EXAMEN DES SOURCES DE LA MATIÈRE MÉDICALE
Après la connaissance de l'objet de la guérison, de ce qui est à guérir dans les maladies, c'esl-à-dire dans chaque cas morbide pour lequel les secours de l'art peuvent être réclamés, il ne saurait y en avoir qui soit plus nécessaire au praticien que celle des instruments de guérison, de ce que chaque médicament est apte a guérir d'une manière certaine.
Il y a vingt-trois siècles qu'on s'efforce d'acquérir celle connaissance, et qu'on cherche les moyens d'arriver sûrement au but vers lequel elle tend. Mais tous les efforts ont été inutiles, et aujourd'hui encore on n'a point fait un pas de plus que le premier jour.
Si les millions de médecins qui, durant un si long espace de temps, ont opéré dans cette direction, avaient connu seulement la marche qu'il faut suivre pour découvrir les vertus curatives de chaque médicament, le travail serait déjà fort avancé, presque entièrement achevé môme. Il aurait suffi de marcher dans la môme voie, et le zèle, les efforts des esprits les plus éclairés n'auraient pas lardé à nous mettre en possession d'une masseconsidérable de documents, en sorte que ce qui serait resté encore à étudier n'aurait pas tardé non plus à tomber en notre puissance.
Mais jamais on n'est entré dans la voie qui pouvait conduire certainement et sûrement au but. On s'est toujours engagé dans de fausses routes, comme chaque siècle le reprochait à l'autre. C'est ce que je vais examiner d'une manière sommaire.
La première source de la matière médicale actuelle, est la fiction au moyen de laquelle on a prétendu assigner des vertus thérapeutiques générales aux médicaments.
Ce qu'on lisait, il y a dix-sept siècles, dans Dioscoride, telle substance est dissolvante, incisive, diurétique, sudorifique, emménagogue, anodine, antispasmodique, laxative, etc., on le retrouve encore aujourd'hui dans les matières médicales les plus accréditées. Ce sont les mômes attributions de vertus générales, qui n'appartiennent pas toujours aux substances qu'on en décore, les mêmes assertions générales, qui ne se justifient point au lit du malade (1). L'expérience dit qu'un médicament produit fort rarement, dans le corps humain, des effels correspondants à la vertu thérapeutique générale qui lui est attribuée par les livres, et que, quand il les détermine, le phénomène dépend d'autres circonstances, ou du moins n'est qu'un effet palliatif et passager, après lequel on voit presque toujours arriver un résultat inverse, au grand détriment du malade.
De ce que les substances qu'on décore du titre de diurétiques, sudorifiques, emménagogues, auraient paru, employées seules, produire l'effet annoncé une fois sur un grand nombre de cas, et cela au milieu de circonstances particulières, serait-on fondé à conclure de ce
(1) Comparez, Mérat et Delens, Dictionnaire universel de matière médicale, Paris, 1830-1846, 7 vol. in-8", et A. TVslc, Systématisation pratique de la matière médicale homœopathique, Paris, 1853.
cas spécial, qu'il faut leur attribuer d'une manière absolue la vertu diurétique, sudorifique, emménagogue? En raisonnant ainsi, l'homme qui ne se conduit avec probité que dans des occasions rares, serait précisément celui qu'on devrait honorer du titre d'honnête homme, et celui qui dit rarement la vérité, aurait droit à l'épi- Ihète d'homme véridique !
Se peut-il que les idées des hommes soit renversées à tel point ?
Mais ces cas peu communs ne prouvent même pas qu'on doive s'attendre à un résultat certain dans certaines circonstances rares-, car, sur plusieurs milliers de fois qu'une substance a été donnée, on en citerait à peine une où elle l'ait été seule, et presque toujours elle a été administrée conjointement avec d'autres médicaments.
Combien peu de médecins s'est-il trouvéjusqu'à présent qui n'aient donné à leurs malades qu'un seul médicament, qu'une seule substance simple, et qui aient attendu jusqu'à ce que ce remède eût épuisé son effet, en évitant avec soin d'administrer toute autre substance capable d'exercer la moindre action médicinale? Ce n'est jamais qu'un mélange de plusieurs médicaments que prescrivent les médecins ordinaires. Et quand, par hasard, il leur arrive de donner une substance simple, par exemple sous forme de poudre, toujours s'empressent-ils d'y joindre une infusion de quelque autre médicament, un lavement dont une autre substance fait la base, une fomentation ou une lotion préparée avec des herbes différentes; jamais ils n'agissent autrement. Ce péché héréditaire est tellement enraciné chez eux, qu'ils ne peuvent s'empêcher d'y retomber à chaque instant. Ils ne seraient point tranquilles si, avec telle
substance, leur malade n'en avait encore pris telle ou lelle autre.
Ils font valoir plusieurs motifs pour justifier cette conduite.
D'abord ils prétendent que telle substance, dont cependant la vertu pure et spéciale ne leur est point connue, joue le rôle principal dans le mélange prescrit par eux, et que l'effet tout entier doil être rapporté à elle. Los autres, disent-ils, ne sont là que pour appuyer l'action du principal remède, pour la corriger, pour la diriger vers tel ou tel point du corps, comme s'il s'agissait d'êtres doués d'intelligence, de volonté, d'obéissance, devant faire dans l'intérieur du corps précisément ce qu'un docteur leur commande, et rien de plus!
Mais ces moyens accessoires cessent-ils donc à votre gré d'exercer, concurremment avec la substance principale, ou contrairement à son action, la vertu médicinale spéciale et inconnue dont ils sont doués, et de produire, d'après les lois éternelles de leur nature intime, des effets qu'on ne peut ni soupçonner ni prévoir, à moins que des expériences pures n'en aient révélé la connaissance?
N'csUil pas absurde d'attribuer un effet à une force, tandis qu'il y avait un jeu, dans le môme temps, d'autres forces qui souvent ont contribué plus qu'elle à le produire?
Une serait pas plus ridicule de nous dire qu'on a découvert un aliment d'excellente qualité dans le sel de cuisine, qu'on Ta prescrit avec succès à un homme demi-mort de faim qui s'en est trouvé sur-le-champ restauré comme par miracle, et que la formule à suivre en pareil cas est celle-ci : Prenez une demi-once de sel marin, principale substance de votre recette analep-
tique ; faite dissoudre ce sel, selon les règles de l'art, dans suffisante quantité d'eau bouillante, à litre d'excipient ou de véhicule; ajoutez, pour correctif, un bon morceau de beurre, puis, pour adjuvant, une livre de pain coupé par tranches minces, et donnez le tout à la fois, après avoir bien remué. On serait tout aussi fondé à dire que le sel fait la base de celte soupe, que le beurre et le pain n'y sont que des accessoires, et que, préparée ponctuellement d'après la formule, elle ne manque jamais son effet salutaire. Si ensuite, dans la matière médicale culinaire, à la suite de l'article consacré au sel, on inscrivait les vertus, saturans, analepticum, testaitrans, reficiens, nutriens, tout cela ne serait certainement pas plus absurde que quand un médecin pose en première ligne, sur une feuille de papier, le nom d'une substance arbitrairement choisie, qu'il dit être la base d'un moyen destiné à pousser aux urines, par exemple, place au-dessous ceux de deux, Irois ou quatre autres médicaments, dont il ignore la véritable action, mais qu'il n'en décore pas moins des litres de correctif, adjuvant, excipient, fait prendre celte drogue au malade en lui recommandant d'aller et venir sans cesse dans une chambre froide, lui prescrit en même temps de boire abondamment un mélange chaud et bien sucré de pétillait et de vin blanc, et triomphe enGn du succès étonnant de sa base, qui, suivant lui, a fait rendre au malade plus d'urine qu'à l'ordinaire. À ses yeux, les moyens qui ont été joints à cette base, et le régime suivi pendant l'usage du tout, sont des choses purement accessoires, sans aucune conséquence, et qui n'ont point eu de part à l'événement, celui ci ne pouvant être attribué qu'à la substance placée en tête de la formule, et à laquelle il porte un intérêt spécial, souvent san9 trop
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savoir lui-môme pourquoi. C'est à la faveur de pareils éloges, prodigués sans discernement à des remèdes que tel ou tel médecin a pris en affection, et auxquels il est fort aise de pouvoir attacher quelque vertu positive, que les qualités mensongères de diurétiques, emménagogues, résolutifs, sudorifiques, expectorants, antispasmodiques, s'impatronisent dans la matière médicale, et y figurent comme autant de vérités qui en imposent au peuple des imitateurs.
Ce serait donc sur le compte de tous les médicaments employés simultanément qu'il faudrait mettre le résultat obtenu! Mais alors combien peu resterait-il à chacun de sa réputation équivoque, de sa prétendue vertu diurétique, sudorifique, emménagogue, etc. !
Il faut, par conséquent, reléguer parmi les mensonges les vertus thérapeutiques générales qui, depuis Dioscoride jusqu'à nos jours, jouent un si grand rôle dans les matières médicales, et les remplissent presque en entier (1).
