‹ Etudes de médecine homoeopathiqueChapitre 116 sur 116 · LA BELLADONE · texte numérisé non relu

LA BELLADONE

Quelque parfait qu'ait pu être le traitement médical d'une fièvre scarlatine de mauvais caractère, le danger de la mort est tel encore, et la somme des souffrances du malade souvent si considérable, qu'un philanthrope doit désirer qu'on découvre un moyen de mettre les personnes bien portantes à l'abri de cette maladie meurtrière, d'autant plus qu'elle possède au plus haut degré la funeste propriété de se communiquer.

J'ai été assez heureux pour découvrir ce moyen de rendre les personnes qui se portent bien inattaquables par les miasmes de la fièvre scarlatine. J'ai trouvé aussi que ce moyen, mis en usage à la première apparition des symptômes, étouffe la fièvre dès sa naissance, et qu'il a plus d'efficacité qu'aucun autre pour mettre un terme à la plupart des affections secondaires qu'on voit si fréquemment se déclarer après que la maladie a suivi son cours naturel.

Voici comment je suis arrivé à la découverte de ce préservatif.

(1) Extrait d'une brochure publiée en 1801, sur les moyens de traiter et de prévenir la fièvre scarlatine.

Une femme, mère de nombreux enfants, s'était fait faire, pendant le cours d'une épidémie meurtrière de fièvre scarlatine, une nouvelle couverture de laine, par une voisine, dont, sans qu'elle en eût rien appris, l'enfant venait d'être guéri de la maladie. Ayant bien examiné celte couverture, pour s'assurer qu'elle ne portait aucune mauvaise odeur qui rendît nécessaire de l'exposer à l'air, elle la plaça près d'elle sur un sofa, qui lui servit, quelques heures après, à se reposer. 11 n'en fallut pas davantage pour lui communiquer le germe de la maladie, car elle n'avait aucune relation avec les familles dans lesquelles l'épidémie exerçait ses ravages. Au bout de huit jours, elle fut prise tout à coup d'une grave angine, avec les douleurs piquantes caractéristiques dans la gorge, dont on ne put triompher qu'après quatre jours de symptômes menaçants. Quelques jours après, dans la soirée, sa fille, âgée de dix ans, ressentit une forte pression dans le bas-ventre, avec prurit brûlant au corps et à la télé, froid aux bras et roideur des articulations. L'enfant eut, pendant la nuit, un sommeil très agité, avec rêves effrayants, et sueur par tout le corps, la tête exceptée. Je la trouvai, le malin, se plaignant de céphalalgie : les yeux troubles, la langue chargée, une légère salivation, les glandes sous-maxillaires gonflées, dures et douloureuses au loucher, des douleurs lancinantes dans la gorge, en avalant et même sans exercer les mouvements de la déglutition. Il n'y avait pas de soif; pouls vif et petit, respiration courte et anxieuse, face très pâle, mais cependant déjà un peu chaude, quoique la malade se plaignît d'y ressentir du froid, ainsi qu'au cuir chevelu ; elle était assise le corps un peu penché en avant pour éviter les élancements dans le ventre, qui devenaient très vifs lorsqu'elle éten-

claït le tronc ou se renversait en arrière : elle accusait beaucoup de roideur dans les articulations, et d'ailleurs évitait de parler; il lui semblait, disait-elle, qu'elle ne pût parler qu'en elle-même. Son regard était abattu, et cependant fixe : elle ouvrait largement les yeux.

Je savais trop bien que les moyens généraux, dans la fièvre scarlatine comme dans une foule de cas, ne font tout au plus que laisser les choses absolument dans le même état. C'est pourquoi je résolus de ne pas agir, dans cette fièvre qui venait précisément d'éclaler, comme on a coutume de le faire, c'est-à-dire d'attaquer les symptômes chacun à part, mais de chercher s'il n'était pas possible de trouver, d'après mon nouveau principe de synthèse, un médicament qui, par son mode particulier d'action, fût capable de faire naître, chez un individu bien portant, la plupart des symptômes que je voyais réunis. Ma mémoire et mes noies ne m'en suggérèrent aucun qui remplît mieux cette indication que la belladone.

La belladone seule pouvait satisfaire à la plupart des indications de cette maladie, puisqu'elle-mème détermine, parmi ses effets primitifs, un abattement morne, un regard terne et fixe , un grand écartement des paupières, l'obscurcissement de la vue, le froid et la pâleur de la face, l'absence de la soif, la petilesse extrême et la fréquence du pouls, l'impossibilité de remuer les membres, qui sont comme frappés de paralysie, la difficulté d'avaler, avec élancements dans les parotides et céphalalgie compressive, des douleurs constrictives dans le bas-ventre, qui deviennent intolérables quand on cesse de se tenir le corps ployé en deux, du froid et de la chaleur dans certaines parties, à l'exclusion des autres, par exemple, à la tête, aux bras.

S'il s'agissait réellement chez la malade, comme je le pensais, d'une fièvre scarlatine débutante, les effets consécutifs propres à la belladone (sa propriété de provoquer une synoque, avec taches érysipélateuses à la peau, chaleur et bouffissure de la face), ne pouvaient non plus être que très appropriés aux symptômes de la scarlatine en plein développement.

Je prescrivis donc À3f00ù de grain d'extrait de belladone, dose qui, d'après mes observations subséquentes, paraît êlre trop forte. La malade resta toute la journée assise tranquillement, sans se coucher; la chaleur était moins sensible ; elle buvait peu ; aucun des autres symptômes ne s'accrut ce jour-là, et il n'en apparut pas de nouveaux; elle eut un sommeil assez calme pendant la nuit, et le lendemain matin, vingt heures après la prise, la plupart des accidents avaient disparu sans crise : il ne restait plus que le mal de gorge, mais moins fort, qui persista jusqu'au soir, et finit par disparaître aussi. Le jour suivant, la malade fut tout à fait remise; elle mangeait et jouait comme de coutume, et ne se plaignait plus de rien. Je lui fis prendre une seconde dose, et elle conserva une santé parfaite, pendant que deux de ses frères, ayant été atteints de la scarlatine maligne sans qu'on m'en informât, je ne pus leur administrer que des secours généraux. La malade continua tous les trois ou quatre jours de prendre uue petite dose de belladone.

Il restait dans cette famille cinq enfants que je souhaitais vivement de mettre à l'abri de l'infection.

Je conclus qu'une substance capable de faire cesser promptement une maladie qui débute, devait être le meilleur préservatif de celte maladie. Le fait suivant confirma la justesse de celte conclusion. Quelques se-

maines auparavant , trois enfants d'une autre famille avaient été atteints d'une fièvre scarlatine très grave; une quatrième, l'aînée, qui jusqu'alors avait fait usage de la belladone à l'intérieur pour un mal extérieur aux articulations des doigts, fut, à ma grande surprise, respectée par la maladie, quoiqu'elle fût toujours la première à ressentir les atteintes des autres épidémies.

Cet événement fut pour moi une démonstration. Je n'hésitai donc plus à faire prendre de très petites doses de belladone aux cinq enfants dont je viens de parler, et comme les effets de cette plante ne durent pas plus de trois jours pleins, je répétai la dose toutes les soixante et douze heures. Aucun symptôme n'éclata chez eux pendant tout le cours de l'épidémie, et quoiqu'ils vécussent au milieu des émanations de leur sœur encore malade.

Cependant j'avais été appelé auprès d'une autre famille où le fils aîné était malade de la fièvre scarlatine. Je le trouvai déjà en pleine chaleur, avec éruption sur la poitrine et les bras. Le temps était donc passé de lui faire prendre le préservatif; mais je voulus garantir les trois autres enfants, âfjés de neuf mois, deux ans et quatre ans. Les parents m écoutèrent : chaque enfant reçut tous les trois jours la quantité nécessaire de belladone; tous trois demeurèrent exempts de l'infection, quoique vivant librement avec leur frère malade.

