit-il pas? Il court une légende sur ce bras gauche. On prétend qu'il a été examiné par un homme de Tart ; — ce n'est pas nn peintre que je veux dire, mais l'un des plus célèbres inédecins de Paris, lequel^ mandé à la bâte.

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serait arrivé avec sa trousse, fort en peine d'une santé précieuse qui intéresse également Pans et Berlin. On n'avait que taire de sa trousse^ on voulait prendre son avis sur lie raccourci. Ce qu'il en pense est un mystère ^^ peut-être n'en pense-t-il rien du tout- La liberté des opinions serait un mince avantage si elle ne comprenait la liberté de n'en point avoir.

Après que la critique a glosé sur la redingote marron^ sur le raccourci, elle est obligée de reconnaître que ce portrait est une œuvre remarquable et qu'il fait le plus grand honneur à l'artiste, que le visage est d'un beau modelé, que le détail du front,, des tempes, des sourcils, est pris sur le fait et finement observé,, que la bouche est une merveille de ciselure, que les yeux sont d'une étonnante Umpidité; — la maison est habitée, quelqu'un est à la fenêtre et regarde. Il faut admirer dans ce portrait un grand tar lent uni à une grande honnêteté, à une parfaite probité. C'est de la peinture sérieuse et sincère, où rien n'est sacrifié à la recherche de Teffet^ à la friandise des yeux, où rien ne sent rartifice, Tescamotage. Mlle Jacquemart a une volonté qui sait commander^ une main qui sait obéir, et ce qui rehausse, le prix de tout le reste, elle a le respect de son art et de sa pensée, ce courage de forte trempe que ne rebutent point les difficultés, une véritable conscience d'artiste qui se donne tout entière à ce qu'elle fait. La conscience ne court pas les rues. Combien d'artistes, très^ honnêtes gens au demeurant, font,, sans trop s'en •douter, de la peinture malhonnête I

Ce qui me parait le comble de l'art dans le partrait, c'est de combiner dans la juste mesure le repos et raction« Le portrait doit avoir de l'expression dL n'en pas avoir trop. E ne sera vivant, il ne sera par-

lant, qu'à lacondition de représenter une âme en action; mais il faut que cette âme qui agit se montre à nous dans son attitude ordinaire et naturelle; ua mouvement vif et passionné ne saurait être une* habitude. Dans la plupart des portraits que nous voyons, il y a trop d'action ou trop de repos ; les uns ne parlent pas assez, les autres parlent trop. Le reproche qu*on pourrait faire à celui de M. Thiers, c'est que l'action ne s'y fait pas assez sentir, ou, si vous l'aimez mieux, que la lanterne n'est pas sufQsamment éclairée; il y a quelque incertitude dans l'intention, et, en peinture, l'intention n'a de valeur que lorsqu'elle s'accuse avec la netteté d'un parti pris.

Cela tient peut-être à ce que ce portrait a été commencé en 1870 à la place Saint-Georges et terminé en 1872 à Versailles. Beaucoup de gens disent en le regardant : — Voilà donc l'homme le plus malin de France. Qui s en douterait? — C'est qu'aujourd'hui M. Thiers est occupé d'autre chose que de faire des mots ou de forger des épigrammes. Il doit refaire à la France une armée, des finances, renvoyer les Prussiens chez eux, et Mlle Jacquemart a voulu nous montrer le président de la répubUque, le syndic d'une faillite qui, grâce à lui, n'en sera pas une. — Fort bien, direz-vous; mais sa malice lui est restée; il s'en sert comme d'un moyen de gouvernement. Si l'artiste a voulu peindre l'homme d'Etat, elle devait nous faire sentir que cet homme d'Etat ne ressemble pas à tous les autres, que son caractère est d'avoir la politique gaie, quand il ne l'a pas colère. — J'en conviens, ce qui manque à ce beau portrait, c'est je ne sais quelle hardiesse de toudie, quelle libre familiarité du pinceau qui aurait concilié l'audace avec le respect et fondu ensemble l'homme et le personnage, la situation

et le caractère^ la malice et la dignité, la place Saint- Georges et Versailles. Était-ce possible? N'y a-t-il pas des problèmes insolubles? Les censeurs de Mlle Jacquemart oublient trop tout ce qu'il y avait de difficile, de dangereux dans son entreprise, et combien il la faut louer d'avoir presque réussi. Ecoutez plutôt cet apologue; il est aussi vrai que la plupart des histoires qui courent Paris.

Jupiter, vous le savez, s'est réconcilié avec Prométhée, et pour utiliser ses talents il l'a chargé tout spécialement de la fabrication des grands hommes. Soit paresse, soit indifférence, Prométhée avait fini par se négliger; il se déchargeait de son office- sur ses ouvriers qui ne sont que des apprentis, et c'est pour cela que les vrais grands hommes étaient devenus si rares. Les ouvriers maladroits font plus de copeaux que de besogne. Ceux-ci ne plaignaient pas Tétoffe; taillant hardiment en plein drap, ils s'y prenaient si gauchement qu'avec des frais énormes ils arrivaient à peu de chose. Les hommes sortis de leurs mains naissaient avec des facultés mer\'eilleuses; ils avaient de l'esprit, du cœur, du génie à revendre ; mais tout cela était si mal assorti, si sottement agencé qu'il n'en résultait que des grands hommes manques, inutiles aux autres comme à eux-mêmes.

Un jour, Prométhée, se réveillant de son sommeil, rassembla ses ouvriers et leur dit : — Vous n'êtes que de mauvais gâcheurs, qui me ruinez en faux frais. Le secret du grand art est l'économie sévère des moyens. Pour vous apprendre votre métier, je m'en vais faire un tour de force. Je fabriquerai un homme d'Etat à qui je refuserai ce que vous appelez, vous autres, du génie. Ce ne sera point un de ces esprits à vastes enjambées qui traversent le monde en trois pas et le

plus souvent bronchent au quatrième. Je ne lui donnerai que du bon sens, de la finesse, du calcul, uoe insurmontable aversion pour tout ce qui ressemble à une chimère. Je veux qull ait tout à la fois un espiît alerte, prodigieusement agile, et des idées très arrêtées sur toutes choses, ; — joignant à ses préjuges une extrême vivacité d'impressions , il commettra des fautes, et quand on le croira perdu, il se sauvera par des expédients. Pour vous étonner davantage, je logerai cette âme singulière dans un corps frêle. A soixante-quinze ans, cette âme et ce corps seront capables d'efforts surhumains et des plus durs labeurs ; ce septuagénaire aura le teint de la vieillesse, la jeunesse du sourire , Tétemel pétillement du regard, — et sa voix grêle, sans timbre, sans éclat, maîtrisera par un charme souverain les plus bruyantes assemblées. On. l'accusera de n'aimer que lui-même, de ne connaître que les amitiés utiles;; mais ses ennemis confesseront qu'il ne connaît pasles rancunes inutiles, et les plus malins se laisseront amorcer plus d'une fois parles séductions de son irrésistible coquetterie. La vérité est qu'il aura deux passions sincères, l'amour de son métier et de sa gloire, le culte de son payg, et tout cela se lira srar son visage. Enfin sa politique n'offiîra jamais les apparences de la grandeur ; mais il possédera tant de ressources d'esprit, une telle abondance d'habiletés et de petits moyens, qu'il réussira un jour à temr tête ^ un autre grand homme dont je me propose^ de faire cadeau aux Prussiens et qui, au rebours du premier, n'aura dans «on sac qu'un tour auquel

l'Europe se laissera éternellement prendre Et afin

de vous prouver ce que peuvent les circonstances pour grandir les hommes, j'appellerai celui dont je parte

à une ^tttaâoTi exceptbnnteUe , et ses f aouUés croîtront avec sa destinée ; sa gaieté et sa l>elle humeur désarBaeroQt la mauvaise fortune de son pays, il fera Fétcmnemest de ses amis comme de ses efine« «ois, -cm le Terra devenir un homme nouveau, travaillant à faire une France nouvelle.

Ainsi parla Prométhée, et ses ouvriers lui promirent qu'ils se régleraient à l'avenir sur son exemple, que désormais en fabriquant des grands hommes ils s'appliqueraient à méanager l'étoffe. C'est rassurant pour nous ; coûtant moins, nous en aurons davantage. On assure que Prométhée ajouta : Un jour une jeune artiste d'un très grand talent entreprendra de faire le portrait de mon ^and homme, et je vous garantis qu'après cela tourt lui paraîtra facile.

Dans une salle du fond se trouvent dera portraits de femmes en grande toilette, qni ne sont ni moins entourés ni moins discutés qwe celui de l'homme de Prométhée. Impossible de passer devant sans s'arrêta. C'est im ensorcellement. On prétend que l'auteur de ces portraits, M. Carolus Buran, s'est plaint que le jury l'avait mal placé. Ce sont bien plutôt ses voisins qu'il feiut plaindre. — Voilà un morceau de la plus grande vigueur de couleur, disait Diderot en parlant de je ne sais quelle peinture; il tue cinquante tableaux autour de lui. — Les portraits de M. Carolus Duran sont de force à en tui^ soixante. Je n'aime pas à disputer mes plaisirs ; c'est bien assez d'avoir à discuter ses trhagrms, et j'ai pane à daiereher chicane à l'homme qui donne une fête à mes yeux. Je n'ose me flatter de oonvertir à ces deux portraits votre goût classiquement sévère et quelque peu académique ; vous en détourneriez vos regards avec horreur, vous crieriez au scandale, et vous recommenceriez à citer Reynolds.

Je ne veux pas raisonner avec vous. Mais il y a des gens qui disent : — L'artiste qui a peint les deux femmes que voilà possède une incomparable habileté de main ; il s'entend comme personne à rendre les étoffes, la soie, le satin, le velours, les rubans, les dentelles, et c'est pour nous montrer de la soie et du satin qu'il fait des portraits de femmes, où les accessoires sont l'essentiel, où la figure n'est qu'un accessoire. Je ne puis souscrire à ce jugement. L'artiste dont il s'agit n'a pas seulement la science des étoffes, il possède au même degré la science de la vie et le sentiment de la chair, et il n'aurait garde de prendre l'accessoire pour l'essentiel.

La pente naturelle de notre talent décide le plus souvent de nos choix ; ce que nous voyons dans cette immense confusion de choses qu'on appelle le monde, c'est ce que nous aimons à y voir. M. Carolus Duran est avant tout un remarquable musicien en couleurs. Je me représente que lorsqu'il a trouvé [un modèle à sa convenance, une certaine carnation dont la fermeté, la fraîcheur ou les finesses lui agréent, une certaine couleur d'yeux et de cheveux,^ces tons et ces nuances se marient aussitôt dans son esprit avec d'autres tons et d'autres nuances qui les feront valoir et que fourniront à l'artiste les étoffes dont il habillera son modèle. Il se forme dans sa tête des accords, des modulations de couleurs ; cet air qu'il se chante à luimême, sa toile le chantera à tout le monde, il n'y aura que les sourds qui ne l'entendront pas. Dans ce travail de composition musicale, la figure humaine sert de thème. A ce thème l'artiste adapte un accompagnement d'une prodigieuse sonorité, et comme il est assez grand coloriste pour trouver dans la couleur un moyen d'expression, il ny a pas seulement de

l'harmonie dans sa peinture, il s'en dégage un sentiment, elle affecte un caractère, une physionomie qui sont toujours d'accord avec le caractère et Texpresjsion du modèle. La bouche, les yeux, l'attitude du corps, les dentelles, les rubans, la robe, les accessoires, tout est d'ensemble, tout conspire au même effet.

Quels terribles gens que les artistes qui ont à leur commandement toutes les ressources de la palette ! Il y a dans ces deux portraits d,es audaces à faire trembler. Mais on ne tremble pas, tant la brosse dont ils sont sortis est sûre de ce qu'elle fait. Les accords et les oppositions de notes, les habiles rappels de lumières, les tons neutres et les vigueurs distribuées à propos, les reflets et les réveillons, les couleurs ennemies hardiment rapprochées, l'art de sauver les dissonnances et de mettre à sa place l'accent dominant qui, à la fois, donne la mesure de toutes les valeurs et fait en quelque sorte vibrer la toile, M. Carolus Duran possède tous les secrets du métier. Il a composé, cette année, une symphonie en violet et en jaune sur une blonde, une symphonie en gris et en rose sur une brune, et il a prouvé qu'il est le premier homme du monde dans l'art de mettre une femme en musique.

J'en conviens, tant d'habileté est un périlleux avantage. Si on a tort de vouloir forcer son talent, on aurait tort aussi de s'y trop abandonner, de céder avec trop de complaisance à tous ses entraînements ; car c'est le devoir d'un artiste d'être aussi complet que possible. Plus dangereux encore est ce talent pour les imitateurs qui tenteront de s'en approprier les procédés et les audaces. Il n'est pas de résignation plus rare ni plus méritoire que celle d'un peintre qui, n'é-

tant pas né ooloriste, prend bravement son parti de ne Têtre pas et d'épouser le gris sans espoir de divorce. On peut jïrédire qu'on verra a.u Salon de l'année prochaine plus d'un éventail ponceau^ que phis d'un exposant s'avisera de cet expédient pour faire chanter sa peinture, et ne réussira qu'à égratigner cruellement par les grincements de son archet ceVbQ paire d'oreilles que nous avons dans les yeux. Les coloristes seuls possèdent la science de l'accait ; les autres le placent à tort et à travers. Je connais une femme qui est brouillée avec la ponctuation ; il n'y a jamais dans ses lettres une virgule ni un point. Gomma elle est consciencieuse, elle ajoute toujours par manière de postscriptum deux lignes serrées de points et de virgules, avec ces mots : m Je crois que le compte y est ; je vous laisse le soin de les placer. » G&rtain& peintres devraient renoncer à accentuer leur pem.ture. Ils pi^ésenteraient au public leur palette toute chargée, en lui disant : Voilà le ponceau; vous le plarcerez.

Je commettrais un lourd péché d'omission si je négligeais de vous mentionner deux portraits encore, Tun bien étrange, l'autre fort beau. Le premier, qui est de M. Hébert, représente une femme,.. Non, ce n'est pas une femme, elle n'a de réel que les perles qui la couvrent et qui sont de vraies perles. jGette sylphide vêtue de blanc semble regarder la vie du timd d'un rêve ; elle est elle-même un songe, une vision. L'un de ces matins les gardiens du Salon seront bien étonnés, ils trouveront vide le cadre qui contient cette vision ; elle se sera envolée, dissoute en vapeur ; l'éther aura repris ce que l'éther avait donné, Trèaréelle, au contraire, est une jeune femme vêtue de noir, qui habite dans la salle voi^ne ; il n'est pas à

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craindre qu'elle fausse compagnie à son cadre. On reconnaît facilement dans ce portrait le talent si ferma et si distingué de M. Jules Lefebvre. C'est une peinture solide, correcte, savante, qui pourrait être dure et qui ne Test pas- Cette jeune femme a des yeux clairs et interrogants, dont le regard vient de très-loin. On lit dans ces yeux-là un problème, qu'on emporte avec soi. 3e n'ai pas encore trouvé la réponse.

Mais f allais oublier, en finissant ce chapitre, de vous parler de Tune des merveilles du Salon, d'un portrait qu'on ne peut contempler longtemps sans émotion, et où plus d'un figuriste pourrait apprendre l'art d'interpréter et d'ennoblir la nature. Ce chefd'œuvre est de M. Philippe Rousseau, qui l'a intitulé la Confiture ; il y a pourtrait une centaine de prunes qui sont destinées à être cuites et qui ont Fair de s'en douter. A côté se dressent deux pains de sucre qui les^ attendent ; on s'est donné rendez-vous dans un chaudron, qui attend aussi. Un artiste me fait observer que ces pains de sucre ne sont pas tout à fait du môme monde que ces prunes, qu'ils sont un peu bourgeois, presque vulgaires. Mais ces prunes!... elles ont vraiment de l'âme ; c'est que le peintre en a une, qu'il a répandue sur sa toile. L'art, disait Bacon, estl'homme ajouté à la nature, homo additus naturœ. En regardant la Confiture de M. Rousseau, on sent la présence d'un homme, et cet homme est un amoureux; il raffole de son art et de ses sujets. Voilà pourquoi ses prunes vivent, respirent ; elles ont un je ne sais quoi qui ressemble à du sentiment, à de la pensée. Après cela il est possible que les deux pains de sucre manquent de distinction. Mais je n'accorderai jamais qu'As soient un peu canaille. C'était le mot de mon artiste, qui ne mesure pas toujours ses expressions.

La peinture religieuse. — Les dieux empesés et les dieux insignifiants. — Le Sommeil, l'Imprévoyance et TEspérance.

Vous êtes un entêté! Vous affirmez, sans les avoir vues, que les deux admirables toiles de M. Carolus Duran sont plus étonnantes qu'admirables, et quand je vous vante les confitures de M. Philippe Rousseau, vous me reprochez de m'enthousiasmer pour des prunes. — Je vous ai prié, m'écrivez-vous, de me donner des nouvelles du grand art. Ce n'est pas répondre que de citer des portraits et des tableaux de nature morte. — Mon idée, je vous^l'ai dit, est que les vrais artistes font du grand art, quelques sujets qui' s traitent, et dans pes portraits comme dans cette confiture j'ai reconnu distinctement la griffe du lion. Les griffes sont des griffes ; on ne peut s'y tromper. Mais vous vous obstinez à prétendre que les grands sujets sont une condition sine qua non de la grande peinture, et votre ironie triomphante me demande quelle figure les dieux font au Salon. Je vous avoue que cette fois vous m'embarrassez. Je m'étais promis de ne pas vous parler des dieux.

Je pourrais vous répéter, pour me tirer d'affaire, que la peinture religieuse a fait son temps, que c'est un champ fatigué, sinon épuisé, qui demande à se reposer pendant de longues années avant de produire de nouvelles moissons, que durant trois siècles le mythe antique et la légende chrétienne ont défrayé rimagination des peintres, leur ont fourni des thèmes sur lesquels ils ont composé toutes les variations pos-

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sibles, que tous les chefs-d'œuvre en ce genre ont été faits, que les peintres d'aujourd'hui qui s'essaient en de pareils sujets sont fatalement condamnés aux réminiscences et aux redites.

Mais je ne puis en ce moment vous parler ainsi. J'ai revu tantôt, dans l'église de Saint-Denis du Saint Sacrement, une vierge qui tient sur ses genoux le cadavre de son fils. Ses deux bras démesurément allongés semblent vouloir étreindre et ramener sur son cœur une douleur démesurée, et son geste surhumain reproduit involontairement la tragique figure de cette croix où l'homme-Dieu a été cloué. A la rue Le Peletier, j'ai vu un autre Christ mort, les jambes enveloppées dans des linges dont la blancheur jette un éclat terrible et sinistre. Marie-Madeleine est accroupie à ses pieds et les inonde de ses larmes, tandis qu'en face d'elle la Vierge semble pétrifiée par son désespoir. Sur le devant, saint Jean agenouillé, dans une attitude abandonnée, tient de ses deux mains la couronne d'épines et parait dire : — Voilà donc la royauté qu'il nous annonçait! Le paysage est âpre et sombre, le ciel est noir. Trois croix se profilent sur une éclaircie de l'horizon. Dans le fond, quelques passants; des soldats, une femme, les uns s'approchant, les autres s'éloignant, tous étrangers, indifférents à cette scène de deuil et occupés sans doute de leurs affaires. Jamais on n'a représenté avec plus de puissance l'effrayante soUtude des grandes douleurs; cet éternel passant, qu'on appelle le monde, va et vient autour d'elles sans les apercevoir. Et c'est ainsi que pour un Delacroix il n'est point de thème usé ni épuisé. Ces fantaisies souveraines impriment leur marque à tous les sujets ; elles disposent à leur gré des choses et de nous-mêmes ; tout ce qu'elles

«DUS moifttrexit nou» est nouveabo, nous étûnoe et nous transporte.