La propriété d'inciser et de résoudre, celle d'exalter ou d'affaiblir lp sensibilité, l'irritabilité ou la nutrition, reposent également sur des suppositions. C'était déjà une pure hypothèse qu'il fût nécessaire, dans les mala-
(1) Quand on ne savait quelle vertu attribuer aux médicaments, on les disait au moins évacuants. Ils devaient éire évacuants d'une manière ou d'une autre, parce que, d'après les idées grossières qu'on se faisait de tou;es les maladies, on ne concevait pas qu'on pût guérir celles-ci sans expulser quelque principe moibifiquc. Or, comme dans celle hypothèse la production et la durée des maladies dépendaient des principes morbi-. fiques arbitrairement admis, on avait les yeux ouverts sur les émonctoires du corps par lesquels les médicaments pourraient éconduire ces derniers, et les remèdes étaient obligés de se prêter à celte manie, qui parvint enfin à les classer tous en un certain nombre de catégories. Un effet expuls.f étant ce qu'on demandait surtout aux substances médicinales, elles avaient été obligées presque toutes de prendre un rôle qui s'y rapportât.
dies, de provoquer immédiatement l'effet auquel ces propriétés font allusion. Or, est-il raisonnable d'attribuer aux médicaments des vertus qui n'ont rien de réel par elles-mêmes, à part même celle circonstance que les substances auxquelles on les accordait n'étaient presque jamais prescrites qu'associées et mêlées avec d'autres? Il est facile de senlir que toutes les assertions de ce genre sont des mensonges flagrants.
Qu'a-t-on jamais vu dans l'intérieur du corps dont les médicaments aient procuré Vincision, la résolution? Par quels faits s'est-on assuré qu'il existe des substances ayant la propriété d'exercer une action dissolvante sur des parties vivantes dans l'organisme? Pourquoi n'allègue-t-on pas les preuves irréfragables d'une pareille propriété mise en jeu par un médicament quelconque? ou, puisqu'il est impossible d'apercevoir les effets mécaniques et chimiques d'un ageht médicinal sur les parties vivantes de l'organisme, dont Tintérieur se soustrait à nos investigations, comment ne rougit-on pas au moins d'ériger de pareilles hypothèses en dogmes fondamentaux? Quand il s'agit de ce qu'un homme peut entreprendre de plus important et de plus grave au monde, la guérison de son semblable, une erreur est déplorable à cause des tristes résultats qu'elle peut entraîner, mais le mensonge devient un véritable crime?
Et où, dans l'intérieur vivant que nos regards ne peuvent sonder, y a-t-il quelque chose, soit à résoudre, soit à inciser, que l'organisme humain, ramené à la santé par un médicament bien choisi, n'ait pas le pouvoir de dissoudre lui-même au besoin ?
D'ailleurs ce qu'on dit être dans l'intérieur qui réclame l'application d'une force dissolvante venue du dehors, existe-t-il réellement? Sœmmerring n'a-l-il pas prouvé i. 3/.
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que les glandes tuméfiées, qu'on regardait de temps immémorial comme obstruées, se font remarquer, au contraire, par le calibre énorme de leurs vaisseaux? Les expériences faites sur des sujets bien portants avec la méthode de Kaempf n'ont elles pas démontré que les déjections horribles dans lesquelles ce médecin voyait la cause de presque toutes les maladies chroniques, étaient le produit même des lavements dont il administrait souvent plusieurs centaines? Cependant il fut un temps où les médecins, adoptant les idées de Kaempf, et ne voyant, dans la plupart des maladies , que des obstructions des capillaires du bas-ventre, accablaient les pauvres malades de lavements médicamenteux multipliés au point de les conduire jusque sur lebord de la tombe.
Mais, en admettant même comme une chose vraie qu'il puisse y avoir quelque chose à inciser ou à résoudre dans le corps humain malade, quel est celui qui, en cas de guérison, a vu les médicaments opérer cette incision ou résolution dans l'intérieur du corps, d'une manière immédiate, et tellement à eux seuls que la force vitale, à laquelle il appartient d'ailleurs de dominer toutes les fonctions de l'organisme , soit demeurée spectatrice oisive de l'opération , qu'elle ait laissé l'agent médicinal travailler sur la partie prétendue obstruée et indurée, comme un tanneur sur des peaux?
On lit dans un recueil périodique (1), que l'usage du calomélas fit cesser un vomissement chronique habituel après le repas. L'auteur soutient hardiment que la maladie dépendait d'une induration de l'estomac et du pylore, sans s'appuyer d'aucune preuve, uniquement dans la vue d'attribuer au calomélas une vertu dissol-
(1) Journal de Hufeland, J815, décembre, p. 121.
Dli LA M/^TjMe MEDICALE OftlUNAUîJE. 531
vante absolue, el de lui faire honneur de la guérisou d'un mal qui est aussi rare qu'il est incurable. Un autre (i) suppose, d'après des pesanteurs el des spasmes d'estomac, des rapports et des vomissements qui existaient chez son malade, que celui-ci était atteint d'une lésion organique, squirrhe, tumeur ou induration de l'estomac, el comme l'affeclion se dissipa par un long usage d'une tisane de chiendent, à laquelle fut jointe sans doute une amélioration du régime et du genre de vie , il croit avoir prouvé par là que le chiendent a la vertu de résoudre les squirrhosités de l'estomac. Mais des pesanteurs d'estomac, des rapports et clos vomissements après le repas, môme datant de fort loin, ne sont point une chose rare; ces symptômes, qui cèdent souvent avec promplilude à un changement de régime, ne sont pas une preuve de l'existence d'un squirrhe el d'une induration à l'estomaç.ou au pylore. Il en faut de bien autrement graves pour attester la présence de celte maladie.
Mais c'est l'usage consacré d'ériger un médicament en remède fondant, résolutif, etc., sans qu'il y ait le moindre droit, par pure conjecture, et en supposant hardiment l'existence d'une grave affection interne dont il n'y a jamais eu aucune trace.
La seconde source des vertus assignées aux médicaments dans les matières médicales, semblerait avoir des fondements plus solides que ]a précédente. Elle consiste à -dériver, les propriétés de ces substances des qualités physiques qui les caractérisent. Nous allons voir que celte source est également impure.
Je ne rappellerai pas la folie des anciens médesiua
(1) Journal de Hufcland, 1813, p. 63»
qui déduisaient les vertus curalives des drogues médicinales de leur forme et de leur couleur, en un mot de la doctrine des signatures; qui croyaient Torchis propre à ranimer les facullés viriles, parce que sa racine porte deux bulbes grossièrement semblables à des testicules, le curcuma utile dans la jaunisse, parce qu'il est jaune, les fleurs du millepertuis perforé efficaces dans les plaies et les contusions, parce qu il en suinte un suc rouge, etc. Je laisse toutes ces futilités de côté, quoiqu'on en trouve encore des traces jusque dans les matières médicales les plus récentes.
Je veux seulement parler des tentatives presque aussi ridicules qu'ont faites même les modernes pour deviner les vertus des médicaments à l'aide de l'odorat et du goût.
On a cru en effet pouvoir juger par le palais et le nez de la manière dont les substances médicinales doivent agir sur le corps, et cetle prétention a également fait créer des termes de thérapeutique générale.
Les plantes qui ont une saveur amère doivent, décréta-t-on, avoir une seule et même manière d'agir, uniquement parce qu'elles sont amères au goût.
Mais quelle infinie variété n'y a-l-il pas déjà entre les saveurs amères! Et ces nuances multipliées n'annoncent-elles pas que l'effet ne doit point non plus être le même?
Cependant, comment la saveur amère en général estelle parvenue à l'honneur que lui font les auteurs de matières médicales et les médecins praticiens, de prouver l'existence, duns les médicaments qui la possèdent, des vertus stomachique et tonique , et de démontrer qu'ils ont tous des effets uniformes et identiques, de sorte que, suivant cette assertion arbitraire, tous les
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amers ne doivent être que toniques el stomachiques?
Si quelques-uns d'entre eux ont la puissance spéciale d'exciter des maux de cœur, du dégoût, des pesanteurs d'estomac, des envies de vomir chez les personnes bien portantes, et par conséquent de guérir homœopalhiquomentles incommodités de celte espèce, chacune de ces substances n'en possède pas moins encore des vertus médicinales particulières, tout à fait différentes et inaperçues jusqu'à ce jour, qui sont souvent beaucoup plus importantes que celles en raison desquelles on les rapproche les unes des autres. Par conséquent, prescrire indistinctement les amers l'un pour l'autre, les mêler ensemble sans choix dans une seule formule, et les englober tous sous le nom collectif d'amers , comme médicaments sans nul doute identiques , c'est faire preuve de la plus aveugle et de la plus grossière routine.
Si, prenant à la lettre cette décision dictatoriale de la matière médicale et de la thérapeutique, on considérait l'amertume comme suffisant seule pour établir d'une manière absolue le pouvoir d'activer la digestion et de fortifier, alors la coloquinte, la scille, l'agaric, l'anguslure, la saponaire, le gale, le lupin, l'acide hydrocyanique, l'upas, etc., auraient droit, en leur qualité d'amers, à être rangés dans la classe des toniques et des stomachiques.
On voit, d'après cela, combien les assertions de la matière médicale ordinaire sont arbitraires et peu raisonnées, combien elles se rapprochent du pur mensonge. Et quel crime que de fonder la thérapeutique sur des mensonges!