Dans une foule d'autres occasions encore, les vertus préservatives de la belladone ne se sont point démenties.

Pour préparer le médicament, on prend une poignée de feuilles fraîches , à l'époque où les fleurs ne sont point encore épanouies; on les pile dans un mortier, on exprime le suc à travers un linge, on en verse la

hauteur d'une demi-ligne environ sur des assiettes de porcelaine plates, et on l'expose à un courant d'air; peu d*heures suffisent pour le dessécher; on le remanie, on Tétend de nouveau avec une spatule, afin qu'il durcisse uniformément, et on le laisse sécher d'une tnanière assez complète pour qu'il puisse ftlre réduit en poudre. La poudre doit être conservée dans un flacon bien bouché.

Lorsqu'on veut se servir de cette poudre pour préparer le préservatif, on en dissout un grain dans cent gouttes d'eau distillée, au moyen de la trituration dans un petit mortier; on verse la liqueur trouble dans un verre de la capacité d'une once, et on lave le mortier et le pilon avec trois cents gouttes d'un mélange de cinq parties d'eau et d'une d'alcool rectifié. C'est la dissolution forte de belladone. Une goutte de ce liquide, agitée pendant une minute avec trois cents gouttes d'alcool aqueux, donne la dissolution moyetine de belladone. Une goutte de celle-ci, traitée de môme par deux cents gouttes d'alcool aqueux , produit la dissolution faible, celle qui sert comme préservatif de la scarlatine, et dont chaque goutte contient un vingt-quatre millionième de grain de suc de belladone.

Veut-on préserver de la scarlatine une personne qui n'en a pas encore été atteinte : on prend la dissolution faible, et on en donne : aux enfants au-dessous d'un an, une goutte; à ceux d'u-n an, deux gouttes; à ceux de deux ans, trois gouttes ; à ceux de quatre ans, cinq ou six, suivant la force delà constitution; à un de cinq ans, six ou sept; à un de six, sept ou huit; à un de sept, neuf ou dix; à un de huit, onze à treize; à un de neuf, quatorze à seize; puis, pour chaque année de plus, jusqu'à la vingtième, on ajoute deux gouttes; de trente à

60/i LA BELLADONE PRÉSERVATIF DE LA SCARLATINE.

quarante ans, on ne dépasse pas quarante gouttes. Cette dose doit être prise une fois toutes les soixantedouze heures, tant que dure l'épidémie, et quatre ou cinq semaines encore après. On la fera prendre dans une boisson quelconque, après avoir bien remué avec une cuiller.

Si 1 épidémie est très violente, on fait bien, pour plus de sûreté, quand les enfants le supportent, d'administrer la seconde dose vingt-quatre heures après la première, la troisième, trente-six heures après la seconde, la quatrième quarante-huit heures après la troisième : alors seulement on laisse soixante-douze heures d'intervalle entre les doses, jusqu'à la fin.

Ce médicament ne trouble point la santé des enfants. Ceux-ci peuvent et doivent continuer leur genre de vie, leurs boissons ordinaires, leurs aliments d'habitude, leurs exercices accoutumés; la seule chose à éviter, c'est l'excès en tout genre.

S'il arrivait que la belladone produisît des effets trop violents ou fâcheux, on emploierait l'antidote que l'expérience m'a appris être spécifique contre elle, l'opium, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.

Cependant il y a aussi des cas où l'on est obligé de laisser moins de soixante-douze heures d'intervalle entre les doses de belladone. Une petite fille de trois ans, frôle et débile, qui employait avec succès la belladone pour se préserver de la scarlatine, dont sa sœur était atteinte, se blessa un jour grièvement la main , et fut mise par cet accident dans une disposition de corps et d'esprit si favorable à l'infection, que bien qu'elle eût pris la veille son préservatif, elle montra en peu d'heures tous les signes d'une fièvre scarlatine imminente ; mais deux gouttes de dissolution faible, administrées sur-le-champ,

la débarrassèrent non moins promplement de ces symptômes et de toute suite ultérieure.

On fera donc bien, dans les cas de violentes et subites commotions morales, d'administrer une ou deux gouttes d'extrait. Il se rencontrera aussi des enfants d'un caractère tellement pusillanime, que la dose précédemment indiquée pour leur âge ne suffirait point à les garantir de la fièvre scarlatine; le médecin alors devra élever un peu celte dose, et mêler les gouttes avec une quantité de liquide un peu plus considérable qu'à l'ordinaire. En général, il est incroyable combien ce médicament, de même que tout autre, perd de sa force lorsqu'on le fait prendre sur du sucre , par exemple, ou qu'après l'avoir instillé dans une liqueur, on ne remue pas celle-ci. Mais il ne faut pas non plus, après avoir remué la dose, la laisser plusieurs heures sans l'administrer: le véhicule, ainsi tranquille, subit toujours quelque peu de décomposition, ce qui affaiblit ou même détruit les médicaments végétaux mêlés avec lui.

DES EFFETS DU CAFÊ(l).

Pour vivre longtemps et conserver la santé, l'homme doit faire usage d'aliments qui ne soient que nourrissants et qui ne contiennent rien d'irritant, rien de médicinal. Ses boissons doivent également n'être qu'humectantes, ou humectantes et nutritives à la fois, comme l'eau de source pare et le lait.

Quant aux assaisonnements qui stimulent le palais, il n'y a que le sel, le sucre et le vinaigre, tous les trois en petite quantité, qui aient été reconnus incapables de nuire au corps de l'homme. Tous ceux que nous appelons épices et toutes les boissons spiritueuses tiennent plus ou moins de la nature des médicaments. Plus ils se rapprochent de ces derniers, plus on les introduit fréquemment et en grande quantité dans le corps, plus aussi ils nuisent à la santé et abrègent notre carrière.

Ce qu'il y a de plus dangereux, c'est d'user habituellement de substances purement médicinales qui jouissent d'une grande force.

Le vin était la seule boisson purement médicinale chez les anciens ; mais du moins les Grecs et les Romains avaient-ils la sagesse de ne jamais en boire sans l'avoir copieusement arrosé d'eau.

(1) Publié en 1803.

Les temps modernes ont vu bien d'autres substanecs médicinales liquides et solides s'introduire dans le régime; on prise le tabac, on le fume, on en mâche les feuilles, de même que celles du chanvre, on avale de l'opium, on mange des champignons suspects, on boit de r eau-de-vie et plusieurs sortes de bières irritantes, on prend du thé et du café (1).

Les substances médicinales sont celles qui ne nourrissent pas, mais qui portent atteinte à la santé. Or, toute atteinte à la santé est un état contraire à la nature, une sorte de maladie (2).

Le café est une subslance purement médicinale.

Tout médicament donné à forte dose exerce une impression désagréable sur la sensibilité de l'homme bien portant. Personne n'a fumé du tabac sans éprouver la première fois du dégoût ; personne n'a trouvé agréable le café pur et non sucré la première fois qu'il en a pris. C'est un avertissement que la nature nous donne de ne point violer les lois de la santé, de ne pas fouler .inconsidérément aux pieds l'instinct conservateur de la vie.

Si, cédant à la mode et a l'exemple f on continue à faire usage de substances médicinales, l'habitude émousse peu à peu l'impression désagréable qu'elles

(1) Le chocolat est un aliment nourrissant, à moins qu'on ne le surcharge d'épicés, car alors il peut devenir très nuisible.

