‹ Etudes de médecine homoeopathiqueChapitre 109 sur 116 · LES OBSTACLES · texte numérisé non relu

LES OBSTACLES

A LA CERTITUDE ET A LA SIMPLICITÉ DE LA MÉDECINE PRATIQUE SONT-ILS INSURMONTABLES (l)?

Les obstacles qui s'opposent a ce qu'on acquière une notion exacte de l'effet des médicaments m'ont paru insurmontables, jusqu'au moment où le soupçon s'éleva dans mon esprit, que les médecins eux-mêmes pou^ vaient bien être en partie la cause du défaut de simplicité et de l'incertitude de leur art.

Docilité des malades. J'ai vu des médecins entreprendre de traiter des malades qui n'avaient qu'une demi-confiance, et dans toute la conduite desquels un esprit non prévenu pouvait voir qu'ils n'aspiraient pas réellement à guérir, qu'ils n'étaient pas fermement résolus de se délivrer de leurs maux, et qu'ils n'avaient pas une prédilection en quelque sorte enthousiaste pour l'homme aux soins duquel ils se confiaient. Quelle docilité pouvait-on attendre d'eux? Et quand ils parlaient en termes généraux de leur ponctualité à suivre la marche qui leur était tracée, pouvait-on avoir confiance en eux, pouvait-on bien mettre sur le compte des médicaments prescrits les effets qu'on voyait survenir? Assurément, non.

(1) Article publié en 1797, dans le Journal de médecine pratique cTHufeland.

506 OBSTâCLUS A LA CERTITUDE

Régime, genre de vie. Une des choses dont les médecins se plaignent le plus, c'est que les malades n'observent pas le régime qu'ils leur prescrivent. Quelle garantie avoir à cet égard? disent-ils; n'est-il pas impossible d'apprécier les suites d'une maladie, et les effets des médicaments employés contre elle, quand on ne peut, chez ses malades, obtenir aucune certitude touchant un point de telle importance?

Ne vous en déplaise, on a cette certitude pour les malades qui s'abandonnent sans restriction, avec pleine et entière confiance, au médecin qu'eux-mêmes regardent comme un demi-dieu ; pour les autres, il faut, sans nul doute, compter moins sur eux.

Mais il me semble qu'en élevant de pareilles plaintes, les médecins n'établissent pas une distinction suffisante entre les erreurs de régime qui ont déterminé et qui entretiennent la maladie, le régime ordinaire et parfaitement indifférent des hommes, et le nouveau genre de vie commandé par l'homme de l'art."

Si, quant au premier point, celui défaire renoncer à des fautes préjudiciables, le médecin ne croit pas élre assez maître de son malade pour que celui-ci soumette sa volonté à la sienne, il doit le quitter. Mieux vaut n'avoir pas de malades que d'en soigner d'un caractère inconstant et versatile.

Comment se flatter de guérir une affection chronique du foie, chez un homme adonné aux boissons spiritueuses, qui ne vous consulte qu'en passant, parce qu'il vous rencontre dans un lieu public, qu'il vient d'avoir une affaire d'intérêt à discuter avec vous, que vous êtes son voisin ou son parent, en un mot qu'il a été conduit près de vous par quelque circonstance accidentelle, et non par une confiance sans bornes? Quel empire ne faut-

il pas avoir sur ce vieux pécheur, pour espérer qu'il défère réellement au conseil que vous lui donnez de diminuer jour par jour la dose de son poison favori ! Un malade placé dans de si fâcheuses conditions doit témoigner» par des sacrifices patents, qu'il se soumet sans réserve à la volonté du médecin. Celui-ci doit lui représenter vivement et les dangers du mal dont il est atteint, elles difficultés que sa funeste passion oppose à un traitement efficace. Le malade revient-il à la charge, accepte-t-il tous les sacrifices, oh! alors, pourquoi ne pas se fiera lui, tant qu'il donne des preuves nonéquir voques de persévérance? Ne supporte-t-il pas l'épreuve, il faut le laisser aller : l'art ne reçoit pas d'échec pour cela, et les calculs du médecin n'en sont pas moins justes, quoiqu'il ait été tristement déçu.