On a trouvé une saveur amère et astringente au quinquina. C'en fut assez pour faire juger des vertus inhérentes à cette écorce. Dès lors toutes les substances
douées d'une saveur arrière et styptique durent avoir les mêmes propriétés médicales que le quinquina. Telle est la précipitation, tels sont les préjugés avec lesquels on a, dans les matières médicales', établi le mode d'action des médicaments sur le corps humain, d'après l'impression que l'organe du goût reçoit de leur part. Cependant c'est un mensonge que l'écorce de saule, qu'un mélange d'aloès et de noix de galle, jouissent des mêmes verlus médicinales que le quinquina. Combien n'a-t-on pas déjà préconisé de ces quinquinas factices, dont la prétendue efficacité, soi-disant égale à celle de l'écorce du Pérou, n'a pas manqué de gens à foi robuste pour y croire, sur la parole de quelques médecins titrés !
Voilà comment la santé et la vie des hommes ont été livrées au caprice de quelques brouillons, dont l'imagination faisait tous les frais de ce qu'on appelait la matière médicale.
On a opéré sur les odeurs de la même manière que sur les saveurs. Une foule d'odeurs prodigieusement différentes les unes des autres ont été réunies ensemble sous l'appellation commune d'aromatiques, afin d'avoir la commodité de leur attribuer un même mode d'action médicinale. Tous les corps englobés dans cette vaste catégorie furent érigés d'une manière absolue et sans scrupule, en excitants, nervins, résolutifs, etc.
Ainsi le plus imparfait des sens de l'homme policé (1), celui qui occasionne le plus d'erreurs, celui pour lequel nos idiomes ont le moins de mots propres à exprimer les nuances diverses de ses impressions, est précisément celui qu'on prétend suffire pour faire apprécier Faction des substances médicinales sur le corps humain; lan-
({) Les médicaments les plus violents, la belladone, la digilale, le lartrc slibié, Parsème, oie, n'ont presque pas d*odcur.
disque tous nos sens réunis sont insuffisants, môme avec l'application la mieux soutenue, pour nous révéler le plus important de tous les secrets delà nature, qu'on ne peut découvrir qu'en faisant soi-même usage de chaque substance et observant ses effets immédiats sur l'activité vitale de l'organisme.
Ou bien le muguet, la menthe crépue, l'angélique, l'arnica, le sassafras, la serpentaire, le santal blanc, la coriandre, la camomille, doivent-ils posséder les mêmes vertus médicinales, parce qu'il plaît aux auteurs des matières médicales de dire que toutes ces substances sont simplement aromatiques?
Entasser ainsi pêle-mêle des médicaments qui diffèrent tant les uns des autres, et auxquels leur différence de manière d'agir sur l'organisme donne tant d'importance, n'est-ce pas imprimer à la matière médicale le cachet d'une présomption ignorante et sans conscience?
Le dernier des ouvriers ne se donne point ainsi le ridicule de vouloir imaginer le but et la manière d'agir des matériaux et outils qu'il emploie. On commence toujours, lorsqu'on veut faire usage d'un moyen, par l'essayer sur une petite partie de l'objet à l'élaboration duquel il doit servir, afin de consulter les changements qui peuvent résulter de son action, avant de l'appliquer à des travaux en grand, où une méprise entraînerait des dommages considérables. Le blanchisseur a essayé sur quelques morceaux d'étoffe la propriété dont jouit le chlore d'anéantir toutes les couleurs végétales, avant d'exposer des magasins entiers de marchandises aux ravages qu'aurait pu y causer une substance si destructive. Avant de préférer le fil de chanvre à celui de lin, le cordonnier s'était assuré qu'il a plus de solidité, qu'il résista iiikhin
aux causes de destruction, et qu'il possède à un plus haut degré la propriété dose renfler par l'humidité dans les trous que l'alêne a faits au cuir; et cependant ce n'est qu'un cordonnier!
Mais dans l'orgueilleuse médecine, c'est uniquement d'après de superficielles et trompeuses apparences, d'après des opinions arrêtées d'avance, d'après des jugements entachés d'illusion ou d'erreur, qu'on procède à l'action la plus grave qu'un homme puisse exercer sur son semblable, à une action de laquelle dépendent la vie et la mort d'an individu, souvent même le bonheur ou l'infortune de familles entières.
La chimie s'est arrogé aussi le droit de faire connaître les vertus thérapeutiques générales des médicaments. Nous allons voir que celte troisième source de la matière médicale ordinaire n'est pas plus pure que les deux précédentes.
Il y a un siècle, depuis Geoffroy (l), qu'on s'adresse à la chimie pour obtenir des éclaircissements auxquels on n'a pu arriver par d'autres voies.
Je ne dirai rien des hypothèses purement théoriques, dont les partisans, à l'exemple de Baumes, de Steffens et de Burdach, soutiennent que tel ou tel des principes élémentaires d'un médicament est la seule chose qu'il contienne de médicinal, et lui assignent d'après cela des vertus curatives avec une promptitude qu'on ne se lasse point d'admirer. Comme il ne faut, pour agir ainsi, ni consulter la nature, ni invoquer l'expérience, ni faire aucun essai sur l'homme vivant, et qu'il suffit de lâcher la bride à l'imagination, l'édifice est bientôt achevé.
(1) Traité de matière médicale. Paris, 17Zf3-1757, 17 vol iu-12.
Je veux parler ici des efforts consciencieux que les modernes ont faits pour arriver, avec le secours de la chimie organique, à la découverte des vrais et purs effets des médicaments, dont on sentait bien que la connaissance manquait tout à fait à la matière médicale consacrée.
Faire de la chimie, cette science qui produit souvent des miracles sous nos yeux, la base ou la source des nolions positives de la matière médicale, était une idée bien plus raisonnable, en apparence, que toutes celles dont nous avons parlé jusqu'ici. Aussi séduisit-elle beaucoup de personnes, principalement parmi celles qui n'avaient aucune connaissance positive, soit en chimie, à laquelleils demandaient beaucoup plus qu'elle ne peut donner, soit en médecine, dont ils ignoraient les vrais besoins, soit même dans Tune et dans l'autre à la fois.
La chimie organique ne peut extraire des matières animales que des parties mortes, qui varient dans leur manière de se comporter à l'égard des réactifs. Mais ce ne sont pas ces principes immédiats qui, dans le désaccord de l'organisme vivant et la guérison de ses maladies, agissent tels que les chimistes nous les montrent après les avoir séparés. Les parties que la chimie retire de la chair musculaire, savoir : la fibrine, la lymphe coagulable, la gélatine, l'acide lactique et divers sels, diffèrent infiniment de ce que le muscle vivant et irritable était, chez l'homme sain ou malade, quand il jouissait de son intégrité organique. Ce que la chimie en a séparé n'a pas môme l'analogie la plus éloignée avec lui. Quelle conclusion tirer de ces parties mortes, qui puisse s'appliquer à l'organisme vivant, ou à ce que les médicaments auraient été capables de produire en elles
lorsqu'elles faisaient partie du cercle delà vie? La digestion, cette surprenante conversion des substances les plus hétérogènes en un liquide propre à réparer les pertes des organes si prodigieusement diversifiés du corps humain, s'expliquerait-elle par la présence d'un peu de soude et de quelques phosphates dans le suc gastrique? Ce que la chimie découvre dans ce suc rendil raison des altérations morbides de la digestion et de la nutrition, à tel point qu'on puisse fonder là-dessus une méthode de traitement digne d'inspirer la confiance? Il n'est rien de tout cela.
De même, les principes immédiats que la chimie organique retire des plantes médicinales n'offrent rien, ni dans leur odeur, ni dans leur saveur, qui puisse exprimer et mettre au jour ces effets si différents que les remèdes végétaux produisent, et surtout cette influence qu'ils exercent sur la manière d'agir et de sentir de l'homme en santé et en maladie.
L'huile essentielle, l'eau distillée ou la résine qu'on tire d'une plante n'est pas le principe actif du végétal. Ce principe résidait seulement d'une manière invisible dans les matériaux que la chimie a isolés, et par luimême il n'est point susceptible de frapper nos sens. Ses effets ne deviennent appréciables pour nous que quand l'eau distillée, l'huile essentielle, la résine, ou surtout la plante elle-même est prise par un homme vivant, sur l'organisme sensible duquel elle agit d'une manière dynamique et virtuelle.
Quelle importancemédicalepourraicntavoirles autres principes qu'on extrait des végétaux, la fibre végétale, les terres, les sels, la gomme, l'albumine, etc., qu'on rencontre à très peu de chose près les mêmes partout, même dans les plantes les plus différentes les unes des
autres sous le rapport de leurs propriétés médicinales? Est-ce que la petite quantité d'oxalate calcaire, dont la chimie constate l'existence dans la rhubarbe, peut annoncer que cette substance produit chez l'homme bien portant une altération si morbide du sommeil, avec une si singulière chaleur du corps, Sans soif, et qu'elle est susceptible de guérir les états maladifs analogues?
Quelles données tous ces principes immédiats, avec quelque soin qu'on procède à leur extraction chimique, peuvent-ils nous fournir touchant la vertu que chaque plante a de produire, dans le corps humain vivant, une modification virtuelle particulière qui modifie sa manière de sentir et d agir?
Le chimiste Gren, qui ne savait pas un mot de médecine, et dont le traité de pharmacologie fourmille des assertions les plus hardies, voulait persuader aux médecins qu'on ne peut connaître la manière d'agir des médicaments qu'autant qu'on a été informé par la chimie de la nature des principes constituants qui dominent en eux.
