VI. d'Outreponl, en se irouvant ainsi ac
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culc, comprit qu'il ne pouNniî lofusor, sans une rupture ouverte et peu honorable. Il grommela quelques jurons en lui-même, les accompagna, par un retour de ses habitudes militaires, du mot imvial et offensant decarotte y et se résigna à donner la somme demandée par Ânloinolle, comme il s'était résigné tant de lois aux extorsions de Célestine.
— Vous me permettrez du moins de iiic lever pour aller à mon sccréiaire, dit-il d'assez mauvaise grâce : passez un instant dans mon salon, je vais vous y rejoindre.
La pudique et sainte filie sortit à legret de la chambre du colonel, en chemise; c'était encore de nouveaux instants de retard! Ini-
jjaliente, roroilleaux aguets près de la porlCy elle écoutait le bruit que produisaient les mouveineiils de M. d'Outrepoiit qui se levait, et ne se sentit rassurée qu'en entendant les grincements de la clé qui tournait dans la serrure du secrétaire. Enfin, les pas du colonel froissèrent de nouveau le tapis et se dirigèrent vers la porte. Il parut sur le seuil, tenant les six billets à la main. Antoinette les saisit , ou plutôt les lui arracha.
— Merci, cria- 1 elle, merci! EtjoyeusCy affolée, elle s'enfuit.
— A qui désormais croire, mon Dieu! se demanda M. d'Outrepont en regagnant son lit et en sonnant son vaJet de chambre pour qu'il lui allumai ilii leu.
Une fois recouché, il se prit à rire, cl pensa avec résignntion à l'argent qu'il venait de donner.
— Je suis curieux de savoir quelle histoire nie contera demain celle femme pour ex|)liqucr sa demande...
Un sourire <ie salislaclion éclaira lout-àcoup son visage.
— Que je suis niais! dit il; peut-être ai je t'ait un excellent placement? I>cut-étre?...
Si bien que Jean, (jui s'attendait à une boutade de son maître, le Irouva on rentrant,
lié In meilleure huineur du monde et ne reçut aucune réprimande sur le peu de soin qu'il mettait à défendre la porte de son maître.
Cependant mademoiselle Lefébure, comme une insensée , s'enfuyait , de l'hôtel de M. d'Outrepont, et arrivait au pas de course dans les Champs-Elysées. Le visage couvert d'une éclatante rougeur, son bonnet en désordre, elle empêtrait à cha<jue instant ses pieds dans les plis de son châle qui avait glissé de ses épaules, et qu'elle ne songeait même pas à relever. En allant ainsi, elle portait autour d'elle ses regards et semblait chercher avec anxiété quelqu'un ou quelque chose. Tout-à-coup, elle jeta un cri, releva son châle autour de sa taille, sans tenir compte d<' la boue (jui le souillait, et se prit
à donner à sa course une rapidité plui, grande encore. Elle venait d'apercevoir, au loin et stationnant devant un cabaret, le cabriolet qui Tavait amenée. Le cocher, dont l:i course avait été si généreusement payée, se réjouissait de cette excellente aubaine, en vidant une bouteille de vin.
— Ali! voici ma vieille! Sapristi! comme elle court, (]uoi(|u'elle ne soit guère taillée poui- ce genre d'exercice.
— Vile! vite! murmura d'une voix étouffée n)ndemoiselle Leféburo, vite!
— Couibien payez-vous celle l'ois la cour-
se? demanda le cocher que le vin blanc du matin avait mis en belle humeur.
Elle fit un effort violent peur répondre :
— Ce que vous voudrez, — et tomba presque évanouie dans le cabriolet qu'elle venait d'escalader.
— Vous payez bien, on va vous mener rondement, reprit l'automédon.
Il saisit la bride, appliqua à son cheval un coup de fouet et partit.
Quelque rapidement que fût parcourue la dislance qui séparait la place Lafayeltc de la
rue d'Angoulômc, ce temps suttit pour rendre à la poitrine d'Antoinette un peu do sourte et à son esprit un peu de calme. Elle donna sa dernière pièce de cinq francs au cocher qui se trouva très-mal payé cette fois, et gravit rapidement les six étages qui menaient chez elle.