Mais ne se rencontre- t-il donc pas de malades qui suivent volontiers les conseils paternels d'un médecin généralement estimé; qui, par exemple, s'abstiennent du porc pendant la durée d'une fièvre quarte, et longtemps même encore après; qui renoncent aux pommes de terre dans l'asthme et la leucophlegmasie; qui, dans la goutte, évitent une vie sédentaire et les vins aigrelets, ou, dans le marasme juvénile, fuient des plaisirs destructeurs de leur santé?

Un bon médecin, appelé auprès d'un malade atteint d'affection nerveuse chronique, ne doit-il pas insisler pour que cette personne renonce peu à peu à l'abus du café, et ne lui est-il pas facile de juger si ses recommandations sont ou non écoutées? L'expérience m'a appris que les deux cas ne sont pas rares. Et dans l'un comme dans l'autre* l'observation n'cst-elle pas parfaitement sûre?

En procédant de la sorte, nous avons un grand degré

508 OBSTACLES A l.A CERTITUDE

de certitude historique. N'est-ce donc pas là une espèce de certitude? Lrhomme d'État, l'instituteur, le marchand, le général, ont-ils d'autre certitude? Ou bien existe-t-il une autre mesure de la certitude dans toute action quelconque où la volonté libre de l'homme ne joue point un rôle?

D'un autre côté, le régime ordinaire des hommes non entièrement corrompus est- il si répréhensible qu'on doive en prescrire un nouveau dans chaque maladie? C'est là un écueil que beaucoup de médecins ne savent pas éviler. À chaque maladie, aiguë ou chronique, ils tracent largement le plan d'un régime tout artificiel, ordonnent une foule de choses, et en interdisent une multitude d'autres.

Mais, nous autres médecins, connaissons-nous donc si précisément la manière d'agir de tous les aliments et de tout ce qui entre dans le régime de la vie des hommes, que nous puissions décider si, dans un cas donné, telle ou telle chose est accordable, telle ou telle autre est nuisible? L'expérience ne montre que trop le peu de fondement de cette prétention.

Pendant combien de siècles nos pères n'ont-ils pas recommandé l'eau, le thé, etc., dans les fièvres avec diminution de la force vitale (fièvres putrides), et proscrit, comme un poison, le vin, dont cependant les malades se montrent si avides, et qui est le meilleur appui de notre pratique actuelle ! Depuis combien de temps ne défend-on pas la viande dans les hémorrhagies par pléthore négative, dans les affections lentes du poumon, dans le scorbut, et dans la plupart des autres maladies chroniques non gastriques, où elle est indispensable, sinon môme une vraie panacée ! Et cependant un régime universel n'est pas moins chimérique qu'un remède

ET A LA SIMPLICITÉ DU LA MEDIiCCNE. 509

universel. Rien de plus salutaire, dit-on, que les fruits en quantité, les herbages verls , les légumes frais, pris sans restriction, qui cependant chargent si souvent l'estomac des personnes a sang appauvri, à forces épuisées, à vie sédentaire, et augmentent la prédisposition aux coliques venteuses, à la diarrhée. Le rosbif, le saucisson cru, sont représentés comme plus difficiles à digérer pour l'estomac relâché, que le veau cuit à point. On prétend que le café facilite et fortifie la digestion, tandis qu'il ne fait qu'exciter les intestins à se débarrasser plus promptementde substances alimentaires qui ne sont pas môme à moitié digérées. .1 ai vu mourir de l'ictère des nouveau-nés une foule d'enfants privés du sein, qu'on nourrissait d'hosties : j'avais beau dire que cette pâte non fermenlée et durcie au feu était indigeste; mes représentations ne pouvaient rien contre la décision de mes confrères, qu'il n'y a rien de plus léger (en poids), rien de plus friable (quand on le casse).

J'ai vu une primipare robuste, à la suite d'un accouchement heureux, êlro soumise, par un médecin ignare et surchargé d'occupations, à un régime si sévère, qu'il ne lui restait presque plus qu'à mourir de faim. Elle supporta pendant quelques jours l'eau et le gruau d'avoine (on lui avait interdit la viande, le pain, le beurre, les légumes, le vin et le café), puis elle tomba dans une faiblesse extrême, avec douleurs insupportables dans le ventre, perle de sommeil et constipation. Le médecin attribua tous ces effets à ce qu'on n'avait pas observé le régime prescrit par lui. La malade demandait un peu de café, un peu de bouillon; tout lui fut refusé impitoyablement par l'homme inébranlable dans ses principes. Cette sévérité cl la faim l'exaspérèrent : elle s'abandonna donc à la voix de ses innocents désirs, et mangea, mais