Le» plus ignorants des enfant» de ce siècle sqbJL quelque peu frottés de physique, et ils admettent difficilement le surnaturel. Mais, Dieu merci ^ notre imagination n'est pas dans la dépendance absolue de notre raison; les légendes l'intéresseront tou|,ours pourvu qu'on s'entende à nous les conter. A de certaines heures, nous éprouvons le besoin de sortir de nous-mêmes, de rompre pour quelque temps avec les habitudes de notre pensée et de notre vie ^ nous soupirons ^rès l'extraordinaire; sous quelque forme qu'il nous apparaisse, vérité ou mensonge, nous l'accueillons avec empressement et nous lui faisons fâte« -Cet étranger nous apporte des nouvelles d'un pays inconnu dont nous sommes curieux, où la justice a détrôné le hasard , oii les grands cœurs font euxmêmes leur destinée, où les grandes volontés maîtrisent les forces aveugles de la nature, déjouent les trahisons et les embûches de l'acâdeat. Nous n'y sommes jamais allés, dans ce pays que gouverne l'idée; mais nous aimons à croire qu'il existe, et nous sommes bien aises d'apprendre que d'autres ont découvert les chemins qui y conduisenlL

Toutefois, pour que l'extraordinaire nous charme,, il faut qu'il nous persuade et qu'à cet effet il se mette à notre portée, qu'il soit aus^ humain: que possible^ aussi naturel que la nature elle-même. La première quaUté de la peinture rehgieuse ou héro'û^ue est une simphcité familière qui touche au naïf. Qul elle se gaffde par-dessus tout du tendu, du solennel, de renfiiure>, du théâtraL L'artiste qui nous introduit chez les dieux doit être un h^itué de la. maison; il l'a âréquentée journellement et il en connaît les êtres; il redore, il

vit, il se meut dans rextraordinaire, dans le divin, avec autant d'aisance qu'un bon bourgeois vaque à ses aiMres dans son humble logis^ Les dieux n'ont garde de prendre en mauvaise part les familiarités, da génie; ils n^aiment pas que les hommes fassent desi façons avec eux, et je crois que nos blasphèmes leur déi^aisent moins que nos potttesses.

Le parfait naturel, associé à la grandeur, fut le caractère de l'art religieux dans tous les siècles qui ont entretenu un commerce intime avec le beau et avec la religion. Vous le savez mieux qae moi, vous qui avez revu à Sainte-Marie-Nouvelle les fameuses fresques de Ghirl^daio, et dans l'église del Carminé,, la chapelle des Brancacci. Vous y avez retrouvé un art à la fois très-noble et très-familier, des scènes religieuses traitées avec autant de bonhomie et de sim* pHcité que des tableaux de genre^ sans que jamais la dignité de la pensée ait à en souffrir, des saint Jean, des saint Pierre, des sainte Marie, des sainte Elisabeth où les Florentins reconnaissaient sans effort leurs voisins et lieurs voisines, une Judée qui ressemblait à la Toscane, une Jérusalem où Florence croyait revoir Florence. Naïveté sublhne, raiélange heureux de l'héroïque et du bourgeois, facilité d'un pinceau que conduit son idée, divines abondances du cœur et du génie, êtes-vous donc un secret perdu? La peinture rehgieuse de notre temps est à celle d'autrefois ce qu'est à Corneille la tragédie classique de l'empire, ce que sont aux tercets de Dante la pompe soutenue et Fatexandrin boursouflé de la Divine épopée de M. Soumet. Si Feropois est fort utile pour donner bon air à un faux-col, il est la mort de l'art comme de la religiim. Savez-vo«t& rien de plus pitoyable qu'un Dieu empesé?

On ne saurait trop répéter aux artistes qui s'essaient dans la peinture religieuse, que dans ce genre tout est préférable au théâtral. Que voulez-vous? le théâtral est à la mode ; on confond la pose et la majesté, la dignité et les prétentions. Tel Christ que je pourrais citer ressemble à un maire de village endimanché qui préside au couronnement d'une rosière, ou à un député doctrinaire à qui le diable offre le ministère de Tintérieur et qui lui répond : Retro^ Satanas! ma divinité est à cheval sur ses principes. Bref, on nous montre un Dieu gourmé, collet monté, tiré à quatre épingles, et qui n'a qu'une idée en tète, celle de ne pas se compromettre. Pourtant il suffît de traverser une prairie dans la saison des fleurs ou de relire certaines pages de l'Evangile pour se persuader « que le bon Dieu n'est pas un pédant, qu'il ne songe

ni à poser ni à se draper* Et pourquoi craindrait-il de se compromettre? Il est tout compromis depuis le jour où il a créé le monde et déclaré que son œuvre était bonne. Il l'a dit^ et malgré tout ce qui se passe, il le dit encore; car c'est bien le moins que le bon Dieu ait le courage de son opinion.

Les artistes du quinzième siècle savaient la peinture religieuse comme on sait sa langue maternelle. Les nôtres l'apprennent à la sueur de leur front et à grands coups de dictionnaire, comme on apprend l'allemand , ou l'anglais, et avec quelque facilité qu'ils la parlent, on s'aperçoit qu'ils ne sont pas du pays; leur accent sentira toujours l'étranger. De tous les tableaux de dévotion exposés au Salon, il n'en est qu'un.je pense, où respirent la vérité du sentiment et la grâce du \ naturel. C'est le Couronnement de la Vierge, de

M. Doze, réduction de peintures exécutées par cet artiste dans l'église de Saint-Gervasy. Conformément

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h la vraie traditidû théologique , il a rôprésenté \^ Vierge agenouillée devant le Christ assis, qui pose sur sa tête la couronne de gloire. La famille de Mûrie et celle de saint Jean-Baptiste assistent à cette cérémonie, laquelle est une vraie fête de famille très-humaine et digne pourtant dé se passer dans le ciel. M. Doze a étudié les maîtres et s'est pénétré de leur esprit. Que vous dirai-je de l'Adoration des bergers de M. Lafond, de la Tentation de Jésus-Christ de M. Dumas? Que ces deux élèves d'Ingres sont des peintres de mérite, que leurs efforts soni louables, et que le public^ en passant devant leurs tableaux, se contente de dire ; Voilà de bien grandes machines! mais ce ne sont pas des machines électriques.

Du moins ces deux artistes ont une qualité qu'oo ne saurait trop apprécier : ils respectent leur sujet. Qu'est-ce donc quand le prétentieux se marie au vulgaire, le trivial à l'emphase? Vqus avez lu sans doute dans Diderot qu'un jeune mousquetaire, étant on soir au café, regardait avec une attention soutenue un homme assez plat assis à la même table que lui. L'homme regardé finit par perdre patience et dit au mousquetaire : « Monsieur, m'auriez-vous vu queitjue part? — Vous l'avez deviné, répondit 1 autre. Vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un certain Christ de Brenet qui est au Salon. » Là dessus ijuerelle engagée; on met flamberge au vent, t^t Is commissaire arrive, qui se tourmentait, raconte Didcà'ot, à persuader à ce quidam colérique qu'on n'en était pas moins honnête homme pour ressembler à un "Christ, A quoi le quidam répondait : «Monsieur, cela vous plaît à dire, mais vous n'avez pas vu celui de Brenet. » Je ne veux nommer personne, mais il y a au Salon 4e 1872 plus d'un ^Christ de Brenet. Quelqu'un me

soutenait qu'il avait vu quelque part un de ces Christs. . Il avait beau chercher... 11 finit par se souvenir que c'était dans une pièce à féerie. Assurément le peintre n'est pas allé chercher son modèle au boulevard SébastopoL Mais rien n'est plus dangereux que le théâtral; il est sujet à des entraînements, à des fourvoiements déplorables, etil y a moins loin qu'on ne pense de l'Opéra à la Gaité.

Si les dieux ne font pas grande figure au Salon, ils y font nombre comme toujours. On y trouve des Hercule, des Apollon, des Diane, des Latone, des Vénus, des Centaures, des Naïades et des Dryades. La plupajrt de ces dieux ne sont que des académies qu'on à»' baptisées après coup de quelque nom mythologique. Cependant THérakles teraphonios de M. Bin est- un véritable Hercule, d'une assez belle prestance, à cela près qu'on lui peut reprocher d'avoir plus de mollets que de cuisses, grave défaut pour un tueur de monstres. Je voudrais louer la Néréide de M. Sellier, qui n'est pas l'œuvre du premier venu. Elle est couchée tout de son long et à plat ventre sur une plage ou sur un banc de sable recouvert par une eau clapoteuse et frisottante. On ne voit que son dos et son profil fuyant. Elle tient d'une main une coquille où s'est posé un papillon. Elle regarde dans la nuit je ne sais quoi. Le site est bizarre^ l'attitude de la nymphe aussi. Quel que puisse être le mérite de ce morceau de peinture, il souffre de l'insuffisance du sujet. Il est agréable à nos\yeux mortels de contempler le dos d'une nymphe; mais nous aimons à deviner, le visage qu'on nous cache, et j'ai beau chercher, je ne. devine pas à quoi pense cette néréide, ce qu'elle fait et ce qu'elle regarde. M. Hillemaeber a peint une Latone qui, portant ses -deux jumeaux, arrive auprès d'un matais ;oii.

des paysans coupent du jonc et implore vainement la faveur de puiser de l'eau pour étancher sa soif. Il a mieux rendu le refus brutal des paysans que la prière de la déesse; rien dans cette Latone n'annonce une divinité suppliante, ni la puissance de transformer les hommes en grenouilles. Il y a du très-bon et du charmant dans le Narcisse et la source de M. Machard, bien que Texécution en soit un peu mince, la couleur un peu ténue, presque effumée. La tête de ce Narcisse qui, penché sur le miroir d'une source, y contemple ses traits açlorés, est d'un beau dessin et d'une grande vivacité d'expression; son visage révèle une âme consumée que possède une idée fixe. La nymphe qui est assise à ses côtés contemple ce malade d'un air indifférent ; on voudrait que cette indifférence fût plus nettement accusée.

Quant aux autres nymphes et naïades du Salon, s'il en est qui font quelque honneur à la main qui les a dessinées, on répète devant la plupart le mot de Fontenelle : Sonate, que me veux-tu? Chénier recommandait aux poètes modernes de faire sur des pensérs nouveaux des vers antiques. Dans le plus grand nombre de ces œuvres, empruntées à la mythologie, la forme n'a rien d'antique et la pensée rien de nouveau. Les peintres devraient renoncer une fois pour toutes à faire parler les dieux quand ils n'ont rien à leur faire dire. Rien n'est plus misérable qu'un olympien dont la tête et le regard sont aussi vides qu'un appartement à louer, et le péché est aussi grand de faire un dieu insignifiant qu'un dieu empesé.

Deux déités cependant ont trouvé de pieux servants, de fidèles interprètes, à qui elles doivent de figurer avec honneur au Salon, déités bienfaisantes ô'Q funestes selon Tusage qu'on fait de leurs dons, et

qui s'appellent le Sommeil et llmprévoyance. Le Sommeil) de M. de Gironde, est un début, et ce début est riche en promesses. Le visage et le corps de cette jeune femme profondément endormie, au buste nu, aux jambes recouvertes d'un tapis rouge, témoigne de beaucoup d'étude et de talent. Elle dort d'un somme pesant et sans rêves, et 5on bras droit allongé dort comme elle, ainsi que sa main à demi-fermée* Le buste est d'une peinture ferme, vigoureuse; les chairs sont admirablement traitées. Ce sommeil n'est ni celui de l'innocence, ni celui du vice; c'est le sommeil d'un modèle, on s'en aperçoit. M. Gironde sera prochainement hors de page, il prendra ses coudées franches.

L'autre divinité dont je parlais, l'Imprévoyance, a été4peinte par un homme qui n'en est plus à faire ses preuves,îpar M. Jules Lefebvre, qui, se ressouvenant deJILa Fontaine, a intitulé son tableau la Cigale. Elle est charmante, cette jeunesse nue comme la main, dont la carnation fraîche et ferme est semblable à un fruit^quoi le soleil n'a encore mordu que du bout des dents et qui commence à peine à mûrir. Ses longs cheveux noirs sont défaits et pendants. Une moitié de sa couronne est|encore sur sa tête, l'autre est tombée à terre. Son corps est agité d'un léger frisson, car la saison dure est venue, comme le prouvent les feuilles jaunes qui jonchent le sol. Ce frisson est un avertissement qui lui donne à penser. Son bras gauche, relevé et passé j[entre ses deux seins, soutient son menton; l'un de ses doigts est posé sur sa bouche perplexe et boudeuse. Il y a de l'effroi dans son regard, mais rien qui ressemble au repentir. Cette cigale a beaucoup chanté,,|beaucoup dansé. Le froid l'a surprise au milieu de sesj'ébat?. C'est un cas imprévu qu'elle

cherche à résoudre, ne s'étant pas doutée jusqu'à ce jour qu'après Tété il y eût un automne, après l'automne un hiver. Que faire? Cette étemelle recommenceuse n'admet pas qu'on puisse vivre sans chanter et sans danser. Quelqu'un remarquait que ce qu'il y a d'un peu froid dans la manière de peindre de M. Lefebvre fait ressortir l'expression vraiment saisissante du visage de sa cigale. Ce visage exprime une perversité ingénue ou une ingénuité perverse, une crainte de Tavenir et un regret du passé qui ne sont accompagnés d'aucun remords. Le remords est ignoré des dieux et de certaines femmes aussi, qui ne ressemblent aux dieux que par cette ignorance et par la beauté fatale d'un sourire qui tue.

Vous parlerai-je de certaine jouvencelle, maigre et malingre, vêtue d'une tunique ou d'une chemise blanche, assise sur un rocher où elle appuie sa main droite, tandis que sa main gauche tient et soulève un rameau de chêne vert? Au second plan, on aperçoit deux rangées de petites croix; dans le fond, des montagnes bleues, un ciel rose. Cette pauvrette représente une grande divinité, l'Espérance ; c'est du moins ce qu'affirme M. Puvis de Chavannes.

Si cet artiste, qui fit autrefois de l'art sérieux, a voulu cette année égayer le public, l'événement n'a pas trompé son attente; la maigreur de son Espérance et de sa peinture a provoqué bien des lazzis. Toutefois il a ses adeptes, voir ses fanatiques. L'un d'eux m'assurait que M. Puvis de Chavannes est le Richard Wagner du dessin et de la couleur, qu'il a inventé la peinture de l'avenir, que le tableau qui excite les risées d'un public frivole renferme un profond symbolisme, que quiconque a de Vâme y découvre des immensités de sentiment et d'intention. Il

Qt)2 LETTRES SUR DE SALON DE 1872

ajoutait que lorsqu'on prend la peine de considérer longtemps les yeux bleus ou verts de cette chétive Espérance, on y lit clairement l'avenir des peuples et le secret de leur régénération. C'est un essai que je n'ai pas encpre fait et qui est vraiment redoutable ; ne pas réussir, c'est se prouver à soi-même qu'on n'a point d'âme.

Hélas î ce qui me semble prouvé, c'est l'irréparable tort que fait une idée fausse à un talent vrai qui en subit l'empire. Règle générale : un homme de tq-lent qui a un système, finit tôt ou tard par avoir plus de système que de talent. Il n'est pas besoin pour cela de s'appeler Richard Wagner,

Les maîfpeâ-lableaux. — Deux élonnements hisloiiques, — Un

gentilhomme et son ombre.

On peut s'entendre avec vous; vous devenez presque raisonnable. Vous consentez à reconnaître que voysavez eu tort de partir avant l'ouverture du Salon, pourvu que j'y découvre un tableau, un seul, qui soit ce que vous appelez un maître- tableau. Mais ce maîtretableau ne doit êtrfj ni un portrait, ni une nature morte, ni une allégorie; il m'est interdit aussi de le choisir parmi les peintures de genre et les paysages, dont nous causerons plus tard, Ce n'est pas un chefd'œuvre que vous demandez; vous évitez à dessein ce mot, qui est trop élastique. Nous traitons volontiers de chef-d'œuvre l'œuvre qui nous plaît, celle que nous voudrions avoir à nous, accrochée à potre mur,

parce qu'elle est en harmonie avec nos goûts particuliers, et nos goûts sont quelquefois des faiblesses. — Voilà une omelette qui est un chef-d'œuvre, disent les amateurs d'omelettes. Mais vous n'aimez ni les omelettes ni ceux qui les aiment; les chefs-d'œuvre en ce genre ne vous disent rien.

Aussi prenez- vous vos précautions! Un maîtretableau, selon vous, est celui où se trouvent réunies presque à dose égale les principales qualités d'une œuvre d'art vraiment sérieuse, l'idée, la composition, l'ordonnance, le style, le sentiment, l'originalité jointe au naturel et au goût, avec tout cela une connaissance approfondie du métier. Vous exigez aussi que dans ce maître- tableau il y ait de la joie, et bien que vous rie preniez pas la peine de vous expliquer, je vous comprends à demi-mot. Une peinture où il y a de la joie est le contraire d'une peinture fatiguée, stantée ou strapassée, dans laquelle on sent l'effort, le tourment, l'inutile sueur d'un talent incomplet aux prises avec un sujet qui le dépasse. Il se battra courageusement, mais d'avance il se sent battu.

On voit au Salon bien des tableaux qui sont des batailles perdues ; on en voit d'autces qui sont des sottises triomphantes, et je me hâte d'ajouter que les défaites du talent sont plus enviables que les Victoires de la sottise, laquelle au demeurant est née victorieuse. Elle est si sûre de son fait, de son succès, de sa félicité l La sottise déshonore le bonheur, et, si on la laissait faire, elle le perdrait à jamais de réputation. Heureusement pour le bonheur, il y a une joie fort différente de celle des sots; c'est Tallégresse d'un talent vigoureux et bien portant, qui se plaît aux grandes batailles, parce qu'il se sent destiné 'à lès gagner. Sa vaillante gaieté procède de la juste con-

fiance qu'il a en lui-même, é^ celte gaieté double sa force. La joie, a dit Spinoza, est un accroissement de notre être, et Shakespeare aussi savait tout ce qu'elle vaut et tout ce qu'elle peut. — Ami, disait Gratiano au marchand de Venise, garde-toi de pêcher avec riiameçon de la mélancolie ce goujon des imbéciles, la réputation, ^

Du style, de la science, de la grandeur dans le sentiment, et, par-dessus le marché, de la joie, vous ne sfTez pas content h moins. Ce n'est pas encore tout, vou« désirez que le tableau que je vous signalerai soit l'œuvre ou d'un nouveau venu ou d'un artiste déjà connu qui a su se renouveler et dire cette année quelque chose qu'il n'avait pas encore dit. C'est ainsi que vous me limitez dans mes choix. Pourtant vous me faites encore la partie assez belle.

iQue ne puis-je descendre au rez-de-chaussée! J'y trouverais bien vite de quoi vous satisfaire. Ce rez-decliaussée, consacré à la sculpture, renferme bien des lUiuvres distinguées et remarquables, et dans le nombre lin groupe en marbre qui, pour moi et pour bien d'autres, est^ sinon le chef-d*œuvre, du moins l'œuvre capitale de tout le Salon. Mais c'est d'un maîtretableau qu'il s'agit. Laissez-moi taire, vous aurez contentement.

Je ne vous parlerai pas de la grande peinture de feu Sébastien Cornu, qui représente Auguste remettant aux députés des trois provinces de la Gaule celtique réunis à Lyon Ja Constitution par laquelle ces trois provinces devront être régies. Cet Auguste a été desteiiié diaprés l'antique et il a grand air; je ne sais pas quel air a sa Constitution, mais elle parait étonner les Gaulois i)lus quelle ne les charme. Vous connaissez i^buètien Uornu, vous avea vu ses grsindes composi-

tiens à Saint-Germain-des-Prés ; le tableau qui est au Salon n'ajouterait rien à Vidée que vous vous faites de ce regrettable artiste.