Joséphine attendait sa tante avec anxiété sur le seuil de l'appariemenl. Deux fois Charles avait voulu s'échapper, et les larmes de sa sœur avaient à peine pu le retenir. Dés (ju'il entendit les pas de sa tante dans l'escalier, il s'élança vei» elle.
— Sauvé! sauvé 1 s'écria-t-elle en munlanl l'escalier.
Il n'osait en croire ce qu'il eulendail.
Mademoiselle Leiebure, les billets de ban- (jue à la main, les agitait en l'air par un geste de triomphe, et ne cessait de répéter : sauvé! sauvé !
— Eh bien! demanda-t-elle à son neveu, qu'elle entraîna dans le petit salon, veux-tu encore mourir? doutes-tu encore, ingrat, de la miséricorde de Dieu ?
Il répondit :
— Oui, j'ai été un ingrat de douter de vous; de vous, ma seconde mère; de vous, dont la vie entière n'a été qu'un acte sublime d'abnégation et de sacrifices.
En disant cela, il couvrait de larmes et de
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iKiisers les mains de sa lante ; Joséphine embrassait tour-à-lour avec effusion son frère et mademoiselle Leieburo.
— Allons, reprit celte dernière, il est temps, Charles, de vous rendre à votre bureau. Prenez un cabriolet et hâtez-vous; sept heures vont sonner, et, ajouta-t-elle en souriant à travers ses pleurs, je n'ai point si ■fort couru pour ne point arriver à temps. Adieu, mon enfant?
l'ar un geste plein de tendresse maternelle, elle le poussa deliors et le conduisit jusque sur le carré sans vouloir répondre aux questions qu'il lui adressait sur l'origine de lardent (jui le sauvait.
On ie sait, la résignation de M. d'Oulreponi en matière d'extorsions féminines était grande et magnanime. Cependant les six mille francs qu'il avait donnés à mademoiselle Lefébure lui tenaient quelque peu au cœur, et ce fut avec un sentiment de satisfaction moins vive qu'il se rendit le soir chez les deux Arlésiennes. En homme du midi, toujours un peu défiant, et en homme du monde, souvent trompé, il avait senti la poésie qu'il s'éiait faite sur la candeur de la nièce et sur la bonhomie angélique de la tante s'évanouir en partie dans son cœur : elles avaient perdu, en partie, à ses yeux, le prestige d'ingénuité et de noblesse qui exerçait naguère encore sur lui tant de puissance: l'emprunteur quel qu'il soit se déprécie toujours un peu aux yeux de celui qui prête. Le
(j<i3iii' itiiiiiaiii l'St lait ainsi, et les anus les plus nobles subissent, à leur insu, des impressions dont elles rougissent, mais qu'elles ne peuvent étouffer. Or, M. d'Outrepont, habitué à juger l'espèce liunr)aine sur son envers , regardait comme impossible que cette étoffe ne présentât pas, du moins d'un côté, des (ils grossiers et un aspect laid et sans harmonie.
Cependant Joséphine et sa tante, assises l'une près de l'autre tievant leur petite table, travaillaient en silence, prêtant toutes deux l'oreille au moindre bruit et regardant avec joie- chaque fois qu'elles croyaient ouïr dans l'escalier le bruit des pas de M. d'Outrepont. Lors(|u'elles entendirent le tintement de la son net le, elles selovèreni toutes les deux: José-
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phiiic courut ouvrir et se jeta dans les bras 1 de Gaston. ' i
— Il faut que je nous embrasse, une fuis, ; deux fois, cent fois! dit-elle a>ec toute la 1 naïveté de ses dix-sept ans et son abandon \ méridional ; que je vous aime ! que vous 1 êtes bon ! j
— C'est cela, pensa M. d'Outreponl : on '
me traite en bienfaiteur! Je serai donc toujours dupe de mes illusions romanesques? Et qu'importe après tout? Erreur est bonheur, comme dit un de nos vipux proverbes. ï.e
bonheur qui ne repose point sur la salisfac- ;
tion matérielle des sens ne repose <|ut; sur des '
idées fausses : heureux donc, oui heureux ce- ;
lui qui pense faux. ]
Va) (icjiii iicaïuiiuins de son incrédulité' et de sa défiance, il se sentit un instant ébranlé par les témoignages de reconnaissance et de tendresse que lui prodiguaient Joséphine et mademoiselle Lefébure.