510 OBSTACLES A LA CKRTITUDE

avec modération, ce qui lui plaisait : le médecin, à sa grande surprise, la retrouva non-seulement hors de danger, mais fraîche et bien portante, de sorte qu'il inscrivit avec joie dans son journal ce nouvel exemple des merveilleux effets de la diète aqueuse chez les femmes en couches. La femme se garda bien de lui donner le moindre soupçon du péché qu'elle avait commis en obéissant à la nature. C'est là l'histoire de plus d'une observation, même imprimée. C'est ainsi que souvent l'indocilité du malade sauve la réputation du médecin.

Mais l'erreur de calcul appartient-elle ici à l'art ou au malade? n'est-elle pas bien plutôt à la charge du médecin?

Il arrive très souvent que le régime artificiel prescrit par le médecin convient beaucoup moins que le régime ordinaire, ou du moins qu'on a grand tort de faire abandonner brusquement ce dernier.

Si déjà, pour pouvoir observer, dans toute sa pureté, la marche de la nature et l'effet des médicaments, le médecin fait bien de ne changer, autant que possible, au régime, que ce qui, dans son intime conviction, est capable de nuire, et d'ailleurs se réduit ordinairement à peu de chose, l'intérêt immédiat de son malade lui impose aussi la loi de ne pas mettre brusquement de côté un régime qu'une longue habitude a rendu indifférent ou même indispensable.

Une sage-femme de campagne avait une violente fièvre d'indigestion; je lui fis prendre un purgatif, recommandant Leau pour boisson et beaucoup de retenue dans le manger. Les choses allèrent bien durant les premiers jours; mais bientôt la fièvre reparut, avec soif, insomnie et abattement. Les moyens ordinaires ayant été essayés sans succès, je mis tout de côté, depuis la

limonade minérale jusqu'au bouillon, et manifestai mes craintes aux parents. Le lendemain, on vint me dire que la malade se portait mieux, et que mes soins ne lui étaient plus nécessaires. Kffeclivement, elle fut guérie en peu de jours, comme par miracle. J'appris plus tard qu'au moment où j'avais cessé de lui administrer des remèdes, elle avait appelé un charlatan, et reçu de lui une potion spiritucuse à prendre par gouttes ; à peine eut-elle goûté la liqueur, qu'elle sembla renaître à la vie ; elle se décida alors à prendre la potion non plus par gouttes, mais par cuillerées, et recouvra ainsi la santé, après un bon sommeil. J'étais au commencement de ma pratique, sans quoi je n'aurais pas négligé de me faire apprendre tout d'abord qu'en ses jours de santé, celte femme ne pouvait vivre sans boire souvent de l'cau-de-vie, et que par conséquent elle ne pouvait non plus guérir sans sa boisson favorite.

Il est plus rare que ne l'imaginent la plupart des médecins qu'on ait raison, du moins dans les cas ordinaires, d'apporter un grand changement au régime des personnes atteintes de maladies chroniques. Quant aux maladies aiguës, Pinsrlinct des malades est souvent beaucoup plus sage que le médecin qui n'interroge pas la nature.

Je n'entends pas parler ici des traitements par le régime seul et sans médicaments, dont l'effet, pourvu qu'ils soient simples, se peut très bien calculer, et dont on doit attendre de grands résultats dans certains cas particuliers; il s'agit seulement des modifications si fréquemment inutiles qu'on apporte au régime ordinaire, en traitant des maladies par des médicaments, et qui compliquent le traitement môme le plus simple, donnant, conjointement avec ce dernier, un résultat moyen dans

lequel un OEdipe ne saurait reconnaître quelle pari re vient aux remèdes, et quelle part au nouveau régime.

A la vérité nous devons, dans un cas donné, interdire ce que nous savons certainement être nuisible ; mais il n'est ordinairement question, dans les maladies chroniques, que de certaines particularités du régime dont la diminution graduelle (car toute suppression brusque serait dangereuse) ne cause pas de révolution dans le corps, et par conséquent ne défigure pas l'effet des remèdes auxquels on a simultanément recours.

Quand il y a de grands changements à faire dans le régime et dans le genre de vie, le mieux, pour le médecin qui aime la simplicité, c'est de voir, avant de prescrire aucun médicament, jusqu'à quel point ces changements peuvent influer d'une manière favorable sur la maladie.