C'est paç la même raison que je ne choisis point le Damoclès de M. Couture, qui est assurément un des plus excellents morceaux de peinture du Salon. Ce Damoclès est un homme assis sur de riches coussins et qui a bouche en cour et tout à discrétion; il n'a qu'à étendre la main pour ramasser des fruits, de l'or ou des couronnes; mais il est enchaîné, et il s'écrie : Je préfère les orages de la liberté à la sécurité dorée de la servitude. Quand on a vu les Romains de la décadence, on ne risque pas de les oublier. Vous vous souvenez que dans un coin de cette gigantesque toile, il y a un personnage, vêtu d'un manteau bleu, la tcte penchée, qui paraît faire de tristes réflexions sur l'orgie à laquelle il assiste. Je suis sûr que si je retourne au Luxembourg, je ne retrouverai plus ce personnage à sa place. Il s'est échappé nuitamment de son cadre pour venir figurer au Palais de l'Industrie sous le nom de Damoclès; ayant changé de costume, il espère qu'on ne le reconnaîtra pas. M. Couture est toujours M. Couture, et son Damoclès est dessiné de main de maître ; mais je doute fort que ce mélancolique personnage préfère les orgies de la Uberté à sa servitude dorée. Bien qu'il refuse d'en convenir, il a vidé jusqu'à la lie la coupe des joies folles, l'amertume lui en est restée aux lèvres. Ce n'est pas un philosophe, c'est un écœuré, revenu de la liberté comme du plaisir, et quand on est revenu de tout, on n'y retourne pas.

Je ne choisis pas non plus la Gardeuse de vaches, de M. Jules Breton, ni ses jeunes paysannes, de grandeur naturelle, qui viennent remplir leur cruche à une fontaine. Je n'ai pas à vous apprendre ce que vaut ce

peintre, ni à vous vânter la noblesse et la pureté de son dessin; vous savez que personne ne s'entend mieux que lui à donner du style et de la grandeur à des figures rustiques et plébéiennes, à répandre dans une scène de la vie des champs un peu de cette tristesse majestueuse, qui, selon Racine, est Tâme de la tragédie. On retrouve dans les deux tableaux dont je parle les qualités, le talent accoutumé de cet éminent artiste ; mais je ne crois pas que, comme le disent quelques personnes, il s'y soit surpassé. Il est certaines de ses œuvres qui offrent plus de justesse de proportion entre le paysage et les figures, et un ton de couleur moins sourd. M. Breton fait grand; il me semble que cette année il a fait plus triste qu'à l'ordinaire.

Nous arrêterons-nous à THérodiade de M, Henrî- Léopold Lévy ? « La tête de Jean-Baptiste fut placée dans un bassin et donnée à la jeune fille qui la porta à sa mère. » Cette Hérodiade possède plusieurs des qualités qui vous sont chères, le dessin, l'entente de la composition, la noblesse du style. Mais les maitres-tableaux sont pareils à ce lion dévorant des saints livres, qui guette toujours sa proie, quœrens quem devoret. Embusqués dans leur coin de mur, ils vous attendent au passage; vous ne leur échapperez pas, ils se jettent sur vous ; c'en est fait, vous êtes happé par une griffe qui ne lâche pas ce qu'elle tient. L'Hérodiade de M. Lévy est plus discrète, elle ne s'impose point; elle attend qu'on soit de loisir, qu'on ait le temps ou le caprice de la regarder et de l'admirer. Il n'y a que deux choses vraiment intéressantes dans ce monde, la logique et la passion, et c'est là le secret de la grande peinture. Je ne trouve dans le tableau de M. Lévy ni assez de logique, ni assez de passion. On

ne voit pas nettement le rôle que jouent les personnages dans l'action commune, ni la part qu'ils y prennent; ils se tiennent pour ainsi dire à distance du sujet et restent comme étrangers les uns aux autres. Ce tableau est moins une scène d'histoire qu'un spectacle, et il n'a pas le charme, la magie nécessaire à ce qu'on peut nommer l'art spectaculeux; c'est de la peinture un peu tâtée : il manque une chose à M. Lévy, le je ne sais quoi, l'audace heureuse, le grain de divine folie, l'étincelle qui met le feu aux poudres, ou ce qu'un grand artiste appelait brutalemment le tonnerre de Dieu.

Le Daphnis et Chloé, de M. Français, est un maitretableau et un poëme. En bonne foi, je dois convenir que ce poëme est un paysage avec des figures et vous m'avez interdit de choisir un paysage. Mais quel paysage que ce vallon touffu, luxuriant, ombragé d'arbres au front superbe, agrandi par une mystérieuse perspective, et dans lequel un clair ruisseau promène sa fraîcheur et son murmure ! Et quel groupe charmant et gracieux forment ces deux enfants nus, qui Fun debout, l'autre accroupi, pèchent ensemble à la ligne! M. Français a fait cette année son Arcadie, et cette Arcadie, si je ne me trompe, ne ressemble à rien de ce qu'il avait fait jusqu'aujourd'hui.

Il y ^ des gens qui sont nés pour tout éplucher, pour gloser sur tout et, comme on dit, pour chercher partout la petite bête. Je les ai entendus murmurer entre leurs dents : — Voilà des fougères dessinées et peintes on ne peut mieux, et voilà des ombrages magnifiques; mais ce vallon est un lieu trop frais pour que deux enfants s'y promènent tout nus. Daphnis et Chloé n'y seront pas deux jours sans attraper des rhumatismes. — On leur répondait que le rhumatisme ast

inconnu en Arcadie. Ils répliquaient qu'il y a Ârcadie et Arcadie, que dans celle du Poussin, le ciel est d'une inaltérable clémence, que l'air y est sec, que les halliers y sont moins touflfus, que les ruisseaux n'y exhalent point de brouillards, et que ce grand maître peut déshabiller ses bergers sans que nous éprouvions la moindre inquiétude pour leur santé. Ils se plaignaient que M. Français eût cédé à la tentation de déployer dans son Arcadie son rare savoir et sa merveilleuse exactitude de paysagiste, qu'en peignant ses fourrés et ses fougères avec un réalisme qui ne laisse rien à désirer, il avait trop oublié que Daphnis et Chloé n'ont point de chemises, oubli que le Poussin n'eût jamais commis; qu'en un mot son paysage est trop vrai pour une idylle, des êtres de fantaisie ne pouvant habiter qu'un pays imaginaire. Ils ajoutaient que l'harmonie est la loi suprême de l'art, et qu'un artiste est un menteur dont le seul devoir est de ne jamais se couper. J'ai écouté ce discours jusqu'au bout; après quoi j'ai contemplé de nouveau ces deux enfants nus, que caresse un rayon de soleil, et j'ai conclu que le tableau de M. Français vaut cent fois le plus beau raisonnement du monde.

Pour entrer tout à fait dans vos vues, je tourne le dos aux idylles et je me cantonne dans les tableaux ' d'histoire. J'en ai deux à vous recommander, qui ont ceci de commun qu'ils représentent l'un et l'autre une surprise de la destinée. Dans l'un, c'est une surprise heureuse qui tourne, comme il arrive souvent, au profit d'un sot. Dans l'autre, il s'agit d'un gentilhomme et, qui mieux est, d'un honnête homme atteint subitement par un effroyable malheur auquel il a peine à croire. La question est de savoir lequel de ces deux étonnements a été le mieux rendu.

Le premier de ces tableaux est d^un Hollandais, de M. Alma-Tadéma. Il est intitulé : Un empereur romain, et cet empereur est Claude. « Après la mort de Caligula, raconte Dion Gassius, quelques soldats étant entrés au Palatin pour y faire leur main, trouvèrent Claude blotti dans un enfoncement obscur. Il était avec Galigula au moment du meurtre; épouvanté par le tumulte, il s^était caché. D*abord les soldats, le prenant pour un autre, l'entraînèrent violemment; puis, l'ayant reconnu, ils le proclamèrent empereur et l'emmenèrent au camp. » Dans le tableau de M. Alma-Tadéma, la reconnaissance s'opère surle-champ . Le soldat qui vient de découvrir Claude derrière la tapisserie où il avait cherché un refuge, s'incline profondément devant lui. Sur la gauche, un groupe de légionnaires et de gens du peuple salue et acclame le nouvel empereur. Toutes ces figures sont dessinées avec beaucoup d'attention et de finesse, et le savoir minutieux, la recherche de curiosité qui ont présidé à l'exécution des accessoires prouvent une fois de plus que M. Alma-Tadéma est un peintre, et que dans ce peintre il y a \m archéologue.

Le point était de nous montrer Claude. Voilà un homme qui s'attend à être tué et qui se cache. On le découvre; au moment où il s'apprête à demander grâce, on lui offre le trône des Césars. Que se passet-il en son cœur? C'est facile à deviner, c'est bien difficile à rendre. Les anciens affectaient d'admirer le peintre Timanthe pour avoir jeté un voile sur la tète d'Agamemnon assistant au sacrifice d'Iphigénie. Falconet disait au contraire : En voilant Agamemnon, le peintre a dévoilé son ignorance. Il avait raison, ce voile est l'expédient d'un talent aux abois, qui, impuissant à résoudre la difficulté, Tescamote. M. Alma«

Tadéma n'a pas voilé son Claude; mais il lui a donné un aif d'égarement, ou, pour mieux dire, la figure d'un imbécile qui, hors d'état de rassembler ses idées, ne comprend rien à ce qui lui arrive. Ce n'est pas une solution, c'est un expédient, comme le voile.

M. Alnia-Tadéma alléguera peut-être que Claude... Non, l'histoire en fait foi, Claude n'était ni un imbécile, ni un crétin, ni un fou. Né chétif, malingre, il fut tenu de très-court dans son enfance, et l'éducation qu'il reçut brisa le peu de volonté, de caractère et de ressort qu'il pouvait avoir. Après avoir été mené trèsrudement par cet inspecteur des haras qu'on lui donna pour précepteur, il fut gouverné par ses deux terribles femmes, Messaline et Agrippine, qui étaient de vraies donne di governo. Sa mère disait de lui qu'il était un esprit inachevé; elle entendait parla un de ces esprits incomplets qui ne réussissent pas à se compléter, un de ces embrouillés qui ne se débrouillent jamais. Claude ne devinait rien, mais il savait assez bien ce qu'on lui avait appris, le grec, l'histoire, la jurisprudence. Dans sa jeunesse, il bredouillait en parlant, nous apprend Auguste dans une lettre à Livie, tandis qu'il déclamait à merveille ; c'est qu'on lui avait enseigné la chose par règles et par principes. Devenu empereur, sa qualité dominante fut une rare application aux petites choses, qui étaient seules à sa portée, la fureur de juger, de légiférer, de réglementer. En un seul jour il rendit vingt édits, dont l'un portait que la vendange promettant d*être abondante, il convenait de bien goudronner les tonneaux, et Tautre que rien n'est plus salutaire contre la morsure des vipères que le suc de l'if. Bref, ce fut un Dandin, un sot savant sur le trône du monde. C'était une chose à montrer que là figure d'un sot qui se trouve fade à face aveô

une prodigieuse aventure. L'égarement simplifie tout, il supprime le caractère. Du moment qu'ils perdent la tête, tous les hommes se ressemblent; on ne peut deviner ce que renfermait cette tête qu'ils n'ont plus.

M. Jean-Paul Laurens a procédé tout autrement dans sa Mort du duo d'Enghien. C'est ainsi que son tableau est désigné dans le livret. Le titre est inexact. L'artiste n'a eu garde de nous foire assister à Texécution du jeune prince ; c'eût été le pont aux ânes. Il a choisi le moment où on lui lit sa sentence, à deux pas de sa fosse déjà creusée. Un gendarme, qui tient de la main gauche une lanterne, de l'autre un papier, lui fait cette fatale lecture. A droite, dans le fond, on aperçoit d'autres gendarmes, carrés d'épaules, à l'épaisse encolure, muets et dociles exécuteurs d'un guet-apens judiciaire et qui sont incapables de juger le juge : la consigne a tué en eux la conscience, l'homme qui commande est leur dieu. Il y a pourtant dans le tableau quelqu'un qui juge le juge : c'est un chien à l'œil inquiet, effaré, menaçant. Il pressent qu'une œuvre de ténèbres va s'accomplir; il a flairé un crime dans l'air, et il s'apprête à lui sauter à la gorge.

Mais ce n'est pas là ce que je voulais vous dire. Mon intention était de vous signaler le courage, la vaillance de l'artiste ; il est de ceux qui attaquent de front les difficultés, qui leur donnent l'assaut, arrive que pourra. Le duc d'Enghien fait face au spectateur, et la lanterne du gendarme éclaire vivement son visage, où on lit son âme comme dans un livre ouvert. Ce noble visage est celui d'un gentilhomme qui saura mourir; mais il porte au front la pâleur d'une sinistre destinée, et ses traits contractés, légèf ement altérés, expriment la fatigue, la fièvre, Tatterrement que cause la rapidité du malheur. Tout s'est passé si vite! Ne serait-

ce pas ua rêve que cette sanglante aventure? N'estce pas une vision, un cauchemar que ces gendarmes, cette lanterne qui éclaire un papier de raprt, cette fosse ouverte qui attend? Dans certaines secondes qui sont des siècles, on a un million d'idées à la fois; il se fait dans le cerveau comme un afflux, comme une congestion de pensée. L'infortuné jeune homme embrasse d'un regard le présent, l'avenir, le passé, et le passé, c'est elle, cette femme à qui tout à l'heure, avant de mourir, il enverra une boucle de ses cheveux. Pendant que sa tète travaille et bout, son corps est immo* bile et ferme, son attitude est simple, aisée; ses bras descendent naturellement le long de ses hanches, il y a de l'homme du grand monde dans sa contenance, dans la tranquillité de ses mains et de ses jambes; — il entrera dans la mort comme il entrait autrefois dans un salon. Rien n'est moins théâtral ni plus émouvant que cette figure qui dit tant de choses et qui les exprime par un silence terrible que n'accompagne aucun geste.

M. Laurens a exposé au Salon un second tableau fort différent du premier II en a tiré le sujet d'un épisode de l'histoire de l'Église au neuvième siècle. Le violent pape Etienne VI a fait exhumer le corps de son prédécesseur, le pape Formose ; revêtu des habits sacerdotaux, le corps a été apporté dans la salle du Concile et placé sur le siège pontifical. « Puis un avocat fut désigné pour répondre au nom du mort. Alors Etienne, s'adressant à ce cadavre : Pourquoi, lui dit-il, évêque de Porto, ton ambition s'est-elle élevée jusqu'au trône de Rome? >

Ici encore, M. Laurens s'est montré fort habile dans l'art de faire parler la figure humaine. Un peintre vulgaire n'aurait vu dans ce sujet qu'une heureuse occa-

sion d'habiller, d'asseoir, de faire parader un cadavre. M. Laurens n'a point négligé son cadavre; il lui a donné une superbe prestance. Mais il a fait mieux, il a su allier Tintérèt moral et humain au pittoresque. Le personnage le plus intéressant du tableau est l'homme vêtu dé noir qui a la mission de plaider pour un client qui n'est plus. Tandis que, le bras étendu, Etienne prononce son réquisitoire, l'avocat, debout, à demi tourné vers lui, la tète penchée, l'écoute avec une religieuse attention et se recueille d'avance pour lui répondre. Le sang lui est monté aux joues; il se trouve aux prises avec une situation étrange et avec un devoir périlleux. On lit sur son visage reflfort, la contention de son esprit; on y Ut aussi de la piété, on sent couler dans cette âme ce que Shakespeare appelle le lait de l'humaine tendresse. Il est l'avocat d'un mort, il plaidera pour des yeux qui ne voient plus, pour des oreilles à jamais bouchées, il mettra sa parole au service de l'éternel silence. Ce n'est pas chose aisée de faire dire à un visage quelque chose de net et de précis ; il est plus difficile encore de lui faire exprimer le mystère d'un sentiment confus. M. [^aurens a prouvé deux fois qu'il possédait ce don; la rougeur émue de son avocat est aussi parlante que la pâleur du duc d'Enghien.

J'ajoute que ces deux tableaux sont d'une facture très-différente, et que dans l'un comme dans l'autre le pinceau s'est inspiré des conditions et des convenances du sujet. Ici un effet de clair-obscur et une grande justesse de tons locaux ; là un ragoût de couleur qui était nécessaire pour faire accepter aux yeux le cadavre. Mais le pinceau qui a reproduit avec ampleur et avec richesse ces vêtements pontificaux, ce trône, ces tapis, n'est pas un pinceau qui s'amuse

à la bagatelle, qui caresse ses couleurs, qui lèche son dessin; il subordonne le pittoresque à Teffet moral, les détails à l'ensemble. Cicéron ramenait tout Tart oratoire à la science des convenances, du quid decet. Cette science ne va pas sans une vertu qui s'appelle Fesprit de sacrifice, et il n'y a que les forts qui sachent sacrifier leurs fantaisies à leur sujet; les autres ne se refusent rien.

Pour en revenir à la Mort du duc d'Enghien, on a plaisanté sur sa veste couleur de tuile, sur son jabot, sur sa casquette de jockey, sur ses breloques. L'artiste a fait un portrait ; représentant son personnage dans son vrai caractère, il ne lui a pas donné un costume de convention, il ne se souciait pas de nous montrer un héros de théâtre. D'autres seraient allés choisir le costume à l'Opéra, et ils auraient drapé leur homme comme un ténor qui affronte pour la première fois les feux de la rampe et qui fait bonne mine à mauvais jeu. J'aime beaucoup les ténors au théâtre, je les aime moins dans les tableaux d'histoire. On reproche aussi à Vartiste la vérité scrupuleuse avec laquelle il a rendu l'ombre portée du jeune prince sur le mur du fond. Cette ombre n'a rien d'héroïque, rien qui sente le prince ni l'homme bien né ; elle est grossièrement équarrie, épaisse, massive, engoncée, informe, elle fait paquet. Mon Dieu ! oui, voilà ce que devient l'ombre d'un gentilhomme quand elle est projetée sur un mur de brique par la lanterne que tient la main d'un gendarme. Ce n'est pas la faute du gentilhomme, c'est la faute de la gendarmerie.

Voltaire a remarqué quelque part qu'il n'est pas dans l'histoire ni dans la vie de scène émouvante ou douloureuse qui n'ait son incident ridicule, et il raconte à ce propos qu'une duchesse, dont le nom m'é-

chappe, assistant à Tagonie de la plus jeune de ses filles, de sa benjamine, s'écria tout à coup dans Tenir portement de son désespoir : mon Dieu! laissez-la moi et prenez, si vous le voulez, mes autres enfants ! Sur quoi l'un de ses gendres se leva, et, s' approchant d'elle, lui dit tranquillement : Permettez, madame, les gendres en sont-ils? Le ton posé dont ce mot fut dit fit éclater de rire toute l'assistance. C'est ainsi que le plaisant se mêle volontiers au tragique, et qu'il n'est pas ici-bas de grands événements, de grandes destinées ni de grands hommes qui, éclairés par un cevr tain jour, ne projettent sur ce petit mur, dont parle Platon dans la description de sa fameuse caverne, une ombre vulgaire, grotesque ou grimaçante; Cjsux qui ne voient que les ombres prennent ce pauvre monde pour une baraque de foire, ils ne sont pas moins dang l'erreur que ceux qui prennent tout au sérieux. Pour ma part, je sais gré à M. Laurens de nous faire voir un héros sans avoir caché ni embelli son ombre.

Conclusion : l'homme qui a peint ces deux tableaux est un des nouveaux-venus que l'Exposition de 1872 mettra le plus en lumière. Il y a gagné glorieusement son épaulette.

Les tableanx de circonstance. — La vengeancd en peinture.

J'ai rencontré de nouveau cet Anglais dont je vous parlais dans ma première lettre, et qui aurait voulu trouver au Palais de l'Industrie deux mille chefsd'œuvre prêchant tous la vertu et les bonnes mœurs.

itld LETTRES SUR LE SALON DE 4872

Cô digne homme passe sa vie à s'étomier ; mais il oublie très vite ses étomiements passés ; aussi n'en a-til jamais qu'un k la fois. N ayez point d'inquiétude pour sa santé : il aura la surprise de mourir centeijciire.