— Vous avez été notre ange tutélaire ! dit cette dernière, en lui serrant les mains dans les siennes.
— Je vous aime bien, allez î ajouta Joséphine d'une voie émue, et en levant ses Ijeaux yeux voilés de larmes; vous nous avez sauvés d'un grand malheur,
— Eh ! ne puis-je donc savoir, demanda ril avec abandon, ne piiis-jc donc savoir (juci
l'sl ce malheur auquel j'ai été assez heureux pour vous arracher?
Joséphine allait parler; déjà ses lèvres de corail s'apprêtaient à revêler le secret qui jaillissait de son œil de feu quand un geste de sa tante l'arrêta tout-à-coup.
La jeune fille déconcertée rougit, balbutia ei baissa les yeux. Vl. d' Outrepont se tourna vers Antoinette, qui se trouva prise à l'instant d'une affreuse quinte de toux dont le colonel ne fut pas dupe le moins du monde. L'excellente tille ne savait pas mieux mentir que sa nièce; lorsqu'elle se hasarda à soulever ses paupières et à regarder le colonel, elle lut sur ses lèvres un sourire de mépris qui la navra. Cependant, elle se jetait
dans une ;il)sur<le histoin; ('c (ietles , de créanciers importuns et menaçants, qui, sans compter sa ridicule invraisemblance, avait le malheur de rappeler au colonel les doléances de la mère de Gélestine, lorsqu'elle commençait ;'i ressentir le besoin d'argent. A. chaque instant mademoiselle Lefébure, honteuse des premiers mensonges qu'eussent jamais prononcé ses lèvres, se sentait prête à s'interrompre et à dire loulc la vérité à Gas ton; mais une voix impérieuse l'arrélait en lui criant que le secret ùe son neveu n'apj)artenait qu'à lui seul, et que le revêler à un étranger c'était peut être exposer le malheureux jeune homme ta de dangereuses indiscrétions .
D'ailleurs, comment oseràit-il après cette
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confidence se présenler devant M. d'Outrepont? Sans doute, ce dernier n'accorderait plus au coupable la protection qu'il avait offerte pour lui à sa tante. Gortibattue entre ces pensées et l'humiliation du mensonge, elle balbutiait et devenait de plus en plus inintelligible : l'eau ruisselait sur son front; nue soif ardente desséchait ses lèvres- Joséphine l'interrompit tout-à-coup ; elle ne pouvait, plus longtemps, supporter le sarcasme qu'elle lisait sur la physionomie de Gaston.
— Ma tante , dit-elle, pourquoi ne pas avouer franchement à M. d'Outrepont que nous ne pouvons lui révéler les motifs qui nous oui i'aii re(ourir ce malin à sa g'éné-
reusc amiliéV (Ju'il lui stjflise de savoir que nos confidences l'affligeraient inutilement; d'ailleurs ce secret n'est pas entièrement le nôtre.
— Ou la petite est bien forte, ou ce qu elle dit esl vrai, pensa M. d'Oulrepont, ému par l'accent plein de franchise de Joséphine.
— Tu as raison, Joséphine, ajouta mademoiselle Lefébure; que Gaston me pardonne tous mes mensonges, j'ai dû lui paraître bien méprisable... Vouloir mentir à lui, notre sauveur! Fil je ne me le par<lonnerai jamais.
- Voyons, dit Joséphine, il ne faut plus
penser à tout cela! JNe songeons qu'au bonheur de nous trouver ensemble! Pour expier nos mensonges, ma tante, je veux aujourd'hui, ce soir même, aller me parer du costume arlésien que vous portiez quand vous étiez jeune fille et que vous gardez !^i précieusement. Voici bien longtemps que M. Gaslonvous demande cette grâce, sans que vous veuillez y consentir de suite. Vous remettez toujours cette pelite fête à une autre fois. Pourquoi ceia ?