Un scorbut invétéré peut souvent guérir parla seule influence de vêtements chauds, d'un air sec, d'un exercice modéré, de la viande fraîche substituée à la viande salée, de la choucroute, des plantes crucifères, et d'une bière mousseuse pour boisson. A quoi bon donner aussi des médicaments? Serait-ce pour rendre méconnaissable le bon effet de ce genre de vie? Le scorbut naît d'un régime opposé; il peut donc être guéri par un changement de régime: du moins convient-il d'attendre le résultat, avant de prescrire des médicaments.

Un ancien colonel, homme corpulent et d'une vie licencieuse, avait depuis quarante ans les membres inférieurs presque couverts d'ulcères, et portait en outre des cautères aux jambes; il mangeait beaucoup, faisait usage d'aliments très substantiels, buvait largement des liqueurs, et depuis nombre d'années prenait tous les mois un paquet de poudre d'Ailhaud; du reste, il se

portait bien. Je fis fermer les cautères ; les jambes, enveloppées d'une bande de flanelle, furent plongées chaque jour dans l'eau froide pendant quelques minutes, el pansées avec une dissolution affaiblie de sublimé ; je ne changeai rien au genre de vie, je ne supprimai même pas la purgalion mensuelle, qui était passée en habitude : les membres guérirent peu à peu dans le cours de l'année. Pendant deux ans encore j'ai connu cet homme bien portant, et depuis j'ai été informé qu'il continuait de jouir d'une bonne santé. Puis-je espérer qu'il eût été soulagé plus promplemcnt ou plus sûrement si je l'eusse privé de ses liqueurs? Dans le cas où j'aurais changé son régime, el qu'il s'en fût mal trouvé, aurais-je su si cette aggravation provenait ou de mon traitement externe (car je ne donnai rien à l'intérieur), ou d'aliments qualifiés de salubros dans les livres de diététique, mais dont son estomac n'avait pas l'habitude? II eût été facilede complaire à toutes lesécoles, en sacrifiant méthodiquement les règles ordinaires de la diététique, mais aurais-je également satisfait à mes convictions, à ma conscience, à la loi suprême du médecin, la simplicité!

Je reconnais avoir guéri les maladieschroniqueslesplus graves, sans faire de changements notables au régime.

Quand je conseille la modération en toutes choses, ou quand je recommande d'employer avec plus de réserve ou d'éviter tel ou tel article du régime qui contrarie mes vues; quand, par exemple, j'interdis l'usage des acides simultanément avec celui de la pomme épineuse, de la belladone, de la digitale, et de la jusquiame, parce que les acides végétaux privent ces médicaments de toute vertu ; quand je défends d'associer les aliments salés à l'oxyde de mercure, ou le café à l'opium, je crois avoir assez fait. Mon traitement échoue-t-il, j'ai la cou-

51 A OBSTACLliS A LA CERTITUDE

viclion de n'avoir pas nui par un régime atambiqué, je sais que c'est mon médicament qui a fait du mal, ou qui du moins n'a pas fait de bien ; si, au contraire, je soulage, je sais que j'en suis redevable aux remèdes, car l'amélioration n'a pas pu provenir d'un changement dans la manière de vivre.

Hippocrale avait déjà donné à entendre quelque chose d'analoguedans ses Prénotions coaques (1), en disant que les médicaments et les forces de la nature remportaient do beaucoup sur les écarts du régime, pour produire de grands et profonds changements dans les maladies. Combien ce grand homme était près du but de la sagesse médicale, la simplicité! Et vingt siècles après lui nous n'aurions point pu faire un seul pas de plus vers le but! Nous en serions même un peu plus éloignés qu'il nô l'était ! S est-il contenté de faire des livres, ou a-t-il bien moins écrit que guéri? Et quand il a guéri, l'a-t-il fait par les mêmes détours que nous? Ce n'est que par la simplicité de sa conduite dans les maladies qu'il a pu voir loutce.qu'ilavu, et qui nous cause tant de surprise.

Climat, saison. Faut-il perdre courage parce que noua ne savons pas au juste quelle est l'influence qu'un petit changement de climat, qu'une légère modification du baromètre, du thermomètre, de l'hygromètre, de l'anémomètre, exerce sur le traitement de nos malades par des médicaments?