(2) Les substances -qu'on nomme médicaments ont un pouvoir d'anéantir les états contre nature et dangereux qu'on appelle maladies, proportionné à celui qu'elles possèdent de rendre malades les corps qui se porienl bien. Leur unique destination est de transformer la maladie en santé. Hors du cas de maladie, les médicaments nuisent à la santé; ils n'appartiennent donc pas au régime de la vie naturelle. En faire fréquemment usage, les introduire dans le régime diététique, c'est détruire l'harmonie des organes, miner la sanlé et abréger la vie. Médicament salutaire pour l'homme en santé, est une proposition dont les termes impliquent contradiction.

produisaient d'abord sur nous. Elles finissent même par plaire, c'est-à-dire que l'action en apparence agréable qu'elles exercent sur nos organes devient insensiblement un besoin pour nous. Le vulgaire croit trouver le bonheur dans des besoins artificiels, à la satisfaction desquels il attache bientôt l'idée d'un plaisir sensuel.

Il se peut aussi qu'ayant été indisposés jusqu'à un certain point par ces substances médicinales, l'instinct nous porte à continuer d'en faire usage, c'est-à-dire à nous soulager, momentanément au moins , par l'influence palliative qu'elles exercent sur les incommodités dont elles-mêmes sont de temps en temps la source.

Pour comprendre ceci, il faut savoir que tout médicament produit deux effets opposés dans le corps de l'homme. Son effet primitif est précisément l'inverse de l'effet secondaire, c'est-à-dire de l'état dans lequel il laisse le corps plusieurs heures après que l'effet primitif a cessé (1).

La plupart des médicaments occasionnent chez l'homme en santé des sensations désagréables et douloureuses, qui, pendant l'effet secondaire, sont l'inverse de ce qu'elles avaient été durant l'effet primitif, et leur usage même prolongé ne produit jamais d'impressions agréables sur celui qui se porte bien.

11 n'y a qu'un petit nombre de substances médicinales, admises comme articles de régime par un monde raffiné et avide de jouissances, qui, dans leurs effets primitifs au moins, fassent exception à cette règle (2). Celles-là ont la singulière propriété, lorsqu'on en fait habituellement usage, mais avec modération, de pro-

(1) Par exemple, la poudre de jalap purge aujourd'hui ; mais le lendemain et le surlendemain, il y aura resserrement du ventre.

(2) Par exemple, le vin, Peau de-vie, le tabac, le thé, le café, cic.

duire, pendant leur action primitive, un accroissement artificiel de l'état ordinaire de santé, une sorte d'exaltation de la vie, et des sensations presque exclusivement agréables, parce que les effets désagréables qui sont le résultat de leur action secondaire demeurent très peu sensibles tant que la personne continue à jouir d'une santé passable, et qu'elle mène sous d'autres rapports un genre de vie conforme à la nature.

A cette classe peu nombreuse de substances médicinales qui se sont introduites parmi nos jouissances diététiques appartient le café, dont on connaît encore assez mal les effets, tant agréables que désagréables, quelque étrange que puisse paraître cette assertion.

L'emploi désordonné qu'on fait de cette boisson à presque toutes les heures du jour, le?différents degrés de force quon lui donne, les quantités diverses qu'on en prend, et les nuances infinies dans la situation sociale, l'âge et la constitution de ceux qui en usent, font varier à chaque instant le point de vue sous lequel l'observateur doit l'envisager, et lui rendent très difficile d'arriver à des notions pures sur ses véritables effets. C'est comme un disque chargé d'écriture qui tournerait rapidement sur lui-même; quoique les caractères aient été nettement tracés, tout se confond et devient illisible, même aux meilleurs yeux.

Une seule voie nous reste pour connaître la plus importante de toutes les boissons, le café; c'est d'observer sans relâche, avec précision, avec exactitude, en éloignant autant que possible toutes les illusions, et de ramener soigneusement les phénomènes à leurs causes.

L'effet primitif du café consiste, en général, dans une exaltation plus ou moins agréable de l'activité vitale. Les fonctions animales, naturelles et vitales, comme on i. * 39

les nomme, sont artificiellement excitées par lui durant les premières heures. Mais l'effet secondaire qui se manifeste ensuite peu à peu amène un état précisément contraire, c'est-à-dire un sentiment désagréable de l'existence, un refoulement de la vie, une sorte de paralysie des fonctions animales, naturelles et vitales (t). Lorsqu'une personne qui n'est point accoutumée au café en prend avec modération, ou qu'un homme habitué à cette boisson en prend avec excès (2), il éprouve pendant les premières heures un sentiment plus vif de sa propre existence. Son pouls est plus plein, plus fréquent, mais plus mou. 11 lui vient aux joues une routeur circonscrite, qui ne se fond pas par des dégradations insensibles, mais tranche comme une tache. Son front et les paumes de ses mains se couvrent d'une moiteur chaude. 11 se sent plus de chaleur qu'auparavant, et cette sensation lui cause une inquiétude agréable. Son cœur est agité de palpitations voluptueuses, à peu près comme dans une grande joie. Les veines de ses mains se gonflent. En le touchant, on remarque aussi plus de chaleur à sa peau que de coutume, mais cette chaleur ne devient jamais ardente, même après une forte prise de café, et elle dégénère plutôt en une sueur générale. La présence d'esprit, l'attention, la compassion, sont

(1) Quand je m'éveille le matin, écrivait une grande dame qui prenait beaucoup de café, je ne puis pas plus penser et agir qu'une huître.

(2) Les expressions de modération et d'excès ne doivent être prises que dans une acception relative ei individuelle. Un prince élevé dans le luxe avait besoin que chaque tasse de café fût une infusion de sept onces de grains brûlée, tandis qu'il est des personnes qu'une infusion d'un gros de café affecte déjà fortement. Chacun ici doit se prendre soi-même pour mesure, car l'un supporte plus que l'autre. J'ajouterai encore que tous les symptômes agréables de l'effet primitif du café n'apparaissent pas chez tous les individus, du moins à la fois : l'un éprouve ceux-ci, cl l'autre ceux-là; tel en offre beaucoup, et tel autre en présente peu.

plus vives que dans l'état ordinaire. 11 semble que tous les objets aient pris un aspect riant, surtout si la dose a été plus forte que de coutume (1 ). Pendant les premières heures, le buveur de café a le sourire sur les lèvres; il est content de soi-même et de tout ce qui l'entoure. C'est là précisément ce qui a élevé le café au rang de boisson sociale. Tous les sentiments agréables qui se communiquent à l'âme arrivent bientôt jusqu'au degré de l'enthousiasme. Tous les souvenirs fâcheux s'effacent de la mémoire; toutes les sensations désagréables se taisent devant cette fièvre de bonheur.

Dans l'état de santé, -l'homme doit éprouver alternativement des sensations agréables et des sensations désagréables. Ainsi le veut la sage organisation de notre nature. Mais, pendant l'effet primitif de celte boisson médicinale, tout n'est que bien-être ; les fonctions mêmes qui, dans l'état ordinaire de santé, sont accompagnées de sensations aigres et presque douloureuses, s'exécutent alors avec une étonnante facilité, avec une sorte de jouissance.

Il n'est personne qui, ne vivant plus dans la grossièreté de l'état de nature, n'éprouve à son réveil, ou peu de temps après, surtout s'il a dormi moins long- Ci) Cependant si la personne n'a point l'habitude du café, qu'elle en prenne avec excès, et que sa constitution soit très irritable, elle éprouve une migraine qui descend du sommet de l'os* pariétal jusqu'à la base du cerveau. Les méninges de ce côté semblent aussi avoir acquis une sensibilité douloureuse- Les pieds et les mains deviennent froids, et une sueur froide inonde le front et la paume des mains. Tout alors irrite et devient insupportable; on scfffclu», on se dépite, on ne trouve rien à son goût, on éprouve de l'anxiété et un tremblement continuel; on est inquiet, on pleure presque sans sujet, ou bien on lit presque involontairement; au bout de quelques heures on tombe dans l'assoupissement, et de temps en temps, on se. réveille en sursaut. J'ai observé deux fois cet état singulier.

temps qu'à l'ordinaire, un sentiment désagréable de retour imparfait à l'existence, d'engourdissement dans la lête, et de pesanteur dans les membres; les mouvements rapides exigent des efforts, et l'exercice de la pensée est pénible.