— J'ai tort poiH* cela comme j'ai eu torfi de mentir tout-à-l' heure, répliqua mademoiselle Lefébure. Mais, que veux-tu? il y a des enfantillages dont nous iiC sommes point les maîtres : et celui-ci est presque au-dessus de utes forces !... Vois-lu, j<' ne puis m'y rési-
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gner siuis un léger senlimenl... faut-il te le (lire?... Sans un sentiment de jalousie! Oui, mon enfant, de jalousie! Ah! dam, j'ai été jeune et jolie comme toi, et ce costume arlésien me seyait si bien ! Demande à Gaston I llélas! de la jeune Prcvençale de jadis, il ne me reste aujourd'hui que son cœur qui, [Hiv malheur n'a pas vieilli comme son visage... Allons, viens! Maintenant que j'ai confessé mon petit travers, me voilà toute soulagée. Attendez-nous , Gaston. Dans un quart d'heure, vous verrez une charmante Arlésienne, comme aux beaux temps de notre jeunesse.
-Le colonel ne put répriiuer un mouvement de mauvaise humeur, tandis que Joséphine et sa tante s'éloignaient.
— Je ne sais quelle rage a la bonne femme de toujours comparer son âge nu mien: est-ce qu'un homme vieillit jamais? Tous les deux du même âge!... Oui? à l'exception de deux ou trois années , et davantage peut-être, qu'elle compte de plus que moi ! N'ai-je pas gardé toute ma verdeur et toute ma jeunesse! tandis que la pauvre (ille!... Quel est donc ce secret qu'elles me cachent avec tant de soin? car il paraît réellement qu'il y avait un secret. Si je ne me laisse point encore aller à mes illusions habituelles, Antoinette serait morte do Caim plutôt que d'emprunter un sou à qui que ce soit... Cependant leur joie et leur reconnaissance? ce secret qui n'appartient pas à elles seules! Pardieu, je suis un grand niais! Ce neveu, mon rival? Tout s'cxpli<jue à présent! Il aura signé des lettres
tle change au profil de Célesline. Cette femme rivalise avec Moïse; que dis-je elle le surpasse, car il ne tirait que de l'eau claire d'un rocher, et elle a su tirer six mille francs d'un commis à douze cents francs d'appointements' Il faut avouer (|ue c'est une créature bien intclligenle! Diable! il ne fiiut pas qu'elle recommence à donner des preuves de cette intelligence-là. Un instant! Payer tous les deux ou trois mois six mille francs pour mon ancien rival, pour mon successeur?... j'y mettrai bon ordre. Mademoiselle Lefébure connaît-elle les motifs des dettes contractées p'u- son neveu? Serait-elle la complice de ce Charles! C'est un fait qu'il faut que j'éclaircisse! Les vieilles femmes sont si faibles et aiment tant à se môler d'intrigues, quand
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elles tien peuvent plus faire pour leur compte.
Pendant qu'il calomniait ainsi tout bas la pauvre Antoinette, la porte du cabinet s'ouvrit et Joséphine parut sur le seuil. Lorsqu'elle laissa tomber à ses pieds l'Enveloppe^ sorte de mantille qu'elle avait drapée sur ses épaules, et dont le capuchon, rejeté sur sa tête, ne laissait voir que ses yeux à la manière des femmes de l'Orient, M. d'Oulreponl ne put réprimer un cri d'admiration. Une veste brune, à courtes basques, dessinait une taille adorable et se détachait sur une jupe courte de draps écarlale, qui laissait voir deux petits pieds mignonnemcnt chaussés. La coiffe, sorte de luban large^ parsemé de fleurs d'or, se nouait autour de sa tète, laissait à peine
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voir, au sommet, les plis d'un bonhcl transparent, et jetait à droite et à gauche une pointe disposée avec la plus agaçante coquetterie. Un fichu léger, un peu rabattu en arrière, permettait d'admirer librement la beauté du col, les attaches fines des épaules et la naissance des cheveux relevés en larges nalles. La voix de la jeune fdle était rieuse et son regard mutin; cependant, il y avait dans ce beau Iront, laisse tout-à-fait découvert par la Coiffe , une candeur voisine de la majesté .