Eh ! que nous apprend la chimie à l'égard des principes immédiats morts des médicaments? Elle nous (ait uniquement connaître le rôle qu'ils jouent dans ses propres opérations ; elle nous enseigne la manière dont ils se comportent avec tel ou tel réactif, et ce qui fait qu'on doit les appeler gomme, résine, albumine, mucus, terres, sels, etc., toutes choses fort indifférentes pour le médecin. Ces dénominations ne disent rien de ce que le végétal ou le minéral, chacun suivant le caractère propre de son invisible nature virtuelle, peut produire, en faits de changements, dans l'état de l'homme vivant. Et cependant c'est uniquement là-dessus que repose l'art tout entier de guérir ! Il n'y a^ que les effets provo-
qués par 1 esprit actif de chaque substance médicinale appliquée à l'homme, qui puisse éclairer le médecin sur la sphère d'activité des médicaments, et lui indiquer les résultais curalifs auxquels chacun d'eux peut conduire. On ne tire aucune lumière à cet égard des noms imposés aux principes immédiats que la chimie en extrait, et qui sont à peu près les mêmes dans la plupart des plantes.
Ainsi la chimie peut bien nous apprendre que le calomélas est composé de huit à dix parlies de mercure et d'une de chlore réunies ensemble par la sublimation, et qu'il noircit quand on le broie avec de l'eau de chaux ; mais la chimie, comme telle, ne sait et ne peut pas nous apprendre qu'il excite chez l'homme une abondante salivation, accompagnée d'une puanteur particulière de l'haleine. Cet effet dynamique du mercure doux sur le corps humain ne nous est révélé que par l'application médicinale qu'on en fait et l'observation des phéno mènes qui résultent de son action sur l'organisme vi vant. L'expérience peut donc seule prononcer relative ment à l'influence dynamique des médicaments sur nous, c'est-à-dire à leurs vertus médicinales, et la chi mie est tout à fait impuissante sous ce rapport, puis qu elle n'opère jamais que sur des substances inorgani ques en conflit les unes avec les autres.
La chimie peut bien nous apprendre une chose fort peu importante à savoir, que les feuilles de la belladone ont à peu près les mômes principes constituants que celles du chou rouge et d'une foule d'autres plantes ; qu'on en extrait de l'albumine, du gluten, de l'cxtractif, de la résine verte, un acide, de la potasse, de la chaux, de la silice, etc. Mais si cette connaissance des matériaux prédominants, telle que la chimie nous la
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procure au moyen des réactifs, pouvail servir, comme le disait Gren, à déterminer l'activité médicinale des médicaments, il s'ensuivrait qu'on pourrait manger une salade de feuilles de belladone sans plus d'inconvénient qu'une salade de chou rouge. Est-ce là ce que prétend le chimiste? Cependant si la chimie s'arroge le droit de déterminer les vertus médicinales d'un corps naturel d'après ceux des principes immédiats que l'analyse y constate, elle ne peut se dispenser, quand ses réactifs lui indiquent l'existence de principes semblables, d'admettre aussi l'identité de l'action médicinale, et elle doit, par conséquent, déclarer que le chou rouge et la belladone sont tous deux ou des plantes également innocentes, ou des végétaux également vénéneux, ce qui met en pleine évidence le ridicule de ses prétentions, et démontre, de la manière la plus claire, son incompétence à prononcer sur les propriétés médicinales des corps.
Les partisans du système de Gren ne s'aperçoivent donc pas qu'on ne peut obtenir de la chimie que des notions chimiques sur la présence de tel ou tel principe matériel dans tel ou tel corps de la nature; qu'elle ne voit par conséquent que des êtres chimiques dans tous ces principes? L'analyse indique bien la manière dont ils se comportent avec les réactifs ; mais c'est là toute la portée de son cercle d'action, et quant à ce qui concerne le changement dynamique qu'une substance médicinale, mise en contact avec le corps vivant, peut apporter en lui, voilà ce qu'elle ne saurait découvrir ni dans ses cornues, ni dans ses récipients.
En général, toute scicncequelconque ne peutjuger que des objets de son ressort. C'est folie que d'attendre d'elle des lumières sur des sujets dévolus à d'autres sciences.
5/l2 EXAMEN DUS SOURCES
Il appartient à l'hydrostatique de faire connaître exactement la différence de pesanteur spécifique qui existe entre l'or pur et l'argent fin ; mais elle ne s'arroge point le droit de déterminer la valeur respective que ces deux métaux doivent avoir dans les transactions commerciales. Elle ne peut dire si, à poids égal, Ja valeur conventionnelle de l'or est douze, treize ou quatorze fois supérieure à celle de l'argent, en Europe ou en Chine, la rareté de l'un ou de l'autre dans Je commerce étant la seule circonstance de laquelle dépende cette proportion.
De môme, quelque nécessaire qu'il soit à l'agronome de connaître exactement la forme des plantes et de savoir les distinguer les unes des autres d'après leurs parties extérieures, cependant la botanique, qui lui procure ces notions, ne lui apprendra jamais si tel végétal est propre ou non à la nourriture des brebis ou des porcs; elle ne lui fera jamais savoir quelle graine, quelle racine donne plus de force au cheval, engraisse mieux le bétail. Ni le système de Tournefort ou de Linné, ni la méthode de Haller ou de Jussieu, ne l'éclaircnL à cet égard. Il n'acquiert les lumières dont il a besoin que par des expériences comparatives faites avec soin sur différents animaux.
Chaque science ne peut discuter que les objets qui rentrent dans son domaine.
Que trouve la chimie dans l'aimant naturel et dans l'aimant artiôciel? Elle no rencontre dans le premier qu'un riche minerai de fer, intimement combiné avec de la silice, souvent aussi avec du manganèse, et dans le second que du fer pur. L'analyse même la plus délicate ne lui fait point découvrir la moindre trace de la vertu magnétique, qui est pourtant si puissante.
Mais une autre science, la physique, démontre, par
DU I.A MATIÈRE MKDLCÀLli ORDlNAIRi:. 5/j3
ses expériences, (|ue celle force réside dans la pierre d'aimant cl dans l'aimant artificiel ; elle dévoile les propriétés physiques du magnétisme; elle montre les rapport qui existent entre lui et le monde extérieur ; elle fait connaître l'attraction qu'il exerce sur le fer, le nickel et le cobalt ; elle découvre la tendance qu'à l'une des extrémités de l'aiguille aimantée à se diriger vers le nord; elle constate la déclinaison de celte aiguille, soit vers lest, soit vers l'ouest, à des époques et des régions différentes; elle signale enfin les variations de son inclinaison suivant la diversité des latitudes.
La physique sait donc dire, au sujet de l'aimant, quelque chose de plus que la chimie : elle sail parler de vertu magnélique envisagée sous le point de vue physique.
Mais ces deux sciences, la physique et la chimie, n'épuisent point encore tout ce qui mérite d'être su à l'égard del'aimanl. Nil'unenil'autrenepeuventenseigner sur ce sujet que ce qui rentre dans le cercle de leurs attributions ; ni les notions que la chimie procure, ni celles que fournit la physique, n'apprennent à connaître la puissante influence spéciale et caractéristique que le magnétisme exerce sur l'homme mis en rapport avec lui, et l'énergique verlu curalive qu'il déploie dans les maladies appropriées à son mode particulier d'action. La chimie et la physique sont toutes deux muettes à l'égard de ces propriétés, dont elles doivent abandonner la recherche à l'invesligalion et aux expériences, du médecin.
Maintenant qu'il est bien établi qu'une science ne saurait, sans se rendre ridicule, afficher des prétentions sur ce qui ne peut être discuté que par une autre science, j'espère qu'on deviendra peu à peu assez rai*
sonnable pour sentir que Tunique but de la chimie est d'isoler et de réunir les éléments chimiques des corps, et que, sous ce rapport seulement, elle peut être d'une utilité technique à la pharmacie; j'espère qu'on commencera à entrevoir que les médicaments n'existent pas pour elle à litre de médicaments, c'est-à-dire de puissances déterminant un changement dynamique dans l'homme, mais uniquement comme substances chimiques, c'est-à-dire comme des corps dont elle a mission de mettre la composition et les éléments en évidence; qu'en conséquence elle ne procure à leur égard quedes renseignements purement chimiques, et qu'il n'est pas en son pouvoir de nous éclairer sur les modifications dynamiques de l'organisme auxquelles ils sont suceptiblcs de donner lieu, ni sur les vertus médicinales et curalives dont chacun d'eux peut être doué.
Une quatrième source impure des assertions dont la matière médicale fourmille est celle des indications puisées dans la clinique et la thérapeutique spéciale (ab usu in morbis).
Nulle autre source n'a été mise plus à contribution que celle-là pour arriver à la connaissance des propriétés médicinales des médicaments. En s'appuyant sur ce qu'on appelle la pratique, c'est-à-dire sur l'usage qu on fait des remèdes dans les maladies elles-mêmes, on a cru pouvoir arriver sûrement à savoir quels sont les états morbides auxquels chacun d'eux porte un secours efficace.
Celte marche a été suivie dès l'origine de la médecine. On l'a bien abandonnée de temps en temps, pour en essayer d'aulres dont on espérait plus de succès, mais toujours on y est revenu, parce qu'elle semblait être la plus naturelle.