Mais voilà que le café dissipe presque à l'instant cette désagréable sensation naturelle, ce malaise de corps et d'esprit; il nous fait revivre tout à coup.

La nature veut encore qu'après avoir rempli nos occupations journalières, nous soyons fatigués : une sensation désagréable d'appesantissement, de fatigue des facultés du corps et de l'esprit, nous rend moroses, nous inspire de la mauvaise humeur, et nous oblige à chercher dans le sommeil un repos qui nous est nécessaire.

Nous prenons du café, et cette morosité, cette inertie, cette lassitude désagréable du corps et de l'esprit disparaissent rapidement; une vivacité factice remplace l'envie de dormir, et nous restons éveillés en dépit de la nature.

Pour vivre, nous avons besoin de nourriture, que la nature nous oblige à chercher, en nous imposant la faim, sensation rongeante dans l'estomac, qu'accompagnent un désir impérieux des aliments, une humeur querelleuse, une grande impressionnabilité au froid, une sorte d'affaissement, etc.

La soif, cette autre sage institution de la nature, est une sensation non moins pénible; car, outre l'accablant désir des liquides dont notre corps a besoin pour réparer ses pertes , nous éprouvons encore les tourments d'une sécheresse dans la gorge et la bouche, d'une chaleur sèche par tout le corps, qui gêne un peu la respiration, d'une vague inquiétude, etc.

Nous prenons du café, et les sensations pénibles de la faim et de la soif disparaissent, ou à peu près. La faim et la soif naturelles sont presque inconnues aux vrais buveurs de café, aux femmes surtout qui, ne prenant pas d'exercice en plein air, se privent du moyen d'anéantir au moins de temps en temps, les suites fâcheuses de cette boisson. Le corps se trouve donc frustré de nourriture et de boisson, et les vaisseaux cutanés sont obligés, contre le vœu de la nature, de humer dans l'air la quantité d'humidité indispensable au soutien de l'existence. De là vient que les buveurs de café rendent par les urines bien plus de liquides qu'ils n'en ont avalé. Les besoins les plus impérieux de la nature sont réduits au silence, et, grâce à la boisson divine, on se rapproche peu à peu de la condition des esprits bienheureux. C'est un vrai commencement de transfiguration dès ce bas monde !

Le conservateur infiniment bon de tous les êtres vivants a voulu qu'après nous être rassasiés de nourriture, le mouvement nous fît éprouver une sensation désagréable, afin que nous fussions par là engagés à suspendre pendant quelque temps nos occupations, à reposer notre corps et notre esprit, et à permettre que l'importante fonction de la digestion pût commencer tranquillement. Une paresse de corps et d'esprit, un resserrement au voisinage de l'estomac, une sorte de compression pénible, de plénitude et de tension dans le bas^ventre, que nous éprouvons en voulant exercer nos forces immédiatement après le repas, nous rappellent qu'alors le repos sst un besoin pour nous. De même, si nous cherchons à fatiguer notre esprit, il s'ensuit aussitôt un appesantissement des facultés intellectuelles, une espèce d'engourdissement de la tète, du

froid aux membres, avec chaleur au visage, et la pression incommode à l'estomac, avec tension pénible du bas-ventre, augmente encore; tant il est vrai que les efforts de tête sont encore plus contraires à la nature et plus pernicieux que ceux de corps, au commencement de la digestion.

Mais le café fait cesser cette lassitude d'esprit et de corps, avec cette sensation désagréable dans le basventre. Voilà pourquoi les sybarites raffinés le prennent aussitôt après le repas, et alors ils jouissent pleinement de ses effets ; ils recouvrent leur bonne humeur, et se sentent aussi dispos que si leur estomac ne contenait rien ou peu de chose.

La nature a voulu, par des sensations peu agréables, nous forcer à évacuer les résidus de la digestion. Nous éprouvons une anxiété insupportable, avec un besoin non moins pénible, qui éteint toutes les jouissances de la vie, jusqu'à ce que nous ayons obéi à la nécessité.

Mais le génie raffiné de notre siècle a pourvu à cet inconvénient, et il a cherché à éluder aussi cette loi de la nature. Le café seconde et accélère le travail de la digestion, qui, dans l'ordre des choses, exigerait plusieurs heures pour s'exécuter; son effet primitif étant d'activer le mouvement péristaltique des intestins, ces organes poussent plus rapidement leur contenu à demi digéré vers l'anus, et l'on croit ainsi avoir trouvé un précieux digestif. Mais le chyle ne pouvant être, durant un si court espace de temps, ni convenablement élaboré dans l'estomac ni absorbé en suffisante quantité dans le tube intestinal, la masse traverse les voies alimentaires sans avoir fourni au corps la moitié des parlies alibiles qu'elle contient, et arrive à demi-fluide encore au terme de sa course. 11 faut convenir que c'est

là un excellent moyen de seconder la digestion et de corriger la nature!

De même, quand il s'agit de se débarrasser le ventre, l'anus est déterminé par les effets primitifs du café à s'ouvrir et se contracter d'une manière plus rapide, en sorte que les déjections alvines, qui n'ont point de consistance, s'opèrent presque sans efforts, et avec plus de fréquence que chez les personnes qui n'ont point l'habitude de cette boisson.

C'est ainsi que l'action primitive du café diminue et rend presque nulles les sensations désagréables que la sagesse de la nature rattache à notre organisation, sans qu'on s'aperçoive des tristes suites qui en résultent, sans même qu'on les soupçonne.

L'effet primitif de celle boisson excite aussi plus que tout autre moyen factice l'appétit vénérien, que le raffinement de notre siècle a mis au rang des principales jouissances. A la moindre ooccasion, des idées voluptueuses s'offrent à l'imagination avec la rapidité de l'éclair, et il ne faut que quelques instants pour porter l'excitation des organes presque jusqu'à l'extase. Le café éveille l'appétit vénérien dix à quinze ans trop tôt , dès l'âge le plus tendre et le plus éloigné de la puberté, ce qui exerce la plus fâcheuse influence sur la moralité et la mortalité, sans parler de l'impuissance prématurée qui en est le résultat (1).

Les effets du café dont j'ai parlé jusqu'ici se montrent sous un jour bien plus sombre encore chez les personnes d'un tempérament extrêmement irritable,

(1) Des plaisirs ! des plaisirs ! voilà ce qu'on demande aujourd'hui. On veut jouir de la vie prompiemenl, sans interruption, au prix môme de tous les autres intérêts, et l'on arrive assez bien au but par le moyen de celte boisson, qui accélère la vie, mais qui l'use.

chez celles qui sont déjà énervées par le fréquent usage de celte boisson ou par une vie sédentaire. Tout homme impartial qui observe leur état physique et moral y aperçoit des traces évidentes de surexcilalion contre nature, une impressionnabilité excessive, ou un gaieté hors de proportion avec les causes qui l'excitent, un abandon de tendresse qui va presque jusqu'aux convulsions, ou une tristesse extrême, des saillies que la raison ne contient pas dans des justes limites, enfin un véritable renversement des traits, quand le visage ne devrait exprimer qu'un sourire, une légère ironie, une affection médiocre, un ressentiment modéré de mélancolie ou de compassion. Les muscles mêmes du reste du corps montrent alors une mobilité extraordinaire et contraire à la nature ; tout est vie, tout est activité, même à la moindre occasion, pendant les premières heures qui s'écoulent après avoir pris du café fort, ou, suivant l'expression reçue, de bon café. Les idées se présentent en foule à l'esprit, et s'y succèdent avec rapidité. C'est une vie facticement doublée (1)!