Elle s'avança veis le colonel en chantant une délicieuse villanellc (|ue lui avait apprise autrefois sa tante : c'était un des petits chels d'œuvre du chanoine Morel qui a semé tant
de charmantes chansormelles dans la Provence et dans le Languedoc :
Poulida pastourella Qu'amour faï per tcharuia, Siejjuès pas tant cruella, Din la saisoun d'aima ; Uu tchoui" t'en pléniras, Et me rcgrétarasi
Se lou cour lou pu tendre Mérita d'cslré aïmat, Lou miou soûl pot prétendre D'estré lou préférât.
Acthadé yeou pietat Din mon cruel estât.
Chaqua tchour ma cadenna S'alounga d'un anel, Et malgré yeou, ma péua Augmenta à vista d'el, Et chamai rés nou vén Soiilatdia inoun tourmén
— Suis-je bien ainsi? deman(!a-l-ello certaine et heureuse fie son triomphe, mais charmée pourtant de se l'entendre attester.
— Jamais le costume arlésieu n'a été porté avec îiutant do grâce.
Antoinette laissa échapper un soupir : Gaston était trop occupé à admirer Joséphine et Joséphine trop occupée à être admirée par Gaston pour((ue l'un ou l'autre put prendre garde au soupir de la vieille fille.
— Ce n'est pas tout, dit mademoiselle Lefébure, puisque nous voici à Arles, il faudrait que nous soupassions à la manière arlésicnne.
— Les Frères-Piovencaux excellent dans îîj bouillabeïssc , interrompit Gaston ; alions souper tous les trois aux Frères Provcu eaux.
— Non, vraiment, ré|>liqua mademoiselle Lefébure. Cette enfant, quoiqu'il fasse nuit, ne peut traverser Paris avec ce costume... Vous aurez une meilleure cuisinière que les frères Provençaux ; cette cuisinière, ce sera moi. Que la journée qui a commencé par du désespoir et par des larmes finisse pai* du bonheur et par des rires. Allons, je vais me mettre à l'œuvre.
En achevant ces mots, elle embrassa Josc- [)liine, rajusta quebjues plis de sa coiffe^
({tri sombiaionl ui» pou déranges, cl passa dans la cuisine, laissant seuls au salon Gaston et Joséphine.
Joséphine s'assit devant la table et prit une broderie; Gaston alla s'asseoir près delà cheminée pour mieux voir Joséphine dans son adorable costume.
il se fil un long silence entre le colonel et la jeune lille. Celle-ci, pour la première fois, en présence de M. d'Outrepont, se trouvait sous la vague impression d'une émotion et d'une réservQ inaccoutumées. Elle se sentait rougir et ses paupières n'osaient se soulever. De son " côté, Gaston s'étonnait d'éprouver plus d'agitation i\u\\ n'était habitiK' à on res-
sentir. Son cœur ballait vile; ses lèvres restaient contractées; un trouble délicieux le laissait muet et presque timide.
Une pareille situation devenait de plus en plus embarrassante en se prolongeant. Joséphine le sentait et ne pouvait cependant rassembler assez de résolution pour rompre le silence. A la fin elle se leva brusquement, par un effort désespéré et voulut aller se réfugier près de sa tante. Gaston s'empressa Je prévenir cette résolution , et prenant la main de la jeune fille qu'il empêcha de s'éloigner :
— Vous m'aimez donc bien peu ? lui demanda-t-il d'une voix émue.
Il sonlit la main de la jeune fille trembler dans la sienne el leva les yeux sur elle; elle détourna la tête sans oser porter s<y3 regards vers lui.
— Ah ! je le comprends, reprit-il avec une froideur menteuse, vous n'avez pour moi ni confiance ni affection.