Ce qui Félonne, aujourd'liui, c'est de voir au Salon ^beaucoup de tableaux de circonstance, inspirés par de tristes souvenirs et qui,, du premier jusqu'au dernier, n'ont rien de provoquant ni d'insultant potir l'ennemi. Ni injures, ni caricatures, ni revanches anticipées. Il me raconta qu'il avait fait voir, l'autre jour, ces tableaux à un Bavarois, qui n entrait au Salon qu'en tremblant, comme dans un guêpier. Ses yeux promenaient leur inquiétude le long des mu- 1 ailles, î: 'attendant à essuyer quelque formidable avanie. Il sortit rassuré, emportant avec lui son amourpropre et i^a Bavière intacts, et il s'empressa d'en wrire à Municix^ Je demandai à mon Anglais ce qu'il en concluait. Après avoir roulé les yeux (car s'il est toujours étonné, il est toujours en colère), il répliqua d'un ton dogmatique : • — <( J en conclus que Jes Français sont le peuple le mieux élevé de l'Europe. » Il aurait dû dire :1e mieux né. Mais j'ai pris acte de cette confession britannique sans disputer sur sur les termes.

Mon Anglais ne lit pas les journaux. Autrement il saurait que pour raison politique et par une pression exercée d'en haut sur le jury, deux tableaux ont été oxclus du Salon, qui a été privé ainsi de deux toiles of great attraction ; l'une est remarquable, l'autre est un chef-d'œuvre. Ces deux tableaux auxquels je reviendrai tout à l'heure, mon homme pourrait les voir sans être obligé de se rétracter. S'ils ne sont point iaoffenâilSy ils ne sont point outrageants.

Ce qtf on peut demander à un artiste qui se venge, c'est de se venger en véritable artiste, et, bon gré mal gré, un peintre qui est un vrai peintre ne peut manquer de prendre en amitié son sujet, quel qu'il soit. Quand Shakespeare faisait parler Shylock on Caliban, il ressentait quelque tendresse pour ce3< monstres, et pareillement M. Détaille n'a pu peindre des Prussiens sans les aimer peu ou prou, du moins à titre de modèles. Chérissez vos ennemis, dit l'Evangile. Le précepte est beau, mais difficile à pratiquer. Je crois que le seul moyen d'y réussir est d'avoir du talent et de faire le portrait de son ennemi. On est sûr de l'adorer pendant tout le temps qu*il posera. Aussi bien, quand un véritable artiste traite un sujet de circonstance, il se dit que les circonstances passent, que son tableau est destiné à leur survivre, et qu'une œuvre d'art n*est digne d'exister que si elle est digne de durer. Les haines grossières sont pareilles à la guêpe qui laisse son aiguillon dans la blessure qu'elle fait ; le sacrifice est trop grand de se venger au prix de son talent. Il n y a de durable que ce qui > est vraiment humain, et l'artiste digne de ce nom vit toujours au delà de son temps, il mêle quelque chose d'immortel à ses querelles et à ses amours. li ressemble à ce trappiste à qui on demandait ce qu'il pouvait bien faire le jour durant; il répondit : Je pense h Téternité, œternos annos semper in mente hahui, liCs trappistes ne sont pas tous à la Trappe ; on en rencontre quel ques-unsdans les ateliers de peintres, à Pains. A vrai dire, ils ont l'humeur beaucoup moins sombre que les autres; ils prouvent quon peut penser gaiement à réternité. ,

Vous ne me croiriez pas si je vous assurais que tous les tableaux de circonstance qui sont au palais de

rinduslrie seront encore goûtés au vingtième siècle. Mais il en est beaucoup qui méritent qu'on les regarde. On voit dans le nombre, comme vous pensez bien, plusieurs Alsaces en deuil, l'Alsace de M. Doré, qui a des cheveux gris et qui presse sur son cœur un drapeau tricolore, l'Alsace de M. Marchai qui est jeune et charmante, et sort de sa maison, son chapeau de paille à la main, l'Alsace de Mme Henriette Browrle, qui fait la quête pour la libération du territoire. Il y a aussi un Strasbourg, de M. Ehrmann, qui a une fière et tragique tournure. Je n'ai trouvé nulle pkrtrAlsace de mes rêves; peut-être sera-t-elle au Salon de 1873.

On ne peut trop admirer cette Allemagne française. Ce noble pays est une protestation vivante contre la doctrine barbare qui ne veut voir dans ce monde que dés races et des langues, qui réduit à néant la parenté des âmes, l'affinité des pensées, l'attachement commun à de communes institutions, les libres volontés et les libres affections. La nature fait les races; c'est l'esprit qui fait les peuples, et l'esprit souffle ou il veut.

Les scènes militaires ne mahquent pas au Salon. Le Bivouac devant le Bourget, de M. Neuville, est une composition animée qui obtient son effet sans fracas et sans tapage. Les deux tableaux de M. Protais, qui représentent des prisonniers français gardés par des Prussiens, et les officiers de Varmée de Metz se séparant de leurs soldats après la capitulation, sont toujours fort entourés. La profonde mélancolie qui respire dans ces deux toiles aurait gagné à être plus nuancée ; ces vaincus et ces humiliés se ressemblent trop. L'Oublié de M.Betsellère attire aussi l'attention. C'est un pauvre blessé, abandonné dans uiï champ de

neige et qui, se sentant mourir, les yeux déjà fermés, se soulève à grand'peine sur ses genoux et ses mains pour respirer une fois encore la patrie dans Tair glacé qui le tue. On admire avec raison la Grand'garde de M. Dupray, peinture pleine de caractère et de mouvement, et la famille alsacienne émigrant en France, de M. Schutzenberger, dont la couleur est un peu triste, mais qui se recommande par la vérité des types et la sincérité de l'exécution. On s'empresse autour du tableau de M. Anker, représentant des soldats de l'armée du général Bourbaki soignés par des paysans suisses ; on y retrouve les qualités rares de cet artiste, la simplicité et la franchise du dessin, une clarté dans la composition qui atteint pour ainsi dire à Tévidence, une parfaite justesse de touche et de sentiment.

Mais le tableau préféré du public, celui qui fait ses délices, le seul de tout le Salon qui ne soit jamais discuté, à qui Ton n'ait jamais dit un mot désagréable, celui qu'on courtise et qu'on reluque comme une jolie femme, celui qu'on ne regarde pas sans pousser des ah! et des oh! est la petite toile de M. Berne-Bellecour, intitulée : le Coup de Canon. Elle consacre à jamais le sou\enir d'un coup de canon tiré par la batterie des artistes. Ces messieurs sont là, debout, alignés le long du talus, le nez en l'air, cherchant à deviner l'effet produit par leur boulet. A quelque distance de ces canonniers d'occasion, deux hommes du métier, deux matelots, deux loups de mer, s'entretiennent de leurs petites affaires sans daigner tourner la tête ; leur amour-propre est hors de jeu, ce n'est pas leur coup de canon. Toutes ces figures, toutes ces attitudes, tous ces profils, tous* ces dos ont été pris sur le fait ; les dos sont surtout incomparable».

C'est de la peinture très-finie, nette comme une perle, et qui a cependant la vivacité d'humour, la liberté d'allure, la fraîcheur d'une esquisse; bref, c'est la perfection du naturel. Je ne peux mieux rendre l'impression qu'elle produit qu'en disant qu'on la hume comme une huître d'Ostende de première qualité, et qu'après en avoir mangé deux douzaines de fois, on est prêt à recommencer.

Pour m'en tenir aux jeunes, qui m'intéressent plus encore que les autres, je retrouve quelque chose de cet heureux naturel, de ce charme de vérité dans le tableau de M. Castres, une Ambulance internationale par un temps de neige. Toutes les figures qui composent cette mélancolique caravane sont d'aplomb, bien plantées sur leurs jambes, aisées dans leurs mouvements : on a rencontré quelque part ces visages, qui font Teffet de vieilles connaissances ; ils ont ce je ne sais quoi de déjà vu qui est le caractère de la belle et bonne peinture. M. Castres est allé à bonne école, il a été l'élève de MM. Barthélémy Menn et Zamacoïs. Je goûte aussi, sans avoir envie d'en manger, le Bœuf à Paris de M. Goubie. C'est le bœuf dont on se régalait en décembre 1870. Quatre ou cinq haridelles dont on compterait les côtes défilent devant nous, suivies d'un baudet récalcitrant, lequel a deviné dans sa clairvoyance que sa noble compagnie et lui se dirigent en droiture sur l'abattoir. M. Goubie sait à fond le cheval: il sait autre chose encore, il connaît l'art de rester simple en étant habile.

J'en viens à ces deux tableaux du Salon qui n'y sont pas, aux deux bannis politiques. Ils se sont réfugiés chez Goupil. L'un nous fait voir une maison qu'on dévalise, à côté d'autres maisons qu'on incendie : l'emballement se fait dans une grande cour ; bétail,

vaisselle, meubles, tapis, rien n'est oublié ; on sent que les déménageurs n'ont pas de distractions, que ces gens-là pensent à tout. Dans le second, Temballement est depuis longtemps terminé ; la marchandise chargée sur des voitures s'achemine à sa destination. C'est une marchandise de choix, triée sur le volet par des experts qui connaissent le prix des choses.

Le président de la république a jugé que ces deux tableaux feraient un fâcheux efifet au Salon ; il a voulu que M. d'Arnim pût se promener librement de salle en salle, si la fantaisie lui en prenait, sans y rien rencontrer qui blessât ses yeux. La raison d'Etat est sacrée. Cependant M. d'Amim est un homme d'esprit, dit-on. Il y en a beaucoup à Berlin, et ils pourraient dire en regardant ces deux toiles : « Eh bien, oui, voilà la guerre dans sa triste réalité. Elle est superbe dans les bulletins de victoire, surtout quand ces bulletins sont expédiés de Chine ou de Cochinchine ; mais malheur à qui la voit de près et chez lui î elle est terrible pour le vaincu. Tous les conquérants ont pillé peu ou beaucoup, chacun à sa manière, car on met son caractère dans tout ce qu'on fait. Nous sommes méthodiques, nous autres, et nos gens pillent avec méthode ; ce n'est pas une vertu, comme ils le prétendent, mais c'est peut-être une science. »

Ainsi parleraient beaucoup d'Allemands qui savent que leur vertu est plus sujette à discussion que leur bonheur, leur gloire et leurs talents. On raconte que le jour même où parut le fameux manifeste du comte de Chambord, touchant le drapeau blanc, un général prussien fort connu déjeunait à la préfecture de Versailles, On en vint à causer du manifeste. Le général souriait et finit par dire : — Le comte de Chambord nous paraît un homme bien étrange, à nous autres

Prussiens. Y a-t-il rien de plus simple que d'attacher un gros panache tricolore à son casque et d'y coudre un petit chiffon blanc pour sauver les principes ? — Vous voyez qu'on a de l'esprit à Berlin, qu'on y trouve des gens qui savent très-bien ce qu'il y a au fond de leurs poches et qui pourtant ne craignent pas de les montrer. Je conviens en revanche que les deux tableaux exclus paraîtraient fort choquants, fort scandaleux à tous les Allemands qui font profession d'une sainteté immaculée et qui fulminent des anathèmes contre la corruption w^elche, à tous ceux qui ont la fâcheuse rAanie de mêler Dieu à toutes leurs petites affaires et à toutes leurs bonnes fortunes, deTle fourrer partout, dans leurs gibernes, dans leurs canons et dans leurs voitures de déménagement. Quand un peuple épouse la vertu à la face des autels, et que, chaque matin, il lui adresse de sentimentales déclarations accompagnées d'un bouquet de fleurs des champs, ce grand mari tient beaucoup à ce qu'on ne mette pas l'univers dans le secret de ses faux ménages. Ce qui est singulier^ c'est que l'épouse légitime sait tout ; car l'Allemand vertueux ne cache rien à sa vertu ; mais il est bien rare qu'ils aient ensemble un mot plus haut que l'autre.

Il me vient cependant un scrupule, j'aurais dû faire une distinction. Je doute que le tableau de M. Ulmann parût acceptable au plus sensé et au moins chauvin des Allemands. C'est un Alsacien qui a brossé cette toile, et sa brosse était en colère. Je trouve pour ma part que ces déménageurs sont trop brutaux et qu'ils gesticulent trop. L'un d'eux a renversé d'un coup de pied un jeune garçon qui aura de la peine à se relever. L'autre menace de la main une femme qui lui dispute un châle ou un tapis. Les brutalités sont un

accident, et ce sont des mœurs que vous voulez représenter. Je n'approuve pas non plus cette impotente couchée sur un grabat, au premier plan, avec ses deux marmots ; elle a l'air de mendier notre pitié; les gens qui disent : plaignez-moi ! refroidissent nos sympathies. Mais il y a bien du talent, du brio dans l'ensemble de la composition, et des figures admirablement observées, finement rendues. Ce lieutenant blondin, d'une beauté froide et dure, qu'on voit de dos et qui tourne à moitié la tête pour abaisser un regard dédaigneux sur une femme agenouillée qui l'implore, quiconque est allé à Berlin l'a rencontré sous les Linden ; l'Apollon de caserne est un produit prussien, fadmire plus encore l'officier supérieur, accoudé sur le mur du perron; fumant sa pipe, il assiste impassible à cette scène de brigandage, qu'il semble contempler du haut de cinq cents canons Krupp. C'est Thomme du métier ; il a dû naître dans le pays où les vocations sont tranchées et oti les hommes sont tranchants.

Il n'était bruit à Stuttgart, Thiver passé, que de certain général qu'on avait envoyé à ces pauvres Souabes pour leur inoculer la discipline prussienne ; il faisait à la fois leur admiration et leur désespoir. Il mit un jour à la confusion le commandant d'un bataillon qu'il inspectait, en le priant tout-à-coup de lui expliquer pourquoi le numéro dix, à savoir l'homme du second rang de la cinquième file, n'avait qu'une bretelle. Le commandant ouvrit des yeux énormes, ce miracle de divination le dépassait ; — le général impatienté ordonna qu'on déshabillât sur-lechamp le numéro dix. Il n'avait en effet qu'une bretelle. Un autre jour , ce même général s'en allait de grand matin passer une revue à quelques lieues de la

résidence» en compagnie d'un aide de camp qui le suivait à la distance réglementaire. Le temps était froid, humide ; un épais brouillard couvrait la campagne. Mais, comme on venait d'atteindre le sommet d'un tertre, le soleil paraît. L'aide de camp, jeune encore et capable d'enthousiasme, pique des deux, rejoint le général, et s'écrie : Excellence, quel magnifique lever de soleil ! Sur quoi l'autre, toisant du regard le blanc-bec, lui répond sèchement : Aide de camp, ne me parlez pas de vos affaires particulières. C'est ce que l'officier supérieur de M. Ulmann semble dire à tous ces braves gens qu'on dévalise, qu'on bourre et qu'on estropie : Sprecht mirnicht von euren Privatangehgenheiten !

Le second tableau» celui de M. Détaille, a été conçu dans un tout autre esprit. C'est de* la franche comédie, sans fiel et sans venin; je suis sûr que M. d'Amim en conviendrait. Cette comédie est admirablement écrite, dans un style de peinjture serrée, d'une extrême précision et qui ne tourne jamais à la sécheresse. Un convoi de charrettes bondées de butin précieusement emmagasiné, enveloppées de grandes bannes tendues sur des cerceaux, s'avance sur une route que le verglas rend luisante. Les charrettes sont traînées par des chevaux qui soufflent et gardées à vue par des soldats. Le ciel est sombre, presque noir ; le tableau est éclairé par la blancheur de la neige. M. Détaille a fait une merveille; cet élève de Meissonier, a dit-on, vingt-trois ans.

Mêlés aux soldats qui escortent le convoi marchent des brocanteurs, grands experts en bric-à-brac, des juifs polonais, des boursilleurs de bas étage, quelquesuns de ces personnages utiles qui ont pour mission d'aider à la circulation des espèces. Hommes d'argent

et hommes de fusil, ces deux types, représentés avec une égale perfection, forment le contraste le plus piquant. Les uns ont de bonnes figures ouvertes et naïves; on dirait Içs pages blanches d'un livre où il n'y aura jamais rien d'écrit. Les autres n'ont plus rien à apprendre sur quoi que ce soit ; ils connaissent si bien tous les petits ressorts de ce bas monde que si la grande machine venait à se détraquer, ils la remonteraient sans efforts. Mais la science qu'ils ont surtout approfondie est l'art de profiter des coups qui se donnent, sans en recevoir, et de pêcher la fortune dans l'infortune d'autrui. C'est ainsi que cochets et grippeminauds s'en vont de compagnie, escortant un butin dont les cochets ne tâteront pas.

Il n'y a dans toute cette composition ni une figure qui grimace, ni un trait forcé ou chargé. C'est la vérité pure, la vérité vraie, rendue con amore. Comme je vous le disais, il me paraît impossible que M. Detaille n'adore pas les Allemands. La question est de savoir s'il les peint parce qu'il les aime ou s'il les aime parce qu'il les peint. Une autre question est lequel il faut préférer de tous ces Shylocks en campagne, gens pendables qui ne seront jamais pendus. Celui qui marche à côté de la seconde voiture, vêtu d'une houppelande bleue et coiffé d'un bonnet fourré, est superbe; celui qui tient dans ses bras un grand portefeuille qu'il entr'ouvre est magnifique ; celui qui chemine en tête, entre deux fusiliers dont il a entrepris Téducation, est subHme. Il s'évertue à dégrossir leur ignorance, il leur explique le mystère des choses, et ses doigts crochus et gesticulants viennent en aide à sa démonstration. L'un des soldats, qui fume sa pipe, ne comprend rien; il a renoncé depuis longtemps à comprendre. L'autre a comme une lueur; peut-être

enviendra-t-ilà démêler qu'il y a ici-bas deux espèces d'hommes, ceux qui tirent les marrons du feu et ceux qui les mangent, que c'est le fond de l'histoire universelle, et qu'il ne sera jamais parmi les mangeants. Il y avait une femme, grande liseuse, qui aimait passionnément l'histoire et se plaignait de n'avoir jamais été témoin d'aucune scène historique. Se trouvant à Lyon un jour d'émeute, sous la monarchie de juillet, elle entendit du bruit dans la rue, et mettant le nez à la fenêtre, avisa quelques ouvriers qui élevaient une barricade en entonnant la Marseillaise, Ce lui fut une révélation ; elle referma bien vite sa fenêtre en disant : Si c'est là de l'histoire, je n'en lirai plus.

Et maintenant, si vous le voulez bien, retournons au Palais de l'Industrie, où nous attendent les tableaux de genre et les paysages. Mais, en traversant le jardin où vous n'avez encore rien vu, arrêtez-vous un instant devant ce plâtre, signé Hippolyte Moulin, élève de M. Barye. C'est une statue de circonstance; la beauté en est rare et surprenante. Elle représente la Victoire et ne ressemble guère à cette autre Vie* toire qu'on voyait au Salon de 4869, et qui est aujourd'hui au Luxembourg, divinité souriante, occupée à tresser une couronne. La déesse qu'évoque devant nous M. Moulin, est vêtue d'un manteau ou d'un suaire à plis droits serrés, qui se relève en capuchon sur sa tête. Dans l'ombre de ce capuchon apparaît une figure d'une majesté froide et redoutable; elle rappelle singulièrement la figure de Napoléon, premier consul. De sa main gauche la déesse tient une faux, dans sa main droite un crâne surmonté d'une gloire ailée.

Cette Victoire est la vraie ; c'est la Victoire sinistre, qui a la mort dans les yeux, la déesse des funérailles et des deuils inconsolables, la grande faucheuse qui

n'a jamais choisi ses coups. En quelque lieu qu'elle promène ses pas, derrière elle rien n'est debout , et la terre reste jonchée d'espérances mortes. La statue de M. Moulin est une véritable trouvaille, et il nous tarde que la pensée qui habite cet admirable plâtre ait échangé sa fragile enveloppe contre un corps de marbre ou de bronze.