Dans l'étal naturel, l'homme a besoin de quelques efforts pour se ressouvenir des choses qui se sont passées depuis longtemps; mais aussitôt après avoir pris du café, la mémoire répand en quelque sorte ses trésors sur la langue, et il en résulte souvent qu'on s'abandonne à une imprudente loquacité, qu'on laisse échapper les secrets les plus importants.

Rien n'a plus ni bornes ni mesure. Le sérieux froid et réfléchi de nos ancêtres, la fermeté de la volonté, la

(1/ Cabanis, après quelques autres écrivains, a appelé le café une boisson intellectuelle ( Rapports du physique et du moral de l'homme, huitième édition augmentée de notes, par L. Peisse, Paris, 18ûû, in 8, pag. 387. )

solidité du jugement, la persévérance dans les résolutions, la facilité d'exécuter des mouvements peu rapides, mais énergiques; toutes ces qualités qui distinguaient jadis le caractère national des Allemands, ont disparu depuis l'usage du café, pour faire place à l'imprudence dans les épanchementsdu cœur, à la précipitation dans les jugements, à la légèreté, à la loquacité, à la versalité d'humeur, à une mobilité fugitive et sans énergie; à une contenance théâtrale (1).

Je sais bien que l'Allemand a besoin de boire du café pour échauffer son imagination, pour inventer des romans légers, pour exhaler une poésie badine et piquante, qu'il en faut aussi à l'Allemande pour briller avec tact et esprit dans les cercles de la mode. Le danseur, l'improvisateur, le jongleur, le bateleur, l'escroc et le joueur ont besoin de café, comme aussi le musicien moderne pour soutenir l'étourdissante rapidité de ses inspirations, et le médecin en crédit pour ne pas succomber à la fatigue de cent visites qu'il fait chaque malin. Laissons à tous ces gens-là leur excitant contraire au vœu de la nature, avec toutes les suites fâcheuses qui en résultentpour leur propre santéet pour le bien des autres l

Mais ce qu'il y a de plus certain au moins, c'est que l'homme le plus jaloux de dissiper sa vie, n'aurait pu

(1) Qui sait quel énervement diététique a été cause que les prodiges du patriotisme, de l'amour filial, de la fidélité, de l'intégrité et de rattachement à ses devoirs, attributs connus de nos pères, sont presque tous réduits aujourd'hui aux maigres proportions d'un étroit égoïsme ? Il est vrai qu'on ne voit également plus les crimes héroïques qui, au temps du moyen ûge et dans l'antiquité, témoignaient de la force du corps et de l'énergie de l'esprit. Mais ils n'ont fait que se résoudre en des myriades d'intrigues, de supercheries et de tromperies, dont l'honnête homme est entouré ù chaque pas. Lequel vaut donc mieux d'une seule bombe ou d'un million de pièges cachés?

trouver au monde aucun médicament diététique plus propre que le café (1), à changer pour quelques heures ses sensations ordinaires en sensations agréables, à lui inspirer delà jovialité, même de la pétulance, à rendre son esprit fertile en saillies étincelantes, à embraser son imagination d'un feu que sa complexion lui aurait refusé, à accélérer le mouvement de ses muscles jusqu'au tremblement^ à redoubler l'action de ses organes digestifs et sécrétoires, à entretenir son appétit vénérien dans un état continuel d'excitation presque involontaire, à imposer silence aux tourments salutaires de la faim et de la soif, à éloigner le sommeil de ses membres harassés, et à le tenir éveillé, lors même que tout ce qui respire sur notre hémisphère goûte les douceurs du repos à l'ombre paisible de la nuit.

C'est ainsi que nous maîtrisons les sages intentions de la nalure, même à notre propre détriment.

Quand l'effet primitif du café est dissipé, au bout de quelques heures, il y succède peu à peu un état opposé, l'effet secondaire ou la réaction. Plus le premier avait été fort, plus aussi le second est prononcé et désagréable.

L'abus de cette boisson médicinale n'entraîne cependant pas autant d'inconvénients chez certaines personnes que chez d'autres.

Notre corps est organisé avec un art si admirable que les écarts de régime qui ne sont pas par trop graves nuisent a peine, lorsque d'ailleurs nous menons une vie conforme à la nature.

Ainsi, par exemple, l'ouvrier boit tous les matins de l'eau-de-vie, liqueur très nuisible par elle-même; mais

(1) El sous quelques rapports le thé.

quand il n'en prend que peu à la fois, elle ne l'empêche pas d'atteindre souvent un âge fort avancé. Sa santé en souffre peu, car sa bonne constitution et le genre de vie salubre qu'il mène d'ailleurs font qu'il ne ressent presque aucun mal de ce breuvage.

Qu'au lieu d'eau-de-vie, il prenne tous les jours une ou deux tasses d'un café léger, le résultat sera le même. La vigueur de son corps, l'exercice violent qu'il donne à ses membres, et le grand air que chaque jour il respire en abondance le mettent à l'abri des inconvénients de cette boisson , et sa santé n'en souffre que peu ou point.

Mais les effets nuisibles du café se prononcent bien davantage chez les personnes qui n'offrent pas une telle réunion de circonstances favorables.

L'homme qui passe sa vie renfermé dans sa maison ou dans sa chambre peut bien, même avec une complexion délicate,- jouir d'une sorte de santé, quand d'ailleurs il suit un régime approprié à sa situation. S'il est sobre, s'il ne fait usage que d'aliments faciles à digérer et peu assaisonnés, s'il se borne à des boissons simples, s'il soumet ses passions au frein de la raison, et s'il renouvelle souvent l'air de son habitation, à ces conditions, de quelque sexe qu'il soit, il peut, sans prendre d'exercice , et jusque sous les verrous d'une prison, jouir d'un certain degré de santé, à laquelle la moindre cause suffit, il est vrai, pour porter atteinte, mais qui n'en est pas moins la source d'un bien-être relatif. L'action de toutes les substances morbifiques, c'est-à-dire de tous les médicaments, est bien plus évidente et plus forte chez de tels sujets que chez des hommes robustes et accoutumés au travail en plein air, qui supportent des impressions même très nui*

sibles , sans en éprouver un dommage considérable.

Ces êtres qui languissent au milieu de leurs habitudes casanières, et qui n'ont de santé que tout juste ce qu'il en faut pour n'être point malades, ne jouissent de la vie, pour ainsi dire, qu'à moitié. Les sensations, les fonctions vitales, rien chez eux n'a d'énergie; aussi sont-ils avides d'une boisson qui, pour quelques heures, exalte si puissamment l'activité vitale et le sentiment de l'existence, sans s'inquiéter des suites fâcheuses qu'entraînera l'effet secondaire de ce palliatif.

Cet effet secondaire ressemble à l'état dans lequel ils se trouvaient avant d'avoir pris du café, seulement il est un peu plus fort.

Lorsqu'au bout de quelques heures l'action primitive du café, c'est-à-dire l'exaltation factice de l'activité vitale, est dissipée, il survient peu à peu des envies de dormir, accompagnées de bâillements et d'une inertie plus grande qu'à l'ordinaire. Les mouvements sont moins faciles qu'auparavant, la gaieté a disparu, pour faire place à une humeur sombre et morose. À l'accélération que la digestion et les excrétions avaient d'abord éprouvée^ succèdent des douleurs causées par la rétention des vents dans les intestins, et les déjections alvines se font avec plus de lenteur et de difficulté que par le passé. La bienfaisante chaleur dont le corps avait été pénétré s'éteint peu à peu ; les moindres variations de température causent une impression désagréable, et les mains deviennent froides, ainsi que les pieds. Les objets extérieurs se présentent sous un aspect moins flatteur. La mauvaise humeur augmente, et il y a plus de propension à se fâcher. Les désirs vénériens se refroidissent en raison directe de l'excitation momentanée qu'ils ont éprouvée. Une sorte de boulimie promplement satisfaite

remplace 1'appétil naturel, et cependant les aliments et les boissons chargent davantage l'estomac, rendent la tète plus lourde. On a plus de peine à s'endormir, le sommeil est plus léger, et au réveil on est plus engourdi, plus morose, plus mélancolique qu'avant de connaître le café.