— Moi! balbutia- 1- elle, moi qui vous aime !...
— Comme l'ami de votre tante? demandat-il, toujours en proie à ses défiances, même en ce moment ineffable.
-Non, colonel, comme un frère ! repli-
(jua-t-ellc faiblement, en donnant à ce moi frère une expression de tendresse qui jeta Gaston dans un délicieux enivrement.
— Confuse et hors d'elle-même, elle voulut s'échapper. Il enlaça légèrement de son bras la taille frémissante de la jeune fdle, et murmura :
— Chère Joséphine, si vous saviez combien je suis heureux en ce moment! Je vous aime avec tant de tendresse! '
Tout-à-coup la porte s'ouvrit brusquement; Joséphine jeta un cri de pudeur et de surprise, s'enfuit près de sa tante et laissa le colonel têle-a-téte avec ini jeune homme.
C'était le rival heureux <ic M. d'Oulreponl près de Célestine, c'était le frère de Josépliirh'.
Ils se saluèrent l'un et l'autre avec (contrainte. Charles regarda M. d'Outrepont d'un air sombre, et celui-ci raccueillit avec hauteur.
Mademoiselle Lefcbure qoitta sa cuisine et accourut joyeuse pour embrasser son neveu .
— Charles manquait au bonheur île cette soirée, dit-elle; la voici complète maintenant. Vous avez fait peur à Joséphine, Charles ; la petite a été surprise par la manière
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brusque dont vous avez ouvert la porle; elle
est !;i loulo tremblante dans ma chambre, je i
crois' même qu'elle pleure.
— .le ne pense pas être la cause de l'agita- : lion de ma sœur, répondit le jeune homme, ;
en donnant à sa phrase une expression se- I vère et euq)reinte d'amortujne. :
Anloinetie, sur[)rise, porta ses regards du colonel à Charles et de Ciiarles au co-
lonel
— Qu'avez-vous donc tous lesdeux? dit elle. Pourquoi cette froideur entre vous? Est-ce ainsi, Charles, que vous devez accueillir l'ami dévoué de notre famille? Et vous, colo-
ïicî, i!c quel lort poiivez-vous accuser cet cnfaïuà qui vous avez sauvé la vio? Allons, causez gaieinenl, entre vous deux, avant que nous nous mettions à table. C'est aujourd'hui un jour de bonheur, de réconciliation cl de pardon, colonel. Jeséphine, quitte la cuisine où lu vas renverser mes casseroles que tu touches sans nécessité; viens dresser le couvert, et que je ne sois plus troublée dans l'importante et difficile confection de ma bouillabeïsse.
— Excusez-moi, ma tante, reprit Charles ; j'ai voulu venir vour voir ce soir un moment [tour vous rassurer tout-à fait et vous demander pardon de ma folle conduite d'hier. On m'attend à mon bureau où je dois arrêter les comptes de la journée ; laissez -moi
vous eml)rasscr toutes ies deux et me retirer bien vile. Adieu, Josépidne; adieu, ma tante.
Mademoiselle Lefébure conduisit son neveu jusque sur le palier de l'escaiier, et là , passant son bras sous le bras de son neveu.
— Pourquoi as-tu fait à M. d'Ouirepont un semblable accueil? demanda l-elle. As- tu donc oublié les preuves de dévouement qu'il t'a prodiguées hier? Sans lui qu'aurais je pu faire pour te sauver, moi, une pauvre femme perdue de désespoir? linfin, ne l'as-tu pas deviné? Sa main nous a sauvés ce matin encore de l'abîme. Nous lui devons la vie et l'honneur!
— A lui? ma tante, à lui? Oh! malheur, malheur!
— Pourquoi ce chagrin? Il ignore et ton erreur et la cause de ta fatale résolution. En recourant à lui , je lui ai laissé ignorer les motifs qui me réduisaient à l'implorer.
— Eh! qu'importe moi? Ma tante; j'ai été un misérable et un lâche! la honte ne serait que la juste punition de ma faiblesse insensée! JVi été bien plus coupable que je ne le pensais, et la rigueur du châtiment me fait comprendre toute l'étendue de ma faute : cet homme auquel je dois tout , la vie 'et l'honneur ; cet homme , ne l'avez-vous point déjà compris, ma tante? il aime José» phine.