Admettons pour un instant que ce soit là en effet le vrai moyen de découvrir les vertus des médicaments. On croirait qu'avec un pareil point de départ, les médecins n'ont jamais essayé au lit des malades que des médicaments simples et isolés, parce qu'en prescrivant plusieurs substances à la fois, il est impossible de jamais savoir à laquelle d'entre elles le résultat doit être attribué. Mais, en ouvrant les livres de médecine, on trouve peu de cas, on n'en trouve môme point, où cette pensée toute naturelle ait réglé la conduite du praticien et où il se soit borné à l'emploi d'un seul médicament pour se convaincre de son aptitude réelle ou de son insuffisance à procurer une guérison complète.
C'était donc un usage presque exclusivement établi d'employer dans les maladies des médicaments mêlés les uns avec les autres. Or, en procédant ainsi, lorsqu'on parvenait à guérir, on ne savait jamais avec certitude auquel des ingrédients réunis ensemble appartenait l'honneur du succès. En un mot, cette méthode n'apprenait rien. Si, au contraire, le mélange médicamenteux ne produisait pas d'effet salutaire, ou même nuisait, ce qui arrivait ordinairement, on ne pouvait point non plus savoir à quelle drogue en particulier ce fâcheux résultat devait être attribué.
Que ce fût par pédantisme qu'on entassait ainsi médicaments sur médicaments dans les formules, ou par défiance du pouvoir attribué à chacun d'eux en particulier, toujours est-il que cette coutume absurde remonte aux siècles les plus reculés, aux temps qui suivirent Hippocrate. Parmi les nombreux ouvrages faussement attribués à ce médecin, dont la plupart furent écrits, soit immédiatement après sa mort, par ses deux fîls; Dracon et Thessale, soit plus lard, par ses pelitsi. 35
546 KXAMEN DES SOURCES
filsj Hippocrale II el Hippocrale IV, tandis que les au- 1res furent fabriqués à Alexandrie par Arlémidore Capilonelson parent Dioscorides, il n'y en a pas un seul où l'on trouve ces prescriptions de plusieurs médicaments à la fois, dont l'usage est devenu ensuite universel.
Les médecins modernes seuls ont commencé à s'apercevoir que l'emploi simultané de plusieurs substances médicamenteuses ne peut fournir aucune notion sur les vertus de chacune contre les maladies, et plusieurs d'entre eux, s'écartant de la roule vulgaire, ont publié le récit des cures qu'ils disent avoir été obtenues à l'aide d'un seul médicament.
Mais comment s'y est-on pris pour mettre à exécution une idée qui paraît si raisonnable en elle-même? C'est ce que nous allons examiner.
Je vais, à cet effet, parcourir trois années du Journal de médecine pratique de Hufeland, et je ferai voir que la faculté de guérir telle ou telle maladie a été attribuée à des médicaments sans qu'on se fut contenté de n'employer queux et eux seuls (1). C'est donc là une nouvelle
(1) Il est vrai que dans l'un des volumes publiés pendant ces trois années, on trouve un médecin, Ebers, qui a fait des expériences en n'administrant qu'un seul remède dansdiverses maladies (Hufeland's Journal, 1813, septembre et octobre). Il s'est servi de l'arsenic tout seul. Mais de quelle nature sont ses expériences? Elles sont telles qu'elles ne sauraient jeter la moindre lumière sur la venu curalive de l'arsenic. En effet , d'abord les accès de lièvre intermittente contre lesquels il employa ce remède ne sont point exactement décrits, ensuite la dose était telle qu'elle devait plutôt nuire qu'être utile ; cependant la franchise avec laquelle Ebers avoue le mal qu'a causé l'arsenic est infiniment plus louable que ne le sont toutes les prétendues histoires de guéridon dont nous avons été accablés par d'autres, entre les mains de qui, à les en croire, les plus fortes doses n'auraient fait que du bien, sans jamais entraîner aucun inconvénient. Ebers assure que les doses auxquelles il a eu recours étaient si faibles que, dans la plupart des cas, elles ne s'élevaient pas à un grain,
Dïî LA MATIÈRE MÉDICALE ORDINAIRE. 547
illusion, qui a pris la place de celle des anciennes formules composées.
Une suppuration des poumons fui guérie, dit-on, par le fenouil aquatique (1). Mais il résulte de l'observation même (2), que le pas-d'ànc, le sénéga et le lichen d'Islande avaient été simultanément employés. De quel droit donc le rédacteur s'écrie-t-il, en terminant, qu'il est persuadé que le malade a dû sa guérison au fenouil aquatique seul? Des convictions comparables à cellesci résulteraient aussi des effets de plusieurs médicaments prescrits à la fois dans une même formule.
Une syphilis invétérée (3), qui n'avait pas voulu céder à diverses préparations hydrargyriques (et qui n'était au fond qu'une maladie mercurielle), céda, dans l'espace d'un mois, à l'ammoniaque, avec laquelle on ne donna que du camphre et de l'opium. N'est-ce donc rien que de l'opium et du camphre?
qu'un de ses malades ne reçut môme que deux neuvièmes de grain daus J'espace de vingt-quatre heures, et que cependant il fut en danger de mort; d'où il suit qu'une si faible quantité suffit pour produire les plus effroyables maux. C'est ce que savaient déjà depuis longtemps tous les médecins qui observent consciencieusement. Ebers avoue, qu'induit en erreur par la matière médicale, il a cru que deux neuvièmes de grain d'arsenic, en vingl-quatre heures, étaient une très faible dose. Or, l'expérience dit que c'est une dose énorme dans les maladies. Comment naîton que l'arsenic puisse être employé par grains ou par dixième de grain dans les maladies? Des essais multipliés ont appris qu'une gouile contenant un décilionième de grain en dissolution est une dose trop forte encore dans beaucoup de cas, même lorsque l'arsenic est parfaitement indiqué. Si Èbers avait su lout cela, il n'aurait pas été surpris de voir les deux neuvièmes de grain compromettre la vie des malades, Ainsi, môme ces expériences* qui ont été faites par un homme scrupuleux, ne peuvent rien nous apprendre, pas même quelles sont les maladies que l'arsenic saurait guérir, puisque l'énormité des doses s'est opposée a lout résultat avantageux, et Fa rendu impossible.
(1) 1813* août. — (2\ Page 114. - (3) 1813, février.
Une épilepsie (1) fut guérie en quatorze mois par la valériane. Le malade ne prit rien autre chose, si ce n'est de l'huile de tartre par défaillance, de la teinture de coloquinte et des bains de calamus, de menthe et autres substances aromatiques. Est-ce que tout cet accessoire doit compter pour rien?
Dans un autre cas d'épilepsie (2), on n'eut recours non plus qu'à la valériane. Cependant on prescrivit aussi une once et demie de feuilles d'oranger. N'est-ce donc rien que cela?
Une aliénation mentale (3), avec nymphomanie, fut guérie uniquement par de l'eau froide bue en abondance. Mais, afin que l'effet de l'eau froide fût troublé au point de n'être plus reconnaissable, on administra sagement l'infusion de valériane, avec la teinture de quinquina de Whytt (4). Il en fut de môme d'un autre malade qui fit moins souvent usage de ces puissants moyens accessoires (5).
Tymon (6) dit avoir constaté la spécificité contre la rage delà saignée poussée jusqu'à la syncope; mais, en môme temps, on fit prendre, toutes les deux heures, trois cents gouttes de laudanum en lavement, et faire toutes les trois heures une friction avec un gros d'onguent mercuriel. Est-ce donc là démontrer que la saignée est le vrai, l'unique remède de la rage?
Une hydrophobie fut, dit-on, guérie uniquement par une saignée, à laquelle succéda une défaillance d'une heure (7). Mais on employa en môme temps l'opium à fortes doses, la poudre de James, et le calomélas poussé jusqu'à la salivation. Tout cela doit-il donc être compté pour rien?
(1) 1813, mars. - (2) 1813, mars, pag. 57. —(3) 1814, janvier. — (û) Page VI, —(5) Page 16. — (6) 181Z|, aoûl, page 38. — (7) 1814, avril.
DE Lk MATIÈRK MÉDICALE ORDliNAlRE. 5/j9
Pour que la saignée, poussée jusqu'à l'évanouissement, pût être considérée comme le moyen auquel céda une hydrophobie déjà déclarée (1), il aurait fallu qu'on n'appliquât pas de vésicaloires, et surtout qu'on ne fit pas toutes les deux heures des frictions avec l'onguent mercuriel , qu'on ne donnât point de fortes doses de calomélas? avec de l'opium, jusqu'à ce qu'il survînt une abondante salivation. Il est ridicule à l'auteur de chercher à nous prouver qu'à peine avait-il eu besoin du calomélas (2).
Cette manie d'attacher la gloire d'une guérison à un remède favori, tandis que les autres moyens aussi énergiques qu'on a employés en même temps y auraient au moins autant de droit, est devenue à la mode parmi le peuple des médecins. Le lecteur est prié de fermer un œil, et de permettre à l'auteur de soutenir que tout ce qu'il a pu employer simultanément est demeuré sans effet.
Un tétanos céda, dit- on (3), à de simples affusions d'eau froide. Il est vrai, ajoute l'auteur, qu'on donna aussi de l'opium; mais comme le malade lui-même attribua la guérison aux seules affusions, on ne peut pas élever de doutes à cet égard, C'est là ce qui s'appelle puiser à une source bien pure pour établir la vertu des médicaments.