Un travers des dégoûtés. — La peinture de genre et l'utiiitè des mœurs dans l'art. — Les tableaux qui sont des fenêtres,

C'est un travers des dégoûtés, je dis cela pour vous et pour bien d'autres, de demander aux artistes de faire autre chose que ce qu'ils font, quand il faudrait leur demander de bien faire tout ce qu'ils font. On ditpar exemple à tel peintre de genre : « Vous avez beaucoup de talent, mais vous n'avez pas assez d'ambition. Que ne vous essayez-vous dans la peinture d'histoire? Hors de l'histoire, point de salut. » Si ce ne sont vos mots, c'est bien votre pensée. Peut-être quelque dégoûté avait-il tenu ce langage à Léopold Robert, Des gens bien informés assurent qu'il s'est tué parce qu'il avait pris en pitié ses pêcheurs et ses paysannes; il aurait voulu devenir peintre d'histoire, et il sentait bien que l'étoffe manquait. Les inexorables refus de son talent le réduisirent au désespoir; pourquoi lui demandait-il l'impossible? Tel chasseur est né pour tuer des cailles et des perdrix, et vraiment c'est un beau gibier ; mais si on lui met en tête qu'il n'y a de glorieux coup de fusil que celui qui abat un

éléphant, et si le pauvre homme devient fou, à qui la faute?

De telles aventures ont rarement un dénoûment si tragique. Le peintre de genre qu'on exhorte à planter là ses bonshommes pour ne plus frayer qu'avec les dieux ou les héros, se contente de secouer les oreilles et retourne bien vite à ses bonshommes. Il en est d'autres dont l'amour-propre finit par se piquer au jeu, et qui, un matin, partent pour la chasse à l'éléphant, quittes à revenir bredouille. On a beau raisonner, s'évertuer, s'ingénier, on ne force pas son naturel; il a raison contre tous les raisonnements. On s'était flatté de faire un immense chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre ne révèle à Tunivers qu'une immense prétention. Il est écrit là-haut, dans les étoiles, que chaque être doit remplir sa destinée; quiconque prétend en appeler se condamne aux déceptions. C'est toujours l'histoire de Roland qui prit un capucin par la barbe, et, après Tavoir bien fait tourner, le jeta à deux milles de là, où il ne tomba qu'un capucin.

A.-t-on rendu service à tel peintre que je pourrais nommer en lui persuadant qu'il était nécessaire à sa gloire de faire de la peinture religieuse de grandeur surnaturelle? Son incontestable talent a succombé à la tâche, comme succomberait tel habile artiste de rOpéra-Comique qui voudrait chanter le Prophète ou les Huguenots, Cela n'est pas dans ses cordes; avec quelque bravoure qu'il s'époumonne, il ne chantera pas, il criera. Sans le médium de la voix, disait le grand comédien Mole, point de vérité, point d'illusion. Et, pour citer un autre exemple, qui a bien pu conseiller à* M. Fantin-la-Tour de donner à son Coin de table des proportions épiques et monumentales? Que PhiUppe de Champaigne nous représente le prévôt

des marchands et les échevins de la ville de Paris, tous de grandeur naturelle, agenouillés au pied d'un crucifix et se détachant sur une tenture à fleurs de lis, ces huit personnages vêtus de robes noires et de manteaux rouges ont une majesté digne d'un grand cadre et peuvent servir à la décoration d'un hôtel de ville. Mais que sept ou huit particuliers qui viennent de dîner, vêtus de redingotes et de paletots, les uns accoudés sur la nappe, les autres debout, celui-ci fumant sa pipe, se présentent à nous avec une telle ampleur d'attitude, il y a entre les dimensions ambitieuses de la toile et le sujet une contradiction qui, à la longue, devient irritante. On se demande : où la mettra-t-on, cette toile? Elle ne serait pas à sa place dans un hôtel de ville, elle en tiendrait trop daiis un salon. M. Fantin-la-Tour pouvait faire un charmant tableau de genre, analogue à certain van Ostade qui est au Louvre, et, s'il y avait mis toutes les qualités qui sont dans sa grande toile, son remarquable talent de peintre et de portraitiste, l'entente qu'il possède de la figure humaine et de la lumière, ce tableau eût été un chefd'œuvre. Les fables de La Fontaine sont de la littérature de genre; que les La Fontaine composent des Fables et les Racine des Britannicus^ les uns et les autres sont dignes d'immortalité.

Vous me répondrez peut-être que les conseils n'ont pas tant de part que je crois dans les résolutions des artistes, qu'ils ne se conduisent d'ordinaire qu'à leur tête, qu'eux seuls sont responsables de leurs fautes... Vernet disait un jour à Greuze : — Vous avez une nuée d'ennemis, et parmi ces ennemis un quidam qui a l'air de vous aimer à la folie et qui vous perdra. — Et qui est ce quidam? demanda Greuze. — C'est vous, lui répliqua Vernet. Cependant, puisque tant de gens

s'érigent en conseillers, il faut bien qu'ils croient à l'efficacité des conseils. Partant ils devraient se pi* quer de n'en donner que d'utiles. Je voudrais que les dégoûtés renonçassent à leurs dégoûts et qu'ils dissent aux peintres de genre : « Vous savez mieux que nous ce dont vous êtes capables; traitez les sujets qui vous attirent, et faites des bonshommes puisque le coeur vous en dit. Que de choses ne peut-on pas faire exprimer à des bonshommes? Poussin leur a fait raconter toutes les horreurs du déluge. Dans cette toile sublime où l'âme humaine semble avoir épuisé toutes ses épouvantes et toutes ses tendresses, les personnages sont grands comme le pouce, et ces petits Poucets revotent dans notre imagination une stature héroïque, ils y ont six pieds de haut. Ne racontez pas le déluge, on ne répète pas ce qu'a dit Poussin, et ne faites pas des bonshommes sublimes, puisque vous êtes nés pour faire du genre. Mais dites-vous bien, en prenant votre palette et vos pinceaux, qu'un tableau, quel qu'il soit, ne mérite d'être vu aujourd'hui que s'il mérite d'être vu demain, après-demain, dans un an et, si c'est possible, dans cent ans. Or, les habiletés de la main et toutes les roueries de la pratique ne suffisent pas pour assurer à une œuyre d'art cette durée d'impression ; il faut qu'il y ait quelque chose dessous, et quand on découvre qu'il n'y a rien on se dit : Voilà un peintre qui a bien du talent ! Mais on s'en va et l'on ne revient pas.

Cette recommandation serait, je crois, plus utile que l'autre. Si les peintres de genre l'écoutaient, ils renonceraient non-seulement aux sujets insignifiants, qu'il leur arrive trop souvent de traiter, mais encore aux sujets sentimentaux, car rien ne lasse plus vite que le sentimental, et à tous les motifs qui ne sont

que piquants. Un artiste ne saurait avoir trop d'esprit, ni son pinceau non plus. Mais son esprit lui doit servir le plus souvent à n'en point montrer; la nature ne se pique pas d'en avoir, et le plus grand mérite du peintre de genre, comme du paysagiste, est de la rendre dans son adorable bonhomie. Un tableau qui est un bon mot court la fortune de tous les bons mots; on a peine à les entendre deux fois. Je trouve à redire également aux tableaux anecdotiers, dans lesquels se complaît trop Fécole de Dusseldorf. L'anecdote historique est bonne à peindre. Que M. Vetter nous montre Mazarin moribond, qui, ne pouvant plus X aller à ses tableaux, les fait venir à lui, et jette à un Giorgione que lui présente un de ses laquais, un dernier regard de regret qui signifie : Il faut donc quitter tout cela? — Ce tableau peut être revu souvent, nonseulement parce qu'il est peint avec beaucoup de talent et de charme, mais parce qu'une anecdote où figure Mazarin est digne d'être à jamais fixée sur une toile. Je n'en dirai pas autant de l'anecdote bourgeoise ; elle a d'ailleurs Tinconvénient d*être souvent obscure et de laisser au livret le soin de l'expliquer. Il est des peintres cependant qui prétendent que tout peut se dire en peinture. L'un d'eux se faisait fort de prendre pour sujet de tableau la plaisanterie du gascon qui tomba d'un cinquième étage dans le temps que le locataire du second était à sa fenêtre. Celui-ci lui demande au passage comment il se trouve en l'air. — Fort bien, répond-il, pourvu que cela dure. Ce tableau n'a jamais été fait; mais j'en connais d'aussi intéressants.

Ce qui nous captive beaucoup plus qu'une anecdote, où ne figure pas Mazarin, c'est une composition dont le motif ne sert au peintre qu'à mettre en scène

des caractères dans leur attitude accoutumée. Le tableau que nous aimons à revoir est celui qui représente ce qui se voit tous les jours dans le monde, des usages et des habitudes. En celacommeen autre chose, les Hollandais furent de grands maîtres. Que Gérard Dov nous montre une bonne femme pesant des épices dans une balance, soyez sûrs que tout ce qui l'entoure, les glanes d'ognons suspendues au plafond, les ustensiles reluisant de propreté, les bocaux rangés avec soin sur des étagères, tous ces accessoires minutieusement rendus nous initient aux mœurs d'un petit peuple qui est devenu grand par son attention aux petites choses, par l'esprit d'ordre et de suite, et pour avoir transporté dans la politique la sage économie d'un ménage bien tenu. Que Téniers nous fasse voir un joueur de cornemuse qui, juché sur un tonneau, fait baller des paysans, nous reconnaissons dans l'allure, dans l'air de tête de ces danseurs, la liberté d'humeur, l'assurance joyeuse d'une nation qui n'a plus de maîtres, qui s'appartient, qui a su conquérir son existence et sur l'Océan et sur l'Espagnol. Et pour sortir de la Hollande, tel tableau de Chardin ne nous renseigne-t-il pas autant que tel volume de mémoires sur la façon de vivre de la petite bourgeoisie française du dernier siècle? Les œuvres des vrais artistes renferment toutes une vérité générale, qui est à l'ensemble de la composition ce qu'est aux figures du tableau l'air ambiant qui les enveloppe ou le fond de paysage sur lequel elles se détachent.

Certain connaisseur que j'ai rencontré au Salon est de mon avis à ce sujet, et comme il a des façons de parler singulières, il reproche aux peintres d'aujourd'hui de n'avoir pas assez de mœurs. Non qu'il les accuse, à Dieu ne plaise, d'être immoraux; il prend le

mot dans le sens où le prenait Aristote quand il voulait qu'il y eût des mœurs dans la comédie, c'est-àdire certains traits d'une vérité permanente qui donnent plus d'étendue, plus de surface aux caractères, et les élèvent à la dignité d'un type. Mais le connaisseur dont je parle n'est pas comme vous, il a beau lire Aristote, il sait rendre justice à notre temps, et il estime que parmi beaucoup d'œuvres intéressantes, le Salon renferme d'excellents tableaux de genre.

Cet homme n'a pas de rentes, il noue à 'grand'peine les deux bouts en courant le cachet, il loge dans une mansarde, ce qui ne l'empêche pas d'attendre impatiemment chaque année l'ouverture de l'Exposition pour y venir faire ce qu'il appelle sa remonte de tableaux. Il se persuade que tous ceux qui lui plaisent lui appartiennent, et il ne lui en coûte que cela pour les posséder. Aussi, je ne l'entends pas se plaindre comme d'autres amateurs, que la peinture est hors de prix. Il a donné sans hésiter treize mille francs du Coup de canon de M. Berne Bellecour. Cette merveilleuse petite toile contient treize canonniers; c'est la bagatelle de mille francs par canonrii3r, et on a le canon par- dessus le marché. Bien que l'imagination soit la seule bourse dont on ne voie jamais le fond, notre homme est raisonnable, et, comme sa mansarde n'est pas grande, il n achète d'ordinaire que des tableaux de genre de petit format et des fleurs pour lesquelles il a un faible particulier. Heureux mortel, pareil à ce célèbre Athénien qui se figurait que tous les navires qui abordaient au Pirée étaient à lui, et qui passait ses jours à compter des tonneaux, à peser des cargaisons, inquiet seulement de savoir si ses magasins étaient assez vastes pour contenir sa marchandise!

Ce grand acheteur m'a fait passer en revue toutes ses acquisitions de cette année* Comme ses goûts sont assez conformes aux miens, en vous communiquant la liste de ses emplettes, je vous ferai connaître celle de mes préférences. En tête figure avec lé Printemps de M. Bidau, représenté par des roses et des lilas d'une suave délicatesse de ton, un simple bouquet d'aubépine dans un pot de grès, par M. Morris; c'est tout petit, et c'est charmant. Après cela vient le Jour de Tan de M. VoUon, où l'on voit un superbe polichinelle habillé de bleu et d'argent, en compagnie d'un bilboquet, d'un mirliton, de dragées et d'oranges, délicieux régal de couleurs, — la Maréchalerie de village de M. Veyrassat, où l'on admire également une grande muraille blanche éclairée du soleil et la fière tournure d'une servante debout sur le pas d'une porte, son balai à la main, — puis le Bazar japonais de M. Castres, qui excelle à rendre la gaieté et le sérieux particuliers aux Orientaux — la Cavalcade de Rotten Row de M. Jean- Maxime Claude, d'une rare élégance de touche, — l'Antichambre du même peintre^ dans laquelle deux chiens guettent par une porte entre-baillée une salle à manger où le couvert est mis — la Marchande de fleurs de M. Firmin-Girard, qui pousse devant elle sa brouette chargée de bouquets, peinture savoureuse, croustillante et croquante.

J'arrive à l'Indiscrète d'un peintre bien connu, M. Armand Leleux. Voilà un tableau qui se laisse revoir! Un personnage grisonnant, à lunettes et à collerette, est occupé à lire près d'une fenêtre avare de sa lumière une lettre qui parait l'intéresser. Biebout derrière lui, une indiscrète, qui allait sortir de la chambre, a retourné la tête et jette un regard furtif sur la lettre. C'est une indiscrète, je ne dis pas le contraire; mais

qu'il y a de discrétion dans son mouvement et dans la manière dont ce mouvement est rendu I C'est une simple indication, et cette indication suffit. Ceux qui croient que le geste est nécessaire à l'expression doivent, pour se désabuser, étudier ce tableau si expressif et si peu gesticulant. Quelle ferme et moelleuse peinture! On pourrait écrire au-dessous : science et conscience. Cette table, et tout ce qui est sur cette table, et toute cette chambre, et les accessoires qu'elle renferme sont rendus avec vigueur et précision. Point d'à- peu-près; le peintre nous fait tout voir. Ce que j'admire le plus, c'est que ces accessoires, l'encrier que voici, la pipe que voilà, sont à leur place accoutumée, on ne saurait se les représenter ailleurs; rien n'est laissé au hasard, un choix réfléchi et une sorte de nécessité se font sentir partout. Bien des artistes s'imaginent que, pour représenter un intérieur, c'est assez de nous montrer trois murs, un plafond, un plancher, quelques meubles. Mais il faut que ces meubles, ce plancher, ce plafond et ces murs aient longtemps vécu ensemble, qu'on sente tout de suite qu'il y a quelque chose entre eux, qu'ils sont liés par de communs souvenirs, qu'ils n'ont plus de secrets les uns pour les autres. Que cette indiscrète se tient bien sur ses jambes! Que cet homme qui lit est bien assis! C'est sa manière habituelle de s'asseoir. Et comme on devine son caractère à la façon dont il déchiffre sa lettre! Un seul regard jeté dans cet intérieur nous initie aux habitudes de toute une vie. M. Leleux a dérobé leur secret à certains peintres hollandais, et son tableau nous fait ressentir je ne sais quelle sérénité, quel repos qu'on éprouve à contempler une existence bien réglée, une œuvre d'art bien ordonnée.

Très-différent, mais très-agréable, est un tableau

voisin, l'Après-dînée au château, de Mme Armand Leleux. Où donc cette aimable artiste a-t-elle si bien appris les traditions du xvni« siècle? On ne saurait avoir davantage le style de son sujet, ni rendre d'un pinceau plus facile et plus délié les grâces légères d'un siècle, qui eut pour devise : Glissez, mortels, n'appuyez pas. Hélas! nous ne glissons plus, nous appuyons. Tout nous pèse, et nous pesons sur tout, et à force de peser les uns sur les autres, hommes et choses roulent souvent de compagnie dans le même fossé.

Deux tableaux encore. L'un est l'Automne, de M. Pille, une des œuvres exquises du Salon. La scène se passe dans une cour. Un homme entre deux âges, à tricorne, au gilet fleuri, à culotte courte, appuyé contre une porte, caresse d'un regard attendri une douairière adossée contre le mur, vêtue d'une robe verte à ramages, d'une jupe brodée, et dont le chapeau est orné de grandes plumes couleur feuille morte. C'est tout? direz-vous. C'est tout, et c'est assez. L'automne a déjà secoué sur le sol la dépouille des arbres; mais l'automne est la saison du regain. Dans le cœur de l'homme au tricorne pousse un regain de jeunesse et d'amour; il ne croit pas à la vieillesse. Sa compagne paraît y croire plus que lui; elle ne le regarde pas, elle rêve; son visage exprime la mélancolie et quelque regret de ce qui n'est plus, et de sa main droite elle semble vouloir protéger contre les rigueurs de l'air le bouquet qu'elle tient dans sa main gauche. Voilà encore un tableau qui se laisse regarder longtemps et souvent. Il pourrait être sentimental, et il ne Test pas; il pourrait avoir de l'esprit comme un concettiste italien, et il a juste l'esprit qu'il doit avoir; bref, il est ce qu'il doit être, et tout y serait irrépro-

chable si la main qui protège le bouquet... Mais ce détail malheureux disparaît dans un ensemble excellent.

Quant aux Glaneuses de la mer de M. Eugène Feyen, lesquelles récoltent et vendent les huîtres trouvées à marée basse, bien habile qui pourrait y trouver un détail à reprendre. Dans ce tableautin fourmillent des figures microscopiques, exécutées avec un fini qui tient du prodige, avec un charme qui tient de la magie. Rien de plus amusant, de plus achevé que ces chercheuses d'huîtres, les unes deboijt, les autres accroupies, aux pieds nus, aux jupes retroussées, celles-ci butinant parmi les galets, celles-là débitant leur marchandise. Il n'en est pas deux qui se ressemblent, il n'en est pas une qu'on n'aime à regarder. Elles forment des groupes variés, et toutes sont très-affairées; peu leur importe vraiment qu'on les regarde, — et les plans succèdent aux plans, et les petites figures décroissent sans cesser d'être des figures. Celle qui est là-bas, au dixième plan, a encore une forme, une contenance, un air de tête; ce n'est plus qu'un point, et ce point est une glaneuse de la mer. Je ne sais, par exemple, comment mon amateur s'y prendra pour avoir ce tableau. Je me suis laissé dire que l'artiste en

connaît tout le prix et qu'il en demande Je ne vous

dirai pas le chiffre. Nous vivons dans le siècle de M. de Bismarck, du général Grant, des grosses additions et des dommages indirects.

J'ai félicité de ses choix l'acquéreur imaginaire de tant de belles choses. Il m'a répondu d'un air modeste, en essuyant les verres de ses lunettes, qu'en effet il avait le goût délicat, qu'on pouvait s'en fier à lui, qu'après les mœurs, ce qu'il apprécie le plus dans un tableau de genre, c'est l'harmonie, ce don rare et

vraiment divin : < Une peinture harmonieuse de composition et de couleur, me dit-il, n'est pas seulement bonne à regarder, elle nous fait rêver, elle communique à nos pensées la douceur de ses accords, et nous transporte dans un monde savamment ordonné, où les dissonnances sont sauvées, où les caractères sont complets, où les bonnes actions et les bonnes pensées ont à leur service la beauté des formes et des altitudes, un monde où tout se trouve à sa place et survient en son temps, un monde, — ajouta-t-il en regardant l'heure avec effroi, — dans lequel les coureurs de cachets ne sont jamais grondés quand ils s'oublient à causer et qu'ils arrivent en retard. » A ces mots, il se sauva, emportant son polichinelle, ses Japonais, son automne, ses lilas et sa marchande de fleurs, qui lui est plus agréable encore que ses lilas; à égalité de fraîcheur, qui ne préférerait une bouquetière à un bouquet?