A ces mois, un nuag^e passa sui les yeus (ie mademoiselle Lefébure, et. elle sentit soi» cœur se déchirer.
— Peut-être csl-il déjà trop tard, continua îe jeune homme; Joséphine, je le crains, partage l'amour de M. d'Oiitrepont. Toul-càl'heure, quand je suis entré chez vous, leur trouble mutuel. .. j'ai même cru voir le bras du colonel (jui se détachait de la taille de mii sœur... Et c'est à lui (jue vous me laites devoir Thonneur et la vie!
Mademoiselle Lelebure n'entendait pas le plaintes de son iieveu. Elle se débattait dans I une angoisse inexprimahie avec cette alTrcuse pensée : >. Gaston aime Joséphine! » Oh I c'était un coup au-dessus de ses forces.
— H faut songer à remboiuseï- au colonci l'argent que vous lui avez emprunté, continua Cliarles. J'aimerais mieux voler; oui voler une seconde Ibis «jue de lui laisser le droit de venir renouveler, près de nft socMr les tentatives déjà trop avancées, peut-être, d'une infâme séduction.
En aciioant eos njots, il quitta sa tanle, celle-ci le suivit machinalement du regard, tandis qu'il disparaissait à travers les détours de l'escalier.
(^and t;lle rentra dans le petit salon, le colonel et Joséphine, debout près de la cheminée, parlaient à voix Lasse. En voyant la pâleur de sa lanle et l'agitation (|ui la iroubiail.
la jeune Hilo eoiirnt à elle et lui deniniula si ((uelqiie nouveau malheur les menaçait encore.
— Non, mon enfant, non, rassure-toi, reprit-elle en s'eftbrçant de sourire : ton frère, le pauvre enfant, ne peut se consoler d'un moment d'erreur, et son chagrin.. .
Joséphine .serra la main de sa tante pour lui prescrire la prudence, et rempêcher de trahir le secret de Charles. Ce mouvement n'échappa point au colonel.
— Chère Joséphine , dii-il , je voudrais ignorer le secret auquel fait allusion votre tante, puis(]uc vous avez cru devoir nj'en
fuire un mystère. Cepentlant mon affection pour vous m'impose le devoir de revenir sur un sujet douloureux. Je connais les motifs qui ont poussé votre frère au suicide, et je sais peut-être mieux que mademoiselle Lefébure les causes qui l'ont amené a cet acte insensé de désespoir. Votre frère à compris' que j'allais éclairer votre tante à ce sujet, et ses craintes m'expliquent l'accueil embarriîssé et presque malveillant que j'ai reçu de lui tout-à-l'heure.
— Mon frère !
— Votre frère peut retomber demain dans l'abîme auquel il vient d'échapper. Un amour
insensé pour une des femmes les plus dauf^e-
leuses qiîi puissent entourer de leurs fatales séductions un jeune homnne, telle est la cause de l'emprunt fait par Charles à la caisse de son patron. Celte femme ne lâchera point facilement une proie crédule, et sans armes contre des séductions funestes.
Mademoiselle Lefébure, en présence du pé ri! de son' neveu, oublia ses propres chagrins pour ne plus songer qu'à l'enfant de sa sœur.
— Mon Dieu! que m'apprenez-vous là, Gaston ! Oui, vous avez raison, pour que Charles ail pu commettre une pareille faute, il faut qu'un véritable délire ne lui laisse rien (lésa raison. Mais n'est-il donc aucun irsoyen de le sauver ?
— Il en esL un bien simple, réjionclit M. (l'Outreponl, e'est de lui f'aiie ((uilkT Paris.
— Hélas! eonimenl y parvenir?