Diverses observations recueillies par les meilleurs médecins attestent qu'il n'est pas difficile aujourd'hui de calculer en général les différences qu'un climat ou plus chaud ou plus froid exerce sur la nature et le traitement des maladies ordinaires. Ces différences ne con-

(1) Œuvres d'Hippocrate, irad. par Litlré; Paris, 1846, f. V, p. 574 et »nlv.

ET A LA SIMPLICITE DE LA -MEDECINE. 5l5

sîstent , pour la plupart, qu'on du plus ou du moins. Nous ne trouvons pas que de la diversité des climats naissent des lois opposées pour la médecine : le quinquina ne suffit il pas pour guérir la fièvre intermittente pure, à Mexico comme en Norwége, à Batavia et au Bengale comme en Ecosse? Nous. avons chez nous des hépatites, comme il y en a sous la ligne; qu'elles soient vingt fois plus communes dans ce dernier climat, peu importe pour le traitement. Ce n'est pas la nature du procédé curalif, c'est seulement son degré qui varie en raison de ces circonstances, qu'on peut soumettre au calcul.

Mais la force naturelle de l'homme et l'habitude conservent leur prépondérance, eu égard à la vie et à la santés en dépit même de toutes les variations du climat; nous avons pour preuve que notre globe est habité sur les bords du Gange comme à la terre de Feu, en Laponie comme en Ethiopie, au soixante-dixième aussi bien qu'au troisième degré de latitude.

Savons-nous donc si peu de chose des autres influences du sol et de la constitution physique des pays sur les maladies, qu'il ne soit pas facile de calculer l'empire qu'elles exercent sur notre pratique? Ne savonsnous pas quelle différence il y a, pour l'hémoptysie et la phthisie pulmonaire, entre le séjour sur de hautes montagnes et l'habitation sur les bords de la mer; quels sont les effets des effluves marécageux relativement aux fièvres intermittentes (I), et autres maladies du foie et dii'Système lymphatique; quelle est la puissance d'un bon air dans le rachitisme et les scrofules; quels avantages le plat pays a sur les étroites vallées des montagnes, berceau du crétinisme et du goitre; de l'influence

(i) Voyez Annales d'hygiène publique et de médecine légale, Paris, 1845, t. XXXI1L

des venls et des saisons sur l'inflammation, ou de celle du baromètre sur l'apoplexie, du rôle que l'air des hôpitaux joue dans la production de la gangrène et du typhus?

Ces grandes différences et leur puissante influence sur la santé et la vie, voilà tout ce qu'il nous était nécessaire de connaître pour le traitement des maladies. Nous les connaissons et pouvons les calculer.

Mais la portée de leurs nuances est trop insignifiante pour mettre sensiblement obstacle à la réussite de nos traitemenls dans les maladies ordinaires; la force vitale et des médicaments bien choisis triomphent presque toujours de l'influence qu'elles pourraient avoir.

Que ne serait-on pas en droit de dire du Créateur, s'il avait suspendu une foule de maladies sur la tête des habitants de la terre, et en môme temps opposé à la guérison une infinité d'obstacles, dont l'influence déjouerait tous les efforts des médecins, et ne pourrait être calculée môme par la plus forte tête?

Nous guérissons des maladies dans les cachots, bien que nous ne puissions donner aux habitants de ces infectes demeures la santé dont jouissent les peuples des Alpes. Qui exige de nous que nous fassions d'une femme délicate de nos villes une sémillante villageoise au teint largement fleuri? Cependant nous savons la délivrer de la plupart de ses maux. L'homme que ses affaires emprisonnent dans le cabinet ne nous demande qu'une santé supportable,, la nature des choses ne nous permettant pas de lui procurer la vigueur d'un forgeron, ou l'appétit vorace d'un portefaix.

Mais, objeclera-l-on, il arrive quelquefois qu'un léger changement dans la température ou l'état hygrométrique de l'air, dans ses proportions d'oxygène et d'azote, dans

ET A LA SIMPLICITÉ DE LA MstoEClNE. 5 \ 7

la direclion des vents, dans l'étal du baromètre, dans la masse d'électricité atmosphérique, ou que mille autres forces physiques a nous peut-être inconnues, et peutêtre môme peu. imporlantes , exercent une influence visible sur les maladies, du moins sur les personnes nerveuses, hystériques, hypochondriaques, asthmatiques!