On prétend que la potasse (4) a montré une grande efficacité dans le croup (5) ; mais on fit en même temps usaee d'autres substances très actives. Ainsi chez deux
(1) 1815, juillet, pag. 8-16. — (2) Page 20. — (3) 1814, pag. 119. — (U) 1815, septembre, pag. 128. — (5) L'un de ces cas est relatif à un enfant qui habitait la campagne; l'auteur ne put pas le voir, et ce fut seulement d'après le récit qui lui fut fait de sa maladie qu'il le jugea atteint du croup l
550 KXAMIïN DES SOURCES
enfants, on administra le tartre stibié, avec l'infusion de sénéga. Quelle singulière logique que celle qui met sur le compte d'une seule substance l'effet appartenant à deux au moins !
Le graphite a guéri, prétend-on (1), une multitude d'anciens ulcères fistuleux; mais le sublimé corrosif entrait dans le mélange. En vain l'auteur fait remarquer, dans une note, que le sublimé, dont on s'était déjà servi auparavant, n'avait rien produit : on ne l'avait pas employé seul, mais avec de l'opium, avec une foule de tisanes sudorifiques, et avec du quinquina artificiel. Il avait donc été, en grande partie ou totalement, décomposé par les principes astringents de ces remèdes accessoires, et sa vertu curalive n'avait pu se déployer en pareille compagnie. En vain aussi l'auteur cherche à excuser l'adjonction au graphite du sublimé, qui, suivant lui, n'avait été mis là qu'à titre d'adjuvant. Si l'on accueillait de semblables raisonnements, il faudrait croire que les médicaments agissent en vertu des ordres du médecin, et non d'après ce que leur nature exige qu'ils opèrent. Peut-on pousser plus loin l'arbitraire et les prétentions? Quel homme de bon sens attribuera une pareille obéissance servile aux substances médicinales, dont l'action est réglée par les lois éternelles de la nature? L'auteur voulait-il savoir si le graphite pouvait être utile, et convaincre le lecteur de ce qu'il dirait ensuite, il devait ne donner que cette substance. Mais dès qu'il y adjoignait du èublimé, celui-ci ne pouvait manquer d'agir d'une manière conforme à sa nature, quoi qu'il eût plu au médecin de lui ordonner de faire ou de ne pas faire. Voilà donc encore une cure qui ne
(1) 1315, novembre, pag. 40.
DE LA MATIÈRE MÉDICALE ORDlNAIltli. 551
nous apprend rien. Le graphite passe pour avoir tant opéré, et cependant on avait fait usage d'une substance médicinale aussi puissante que le sublimé!
Une prétendue guérison de phthisie pulmonaire par le charbon en poudre a moirrs de fondement eficore, s'il est possible. Le charbon de tilleul ne fut jamais administré seul; toujours on le donna de concert avec la digitale pourprée. Ainsi la digitale pourprée, un remède' si énergique, devait être comptée pour rien dans le mélango! Celui qui raisonnait ainsi s'est-il fait illusion à luimôme, ou bieaa-t-il voulu se moquer du lecteur?
On prétend que la racine d'angélique a guéri une hydropisie(l), ou à proprement parler une maladie inconnue, avec symptôme de tuméfaction; car la pathologie embrasse tous les états de ce genre sous le nom d'hydropisie, pour peu qu'il y ait la moindre analogie enlre eux. Mais la teinture d'opium, l'élher, et sur la fin aussi le calamus furent associés à l'angélique. Or, d'après cela, un homme de bon sens peut-il mettre le résultat sur le compte de la seule teinture d'angélique?
Personne ne refusera de grandes vertus médicales aux eaux de Dribourg; mais quand on attribue à elles seules la guérison de maladies dans lesquelles ont été administrés beaucoup de médicaments doués d'une grande puissance (2), on ne peut s'empêcher de croire à quelque illusion. Ainsi la cure par ces eaux d'un spasme d'estomac, accompagné de vomissements fréquents (3), d'une hypochondrie et d'une hystérie (4), ne prouve rien, tant parce que ces noms de maladies sont vagues et équivoques, que parce que toujours d'autres substances ont été simultanément administrées.
(1) 1815, avril, pag. 19, 20. — (2) 1815, avril , pag. 75, 80, 82. — (3) Pag. 85 à 93. - (û) Page 96 à 97.
552 ËXAMtiN DKS SOURCliS
C'est comme si Ton attribuait à un seul homme d'avoir soulevé un rocher, en comptant pour rien les aides et les machines qui lui auraient prêté secours. 11 y aurait un grand ridicule à mettre sur le compte d'un seul ce qui serait le résultat des efforls réunis d'une association.
Ce ne son! là que quelques exemples choisis parmi la foule de ceux que je pourrais puiser dans les ouvrages des médecins modernes (1). Ils font voir comment les praticiens qui prétendaient traiter les maladies simplement, c'est-à-dire par des médicaments isolés, afin de découvrir les véritables propriétés de ces derniers, ne manquaient néanmoins jamais d'en prescrire simultanément d'autres, souvent plus énergiques encore. Quoique l'écrivain fasse sonner bien haut sa conviction, et môme celle du malade, que la guérison est due au remède tout seul, et que ce qu'on a pu faire prendre en même temps, n'a été donné qu'à titre d'adjuvant, tous ces beaux discours ne parviennent pas à convaincre un homme sensé que quand plusieurs substances médicinales, ou même seulement deux, ont été données à la fois, la guérison doive être attribuée uniquement à celle que le médecin affectionne d'une manière spéciale. Il n'en demeure pas moins vrai que la cure n'appartient pointa celle substance seule. La matière médicale qui, sur la foi d'une si impure observation, lui attribue la vertu curative à laquelle elle n'a pas de droits, ne fait que répandre un mensonge, dont les fâcheux résultats pour le genre humain sont incalculables.
Je ne prétends pas nier que les guérisons dont il vient d'être cité quelques exemples, ne se rapprochent de la simplicité. Assurément elles étaient bien plus près des
(I) Voyez Mérat et Dclens, Dictionnaire universel de matière médicale et de thérapeutique générale, Paris, 1$29-18Z|6, 7 vol. in-8°.
traitements par un seul remède que ne Test la routine vulgaire, qui semble mettre sa gloire à multiplier les médicaments dans les formules, et à changer une ou plusieurs fois par jour ces dernières. Mais s'approcher d'un but, ce n'est pas y toucher; autrement il faudrait féliciter celui qui ne manquerait le gros lot à la loterie que parce que le 3 sortirait en place du 4, sur lequel il aurait spéculé, ou le chasseur qui aurait touché le gibier au pelage, ou le pilote qui aurait échappé au naufrage si son vaisseau eut passé seulement à un pouce de recueil. Quelle croyance mérite la matière médicale, quand elle assigne aux médicaments des vertus déduites de l'usage qui en a été fait dans les maladies? Que doit-on dire à la louange de substances médicinales dans telle ou telle maladie, lorsqu'elle ne s'appuie que sur des observations de ce genre, souvent même sur les seuls titres des observations publiées paroles médecins, qui presque jamais n'ont guéri avec un seul remède, mais en ont, la plupart du temps, employé simultanément d'autres en plus ou moins grand nombre, de sorle qu'on n'est pas plus certain de l'effet qu'il convient de leur attribuerréellement, que si l'on avait, comme les routiniers vulgaires, prescrit un grand mélange à la fois ! Que penser de ces effets curatifs si positivement attribués à des remèdes simples, qui n'ont presque jamais été administrés seuls? Rien, sinon que c'est tout au plus si, parmi un millier de ces pompeuses assertions, il s'en trouve une seule à laquelle on doive ajouter foi, et qu'il ne faut croire ni aux vertus médicinales déduites de la thérapeutique générale, ni à celles qui reposent sur les données de la clinique ou de la thérapeutique spéciale. Toute vertu attribuée à un médicament qui n'a jamais été employé seul et sans mélange d'aucune autre
substance, qu'on peut par conséquent considérer comme à peu près inconnu dans sa manière d'agir sur l'organisme vivant, est une illusion ou un mensonge.
Mais, dira-t-on, si, à dater de ce jour, les médecins, adoptant une nouvelle marche, se bornaient à ne prescrire jamais qu'un seul médicament simple dans chaque maladie, ne finirions-nous pas par savoir ce que chaque substance médicinale est apte à guérir?
On n'en viendra jamais là lant qu'il existera des hommes qui regarderont comme autant de vérités toutes les assertions consignées dans la matière médicale, à quelque source impure qu'elles aient été puisées, et qui préconiseront sérieusement l'emploi des mélanges de drogues sous prétexte qu'un médicament seul ne saurait satisfaire aux indications multiples d'une maladie, et qu'on doit, pour les remplir toutes, en prescrire plusieurs à Ja fois.
Ce pernicieux axiome repose sur deux suppositions tout à fait fausses ; la première, que les vertus assignées aux médicaments, dans les traités de médecine pratique, sont fondées, et par conséquent capables de remplir les indications qui se présentent dans un cas donné ; la seconde, qu'il faut prescrire plusieurs médicaments pour satisfaire à plusieurs indications, parce qu'un seul n'en peut pas remplir plus d'une.