Mais on a de nouveau recours au nuisible palliatif, et bientôt il dissipe tous ces maux. Une nouvelle vie factice recommence, à cela près seulement qu'elle dure un peu moins longtemps que la première fois. 11 faut donc incessamment rapprocher les doses du café, ou le prendre plus fort, si Ton veut qu'il continue à ranimer la vie pour quelques heures.

De là résulte que la constitution de l'homme sédentaire va toujours en se détériorant. Les maux produits par l'effet secondaire de cette boisson médicinale grandissent et poussent des racines si profondes qu'on ne peut plus parvenir à les dissiper, même pour quelques heures, en rapprochant et forçant les doses du palliatif.

La peau devient alors plus sensible, non-seulement au froid, mais en général à l'influence du grand air, quelle que soit sa température; la digestion s'accomplit d'une manière plus laborieuse, les évacuations éprouvent des jours entiers de retard, les vents causent de l'anxiété et une foule de sensations pénibles. Le resserrement du ventre n'alterne qu'avec la diarrhée, et non avec des selles naturelles. Le sommeil ne vient qu'avec peine, et ressemble plutôt à un assoupissement qui ne restaure point. Au réveil, la tète est embarrassée, l'imagination engourdie, la mémoire lente, le mouvement difficile, et le cœur plein d'une tristesse qui rembrunit l'aspect de la belle nature. Les émotions nobles, la philanthropie, la reconnaissance, la commisération, Thé-

roïsme, la force et l'élévation d'âme, la sérénité et la gaieté, font place à la timidité, à l'indifférence, à la dureté, à l'apathie, à la versatilité, à la morosité.

Cependant on continue toujours à prendre du café. II n'en résulte que des alternatives plus prononcées de sentimentalisme affecté et d'insensibilité, de précipitation, d'irrésolution, d'emportement, de lâche condescendance, d'amitié grimaçante et de jalousie secrète, de joie passagère et de tristesse, de ricanements et de pleurs, attestant que le corps et l'esprit flottent sans cesse entre l'excitation et le relâchement.

Il me serait difficile de décrire tous les maux qui assiègent les buveurs de café sous les noms de faiblesse, de maux de nerfs, ou de maladies chroniques, qui les énervent, et qui font dégénérer en eux le corps et l'esprit.

Qu'on se garde cependant bien de croire que les amateurs de café ressentent au même degré les effets nuisibles dont je viens de parler! Non sans doute : chez celui-ci, c'est tel symptôme de l'effet secondaire qui se prononce davantage, et chez celui-là c'est tel autre. Mon tableau embrasse toute la classe des buveurs de café; je rassemble ici dans un même cadre tous les maux qui dérivent de cette source, tels qu'ils sont venus peu à peu à ma connaissance.

Le sentiment palliatif de bien-être que le café répand pour quelques heures jusque dans les fibres les plus déliées, fait place, au moment de l'action secondaire, à une propension extrême aux sensations douloureuses, propension qui s'accroît d'autant plus qu'on a pris du café plus longtemps et plus souvent, qu'on l'a pris plus fort et en plus grande quantité. Il suffit déjà d'une cause légère qui ne ferait presque aucune impression sur un

DES EFFETS DU CAFi. 628

homme bien portant et non accoutumé au café, pour donner à celui qui a l'habitude de cette boisson, la migraine, de fréquents maux de dents, souvent insupportables, qui reviennent surtout-la nuit, accompagnés de rougeur et de fluxion aux joues, et des tiraillements douloureux dans diverses parties du corps, tantôt d'un côté du visage, tantôt dans l'un ou l'autre membre (i). Le corps est très sujet à l'érysipèle, qui survient soit aux jambes, où il détermine souvent des ulcères chroniques, soit aux mamelles, chez les femmes qui allaitent, soit à l'un des côtés du visage. De l'anxiété et des bouffées de chaleur sont le tourment quotidien des buveurs de café, et la migraine nerveuse leur appartient plus spécialement qu'à personne (2).

(1) Ce tiraillement dans les membres, que produit, pendant la réaction, le café passé en habitude, ne se faii pas seniir dans les articulations mêmes, mais d'une articulation à l'autre. La douleur semble être plulôt dans les chairs ou dans le tissu cellulaire que dans l'os; la partie n'est point tuméfiée, on n'y aperçoit à l'extérieur aucun changement, et elle ne cause presque pas de douleur quand on y louche. Les nosologisles ne connaissent point cette affection.

(2) Il ne faul pas confondre celte migraine avec celle dont j'ai parlé plus haut, qui ne se manifeste qu'à l'occasion de certaines causes, d'un chagrin, d'une surchage de l'estomac, d'un refroidissement, et qui d'ordinaire disparaît promplement, à une heure quelconque de la journée. La migraine nerveuse dont il est ici question survient le malin, peu de temps ou immédiatement après le réveil, et augmente peu à peu. La douleur est presque intolérable et souvent brûlante; les téguments extérieurs delà tète sont extrêmement sensibles, et font mal au moindre attouchement. Le corps et l'esprit semblent doués d'une sensibilité excessive. Les malades, qui ont l'air épuisé, lecherchent les lieux isolés et obscurs, ou, pour éviter la clarté du jour, ils ferment les yeux cl restent assis dans un fauteuil, ou étendus sur un lit très incliné. Le moindre bruit, le moindre mouvement accroît leurs douleurs. Ils évitent de parler eux-mêmes et d'entendre parler les autres. Le corps, sans éprouver de frissons, est plus froid qu'à l'ordinaire ; les mains surtout sont très froides, ainsi que les pieds. Tout leur est odieux, principalement les aliments et

624 DES liFFÏîTS DU CAFÉ.

De légères infractions au régime, el des passions désagréables suscitent en eux des souffrances dans la poilrine, l'estomac et le bas-ventre, qu'on désigne improprement sous le nom de spasmes. L'écoulement périodique ne vient jamais sans douleur. Il n'observe plus aucune régularité dans ses périodes, ou bien il est moins abondant que de coutume, et finit par se réduire presque à rien. Le sang lui-même est aqueux ou mucilagineux. Un flux leucorrhoïque, ordinairement acre et cuisant, continue presque sans interruption d'une. époque à l'autre, et souvent remplace tout à fait les règles. L'acte vénérien cause parfois des douleurs. Un teint jaunâtre ou blême, des yeux languissants et cernés, des lèvres bleues, des chairs mollasses, des seins flasques et pendants, tels sont les signes extérieurs du fâcheux état de l'organisme. Quelquefois une aménorrhée presque complète alterne avec une métrorrhagie abondante. Les hommes sont tourmentés d'hémorrhoïdes douloureuses el de polutions nocturnes. La faculté d'engendrer s'éteint peu à peu chez les deux sexes : l'homme devient impuissant, la femme stérile et incapable d'allaiter un

les boissons, cardes nausées continuelles les empêchent de rien prendre. Si l'accès est très fort, il survient des vomissements muqueux, qui rarement diminuent le mal de tête. Il n'y a point d'évacuations par le bas. Cette migraine ne cesse presque jamais avant le soir, et je l'ai vue durer quelquefois pendant six heures, de sorte qu'elle ne disparaissait que le lendemain soir. Si l'accès est moins violent, la substance qui en a été la source première, c'est-à-dire le café fort, en abrège la durée d'une manière palliative ; mais le corps n'en devient que plus enclin à le reproduire, après un laps de temps plus court. Les récidives du mal n'ont rien de fixe ; il reparaît tous les quinze jours, toutes les trois ou quatre semaines. C'est tout à fait à l'improvistc, et sans cause appréciable, qu'on le voit se manifester ; il est rare même que, dans la nuit qui précède, le malade éprouve aucun ressentiment de la migraine qui l'attend vers le malin. Jamais je n'ai observé cet étal que chez les véritables buveurs de café.

enfant. C'est derrière la tasse à café surtout que se cache l'onanisme, ce monstre aux yeux caves, exécration de la nature, que la lecture des romans, les fatigues imposées à la mémoire, la fréquentation des sociétés corrompues et l'inaction d'une vie sédentaire, contribuent cependant aussi pour leur part à engendrer (1).