Faut-il dire ce que je pense? Il me parait beaucoup moins utile de chercher à approfondir tous les degrés et toutes les différences de l'influence de ces impressions physiques, rendues insaisissables par leur petitesse, que d'endurcir contre elles les malheureux qui en ressentent les effets, en élevant leur corps à une puissance de force qui le rende capable de résister à ces influences et à tant d'autres inconnues; je crois bien plus à propos aussi de guérir le mélancolique de sa tristesse par des médicaments, que de l'arracher aux innombrables souffrances du monde physique et du monde moral, ou peut-être même de lui conseiller de s'y soustraire.

Ou bien s'imaginerait-on réussir mieux à empêcher les influences physiques et morales de l'atmosphère et de la vie humaine d'exercer leur empire sur le système nerveux d'une chlorotique, si l'on avait l'esprit assez subtil pour en apercevoir et en peser toutes les nuances de quantité et de qualité, que si Ton rétablissait le cours des règles chez l'infortunée malade?

Je crois que ce n'est pas le peu d'étendue de nos connaissances, mais uniquement le mauvais emploi qu'on en fait, qui empêche le médecin d'arriver à la certitude et à la simplicité.

Un jeune homme de vingt ans, maigre et débile, était sujet depuis son enfance à un asthme spasmodique, qui augmentait depuis le commencement de l'automne jusque fort avant dans l'hiver, et diminuait ensuite peu

à peu jusqu'au printemps. Choque année le mal s'accrut, et le malheureux espérait succomber. Toutes les fois que le baromètre baissait, que le vent du sud-ouest et surtout du nord soufflait, que le temps était à la neige ou a l'orale, il éprouvait un long accès d'asthme, pendant la durée duquel il ne respirait qu'avec les plus grands efforts, s'attendant toujours à suffoquer. Les intervalles étaient remplis par des accès moins intenses que la moindre cause, un coup d'air, une odeur forte, la poussière, la fumée suffisait pour provoquer. Je le laissai dans la maison de son père, qui était exposée à tous les vents et à toutes les intempéries du temps ; je ne changeai rien non plus à son régime, si ce n'est que je le rendis plus substantiel, et je lui recommandai les travaux de l'agriculture, autant que ses forces le lui permettraient. Mon premier moyen consista en très petites doses d'ipécacuanha, que j'élevai jusqu'à cinq grains; il n'en résulta pas de nausées, les dernières provoquèrent une purgation; la poudre d'Àlgaroth et le sulfate de cuivre, tous deux à la dose d'un quart de grain, ne réussirent pas mieux; l'asaret montra également une tendance non favorable. Je passe sous silence d'autres remèdes célèbres contre l'asthme, qui ne produisirent rien non plus; je dirai seulement que la scille et le quinquina, administrés seuls, firent ce qu'ils font souvent, augmentèrent l'asthme, et rendirent la toux plus fréquente, plus courte, plus sèche. J'eus enfin recours à la noix vomique : quatre grains, deux fois par jour, diminuèrent peu à peu, mais sensiblement, la constriction habituelle de la poitrine; les accès spasmodiques d'asthme cessèrent, même pendant les plus mauvais jours de l'automne, même en hiver, quels que fusson! le vent, l'état du baromètre, l'humidité de l'ai-

ET A Lk SIMPLICITÉ DE LA MEDECINE. 519

mosphère, etc. Le malade dormit la nuit, ses forces revinrent, et avec elles la gaieté. Un grand refroidissement ramena quelques vestiges d'asthme, qui ne lardèrent pas à disparaître. Nul autre moyen que la iioix vomique n'avait été mis en usage. Aurais-je mieux fait de calculer tous les changements possibles des météores, et leur influence sur ce sujet délicat? La chose eût- elle élé praticable, serais je parvenu à modifier la pesanteur et l'électricité de l'air, à dessécher l'atmosphère, à faire changer les vents, à conjurer les orages, à détourner le cours des saisons? Et si enfin j'avais pu remplir toutes ces indications, aurais-je mieux atteint mon but?