Ce que disait cet homme me paraît sensé et m^a fait souvenir de certain conte de la reine de Navarre, intitulé : l'Honnête et merveilleuse amitié d'une fille de grande maison et d'un bâtard. Ce bâtard habitait dans la maison du roi une chambre si bien située que de sa fenêtre il pouvait apercevoir Rolandine, sa douce maîtresse, et quelquefois lui parler. Pour avoir une raison de quitter sa chambre le moins possible et de voir plus souvent le visage qu'il aimait, il affecta de prendre un goût extrême à un gros in-folio où étaient narrés les faits et gestes des chevaliers de la Table- Ronde; il l'avait tout le jour dans les mains. Sa mère, 1 étant venue voir, s'étonna de cette fureur de lecture : — Je m'ébahis, dit-elle, comme les jeunes gens donnent leur temps à lire tant de folies. — Mais, en femme avisée qu*elle était, elle ne tarda pas à découvrir « que le

livre où il lisait était la fenêtre où Rolandine venait parler a lui. »

Nous ressemblons à ce bâtard ; livres ou tableaux ne nous sont qu'un prétexte, la peinture que nous aimons est celle qui nous fait voir Rolandine, et l'art est une fenêtre qui s'ouvre sur le pays des songes. Cet homme aux yeux verts, que vous allez contempler tous les jours au palais Pitti, vous fait penser à mille choses auxquelles pensait Titien en le peignant ; ses rêves sont restés emprisonnés dans rarrière-fond de cette toite, et votre imagination s'en empare et s'en repaît. Un peintre vulgaire se contente de nous faire voir ce qu'il nous montre : derrière ce que nous montre le grand artiste, il y a quelque chose qu'il nous fait deviner, un mystérieux au-delà, que notre pensée va chercher comme les yeux du bâtard cherchaient le visage de sa maîtresse par-dessus son livre. Eh bien ! je vous le dis en conscience, on trouve au Salon nombre de tableaux qui sont des fenêtres.

Ce qu*a. voulu dire un critique qui reproche aux peintres de négliger leurs feuilles. — Le paysage scénique et le paysage d'impression. — Le paysage et la musique.

Avant de passer à la sculpture, il faut que je vous dise quelques mots des paysages qu'on voit au Salon. Ils sont nombreux, comme toujours, et fort divers, et il en est de remarquables.

Toutefois, après avoir admis toutes les exceptions admissibles, je dois avouer que le paysage ne fait pas

aussi bonne figure cette année que dans plusieurs des Expositions précédentes ; ce n'est pas le chapitre le plus intéressant du livre. Si vous me promettiez d'être discret, je vous citerais un mot qui a été dit à ce sujet. Un homme qui fut salonier une fois dans sa vie, une fois sans plus, et qui depuis lors a si bien fait son chemin dans le monde qu'il a eu le privilège d'entrer le mois dernier au Salon avant le public, a dit en parcourant certaine salle et en passant devant certain tableau : — Ils ne savent plus faire des feuilles.

Ce mot est assurément une boutade, et je vous le donne pour tel. Les boutades sont permises* à tout le monde, surtout aux puissances de la terre. Mais voyez à quel point nous sommes dépendants de nos impressions et de nos nerfs ! Loin de me plaindre que, bien ou mal faites, les paysagistes ne mettent pas assez de feuilles dans leurs paysages, je suis enchn à penser qu'ils en mettent trop. Théophile Gautier répondait un jour à un voyageur qui revenait de Grèce et qui se plaignait de n'y avoir point trouvé de verdure : « Quand on a la manie des arbres, on ne va pas en Grèce. » Je ne me sens pas la manie des arbres. L'affreux printemps enrhumé, catarrheux, dont nous sommes affligés, nous qui ne sommes pas à Florence, me dispose à penser qu'il n'y a qu'une belle chose au monde, le soleil, et que la meilleure des peintures est celle où on trouve le plus. Il m'a paru que dans la plupart des paysages du Salon il n'y en avait pas assez, qu'ils étaient ou trop gris ou trop verts, que les feuillages y étaient opaques, les ciels hâves, blafards et pesants, les eaux lourdes comme du plomb.

Il en est deux cependant auxquels on ne saurait, sans la plus criante injustice, adresser de pareils reproches. Aussi ai-je conçu pour ces deux paysages

LETTRE VII SlH

ensoleillés une tendre admiration. L'un est un champ de blé de M. Alfred Mouillion. Ce blé, haut sur jambes, est jaune comme de For ; il a emmagasiné du soleil ; on a chaud en le regardant. Le long du sentier qui traverse le champ et que recouvrent à moitié les épis dont la tète retombe, cheminent deux amoureux ; ils se tiennent étroitement enlacés. A leur approche, cailles et perdrix se sont envolées, mais pas bien loin; elles savent que ces amoureux n'ont pas le loisir de s'occuper d'elles, qu'ils sont possédés d'un rêve qui les grise et dont les fumées leur cachent le monde, qu'à cette heure l'univers finit pour eux où finit leur ombre. Je ne saurais dire exactement quel est le mérite de ce tableau, je le crois excellent ; si je le surfais, prenez- vous-en au temps que nous avons, à Jupiter pluvieux, à la pluie tombée, à la pluie tombante, à la pluie qui tombera.

Il en est un autre... celui-là, je suis sûr de ne pas le surfaire et que par le plus beau temps du monde il me paraîtrait délicieux. C'est, je crois, le plus petit tableau du Salon, et il a pour auteur un tout jeune homme, né à Barletta, M. Joseph de Nittis auquel on peut prédire, sans risquer de se tromper, que s'il continue il ira loin. C'est dans ce tableautin que le regard fait curée de soleil I II représente un petit, très-petit morceau de la route de Naples à Brindisi; sur ce tronçon de route on aperçoit un voiturin arrêté, la croupe d'un cheval qui souffle et deux piétons en marche. Cette voiture, ce cheval, ces piétons sont des chefs-d'œuvre ; ce que j'admire plus encore, c'est la route elle-même, grande route blanche, couleur de craie. Quiconque a vu le Midi l'a rencontrée, et peutêtre Ta maudite : mais elle est adorable en peinture. On n'est pas plus poudreux que cela, et quelqu'un me

disait qu'il voudrait se barbouiller les doigts de cette poussière et en manger. Je vous déclare que cette route sait d'où elle vient, où elle va ; son voyage lui plaît, la rend heureuse ; elle se chauffe au soleil avec la béatitude d*un lézard, plie a fait amitié avec lui, ils se racontent l'un à l'autre toutes leurs affaires. Et ce que j'admire aussi, c'est la merveilleuse transparence de l'air, la douceur du ciel, la légèreté de deux petits nuages semblables à des flocons de duvet et qui ne

, laissent pas d'avoir du corps et une forme, les lignes fuyantes de Thorizon qu'on devine plutôt qu'on ne les voit, et tout ce qu'il y a de perspective et d'enfoncement dans cette petite toile où le regard se promène et se perd comme dans une immensité. Certains artistes sont des sorciers; ils ont des procédés magiques

^ pour apprivoisa l'infini et le faire tenir dans un cadre grand comme la main ; une fois qu'il y est, il y reste, et il a l'air de s'y trouver bien et au large, M. de Nittis pourrait bien être de la race des sorciers.

Je reviens au mot que je vous citais tout à l'heure. Peut-être a-t-il plus de sens qu'on ne le croirait d'abord ; peut-être les artistes se sont-ils mis à négliger leurs feuilles , et cette négligence leur porte-t-elle malheur. Le Poussin, qu'on ne se lasse pas de proposer en exemple, soignait les siennes, et à la rigueur il aurait pu s'en passer. Quand ses arbres n'auraient pas de feuilles, 11 lui resterait pour charmer nos yeux, pour subjuguer notre imagination, l'admirable combinaison de ses plans, ses beaux développements de lignes, le grandiose de son oi'donnance, l'art de résumer* le monde entier dans une toile, et de donner à un tableau, avec la beauté qui enchante le regard, tout l'intérêt d'un raisonnement bien déduit, qui a son commencement, son milieu et sa conclusion. Après

avoir contemplé un de ses paysages, nous ne sommes pas seulement saisis d'admiration, nous sommes en quelque sorte convaincus, comme si une raison supérieure avait persuadé la nôtre. Mais, dans la pensée de ce grand maître, le paysage n'a qu'un intérêt secondaire, il le subordonne toujours à l'homme ; les bois, les lacs, les rivières, les montagnes et le ciel lui servent à construire un théâtre magnifique où doivent figurer des héros, où doit s'accomplir quelque illustre événement ; le cadre est digne de l'action. On peut dire que Poussin a créé le paysage scénique.

Le paysage moderne, tel que l'ont conçu certains Anglais et après eux les njaîtres de l'école française, les Diaz, les Dupré, les Marilhat, Théodore Rousseau surtout qui fut un grand inventeur et un artiste de génie, est tout autre chose. La nature n'y est plus mise au service de l'homme, elle y règne en souveraine. Elle dit comme Médée : Moi seule, et c'est assez. Il est des états de civilisation où l'homme éprouve par intervalles le besoin d'oublier l'homme. La société n'est plus pour nous un dogme, une religion ; nous ne lui portons plus ce respect dévot qu'elle inspirait aux époques classiques, et de temps en temps il nous plaît de secouer les gênes qu'elle nous impose et de lui fausser compagnie. Dans le plus civilisé des enfants du dix-neuvième siècle, il y a un sauvage, qui demande à se mettre en liberté, à se retirer pour quelques heures du moins dans une solitude où il converse avec les arbres et les rochers, lesquels disent certaines choses que les hommes ne savent pas dire.

On a remarqué avec raison que la musique était l'art dominant de notre siècle, et c'est le privilège de la musique d'exprimer des mystères qui ne se laissent

traduire dans aucune autre langue. Il y a dans l'âme humaine des dessous profonds et obscurs, où habitent des sentiments confus, qui n'ont ni voix ni visage, et qui ne sauraient s'accommoder des précisions du langage articulé ;' ce sont des joies qui ne savent pas rire, des douleurs qui ne savent pas pleurer, des passions étranges qui ne peuvent pas dire leur nom, des pensées qui se trouvent dépaysées dans ce monde ; il n'est pas leur patrie, et n'y étant pas nêes^ elles n'y mourront pas. Qui n'a senti en lui-même, à 4e certaines heures, la présence de ces divines étrangères qui nous accompagnent au travers de cette vie, muettes comme le destin? En vain les interrogeons-nous, elles viennent d'un pays où tout se dit sans parler. Mais la musique est une magicienne, qui a deviné leur secret et qui prête une voix à leur silence. « — Assieds-toi, ■ Jessica, disait un personnage du Marchand de Venise. Regarde le ciel semé d'étoiles; il n'est pas jusqu'au plus petit de ces globes que tu contemples qui par ses mouvements ne rende une harmonie angélique. Les âmes immortelles ont en elles une musique semblable ; mais pendant que ce vêtement de boue, fait pour tomber, l'emprisonne grossièrement entre ses cloisons, nous ne pouvons l'entendre. » — Mozart et Beethoven se chargent de nous la faire entendre.

Le paysage est de tous les genres de peinture celui qui ressemble le plus à la musique ; comme elle, il a pour son domaine les sentiments vagues et confus. Quels mots ou quel assemblage de mots pourraient rendre ce que disent à notre imagination des feuillages qui s'inclinent sous le vent, une eau dormante qui a l'air de rêver, une clairière humide de rosée où traîne une vapeur que le soleil se dispose à boire, un chemin creux, des broussailles hérissées et poudreuses, trois

saules qui regardent couler Teau d'un ruisseau, les jeux de l'ombre et de la lumière, la face changeante des nuages et l'immobile visage d'un rocher dont la fierté semble régner sur une vallée comme un pâtre sur son troupeau ? Le paysage, ainsi que la musique, se fait fort d'exprimer l'inexprimable.

Or, le caractère des arts voués à l'interprétation des idées vagues est d'obéir à des règles plus sévères encore que celles qui gouvernent les autres arts. La musique est soumise à la plus rigoureuse des disciplines, à la loi de la mesure, du rhythme, du nombre et du chiffre ; il en est de même de l'architecture, il doit en être de même du paysage. Les maîtres que je nommais tout à l'heure le savaient bien. Ils ont créé ce qu'on peut appeler le paysage d'impression ; ils ont pénétré dans l'intimité de la nature comme personne ne l'avait fait avant eux, ils l'ont représentée sous toutes ses faces et dans ses effets les plus étonnants, ils ont célébré ses mystères. Mais ils comprenaient qu'ils étaient tenus de racheter l'inévitable complication de leur pensée par la netteté de leur vision, que les négligences les plus vénielles sont pour le paysagiste des péchés mortels, que pour communiquer l'impression qu'ils avaient ressentie ils devaient montrer avec une exactitude mathématique ce qu'ils avaient vu, et non- seulement ils ont répandu sur leurs tableaux la clarté d'une composition savante, mesurée et rhythmée, ils ont été de grands dessinateurs ; leurs rochers, leurs ciels, leurs terrains en font foi. Si un paysage est une romance sans paroles, ne faut-il pas que la mélodie en soit parlante et parle nettement ?

Dans le temps de la guerre de Grimée, alors que la Prusse avait pour principe de conduite de ne se compromettre et de ne s'engager avec personne, le roi

Frédéric Guillaume IV était en butte aux SQllicitations des puissances occidentales, qui auraient voulu l'associer à leur entreprise. Il était bien décidé à les éconduire; mais pour gagner du temps et amuser le tapis, quand on le pressait bien, il envoyait à Paris et à Londres certain général qui avait pour instruction de parler beaucoup sans rien dire. La nature y aidant, il s'acquittait à merveille de sa mission, et lord Glarendon disait de lui : « On nous envoie de Berlin pour nous expliquer une chose inexplicable, un monsieur qui ne sait pas s'expliquer. > Combien de paysages ressemblent aux inexplicables explications de cet envoyé extraordinaire 1

L'homme qui a dit : Ils ne savent plus faire des feuilles, — est un esprit amoureux des idées claires, et il ne peut souffrir, il Ta déclaré lui-même, les cotes mal taillées. C'est aussi un homme très-fort sur les questions de budget, et qui ne soutfï*e pas qu'on le triche, et quand on lui montre un arbre, il exige que cet arbre ait ses feuilles. A-t-il voulu dire qu'il entendait pouvoir les compter ? Je ne le peitse pas. Un arbre dont on pourrait compter les feuilles ne serait plus un arbre ; mais ces feuilles ont une certaine couleur, une certaine forme, un certain aspect général, elles sont attachées d'une certaine manière à leurs rameaux, ces rameaux ont une façon particulière dé S'assembler et de se grouper, et les branches qui portent ces rameaux forment à leur tour certaines combinaisons déterminées, dont l'ensemble donne à l'arbre un port, une physionomie, un caractère, un visage Qui le distingue des autres arbres. On oppose les paysagistes aux flguristes. Tout peintre doit être figuriste, et il n'est pas de tableau sans personnages. Les figures du paysagiste sont des arbres et des roi^bers,

et il faut que ses arbres et ses rochers soient de véritables figures.

Ces réflexions me sont venues à propos d'un tableau de M. Chintreuil, qui de tous les paysages du Salon est peut-être le plus remarqué et le plus discuté. Il représente une route bordée de genêts et de pommiers fleuris ; elle est éclairée d'une lumière indécise, et un brouillard rampant la cerne de toutes parts, si bien qu'elle finit par s'y perdre. Ce brouillard qui voile et offusque tout fait l'admiration des uns, le scandale des autres. Ceux qui se souviennent d'avoir vu dans la nature un effet de ce genre, s'écrient : Quelle impression vraie, et qu'elle est bien rendue ! Quelle suavité ! quel flou délicieux I — Les autres, après avoir nettoyé leurs lunettes, s'indignant de n'y pas voir plus clair qu'auparavant, s'en prennent, non à leurs yeux, mais à l'artiste, et disent : — Ce n'est plus du paysage, c'est une rêverie passée en couleur ou un conte à dormir debout. Ce ciel, cette route, ces genêts sont des fantômes. — Les premiers ont raison, et cet étrange paysage mérite d'être admiré. Je crois néanmoins que M. Chintreuil compromettrait son talent s'il faisait un pas de plus dans cette voie périlleuse ; il finirait comme ses pommiers par s'égarer en plein brouillard.

Son mgutre, M. Corot, est un homme unique en son genre, poëte doublé d'un peintre, et Ton peut affirmer que dans les meilleures de ses œuvres le peintre le dispute au poëte. Mais ce maître est dangereux à imiter. Plusieurs de ses élèves ne sont plus peintres du tout. S'ils ont rimpression, le sentiment, ils ne réussissent pas à rendre ce qu'ils ont senti ; ils suppléent à l'insuffisance de leur talent par des procédés, par la manière, et quand cette manière n'est pas goûéo du public, ils font le poing au bourgeois, le trai-

tent d'imbécile et d'idiot, Que voulez- vous*? Le bourgeois a grandi dans l'idée qu'un nez est un nez, qu'une feuille est une feuille ; il n'en démordra pas.

Casanova raconte qu'une de ses innombrables maîtresses lui ayant octroyé une boucle de ses cheveux, il eut ridée de les couper avec des ciseaux très fins et de les faire mêler par un pharmacien avec du sucre, de l'ambre, de la vanille, de l'angélique, del'alkermès et de l'essence de styrax. Il renferma ces singulières dragées, composées de tant d'ingrédients, dans une charmante bonbonnière en cristal de roche ; il les croquait avec délices : « Je me trouvais heureux, ajoutet-il, de pouvoir me dire que je mangeais quelque chose qui fût elle-même. » G*est ainsi et à la même dose que plusieurs paysagistes nous servent la nature. Nous sentons, en savourant leur peinture, un léger petit goût de soleil, de campagne et de vérité, mais fort léger, car ils ont des ciseaux très fins et ils s'entendent à couper les cheveux en quatre. Ce qui domine, ce qui reste aux lèvres, c'est le goût de l'angélique, le parfum subtil de l'ambre.

Les sculpteurs. — DifOcultésde la statuaire moderue. — L*Hepcule

de M. Clère.

Nous voilà au rez-de-chaussée, sur le terrain consacré « à la muse violente, mais silencieuse et secrète», comme parle Diderot. Je commence par vous déclarer que j'admire un beau tableau autant qu'une belle statue, mais que j'admire l'homme qui a fait la statue

plus encore que celui qui a fait le tableau. Pour être et pour rester sculpteur, le talent ne suffit pas, il faut du caractère.

Quel dur métier, dur comme le métal ou la pierre qu'il travaille ! Que de fatigues ! que de labeurs ! que de dégoûts à dévorer ! Je ne parle pas seulement de Tapprentissage et des commencements, des avances de fonds et de peines qu'il faut s'imposer, de l'incertitude dès commandes, de la difficulté de trouver acheteur pour une statue dans un temps où il ne se bâtit guère de palais. Il n'est pas de travail où composer et exécuter soient deux opérations si distinctes, où l'une réponde si peu de l'autre. Avant que la maquette et le modèle de plâtre se soient transformés en une figure de marbre, quel chemin à parcourir l Les sculpteurs prétendent que c'est le chemin de la croix. Avec cela, l'impossibilité de tout exécuter soi-même, le praticien qu'il faut initier à sa pensée, surveiller, gourmander, et qui vous tient à sa merci. Et quel art que celui où les incertitudes sont interdites, où il faut savoir d'avance ce qu'on veut sans pouvoir se raviser, qui ne se prête à aucun escamotage, qui exclut tout artifice, toute dissimulation, où la moindre bévue saute aux yeux, constitue un cas de flagrant délit ! Songez-y, une sottise en marbre ou en bronze, une sottise éternelle, une sottise qui trône sur un piédestal, une sottise dont on peut faire le tour, qu'on peut contempler de face, de profil et de dos !