L'effet secondaire de l'abus du café étant de faire naîlre dans le corps une éminente disposition à toutes sortes de sensations désagréables et de douleurs aiguës, on conçoit comment cette substance est plus propre qu'aucune autre à exciter une grande propension à la carie. Nul écart de régime n'occasionne plus aisément et plus certainement la carie des dents que l'abus du café. Le café est, après le chagrin et l'abus du mercure, ce qui contribue le plus à gâter les dents (2). Quoique le mauvais air des chambres et l'habitude de surcharger l'estomac d'aliments pendant la nuit, prennent part à ce résultat, le café est capable à lui tout seul de détruire, ou du moins de jaunir et noircir ces petits os, si nécessaires à l'ornement de la bouche, à la netteté du langage, à l'attrition des aliments. Ces sont principalement les incisives qu'il attaque.

Si l'on excepte le véritable spina ventosa, il ne se développe presque aucune carie chez les enfants qui ne doive naissance au café, à moins que ces petits êtres n'aient pris du mercure en excès (3). Le café engendre

(1) Voyez de l'onanisme et des autres abus vénériens, par le docteur L. Deslandcs, Paris, 1835.

(2) Des observations incontestables m'en ont convaincu.

(3 'Cette carie provenant du café engendre des ulcères à bords élevés, durs et livides, d'où suinte un pus semblable à du blanc d'œuf, cl mêlé de parcelles caséiformes. L'odeur est très faible, et les douleurs locales

Ô'ÎG DES EFFETS DU CAFJÉ.

aussi parfois chez eux des abcès profonds, qui percent avec beaucoup de lenteur et par des ouvertures fort étroites.

En général, le café exerce la plus pernicieuse influence sur les enfants, et d'autant plus, qu'ils sont plus délicats. Quoiqu'il n'engendre pas de lui-môme le véritable rachitisme, et ne fasse qu'accélérer l'action des causes particulières de cette maladie, c'est-à-dire la nourriture végétale non fermentée, et l'humidité des logements mal aérés, cependant il suffit seul pour faire tomber dans un presque aussi triste état les enfants même qui prennent des aliments sains et jouissent des bienfaits d'un air pur. Ces petits malheureux ont le teint blême et les chairs molles. Ils n'apprennent à marcher que fort tard; leur démarche est chancelante, ils se laissent tomber à chaque instant, et veulent toujours qu'on les porte. Leur voix n'est qu'un bégaiement. Ils demandent beaucoup et des choses très variées, quoiqu'ils mangent et boivent peu. La naïveté, la gaieté et l'enjouement, qui font le caractère de l'enfance, sont remplacés par l'abattement. Rien ne leur fait plaisir, rien ne leur cause de satisfaction. Tout en eux annonce seulement une sorte de demi-existence. Ils sont très craintifs, et un rien les effraie. Chez eux la diarrhée alterne avec la constipation. Leur respiration est sterloreuse, surtout pendant le sommeil, parce qu'ils ont toujours la poitrine pleine d'un mucus tenace, que la toux ne peut parvenir à détacher. Leurs dents percent avec peine, au milieu d'accidents nombreux, même de convulsions; cependant elles ne poussent qu'à demi, et tombent avant le temps que la nature a fixé pour leur

sont très vives. Le resie du corps offre une image pui e de la consomption duc au caftf.

renouvellement. Presque tous les soirs, ayant qu'on les mette au lit, ou peu après, il leur survient de la chaleur et de la rougeur à Tune ou l'autre joue ou aux deux. Pendant la nuit, ils ne dorment qu'à demi, s'agitent beaucoup, et demandent souvent à boire; ils suent nonseulement au front, mais encore au cuir chevelu et surtout au derrière de la tête; parfois aussi ils pleurent en dormant. Ce n'est qu'avec peine qu'ils échappent à toutes les maladies, et leurs convalescences sont toujours lentes et incomplètes. Ils sont sujets à une ophthalmie chronique, assez souvent accompagnée d'une éruption au visage, et dont l'un des symptômes est un singulier relâchement des paupières supérieures, qui ne leur permet pas d'ouvrir les yeux, même quand les paupières ne sont rouges et gonflées qu'à un faible degré. Cette ophlhalmie, qui dure souvent des années entières, les rend continuellement chagrins et pleureurs, et les oblige à se coucher sur le visage ou à se tenir soit couchés, soit assis en deux clans quelque lieu obscur, envahit surtout la cornée, qu'elle couvre d'abord de vaisseaux rouges, puis de taches obscures, ou sur laquelle elle fait naître des ampoules et de petits ulcères qui la rongent souvent à une grande profondeur et menacent de faire perdre la vue.

Cette ophlhalmie, ce râlement sur la poitrine et plusieurs autres accidents dont je viens de tracer le tableau, se manifestent même chez les enfants qui n'ont d'autre nourriture que le lait de leur mère, lorsque celle-ci prend beaucoup de café et se lient renfermée dans sa chambre. Quelle doit donc être la puissance nuisible de cette boisson médicinale, pour qu'il lui soit donné d'atteindre même l'enfant à la mamelle !

Après les enfants, c'est sur les femmes et les gens de

lettres que le café influe de la manière la plus nuisible, parce que leurs occupations les astreignent à une vie sédentaire. Il faut ajouter à cette classe les artisans renfermés dans des ateliers.

Il est certain, comme je l'ai dit plus haut, que l'activité et le mouvement au grand air sont les meilleurs moyens d'atténuer les effets nuisibles du café ; mais à la longue, ils deviennent insuffisants.

Certaines personnes, poussées en quelque sorte par l'instinct, trouvent aussi dans les liqueurs spiritueuses une sorte d'antidote du café. On ne saurait nier que ces boissons n'exercent effectivement quelque action. Mais ce sont de nouveaux irritants, sans faculté nutritive, c'est-à-dire des substances médicinales qui, lorsqu'on les prend chaque jour, entraînent d'autres inconvénients, sans pouvoir empêcher ceux du café. Ce sont de nouvelles puissances accélératrices de la vie, laissant à leur suite des maux d'une nature plus différente et plus compliquée encore.

Le principal moyen de guérir les maux engendrés par le café est de renoncer à celle liqueur (1). L'exer-

(1) Il "n'est pas facile de faire perdre une longue habitude du café, surtout chez les personnes délicates. Voici comment je m'y prends pour arriver au but. Je lAche d'abord de bien persuader à mes malades qu'il est urgent de renoncer à cette habitude. Or, il est rare qu'on ne parvienne pas ù convaincre quand la vérité fondée sur l'expérience sort de la bouche d'un médecin convaincu lui-même de ce qu'il avance. Rien n'empêche que celle vérité ne pénètre, car celui qui sermonne n'a aucun intérêt privé à le faire, et tout le profit est pour celui qui l'écoute. Une fois la conviction établie, ce dont il est facile déjugera la mine du malade, on diminue tous les trois ou quatre jours la quantité habituelle de café, et, après l'avoir ainsi réduite à une certaine dose, qu'on laisse prendre pendant huit jours encore, on supprime celte dernière loul à fait, on ne la permet plus que tous les deux jours pendant quelque temps. Tout est fini au bout d'un mois, quand on peut compter sur le malade. Mais s'il a un caractère faible et irrésolu, ou si In privation influait trop sur sa santé

DUS EFFETS DU CAFIi. 629

cice en plein air achève la cure. Mais si le corps el l'esprit sont par trop affaissés, il faut alors recourir à certains médicaments, salutaires en pareil cas, que je n'indiquerai point ici, parce que ce n'est pas aux médecins que je destine cet opuscule.