Mais la matière médicale ordinaire qui, puisant à des sources impures, attribue gratuitement le résultat total de l'emploi de plusieurs médicaments à celui des ingrédients que le médecin affectionne plus particulièrement, que sait-elle de l'étonnante variété des effets d'une substance médicinale isolée, elle q\ii n'a jamais soumis aucune drogue simple à des expériences pures, c'est-à-
dire qui n'en a jamais étudié l'action sur des sujets bien portants et non en proie à des symptômes morbifiqucs? Le tissu de mensonges et de demi-vérités qu'elle étale, d'après l'autorité d'écrivains dont la plupart même se bornent à donner les noms pathologiques des maladies, sans les décrire, épuiserait-il donc le tableau de tous les effets que les médicaments sont aptes à produire? Non ! La toute-puissance divine a voulu, dans sa sagesse et sa bonté, qu'ils en pussent produire bien d'autres encore dont la découverte n'a point été faite jusqu'ici, mais qui, une fois connus, contribueront bien plus puissamment au soulagement et au bonheur de l'homme, que les pâtes et vagues aperçus de la matière médicale vulgaire.
Quelque certain qu'il soit qu'un remède donné seul suffît au traitement rationnel d'une maladie, je suis bien loin cependant de vouloir persuader aux médecins qu'il conviendrait de ne prescrire qu'un seul médicament dans chaque maladie, afin d'arriver à connaître quel est celui qui conviendrait dans tel ou tel cas donné, et d'établir ainsi une nouvelle matière médicale ab usu in morbis.
Loin de moi l'idée de donner un semblable conseil, quoique ce puisse paraître là, aux praticiens ordinaires, la meilleure manière d'arriver au but qu'on se propose,
Non! la matière médicale ne peut jamais tirer la moindre vérité utile des tentatives de guérison faites même avec des médicaments isolés. La méthode ab usu in morbis ne saurait lui être d'aucun secours.
Ce serait une source non moins impure que celle dont j'ai entretenu jusqu'ici le lecteur. Il n'en résulterait jamais rien d'utile ni de vrai à l'égard des vertus curatives de chaque substance médicinale.
556 tiXAMUN DES SOURCES
Je dois m'expliquer à cet égard. H n'y aurait que deux manières d'essayer ainsi les médicaments : l'une exigerait qu'on expérimentât chaque substance médicinale dans toutes les maladies, afin de découvrir quelle est celle dans laquelle elle exerce une action véritablement salutaire; l'autre consisterait à essayer tous les médicaments dans un cas donné de maladie, afin de reconnaître quel serait celui qui guérirait de la manière la plus sûre et la plus complète.
Occupons-nous d'abord de cette seconde hypothèse : il s'ensuivra tout naturellement ce que nous devrons penser de la première.
Un million d'expériences sur l'effet de toutes les substances simples imaginables, Paites contre une maladie bien déterminée el qui se représenterait toujours la môme, pourraient assurément, quoique par l'effet du hasard, conduire à la découverte d'un remède véritable et spécifique, en raison du grand nombre de sujets qui se trouveraient atteints de la même affection.
Mais qui sait combien de siècles les habitants des vallées profondes auraient à souffrir de leurs goitres avant que le hasard fit savoir que l'éponge brûlée est ce qu'il y a de mieux à employer contre cette maladie? Du moins est-ce au treizième siècle seulement qu'Arnauld de Villeneuve parla pour la première fois de la propriété qu'a l'éponge brûlée de guérir le goitre.
On sait combien, après la première apparition de la syphilis, les médecins routiniers du temps furent d'années à la combattre inutilement par la faim, les évacuants et autres moyens usités contre la lèpre des Arabes, avant qu'on en vînt à essayer le mercure, dont la spécifici té s'établit bientôt, malgré la vive opposition théorique des arabistes.
î)[i LA MATIÈRE MÉDICALE ORDINAIRE. 557
La fièvre intermittente endémique dans les contrées marécageuses de l'Amérique méridionale, qui ressemble beaucoup à notre fièvre intermittente des marais, avait déjà depuis longtemps conduit les Péruviens à lui opposer l'écorce du quinquina, comme le plus efficace et le plus puissant de tous les moyens, tandis que les Européens ne lui reconnurent cette propriété qu'en 1638.
Longtemps on eut à souffrir -des maux qui succèdent à un coup, à une chute, à une contusion, avant que \e hasard dévoilât au peuple la vertu spécifique dont l'arnica jouit contre cette affection. Du moins François Joël est-il le premier qui en fasse mention au seizième siècle, et c'est au dix-huitième seulement que J.-M. Fehr et J.-D. Gohl l'ont fait connaître d'une manière plus générale.
Ainsi il a fallu des milliers d'essais, répétés par des milliers d'individus peut-être, sur des substances de toute espèce, pour que le hasard fit enfin découvrir le remède convenable et spécifique dans les maladies qui viennent d'être passées en revue. L'homme ne fut pas obligé d'exercer son jugement pour cela : il n'eut qu'à essayer l'un après l'autre tous les corps qui lui tombaient sous la main. Le temps et le hasard ont été les seuls éléments de ces découvertes.
L'indication de ces spécifiques, si peu nombreux, et dont on doit la connaissance en grande partie, uniquement même, à la médecine domestique, est la seule vérité que renferment les immenses pages de la matière médicale ordinaire.
Mais pourquoi des remèdes spécifiques ne pourraientils point être trouvés de la même manière contre les autres maladies?
Ce qui s'y oppose, c'est que les autres maladies sont
558 EX-AJWKN DES SOOROES
des cas individuels tout à fait isolés, ou des épidémies qui n'ont jamais reparu exactement les mêmes. On pouvait arriver à des spécifiques contre celles dont il vient d'être parlé, parce qu'elles ont des formes constantes, et qu'elles se ressemblent toujours, soit qu'elles proviennent d'un miasme transmissible d'une génération à l'autre, comme la syphilis, soit qu'elles dépendent d'une cause occasionnelle égale pour tous, comme la fièvre intermittente due aux effluves des marécages, le goitre auquel sont sujets les habitants des gorges profondes, les contusions produites par des chutes ou des coups. On ne le peut pas contre les autres, parce qu'elles ne se représentent jamais deux fois de suite exactement les mêmes.
Pour qu'il y ait une manière constante de satisfaire un besoin, il faut que ce besoin soit lui-même constant.
Toutes les écoles médicales paraissent avoir non pas seulement soupçonné, mais même profondément senti combien cette condition est indispensable à la découverte des vrais remèdes par la voie de l'empirisme. Il faudrait, disaient-elles, que toutes les maladies de l'homme se présentassent sous de certaine formes déterminées pour qu'on pût espérer de trouver un remède assuré contre chacune d'elles, en essayant successivement tous les moyens dont on pourrait disposer.
On crut d'abord qu'il serait possible d'arriver à présenter toutes les autres maladies sous des formes fixes et déterminées.
Pour parvenir à ce but, on imagina de prendre, dans le nombre immense de tous les cas divers de maladies> les formes qui avaient de la ressemblance les unes avec les autres à certains égards, d'y attacher des noms par-
liculiers, de les impatroniser dans la pathologie comme autant d'êtres à part, et, sans s'arrêter aux continuelles aberrations qu'elles présentent quand on les rencontre réellement dans la nature, de les déclarer espèces distinctes, modèles à toujours avoir sous les yeux pour pouvoir trouver un remède spécial contre chacune.
C'est ainsi qu'on réduisit les innombrables cas de maladie à un petit nombre de formes morbides, sans réfléchir que l'homme a beau se faire telle ou telle idée fausse de la nature, celle-ci ne change jamais pour cela. De même, en plaçant devant l'œil un verre taillé de certaine façon, les objets extérieurs sont réunis et confondus par lui en une seule image ; mais dès qu'on l'éloigné et qu'on regarde la nature elle-même, on aperçoit des éléments tout à fait différents et hétérogènes.
Rien n'excuse les médecins d'avoir créé ces combinaisons contre nature, ces formes morbides soi-disant fixes, afin de trouver un remède certain contre chacune d'elles, soit par l'effet du hasard, soit en essayant l'un après l'autre tous les médicaments connus. Il était tout naturel qu'on ne trouvât pas de spécifiques conlre des images ainsi formées de toutes pièces, car on ne peut pas concevoir d'armes réelles conlre des fantômes.
Par conséquent les vertus que la matière médicale ordinaire assigne aux médicaments, dans ces espèces factices de maladies, n'ont pas le moindre caractère de certitude.
En effet, à quel heureux résultat est-on parvenu depuis tant de siècles qu'on essaie tant de médicaments contre les maladies factices et nominales de la pathologie? Quelles méthodes assurées de traitement a-t-on trouvées! N'en sommes-nous pas encore, sous ce point de vue, précisément où en étaient déjà les anciens il y
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a vingt-trois siècles, c'est-à-dire à savoir que les médicaments font bien subir, par l'action violente qu'ils exercent, quelques modifications aux innombrables cas morbides qu'on rencontre dans la nature, mais qu'ordinairement leur effet se borne à nuire, et que la guérison est ce qu'ils produisent le moins souvent? Est-il possible que cet état de chose changeât, même durant une si longue période de temps, puisqu'on s'en tenait toujours à ce qui avait été établi dès l'origine, savoir, à des maladies fictives et nominales, et à des vertus imaginaires de médicaments dont on ne connaissait point la véritable et pure manière d'agir? Comment l'emploi de ceux-ci contre celles-là aurait-il pu faire jaillir des vérités thérapeutiques?