Vasari, dans sa biographie de Luca délia Robbia, remarque que nombre de sculpteurs, après avoir produit des ouvrages très-estimés, se trouvant fatigués, malades et mal en point, changeant d'état ou croupissent dans l'oisiveté. — a lleurs jointures, ajoute-t-il, finissent par s'enraidir, et ils aiment mieux passer le

temps k bavarder et à boire au coin du feu que de se remuer autour d'un marbre. Ayant perdu toute la vigueur de leur âme, ils préfèrent à la renommée qui les attendait leur bien-être et les joies folles du monde. »

N'en déplaise au Plutarque des beaux-arts, les choses ne se passent plus ainsi. On ne voit guère de sculpteurs qui ne maudissent dix fois le jour leur outil, on n'en voit pas qui l'abandonnent. Il n'y a point de déserteurs dans cette noble armée ; on y est ûdèle au drapeau jusqu'à la mort. Quiconque a gagné ses chevrons dans la grande bataille contre le marbre continue de se battre sans compter ses blessures. Au fond du cœur humain, il y a quelque chose qui aime la souffrance quand elle est glorieuse, et la destinée de l'artiste est de se tourmenter sans cesse et d'adorer son tourment. Prométhée avait fini par s'accoutumer tellement à son vautour et à la cruelle émotion d'être dévoré tout vif que depuis que son supplice a pris fin et qu il est rentré dans les bonnes grâces de Jupiter, l'existence lui paraît insipide. Il n'est pas de nectar ni d*ambroisie qui tienne, son vautour lui manque, il éprouve par instants un impérieux besoin d'être mangé. Ce qui n'est pas moins avéré, c'est qu'un sculpteur célèbre, annonçant à un ami, il y a quelques années, la naissance de son premier enfant, lui écrivait : — <c Ma femme vient de mettre au ihonde un petit peintre, » Attendons la fin -, les dépits amoureux ont tous même façon de parler, mais ils tiennent rarement parole. Il est fort possible que le sculpteur en question ait déjà enseigné à son petit peintre comment il faut s y prendre pour pétrir l'argile et lui donner un visage. La constellation de l'ébauchoir est la plus puissante de toutes.

Une .exception me vient à l'esprit, comme elle est venue à l'esprit du public. Un sculpteur fort connu a renié ses premières amours et déserté son drapeau. Pour ne vous citer que sa première et sa dernière œuvre, il n'est pas à craindre que vous ayez oublié cet admirable buste de Bianca Capello, d'une beauté saisissante et redoutable, dont il fut beaucoup parlé, ni ce chef abyssin, Tune des œuvres les plus origi* nales et les plus goûtées de l'Exposition de sculpture de 4870. C'en est fait, Marcello n'exposera plus dans le jardin du Palais de l'Industrie. S'est-il retiré sous sa tente comme Achille, pour y méditer sur l'injustice d'Agamemnon*? car nous avons tous notre Agamemnon. Ou dirons-nous de lui, avec Vasari, qu'il passe désormais son temps cicalando e ghiribizzando continovamentej et devons-nous l'accuser SUnfingai^'^ daggine^ ou, pour parler français, d'avoir manqué de cœur, d'avoir mis bas les armes par lassitude ou par crainte, et de s'être dérobé aux souffrances et aux joies amères de la lutte? Ceux qui le connaissent savent qu'il joint à la souplesse d'une intelligence supérieure une volonté entreprenante, l'ambition des grandes choses, le goût de l'âpre travail et des hasards, ce fond de gaieté et de belle humeur qui désarme le chagrin, une audace qui va parfois jusqu'à la témérité ; quand le danger lui crie, comme Henri IV : Qui m'aim^me suive! — il répond : Me voici. Il conçoit la vie, paraît-il, comme un effort incessant, le bonheur comme une perpétuelle inquiétude qui est sûre de trouver ce qu'elle cherche. Il ne peut, lui non plus, se passer de vautour, et le sien est un vrai vautour, un vautour sérieux, qui a bec et ongles et ne se laissera jamais apprivoiser; — Dieu sait pourtant que Marcello a la puissance d'apprivoiser les hommes et

les monstres; c'est un art qu'on n'a pas eu besoin de lui enseigner. Que lui est-il donc arrivé? Un jour, une palette lui est tombée entre les mains; ce qu'ils se sont dit, cette palette et lui, est son secrets Ce sera avant peu le secret du public. Marcello n'expose plus au rez-de-chaussée parce qu'il se prépare à exposer au premier étage. Les gens qui sont au fait assurent qu'il nous ménage de grandes surprises, et que nous dirons avec Shakespeare : Tout est bien qui finit bien.

Après avoir visité le Salon, il est impossible de croire que l'art des Goujon, des Pujet et des Rude, le plus austère et le plus loyal des arts, dépérisse en France, qu'il y soit indigne de son passé. C'est un arbre en fleurs, où poussent de toutes parts des boutons qui en promettent de nouvelles. Beaucoup de gens estiment qu'on n'avait pas vu depuis bien des années une exposition de sculpture aussi riche en œuvres distinguées, et cependant ni les Barye, ni les Perraud, ni les Cavelier, ni les Jouffroy, ni les Guillaume, ni les Dubois n'ont exposé. Que de bustes inté* ressauts je pourrais citer 1 Combien de statues qui témoignent ou d'une rare connaissance ou tout au moins d'une étude sérieuse du métier! Je n'entreprends pas de les énumérer. Vous m'aviez demandé naguère un maître-tableau. J'entends vous signaler une statue où se révèlent l'idée et le ciseau d'un maître, une statue vraiment magistrale, après quoi il ne vous restera plus qu'à prendre le sac et la cendre, à confesser publiquement votre erreur et votre péché.

Vous avez le droit d'exiger que cette statue satisfasse aux principales conditions de la statuaire. Et d'abord le sculpteur ne doit jamais oublier que son art n'est point, comme la peinture, un art de pure

illusion,' qu'il incorpore sa pensée dans une matière dure et pesante. Approuverons-nous M. Loison, d'avoir fait une statue en marbre représentant une âme qui s'envole au ciel et qui

laissant tomber son voUe

Sous le souffle de Dieu, retourne à son étoile?

Cette âme est charmante et mérite le paradis; mais elle a le grave défaut d'être en marbre. Je n'ai jamais beaucoup goûté les exercices de l'homme volant au cirque des Champs-Elysées; quand on n'a pas d'ailes, on a toujours mauvaise grâce à vouloir faire le métier d'oiseau. Cependant je préfère encore un homme volant à une statue volante, qui demeure suspendue entre le ciel et la terre, et tomberait inévitablement si elle n'était retenue à son socle par une épaisse et lourde draperie, laquelle lui sert de support. L'Ame de M. Loison est occupée à se débarrasser de sa dépouille mortelle, qu'elle ne peut emporter dans les célestes demeures, et nous sentons que cette dépouille est nécessaire à son équilibre, que si elle la quitte, elle donnera du nez en terre. C'est vraiment une situation fausse, que le talent du sculpteur n'a pas réussi à sauver. Je n'aime guère non plus les statues tombantes. On voit au Salon une Sapho qui est en train d'exécuter son saut périlleux. Nous savons bien qu'elle ne tombera pas, que Tartiste a pris ses précautions; mais on ne laisse pas de se dire en la* regardant : Si elle tombait, je serais assommé. Cette réflexion n'a rien d'esthétique, et la statuaire est un art sérieux, posé, qui ne saurait s'amuser à de tels jeux.

Elle est aussi l'art monumental par excellence, et je doute qu'il lui soit permis de représenter un petit

Savoyard de grandeur naturelle, qui pleure' sa mar« motte. Une statue est faite pour être hissée sur un piédestal; il faut qu'elle soit digne de cette haute situation, qu'elle n*y paraisse point déplacée, qu'elle n'y fasse pas une maigre et ridicule figure. Le sculpteur peut s'essayer dans le genre, comme le peintre ; mais alors qu'il ramène son œuvre aux proportions d'une statuette, et qu'au piédestal il substitue le piédouche. Rien de plus charmant que la petite Phrynô de M. Deloye, Phryné très-peu classique; cette petite dame a parfaitement la taille qui lui convient, tandis que je crains que la ravissante Ophélie de M, Falguière, Ophélie de théâtre, très-attifée, très- coquette, ne soit d'une fausse dimension. C'est une statuette qui s'est prise à grandir et qui a l'ambition de devenir une statue.

La sculpture, pour atteindre son but, a recours à certaines conventions, telles que le nu et la draperie. La poésie a les siennes, qui sont la mesure et la rime. Pour le sculpteur comme pour le poète, ces conventions sont à la fois une ressource et une gêne ; il s'en sert pour obtenir certains effets ; mais il s'engage à ne les point profaner par de vulgaires applications. Une pensée triviale ou burlesque est indigne de nous apparaître dans la nudité d'un corps de marbre ou sous les plis réguliers d'une draperie antique. Ce n'est pas seulement le trivial que la sculpture doit s'interdire, c'est le bizarre aussi, l'excentrique et la pure fantaisie. Le marbre est fait pour durer, il se sent éternel, il lui répugne d'être condamné à répéter à jamais un paradoxe ou un bon mot. Pourquoi donc M. Frémiet a-t-il dépensé beaucoup de talent, beaucoup d'esprit à représenter un homme de Tâge de la pierre qui bondit de joie d'avoir fait bonne chasse et

que beaucoup de personnes ont pris pour un homme de l'âge de Habille? Pourquoi, voulant personnifier la guerre, a-t-il fait un buste monstrueux, qui porte à ses oreilles des cadavres en guise de pendeloques et semble avoir été détaché des épaules d'un colosse, babylonien?

Enfin la sculpture est de tous les arts celui dont le champ est le plus restreint. Les anciens en avaient marqué les limites, que les modernes ont respectées alors même qu'ils semblaient vouloir les reculer. La peinture peut sauver bien des laideurs par le charme du clair-obscur et Tharmonie du coloris. La sculpture n'a que la hgne; si la ligne n'est pas belle, il n'y a plus de ressource, tout est perdu. La donnée ou le thème principal auquel elle se voit forcée de revenir toujours, est une âme bien née, logée dans un corps bien portant que la gymnastique a fortifié et assoupli. Qu'étaient-ce que les dieux de Phidias et de Praxitèle? De célestes et immortels gymnastes, des coureurs et des discoboles d'Olympie, tels qu'ils apparaissaient à des imaginations nourries de la lecture d'Homère. Et la sculpture n'est pas seulement tenue de nous montrer de beaux visages et de beaux corps, il faut que la composition et l'agencement des lignes soient toujours harmonieux, qu'on puisse faire le tour de la statue et la contempler sous tous ses aspects sans y rien trouver qui heurte ou afflige le regard. M. Schœnewerk a exposé un très-beau marbre qui représente la jeune Tarentine. En roulant sous la vague, cet admirable corps a pris une attitude tourmentée; quand on le regarde d'un certain côté, la hanche gauche paraît s'élever comme une montagne; on ne voit plus que cette hanche, l'ensemble disparaît. Les statues couchées doivent être' d'un mouvement sobre et dis-

cret. Ainsi en usaient les anciens, et le sculpteur Rauch s'est souvenu de leurs leçons quand il a fait sa statue de la reine Louise de Prusse.

Malgré qu'elle en ait, la sculpture est condamnée à la fidélité aux traditions, au respect des modèles classiques. Elle en est encore au gouvernement patriarcal ; les révolutions n'y sont que des émeutes et des échauffburées passagères qui ne réussissent pas à changer ladministration ; Phidias et Praxitèle sont toujours en place. Quand on se pique de faire à toute force du moderne dans cet art antique de forme et d'esprit, on tombe dans le maniéré, dans le prétentieux, dans le mesquin, dans l'étriqué ou dans le joli, c'est-à-dire dans tout ce qu'il y a de moins sculptural au monde. Et pourtant la statuaire n'aurait plus de raison d'être si elle en était réduite à la répétition ' perpétuelle du passé. Il faut qu'elle s'inspire de l'antique sans le copier, qu'elle se renouvelle sans innover. Le sculpteur du xix® siècle doit être de son siècle et parler à son siècle; il doit considérer le monde moderne avec les yeux d'un ancien, ou emprunter aux sujets antiques ces vérités permanentes, qui sont de tous les temps. Quel problème difficile à résoudre! mais aussi quelle gloire 'd'y réussir 1 Cette gloire n'est pas chimérique, on la peut mériter et conquérir, témoin le Mercure et le Pêcheur napolitain de Rude, ces deux immortels chefs-d'œuvre, — l'Improvisateur de Duret, les Tigres et les Lions de M. Barye, le Désespoir et l'Education de Bacchus de M. Perraud, la Pénélope et la Mère des Gracques de M. Gavelier, la Jeune fille confiant son secret à l'Amour, par M. Jouffroy, le Chanteur florentin de M. Dubois, l'Anacréon de M. Guillaume, d'autres marbres encore et d'autres bronzes qui ornent le Louvre ou le Luxembourg et

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qui seront l'éternel honneur de Fécole française de ce siècle.

Pour revenir au Salon, on y voit une statue, qui, de l'avis unanime des connaisseurs et des artistes, est une œuvre irréprochable d'exécution, une superbe étude du corps humain. C'est le guerrier au repos de M. Leenhoff. Il est assis, le casque en tête, la jambe droite relevée et passée sur le genou de la jambe gauche; à ses pieds reposent son bouclier et son épée. Cette statue qui enlève tous les suffrages n*a qu*un défaut. On se dit en la regardant : — A quoi bon? Que peut-il bien avoir dans l'esprit, ce soldat romain ? D'où vient-il ? A quoi sert-il dans ce monde, et qu'a-t-il à nous dire ? On l'interroge, il ne répond pas à ce qu'on lui demande. Il sait seulement qu'il est un soldat romain, qu'il s'est assis pour se délasser bien qu'il n'ait point l'air fatigué, et que M. Leenhofif est un sculpteur d'un immense talent. C'est déjà beaucoup, ce n'est pas assez.

Vous ne me reprocherez pas de me mettre à Taise, vous voyez qu'en faisant mon choix je multiplie tes difficultés comme à plaisir. Je cherche une statue qui ne soit ni volante, ni tombante, ni dansante, ni para- <loxale, ni fantaisiste, ni vulgaire, ni jolie, ni étriquée. Il ne me suffit même pas qu'elle soit belle, je veux qu'elle parle et qu'elle dise quelque chose qui n'avait pas encore été dit. Très-parlant est le Jeune Braconnier de M. Charles Gautier, sorte de faune à la fois antique et moderne, qui de ses deux mains tient en l'air un lapereau qu'il montre à son chien ; le chien regarde, le maître sourit. C'est un morceau de sculpture aussi pur d'exécution que bien conçu et bien composé.

Gela ne me suffit pas encore, tant vous êtes un ter-

rible homme. Vous avez toujours le même refrain à la bouche, et je vous entends me répondre d'où vous êtes que ce braconnier a le tort de n'être pas un héros ni un dieu, qu'il n'est pas besoin d'être l'un ou l'autre pour tuer un lièvre et s'amuser avec son chien. Vous le savez, je n'ai pas de dieux à vous olTrir ; on ne tient plus cet article en magasin ; le grand Pan est mort, et Rude est mort lui aussi, — il ne se fera plus de Mercure. Mais ouvrez bien vos oreilles, je vous promettais une statue, j'en ai trois à vous présenter, et ces statues, qui représentent trois héros, sont les œuvres capitales de TExposition ; toutes les trois, si je ne me trompe, ont été proposées pour la médaille d'honneur. Le jury n'avait que l'embarras du choix ; il s'est tiré d'affaire en couronnant un peintre. J'ajoute que ces statues aussi admirables qu'héroïques sont de trois sculpteurs jeunes encore, deux n'ont pas quitté les bancs de l'école, ils en sont à leurs débuts; leurs coups d'essai sont des coups de maîtres. Ma dernière lettre leur sera consacrée.

Je ne veux pas terminer celle-ci sans vous dire que, si désireux qu'on puisse être de prendre en toutes choses le contre-pied d'un homme aussi déraisonnable que vous l'êtes, on ne laisse pas d'être un peu de votre avis, quand, pai^ hasard, vous avez raison. Beaucoup de bons juges sont moins exclusifs que vous ; ils estiment qu'on peut dire de l'art comme du paradis : il y a beaucoup de demeures dans cette impérissable maison. Cependant ces bons juges auraient été fâchés de découvrir qu'il y avait au Salon énormément de talent (ils s'y attendaient), mais que les beautés épiques y manquaient.

Les trois héros que je vous annonce les ont, dès le premier jour, tout à fait rassurés, et vraiment je ne

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serais pas étonné que le goût du grand nous revînt. — L'autre jour, à la Comédie Française, Cinna faisait salle comble, et Rachel n'a pas ressuscité. Le navire est toujours battu des vagues et de Torage, nous ne débarquerons ni aujourd'hui, ni demain ; mais je ne sais quelles senteurs, quels parfums subtils arrivent jusqu'à nous, apportés par les vents, et nous promettent une terre encore invisible, dont les ombrages et les moissons nous attendent.

En dépit des prophètes de malheur, il est permis de bien augurer de l'avenir. J'en atteste les statues dont il me reste à vous parler, et le beau groupe en marbre de M. Clère, qui nous montre Hercule étouffant le lion de Némée. Les proportions en sont petites, ridée en est grande et l'exécution saisissante. Il est couché sur son hon, cet Hercule, et il le tient à la gorge. Le lion pousse un dernier rugissement, il va râler. L'homme est très-appliqué à ce qu'il fait ; il est calme pourtant, presque serein ; on reconnaît sur son front le signe des volontés victorieuses, il a conscience de sa force et de son prochain triomphe.

Vous Tavez deviné, cet Hercule n'est pas un Hercule ; son bras droit porte cette inscription : Vir Gal^ lus. Mais que signifie cette aigle prussienne gravée sur le flanc du monstre 1 Que nous veulent ces armoiries, et pourquoi, en lui donnant la dernière façon, l'artiste a-t-il rapetissé son idée? Il est bon de penser beaucoup à son ennemi, il est d'une âme fière de ne pas lé nommer. Je neveux voir dans ce groupe remarquable et puissant que la t'rance luttant corps à corps avec son mauvais destin, la France étreignant dans ses bras son malheur et l'étouffant.

Trois statues héroïques. — Le bon et le mauvais réalisme. — Le choix que fit jadis une princesse hindoue.

Vous me reprochez d'oublier Fessentiel dans mes raisonnements et de ressembler à un homme qui va à la cour sans voir le roi. Il n'y a, selon vous, qu'un mot qui serve : l'essence de l'art est l'idéal; le véritable artiste, sculpteur ou peintre, est celui qui s'entend à idéaliser la nature; les autres ne sont que des manœuvres, des virtuoses ou des joueurs de gobelets. Cette définition sommaire a le grave défaut de rétrécir singulièrement le champ de l'art. Que ferons-nous du genre et du paysage, par exemple? Connaissez-vous un paysagiste qui ait représenté le chêne idéal? pEt quand Chardin s'amuse à nous montrer un jeune garçon vêtu de gris, qui, le chapeau sur la tète, s'occupe à bâtir un château de cartes, est-ce un chapeau idéal qu'il a voulu peindre, ou l'idéal d'un château? J'admire le polichinelle de M. VoUon, les prunes de M. Philippe Rousseau, et pourtant je ne suis pas bien sûr que ce polichinelle soit le polichinelle absolu, que ces prunes répondent à l'idée archétype de la prune.

L'idéal est un de ces mots vagues et dangereusement commodes, qui permettent à ceux qui les emploient de parler sans s'entendre. Pour quitter le genre et le paysage, voilà un sculpteur de talent qui se propose de faire un Hercule. Combien n'en a-t-on pas faits avant lui, dont aucun apparemment n'est l'Hercule idéal, puisque celui-là serait la condamnation de tous les autres I Notre homme se flattera-t-il d'avoir la main plus heureuse que ses devanciers? Se berce-

l-il de l'espoir de faire sortir d'un bloc de marbre cet Âleide unique et parfait que personne jusqu'aujourd'hui n'avait réussi à découvrir? Non; mais ce sculpteur n'est pas le premier venu ; il a une façdn de voir, de sentir et de penser qui n'est qu'à lui ; et s'il pos< sède la puissance de rendre ses idées, son Hercule ne ressemblera à aucun autre^ L'ait, comme l'a si bien dit râuteur de la Chrammaire des arts du desairif est une interprétation, et chacun interprète à sa manière les choses et les idées. C'est pourquoi Tœuvre de l'ar^ liste nous révèle le tour particulier de son imagination, les habitudes de son esprit^ la trempe de son caractère; a-t-iL de la grandeur dans le sentiment ou dans la pensée, ses tueurs de monstres en auront aussi. Cela me parait plus clair que cet idéal ou cet absolu qui, au dire de Hegel, est une nuit où tous les chats sont gris.