M'appuyant sur une longue expérience, je viens de peindre l'usage journalier du café comme une habitude funeste, comme le plus sûr moyen de flétrir et d'éteindre en nous l'énergie du corps et l'âme. Mais j'ai donné à cette liqueur le titre de boisson médicinale, et peutêtre arguera-t-on de ce nom pour me faire quelques objections.

Les médicaments sont des choses salutaires, me dirat-on! Oui, sans doute, mais sous la condition expresse qu'ils soient appropriés aux cas dans lesquels on les emploie. Or, nul médicament ne pouvant convenir à un homme qui se porte bien, il implique contradiction, il est nuisible, que celui qui jouit d'une bonne santé fasse d'un médicament sa boisson habituelle.

J'apprécie les vertus médicinales du café tout autant que celles d'un autre médicament quelconque, pourvu qu'on l'applique à propos. Rien de ce que Dieu a créé n'est inutile : tout doit contribuer au salut des hommes, el principalement ce qui possède une action puissante,

débile, on remplacerait peu à peu le café par du thé, qui, bien que nuisible aussi, Test cependant moins que le c.ifé. Or le thé n'étant point une habitude invétérée, il sera plus facile au malade de le quitter, et d'y substituer flu lait chaud. Il est nécessaire, pour anéantir complètement les suites fAcheuses du café et soutenir le courage de celui qui y renonce, de se fortifier le corps par des promenades journalières au {jrand air, de s'égayer l'esprit par des amusements innocents, et de restaurer ses forces par de bons aliments. Enfin, quand on aura tout fait pour le mieux, il faudra encore de temps en temps s'assurer que la conversion est réelle, et ranimer le courage du malade si la force de l'exemple venait à ébranler ses résolutions.

comme le café. Mais qu'on veuille bien m'entendre.

Tout médicament produit dans le corps de l'homme en sanlé quelques changements particuliers, qui appartiennent exclusivement à lui. Si Ton connaît ces changements, et qu'on emploie la substance dans des cas de maladie ayant une ressemblance presque parfaite avec les symptômes qu'elle a par elle-même le pouvoir d'exciter dans un corps sain, il s'ensuivra une guérison radicale. C'est là ce que j'appelle l'application curative des médicaments, la seule qu'on doive admettre dans le traitement des maladies chroniques.

La faculté qu'a chaque médicament de modifier l'étal du corps de l'homme d'une manière particulière, je la nomme effet primitif de ce médicament. J'ai déjà dit qu'au bout de quelques heures l'état produit par cette action primitive faisait place à un état absolument inverse, quand elle-même était épuisée. C'est là ce que j'appelle l'effet secondaire du médicament.

Si le médicament qu'on oppose à une maladie excite, pendant son action primitive, des symptômes opposés à ceux de cette maladie, l'emploi qu'on en fait n'est alors que palliatif. Il s'ensuit presque aussitôt une amélioration ; mais, au bout de quelques heures, le mal revient plus fort qu'il n'était avant l'usage du remède ; car il est renforcé par l'effet secondaire, qui lui ressemble. Il serait absurde d'appliquer une telle méthode au traitement des maladies chroniques.

Par exemple, l'effet primitif de l'opium, dans un corps sain, est un sommeil d'engourdissement, avec respiration stertoreuse et ronflante; mais son effet secondaire est l'insomnie. Or, que le médecin soit assez maladroit pour vouloir combattre une insomnie habituelle avec de l'opium, il procède d'une manière palliative. Un

sommeil pesant, ronflant et non réparateur s'établira bientôt ; mais l'effet secondaire sera une insomnie ajoutée à celle qui existait déjà. Au bout de vingt-quatre heures le malade dormira moins encore qu'il ne dormait avant d'avoir pris de L'opium, à moins qu'on ne lui en donne une dose nouvelle et plus forte. Mais l'effet secondaire de cette seconde dose sera d'aggraver encore davantage le mal, et jamais la guérison ne s'ensuivra.

De même le café n'agit jamais que comme un mauvais palliatif, quand on l'emploie, suivant la coutume presque générale, contre le resserrement habituel du ventre, si commun chez les personnes sédentaires, qui tient à l'inaction du canal intestinal ; son effet primitif est l'inverse de cet état ; par conséquent, la première fois qu'on y aura recours, ou si l'on en prend rarement, il ne manquera pas de déterminer très promptementune évacuation. Mais les jours suivants, son effet secondaire rendra le ventre plus resserré qu'il ne Tétait auparavant. Veut-on alors recourir encore au palliatif du café ; il faut en prendre davantage, ou le prendre plus fort. Cependant la constipation habituelle ne sera point guérie ; car l'effet secondaire du café la fera bientôt reparaître. Et ainsi chaque dose ou plus copieuse ou plus forte n'aura pour résultat que d'aggraver le mal et de le rendre plus opiniâtre.

En y regardant de près, on pourra se convaincre que les effets soi-disant salutaires attribués au café, et par lesquels ceuxqui en prenneutbeaucoup cherchent à justifier l'habitude qu'ils ont contractée, se réduisentpresque tous à des résultats palliatifs. Or, une vérité expérimentale à l'abri de toute contestation, c'est que, si l'usage prolongé d'un médicament palliatif quelconque

porte toujours atteinte à la santé, il n'y a rien de plus pernicieux que d'admettre une telle substance parmi les articles dont se compose le régime quotidien.

Si donc, en détestant l'abus du café, comme boisson habituelle, j'estime néanmoins les vertus qu'il possède, je ne le fais qu'en raison de l'emploi médical qu'on peut en faire, soit à titre de remède curalif dans les maladies chroniques dont les symptômes ont une grande ressemblance avec ses effets primitifs (1), soit à titre de palliatif dans lesaffections développées avec rapidité etaccompagnées d'un danger imminent, dont les symptômes ressemblent beaucoup a ses effets secondaires (2). C'est là le seul usage raisonnable et sage qu'on puisse faire de cette substance médicinale, dont tant de millions d'hommes abusent à leur propre détriment, dont si peu de personnes connaissent la véritable valeur, et qui exerce une influence des plus salutaires quand on sait la donner à propos.

(1) Par exemple une personne qui n'a pas l'habitude du café éprouve des besoins fréquents d'aller par le bas, et chaque fois elle rend des ma tières molles, sans douleurs; elle, a de l'insomnie; elle se sent une activité extraordinaire de corps et d'esprit ; elle n'éprouve ni faim ni soif, quoique les aliments et les boissons ne lui semblent pas avoir moins de goût qu\i l'ordinaire. En pareil cas le café doit opérer et opérera en peu de temps une guérison radicale. De même, nul remède n'est plus ceriain et ne convient mieux que lui dans les accidents, souvent dangereux, qui succèdent à une joie subite et excessive, ainsi que dans certaines douleurs qu'éprouvent parfois les femmes après l'accouchement, et qui ressemblent beaucoup à ses effets primitifs.

(2) Par exemple dans le mal dtï mer, dans l'empoisonnement par l'opium, si la personne u'a point l'habitude du café, dans celui par l'ellébore blanc, dans l'asphyxie par submersion, par suffocation et surtout par congélation, ainsi que j'en ai fait plusieurs fois l'expérience, à ma grande satisfaction.

Page 1