Qu'on ne m'objecte point qu'il n'est pas rare de voir des maladies graves, portant peut-être des noms pathologiques différents, céder à un moyen simple, dans la pratique domestique, ou disparaître comme par enchantement sous les soins d'un médecin qui leur oppose un médicament ou une recette qu'un hasard heureux a fait tomber entre ses mains.
Cela s'est vu quelquefois sans doute : il n'est pas d'homme tant soit peu expérimenté qui voulût le révoquer en doute. Seulement on ne doit pas conclure de là autre chose que ce que nous savons tous, savoir, que des médicaments peuvent guérir des maladies. Mais il n'y a aucune instruction à puiser dans ces cas fortuits ; jusqu'à présent nous les voyons mourir isolés dans l'histoire, et n'avoir pas la moindre utilité pour la pratique.
Il ne faut féliciter que l'homme à qui un hasard heureux fait écheoir en partage de recouvrer ainsi la santé d'une manière prompte et durable. Mais sa cure mira-
culeuse ne nous apprend rien absolument: elle n'enrichit pas le moins du monde l'art de guérir.
Cependant ce sont précisément oeux d'entre ces cas heureux de guérison fortuite dont le spectacle rare a pu s'offrir aux médecins, qui ont le plus contribué à encombrer la matière médicale d'assertions fausses et mensongères sur les vertus curalives des médicaments.
En effet, le médecin ordinaire ne décrivant presque jamais une maladie individuelle avec exactitude, et ne croyant pas que rénumération circonstanciée de tous les symptômes d'un cas morbide particulier puisse servir à rien s'il n'y altache un nom pathologique, s'il n'en fait une maladie nominale, il ne manque jamais non plus de rapporter le cas fortuit dont il est témoin à quelqu'une de ces maladies de convention, et le nom qu'il lui donne passe en droite ligne, à la faveur de la recette, ou du constituant de la recette auquel seul le médecin attribue la guérison, dans la matière médicale qui, d'ailleurs, ne peut se servir que des noms pathologiques des maladies quand elle énumère les vertus et qualités des substances médicamenteuses.
Celui à qui dans la suite il passe par la tête de considérer un cas morbide dont il aie tableau sous les yeux, comme étant précisément cette espèce pathologique de maladie ( et qui empêcherait qu'il ne le fit, puisque l'école lui enseigne à agir ainsi?) celui-là, dis-je, fait aussitôt usage de la merveilleuse recette, du précieux spécifique, sur la parole de l'inventeur, ou d'après l'indication de la matière médicale. Mais quoique la maladie nominale soit la môme, l'ensemble des symptômes constitue un état morbide fort différent, et il arrive alors ce qui doit nécessairement avoir lieu, c'est-à-dire que le remède i. 36
tant vanté ne sert à rien: il nuit, au contraire, ce qui est tout naturel.
Telle est la source impure de toutes ces indications de vertus curatives de médicaments que la matière médicale donne comme étant déduites ab usu in morbis, et qui fourvoient (out médecin tenté de se laisser guider par elles.
Si les soi-disant observateurs s'étaient contentés, ce qu'ils n'ont presque jamais fait, de faire connaître au monde médical les cures ainsi opérées par eux, en vertu d'un hasard heureux, par la description exacte de tous les symptômes des cas morbides et l'indication du remède mis en usage, ils auraient écrit la vérité, et la madère médicale, ne trouvant pas de noms pathologiques dans leurs ouvrages, n'aurait pu en tirer des mensonges. Ils auraient écrit la vérité, dis-je, mais celte vérité n'aurait eu d'autre utilité que de faire connaître à tous les médecins futurs le cas morbide précis hors duquel le moyen ne doit pas êlre employé, si l'on veut qu'il porte réellement secours. Dès lors toute imitation fausse, et par conséquent malheureuse, aurait été évitée. Une simple description exacte de ce genre aurait convaincu tous les médecins des siècles subséquents qu'un cas morbide ne se représente jamais deux fois dans la nature sous la même forme, qu'en conséquence il ne peut jamais être de nouveau guéri par l'effet d'un miracle.
De cette manière, tant de milliers d'assertions mensongères, à Tégard des effets curalifs produits par les médicaments, ne rempliraient point la matière médicale ordinaire, dont tout le mérite consiste à répéter fidèlement les propriétés thérapeutiques générales dont Fimagination des écrivains décore les agents médicinaux, et
à recueillir avec non moins de soin les propriés thérapeutiques spéciales qu'ils déduisent ab usu in morbis dans des cas fortuits de guérison.
Voilà comme les sources de la matière médicale ordinaire sont impures ! Voilà comme son contenu se réduit à rien.
Quelle médecine doit-on faire avec des médicaments méconnus à tel point?
De ce qu'on est déjàparvenu réellement à trouver des remèdes spécifiques contre quelques maladies constantes et fixes (1), il paraît découler qu'on pourrait aussi en découvrir contre toutes celles qui présentent le même caractère.
En effet, on en a trouvé plusieurs depuis que la seule manière certaine d'y parvenir, l'homœopathie, compte des partisans sincères et zélés.
C'est par la voie homœopathique, c'est-à-dire, d'après l'ensemble des symptômes de la fièvre scarlatine, autrefois contagieuse et de temps en temps épidémique en Europe, que j'ai trouvé un spécifique assuré contre cette affeclion dans les plus faibles doses de la belladone, qui a par elle-même la propriété d'exciter une fièvre très voisine de celle-ci, avec rougeur de la peau. De même l'ensemble des symptômes de la miliaire m'a démontré que l'aconit devait être spécifique contre cette maladie, et l'expérience a justifié mes prévisions. Les symptômes du croup.se trouvent, dans la matière médicale pure, parmi ceux que l'éponge brûlée et le sulfure de chaux produisent par eux-mêmes. Aussi ces
(1) Il est vrai qu'on n'est arrivé à celte découverte qu'après les essais faits en aveugle sur tous les médicaments imaginables, parce que la médecine a totalement manqué jusqu'à ce jour de moyens rationnels pour y parvenir,
deux moyens, alternés l'un avec l'autre et donnés à très petite dose, guérissent-ils cette redoutable maladie des enfants, comme je m'en suis assuré le premier (1). Nul médicament connu ne reproduit mieux les effets particuliers de la coqueluche épidémique que la Drosera rolundifolia. Cette maladie qui, malgré tous les efforts des allopalhistes, passe à l'état chronique ou se termine par la mort, cède à coup sûr à la plus petite parcelle d'une goutte de la décillionième dilution du suc de Drosera, et guérit ainsi en peu de jours.
Qui pouvait, avant moi et avant l'apparition de la Matière médicale pure, guérir radicalement la sycose, avec toutes ses excroissances extérieures? On se contentait de brûler, lier ou exciser les excroissances à mesure qu'elles pullulaient; personne ne parvenait à les guérir. Mais les symptômes du Thuya occidentalis m'ont appris que cette plante devait guérir la sycose; en effet, son suc étendu, donné à très petites doses, la fait disparaître, ainsi que les excroissances. L'allopathistc accable de médicaments dictés par l'empirisme les malades qui sont en proie à la dysenterie, et quel est le résultat de ses efforts ! Mais les symptômes du sublimé corrosif ressemblent tellement à ceux de la dysenterie, que cette substance doit en être le spécifique, ce dont l'expérience m'a convaincu depuis longtemps : il suffit d'une seule dose d'une petite parcelle d'une goutte de la trillionième dilution d'un grain de sublimé pour produire une guerison prompte et complète.
Mais les autres cas morbides qu'on rencontre chez
(1) Voyez l'ouvrage de Fr. Hartmann, Thérapeutique homœopathique des maladies des enfants, irad. de l'allemand, par Le on Simon (ils, Paris, 1853, in-S°.
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l'homme, quelque variété qu'on observe parmi eux, et qu'ils soient aigus ou chroniques, à moins que ces derniers ne puissent être rapportés à un mal primitif fixe et constant, ne sont que des êtres isolés et à part, quand on les considère sous le point de vue de la guérison, et Ton ne peut les traiter qu'en opposait à l'ensemble de leurs symptômes un médicament qui, dans son action pure sur les personnes en santé, provoque la manifestation de symptômes semblables.
Cette médecine perfectionnée, c'est-à-dire la médecine homœopathique, ne puise pas aux sources impures de la matière médicale ordinaire. Elle ne s'engage pas dans ces vieux détours, dans ces anliques erreurs dont il a été parlé plus haut; mais elle suit la voie que lui trace la nature. Elle ne commence à mettre un médicament en usage contre l'état maladif de l'homme que quand elle a reconnu par l'expérience quels sont ses effets purs, c'est-à-dire les modifications qu'il apporte à l'état de l'homme bien portant. Sa source est donc la matière médicale pure.
On conçoit d'après cela comment elle peut agir sur. l'organisme vivant. Le véritable rôle qu'elle est appelée à jouer se déroule de lui-même à nos yeux; l'action propre de chaque médicament devient claire, exempte de tout mensonge, dégagée de toute illusion; les symptômes qu'on lui a vu produire mettent au grand jour tous les éléments de ses facultés curaliveet annoncent clairement quels sont les cas morbides à la guérison desquels on peut l'appliquer en toute confiance.
Dans cette médecine perfectionnée, les cas morbides, à moins qu'ils ne puissent être ramenés à quelque mal fixe antérieur à eux, et plus profondément caché, sont regardés, chaque fois qu'ils se présentent, comme des