Médicaments. Ici se présente une question. Est-il bon d'associer plusieurs médicaments dans une même formule, de prescrire à la fois, et à peu de dislance les uns des autres, des bains, des lavements, des saignées, des vésicatoires, des cataplasmes, des frictions, lorsqu'on veut réellement guérir, et, dans chaque cas spécial, savoir précisément ce que les remèdes ont opéré, afin de pouvoir les employer de nouveau avec non moins, sinon même avec plus de bonheur, dans des circonstances analogues?

L'esprit humain n'embrasse presque jamais plus d'une seule chose à la fois; il ne lui arrive presque jamais de répartir proportionnellement sur les causes un résultat qui dépend de deux causes agissant ensemble sur un objet. Comment peut-il porter la médecine à un plus haut degré de certitude, lorsque, avec intention formelle, il fait agir simultanément une multitude de forces diverses contre un changement morbide du corps, sans souvent bien connaître ni la nature de ce changement, ni la manière d'agir de ces forces, prises

520 OBSTACLES A LA CEBTT1 UDli

chacune à pari, ou, à plus forte raison, réunies ensemble?

Qui nous assure que l'adjuvant ou le correctif n'agit pas comme base, et que l'excipient ne donne pas une autre direction au tout? Si le principal remède est bien choisi, a-t-il besoin d'un auxiliaire? Et s'il a besoin d'un correctif, qu'il soit réellement approprié, ne lui faudrait-il pas encore quelque chose qui le dirigeât?

L'opium, associé avec l'ipécacuanha, fait-il dormir parce que le médecin lui a assigné le rang d'ingrédient principal dans le mélange? L'ipécacuanha joue-t-il dans celui-ci le rôle de base, d'adjuvant, de correctif, etc.? Fait-il vomir parce que celui quia écrit la recette le voulait?

Je ne crains pas de soutenir que quand deux médicaments sont unis ensemble, il n'arrive presque jamais que chacun d'eux déploie sa propre action dans le corps humain, et que presque toujours, au contraire, il résulte de là une action différente de celle qui apparlicnt en propre à chacun.

Plus nos recettes sont compliquées, plus l'obscurité devient grande en médecine. Si nos formules sont moins longues que celles d'Amatus Lusilanus, nous n'en sommes pas plus avancés que ce dernier ne l'était parce qu'Àndromaque en avait fait de plus longues encore que les siennes. De ce que les formules d'Andromaque et d'Amatus étaient plus compliquées que les nôtres, s'ensuit-il que les nôtres soient simples?

Comment nous plaindre de ce que la médecine est obscure et embrouillée, quand nous faisons tout nousmêmes pour l'obscurcir et l'embrouiller? Moi aussi, j'étais atteint autrefois de cette fièvre; la contagion de l'école m'avait gagné : ce miasme agit avec plus d'opi-

niâlrelé sur mon cerveau que celui d'aucune autre maladie cérébrale.

Ne serait-ce pas précisément le cas de l'œuf de Colomb? Si tous les médecins s'entendaient fraternellement pour ne jamais prescrire qu'un seul médicament simple dans chaque maladie, sans provoquer d'ailleurs un changement considérable chez le malade, ils pourraient alors voir de leurs yeux ce que le remède opère, comment il fait du bien, comment il n'en fait pas.

Esl-il réellement plus savant d'administrer, et souvent le même jour, plusieurs médicaments compliqués, que d'imiter Hippocrate, qui ne donnait, dans tout le cours d'une fièvre ardente, qu'un ou deux lavements, avec un peu d'oxyerat, et rien autre chose? Il me semble que le chef-d'œuvre de l'art est de prescrire les médicaments à propos, et non de les entasser pêlemêle.

Hippocrate cherchait, dans un genre de maladies, quelles étaient les plus simples; celles-là, il les observait avec soin, il les décrivait avec précision, il ne leur opposait qu'un à un des moyens simples, puisés parmi le petit nombre de ceux qu'on possédait alors. Voilà comment il lui était possible de voir ce qu'il voyait, de faire ce qu'il faisait.

Les temps ne reviendront-ils donc plus, où le bon ton permettra de se montrer aussi simple, dans les maladies, que l'était cet homme, si véritablement grand?

Quiconque me voit prescrire aujourd'hui un médicament différent de celui de la veille, et le lendemain un autre encore, s'aperçoit que je ne marche point d'un pas sûr en médecine, et effectivement je ne suis qu'un faible homme. Mais celui qui me voit mêler ensemble deux ou trois choses dans une même recelte, dit har-

Page 1