Je n'oserais vous affirmer que les statues dont j'ai encore à vous parler soient des statues idéales. Je sais seulement qu'elles représentent trois figures héroïques, une Jeanne d'Arc^ un David, un Spartacus, dans la fieur de la jeunesse, que cette jouvencelle et ces jouvenceaux portent leur âge sur leur front, qu'ils sont très- vrais, très-naturels, et que cependant on reconnaît en eux des êtres d'élite, des volontés précoces, des âmes qui sont au service de ce terrible maître qu'on appelle l'extraordinaire. Les trois artistes ont pris pour sujet le mariage d'un jeune cœur avec une grande pensée ou, si vous l'aimez mieux, ses fiançailles avec la gloire. Us ont fait, tous les trois, désœuvrés fortes, sincères, émouvantes; ils ont dit, avec ce genre d* éloquence grave et simple qui est propre à la sculpture, quelque chose que personne n'avait dit avant eux.

Il est bien des manières de considérer et de représenter Jeanne d'Arc. On peut nous montrer de préfet rence dans cette fille étrange et sublime ou l'inspirée, ou la sainte, ou la martyre, ou la guerrière. On voit au Salon une Jeanne d'Arc de M. Chatrousse, bardée de fer, tenant un drapeau de sa main gauche, posant sa main droite dans celle de Vercingétorix debout à côté d'elle. Est-ce une femme? On ne saurait trop le dire ; elle est unsexedj comme parlerait -Shakespeare ; elle a plus de fierté et de noblesse que de grâce, et ressemble à l'héroïne que Schiller a chantée. Il en est une autre au Louvre, dont je n'ai pas besoin de vous nommer l'auteur. Celle-là est une vraie visionnaire, sculptée par le ciseau d'un maître. Sa main gauche repose sur son armure, qu'elle ne tardera pas à revêtir; sa main droite, soulevée à la hauteur de son visage, semble occupée à rassembler autour de son oreille les voix vagues et confuses qu'elle entend dans l'espace. L'égarement se peint dans ses yeux, il y a dans sa bouche entr'ouverte et contractée un commencement de folie.

Bien différente est l'héroïne de M. Chapu. Jusqu'à ce jour, elle a gardé ses moutons, et sa panetière pend encore à son côté. Ses traits sont nobles, mais plébéiens, et les délicats leur reprochent de manquer de style. Une grâce rustique respire dans les contours de son front et de son menton, dans ses cheveux naïvement lissés par devant, tordus par derrière en une sorte de tresse négligée qui retombe sur son épaule. Rustique aussi est sa taille robuste, épaisse, que les mêmes délicats trouvent trop large, et qui est, je crois , ce qu'elle doit être. Cette pastoura est vigoureuse , fortement constituée , elle pourra porter sans fléchir la cuirasse et le casque, endurer

comme un Dunois les fatigues de Youvrage batailleur. Bien qu'elle n'ait pas encore quitté ses moutons, elle les néglige ou les oublie. Elle a entendu parler de l'Anglais et des malheurs de la France ; son esprit couve un mystérieux dessein, dont elle s'entretient avec Dieu. Elle n'est pas agenouillée à la façon d'une personne qui prie; elle s'est assise ou accroupie dans l'herbe, les yeux levés au ciel, ses jambes violemment reployées sous elle. On sent qu'elle n'a pas choisi son attitude, qu'elle s'est pour ainsi dire affaissée sous le poids de la pensée qui l'oppresse. Ses deux mains, étroitement jointes, expriment moins l'invocation qu'une énergique volonté qui s'est liée par un irrévocable vœu. Cette Jeanne d'Arc est une inspirée plutôt qu'une visionnaire; elle n'est point hors de son sens, elle réfléchit, elle raisonne, elle a reconnu que les voix célestes sortaient de son cœur sourdement travaillé par une grande tristesse et où germait en secret une grande destinée. Sur son front innocent et pur, éclairé d'un rayon divin, se peint une âme qui est en pleine possession d'elle-même et qui se donne librement. Un rideau s'est levé devant ses yeux, l'avenir lui est apparu; elle a vu Orléans, Compiègne, le bûcher de Rouen; elle a tout accepté, elle dit à son Dieu : Je suis votre servante, vous marcherez devant moi dans les batailles, et nous ferons ensemble notre ouvrage. Tout est d'accord dans cette remarquable statue. On y démêle cette logique secrète qui est le caractère des œuvres fortement conçues. Ce marbre est habité ; il y a quelqu'un.

Le David de M. Antonin Mercié n'est pas de la race des héros qui s'agenouillent ou s'accroupissent pour converser avec le ciel. Sa fierté silencieuse ne sait ni prier avant le combat, ni rendre grâces après la vie-

tDire. Il est debout, et tout le poids de son corps porte sur sa jambe gauche allongée; son pied droit est posé sur la tête du géant qu*il a vaincu et qu'il ne songe pas à regarder; — il foulerait avec la même indififérence une branche de bois mort qu'aurait tranchée sa serpette. Le corps de ce jeune vainqueur est d'une justesse et d'une vigueur de modelé qui ont enlevé Funiverselle admiration; on n'a trouvé à redire qu'à la gracilité peut-êlre exagérée des bras. Cette statue, à cela près, n'a pas d'autre défaut que d'être en plâtre; elle n'a pas encore subi sa dernière métamorphose.

La poitrine, les hanches, les épaules^ le dos surtout sont d'une exécution merveilleuse ; les inflexions des lignes, les articulations, les renflements et les méplats de la chair, tout est rendu ou indiqué avec une finesse et une précision exempte de cette vaine curiosité qui recherche ou caresse le détail. Le corps est élancé^ sec, maigre, un peu grêle, mais nerveux et robuste. On croit voir un jeune pâtre, qui a fréquenté cette grande école de gymnastique qu'on appelle la montagne. Il a escaladé des rochers, grimpé aux arbres, visité les aigles dans leur nid. La pluie, le vent, le soleil, le hâle, les fatigues lui ont fait des muscles d'acier, dont le ressort est toujours tendu et ne se brisera jamais.

Vous avez revu dernièrement le David de DonateUo, ce vrai montagnard de F Apennin, et je soupçdflne que M. Mercié Ta pratiqué, lui aussi, et interrogé. Un talent comme le sien s'inspire des grands modèles sans les copier. Le David qui est au Salon a Tâme plus méchante et plus cruelle que le David florentin, Tranchons le mot, c'est un gamin, un mauvais garnement et comme le disait quelqu'un, une sorte de ga-

vrocbe hébraïque. Lç danger est son ami, son familier, il le connaît de vieille date, il le traite en camarade, il le tutoie. Dur à lui-même, il Test encore plus à autrui. Innocent ou coupable, malheur à qui se trouve à portée de sa fronde et de ses redoutables fantaisies.

Mais n*allez pas croire qu'il soit vulgaire. L'atti* tude et le geste ont tout sauvé. Soulevant de sa main droite Tépée qui a décapité Goliath , il est occupé à la faire rentrer dans le fourreau que tient sa main gauche, et son mouvement est magnifique d'aisance et d'héroïque simplicité. Ce gamin n'est pas étonné de son aventure, ni de sa victoire ; il a tué un géant, lu chose lui parait toute simple. Il n'a pas l'air plus triomphant qu'un ouvrier à la tâche qui a terminé soD travail et le rapporte à son patron. Regardez-y de plus près, vous n'aurez pas de peine à vous expU* quer ce calipe insouciant et superbe dans le triom* pbe. Le mouchoir qu'il a entortillé autour de sa tête fjessemble fort à un turban. C'est bien la coiffure qui loi convient; car je vous le donne pour un véritable Oriental*

Ce qui est propre aux héros de VOrient, c'est leur fatalisme. Ils se sentent prédestinés, ils sont les obéissants serviteurs d'une volonté toute-puissante qui les emploie à son gré ; aussi n'ont-ils point de pitié, n'étant pas responsables du sang qu'ils versent, point d'orgueil non plus ; leur force et leur courage ne leur appartiennent pas, il n'en sont que les dépositaires. Et voilà précisément ce qu'on lit sur l'impassible visage de notre gavroche hébraïque. De quoi s'étonne rait-il? C'était écrit. J'avais raison de le comparer à un ouvrier qui a bâclé lestement la besogne dont l'avait chargé son bourgeois. N'est-il pas l'ouvrier du destin ? Son patron loi a demandé la tête d'un géant.

Il ^*est exécuté, la tête est là, soas son pied, et en remettant l'épée au fourreau, il semble se dire que le maître sera content, qu*il n^a pas fait œuvre d'apjprentî, qu'il a proprement travaillé.

Je ne sais où M. Ernest Barrias a pris son idée de Spartacus jurant de venger le supplice de son père. Si je ne me trompe, Thistoire ne nous apprend rien sur ce père, elle est muette sur la jeunesse du fils. Nous savons que le chef du BeUum civile était Thrace; M. Mommsen a émis la conjecture qu'il descendait d'une famille royale ; il avait servi quelque temps sous les drapeaux romains ; ayant déserté, il fut repris et vendu comme esclave. Le jeune sculpteur a songé sans doute au serment d*Annibal. Qu'importe? la fic-> tion est permise quand elle sert si bien le talent. Je crois au serment de Spartacus, depuis que j'ai vu l'admirable groupe en marbre de M. Barrias.

Admettons sans difficulté que le père de cet illustre rebelle a subi les horreurs du dernier supplice réservé aux esclaves, à l'écume, à la balayure de la terre, n s'est vu lier à un bois infâme, où ses pieds ont été cloués. Son agonie a pris fin, il vient d'expirer. L'artiste a fait preuve d'un grand goût en donnant à cette figure l'expression du repos et de la délivrance que la mort apporte à ceux qui souffrent. Spartacus est debout, à la gauche de son père, se serrant contre lui, roidissant un peu son corps pour soutenir le poids de cette tète qui s*affaisse et qui repose sur la sienne. Il a passé sur le genou du cadavre son bras droit allongé^ lequel est armé d'un couteau. Ce couteau et ce bras ont contracté un formidable engagement qui sera tenu.

M. Barrias est un talent complet. Il a non-seulement la force, mais la grâce, témoin . cette jeune fille

de Hégare qu*il exposait en 1870, et son délicieux groupe en bronze de la Fortune et de l'Amour. La grâce ne fait pas défaut à son Spartacus lui-même, si menaçant qu*il soit. Il n'a eu garde de lui prêter la finesse et Télégance d'un visage grec, ni la beauté pleine et régulière d'une tête romaine. Ses traits sont un peu durs, comme il convient à un Thrace, à un Barbare, et ses cheveux épais, répandus en désordre sur son front, lui donnent quelque chose de farouche. Cependant sa figure comme son corps est empreinte du charme de la première jeunesse ; on devine qu'il y a dans cette âme un fond de noblesse et de douceur natives, et on pense au mot de Plutarque : « Spartacus était un Thrace qui n'avait pas seulement pour lui sa force et son grand cœur ; par son intelligence et sa douceur il valait mieux que sa fortune, et il avait l'âme plus grecque qu'on ne l'eût attendu de sa naissance. »

L'ingénuité naturelle et visible de cette jeune âme fait ressortir davantage l'inébranlable résolution qu'elle a formée. Elle ne converse pas avec le ciel comme Jeanne d'Arc, ni avec le. destin comme David. Elle ne prend conseil et n'attend rien que d'elle-même ; elle parle tout bas à son désespoir, elle lui dit : Patience, notre jour viendra. Ce qui est admirable, ce qu'on ne saurait trop louer, c'est le parti que l'artiste a su tirer du bras gauche du père qui retombe avec la pesanteur et la rigidité de la mort, et du bras gauche de l'enfant, chaud, pour ainsi dire, de tendresse et de vie. Pourquoi ne pas dire tout haut ce que plusieurs bons juges ont dit tout bas ! L'enlacement de ce bras mort et de ce bras vivant est d'une hardiesse étonnante et heureuse qui rappelle tout simplement Michel-Ânge, non-seulement par l'audace des lignes, mais par le

sublime du sentiment et de la pensée qu'elles expriment. Spartacus a pris dans sa main gauche deux doigts de la main pendante de son père, et ces deux mains causent ensemble. Ce qu'elles se disent fait courir un frémissement dans l'autre bras de l'enfant. On croit voir frissonner et le couteau et la main qui le tient.

On s'est plaint que les deux figures étant comme soudées l'une avec l'autre, ce groupe offrait à distance un aspect confus, qu^il fallait s'en approcher pour en bien démêler la composition. Quand un défaut est ra« cheté par des beautés supérieures auxquelles l'artiste ne pouvait atteindre que par une infraction à la règle, nous n'avons pas de peine à l'excuser ; c'est le cas de s'écrier : Périsse un principe plutôt que les colonies I On a dit aussi que pour accroître l'impression qu'il voulait produire, le sculpteur s'est aidé de certains efTets étrangers à son art, que la forte saillie formée par les genoux du cadavre créait des oppositions d'ombres et de jours qui parlent aux yeux et à l'ima^ gination, mais que la sculpture ne doit point s'appro* prier les beautés d'ordre pittoresque. A ce compte, que ferons-nous du Puget et de son groupe de Persée délivrant Andromède ? Eh I bon Dieu, ne soyons pas plus royalistes que le roi, ni plus classiques que la Grrèce. Loin d'avoir établi entre les arts d'infranchis* sables frontières, les Grecs ont aimé à les marier ensemble, sans les confondre. Si les textes n'en faisaient foi, voudrions-nous croire aujourd'hui que les chefis^ d'œuvre de Phidias étaient des statues d'or et d'ivoire, que les plus illustres de ses successeurs chargeaient k son exemple quelque peintre de faire la dernière toi* lette de leurs marbres ? Il y avait à Athènes, nous ap« prend Pline, un peintre célèbre nommé Nicias, qai

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excellait surtout dans la science des ombres et des lumières et qui s'en servait pour donner un relief surprenant à ses figures. Un jour qu'on demandait à Praxitèle lesquels de ses ouvrages en marbre il estimait le plus : — Ceux où Nicias a mis la main, répondit-il et Pline ajoute : — Si grande était l'obligation qu'il pensait avoir à cet habile pinceau.

M. Barrias a su ce qu'il voulait, et il a eu raison de le vouloir. Enveloppé par le cadavre qui le couvre de sa tête et de son bras, et dont le genou lui sert de rempart, Spartacus est comme embusqué dans une sorte d'enfoncement. C'est la place qui appartient à la vengeance; elle doit s'eflfacer jusqu'à ce que Tinstant soit venu d'apparaître au monde et de l'épouvanter. Elle a surgi de terre, au pied du gibet; elle est debout, dans l'ombre, attendant son heure, immobile, muette, et son terrible silence promet aux mânes d'un esclave crucifié qu'elle leur fera boire un jour du sang ro- .main, et du même coup promet un maître de plus à l'art français.

Les trois œuvres que je viens de vous décrire ne se ressemblent ni par l'exécution, ni par le sentiment qui les a inspirées. Elles ne laissent pas d'avoir ceci de commun que les artistes qui les ont faites ont su leur donner la noblesse et la dignité qui siéent à la grande sculpture, et que cependant ils ont visé avant tout à la vérité et à la puissance de l'expression. Cette Jeanne d'Arc, ce David, ce Spartacus sont profondément humains ; ces héros ne sont pas des dieux commencés. Le mot de réalisme vous fait frémir; l'abus qu'on en fait l'a discrédité. Le vrai réalisme n'est point le culte du vulgaire, ni la recherche de ce qui est bas et commun, ni l'accouplement monstrueux du frivole et du brutal, ni l'appétit mis à la place de l'en-

thousiasme. Il consistera subordonner la beauté au caractère ou, pour mieux dire, à ne la point demandei^ à ces formes convenues auxquelles recourent beaucoup d'artistes pour ennoblir leurs sujets, mais à la chercher dans l'unité de la pensée qui produit Tharmonie, dans la grandeur de la conception qui enfante le sublime. C'est ainsi que procédaient les grands sculpteurs et les grands peintres du premier âge de la Renaissance, et cette méthode convient aux inclinations et aux besoins de l'esprit moderne. Nous préférons tout à rinsipide et à l'insignifiant; nous aimons par-dessus tout les œuvres expressives, vivantes, fortement accentuées. Si on peut nous accuser de trop rechercher les mets de haut goût et les futilités amusantes, n'est-ce pas un peu la faute de certaine école académique qui a décidé que sous peine de déroger, le grand art devait être ennuyeux? La jeune école en appelle; je vous garantis qu'elle gagnera son procès et que tout le monde s'en trouvera bien. Mais pour-^ quoi faut-il que Regnault soit mort, et que nous portions le deuil d'une immense espérance!

Il y avait une fois une princesse hindoue, nommée Damayante. Son père s'occupait de la marier, sans se douter qu'elle avait jeté son dévolu sur un prince du voisinage, nommé Nalus. Le jour où, selon la coutume, elle devait déclarer publiquement son choix, les prétendants accoururent en foule, et dans le nombre quatre dieux de distinction, très-épris de la princesse, qui avaient su lire dans ses pensées intimes et s'avisèrent tous quatre du même expédient. Ils revêtirent le visage et toute la ressemblance de Tamant préféré; Damayante se trouva fort empêchée; — parmi les cinq Nalus qui lui demandaient sa main, elle ne pouvait plus reconnaître celui qu'elle aimait.

Elle devina sur-le-champ à quel genre d'imposteurs elle avait affaire, et suppliant les dieux de reprendre leur première forme, elle leur représenta que leurs incomparables attraits ne pouvaient manquer de produire sur son faible cœur- un effet irrésistible. Soit sottise, soit compassion, les habitants du ciel se rendirent à sa prière. On les vit s'élever à trois pieds au-, dessus du sol, augustes, majestueux, beaux comme le jour; leur corps rayonnait d'un éclat céleste; de leurs prunelles immobiles et fixes jaillissait ce long regard des immortels qui est insatiable de lumière. A côté d*eux, collé à la terre, le vrai Nalus faisait une assez pauvre figure; mais son âme était dans ses yeux, lesquels parlaient- avec tant d'éloquence qu'à la barbe des quatre dieux interdits, Damayante n'hésita pas à le proclamer son époux.

Cette princesse préférait la passion et le caractère à ce que vous appelez l'idéale beauté, et son goût est le nôtre. Après cela je conviens que si elle avait sacrifié ses divins prétendants à quelque épais marmiton de son père, on pourrait l'accuser de mauvais réalisme et condamner son choix comme une erreur. Ce gros péché a été commis par plus d'un peintre et plus d'un sculpteur de notre temps. Sans quitter le Palais de l'Industrie, il serait facile de vous signaler des princes qui ressemblent un peu trop à des maîtres-queux. Cela prouve qu'il y a réalisme et réalisme, et qu'il ne faut jamais se prévaloir contre une doctrine de Tusage qu'en font les petits esprits.

Vous m'annoncez que vous serez à Paris dans huit jours. Si vous avanciez de deux jours votre départ, vous pourriez voir le Salon. Vous raviserez-vous? Je n'ose l'espérer. On assure que nos dégoûts nous sont encore plus chers que nos goûts, parce qu'ils nous

donnent une haute idée de nous mômes. Je connais des gens qui mesurent la taille de leur mérite à la hauteur de leurs mépris. J'en connais aussi qui, n'ayant rien pu faire dans ce monde, emploient tout ce qu'ils ont d'intelligence à rabaisser ce que font les autres; ils ne possèdent rien de plus précieux que leur malignitéi et ils veillent religieusement sur leur mauvaise humeur comme la Vestale sur le feu sacré.

Vous n'êtes pas de ces gens-là. Qu'êtes-vous donc? Un entêté qui a juré de ne jamais se dédire. Grand bien vous fasse!

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