— Voulez-vous cliarger de cette alTairc ma vieille amitié? répliqua-t-il en insistant sur ees derniers mois. Mes relations me permettent de lui procurer à l'étranger, en Algérie par exemple, une place préférable à son hun)ble position de comujis; position sans avenii, (jui ne lais»e aucune chance à son ambition et le livre sans défense à l'ardeur des passions de son âge, qu'il Uf peut dépenser noblement,
— Oui, oui, sécna madeuioiselle l/^iebure!
quelque douloureuse que doive être pour moi une pareille séparation , elle devient nécessaire 5 sauvez-le encore une fois, mon ami.
Josépiiine leva les yeux sur le colonel et lui adressa, par un seul regard, un renierciemenl f)lein de reconnaissance et d'amour.
Le souper préparé si joyeusement parmademoiselle Lefébure se passa d'une manière silencieuse. L'attitude d'Antoinette exprimait la trislresse et l'inquiétude. Joséphine, rêveuse et confuse, ne répondait qu'en rougissant aux rares paroles du colonel, tout entier au bonheur de contempler ce trouble délicieux. Les convives louchèrent à peine a
la fameuse bouillabeïssc et se séparèrent de bonne heure.
M. d'Outrepont alla passer quelques inslanls au Théâlre-llalien et rentra cliez lui rêveur et en proie à mille pensées diverses. Les conseils du bon et du mauvais ange que certains pères catholiques prétendent se tenir sans cesse à -noire droite et à notre gauche , l'emportaient lour-à-tour dans son cœur; Tespril du mal, l'ange de gauche, fut cependant le dernier écouté :
— Avant huit jours ce jeune homme aura quitté Paris! se dit le colonel en s'endormant.
LE rnOTECTEl.'R,
A l'exception du colonel, aucun des personnages qui, !a veille au soir, se trouvaient réunis dans le pelit appartement de la rue iNeuve-Hauteville, ne put trouver de sommeil pendant 1^ nuit. Josépiiine songeait à son
frôrc l't à Gaston : Anioinetle iV'flcchissail avec indignation aux soupçons ingrats (\o. Charles contre M. il' Outrepont, et ne pouNail néanmoins s'arrêter sans douleur à la pensée de l'amour de son ancien fiancé pour la jeune fille. Cette pensée ne s'effaçait même pas dans le cœur de la généreuse et dévouée créature, en présence des révélations du colonel sur les causes de In faute de Ciiarles! Et cependant, l'amour du jeune homme pour une de ces goules dont elle avnit parfois entendu raconter, sans y croire, les séductions fatales, et dont la tentative de suicide de son neveu n'attestait (fue trop la réalité et les mortels effets, excitait à la fois dans son âme la terreur et l'indignation.
Aussi ne put^^elle réprimer ce dernier >i('i\-
timent, lorsque ic londcinaiii malin, au point du jour, Cliarles arriva chez elle. Elle lui adressa do sévères reproclies, et ne voulut point écouter une seule des craintes qu'il evprimait sur la loyauté du colonel.
— Ne jugez point de son cœur par le vôtre, conclut-elle. Si Gaston, comme vous le prétendez, aime Joséphine, c'est pour devenir son prolecteur et son père. Ne flétrissez point le seul ami que nous possédions. Sans lui, votre sœur et moi nous pleurerions maintenant sur un cadavre déshonoré.
Elle ne voulut rien entendre, et ferma opiniâtrement l'oreille aux paroles de son neveu, qui sortit désespéré et se demandant s'il ne
valait pas mieux mourir que de traîner une existence pareille à la sienne? Tout lui manquait, jusqu'à la confiance de sa tante!... Il voyait s'ouvrir devant sa sœur , sans pouvoir arrêter la pauvre fille, un abîme de chagrins et peut-être de honte !
11 y avait encore d'autres motifs de désespoir et de lièvre dans le cœur de ce jeune homme, quoiqu'il cherchât à se les cacher à lui-même.
S'il n'avait point revu (>élesline depuis le jour où il avait voulu mourir pour expier un amour insensé, cette résolution lui causait des regrets dont il rougissait, mais qui n'en déchiraient pas moins son âme. Pour comble de
fatalité, un des commis de son patron avait raconté au négociant les promenades de Charles au bois de Boulogne, dans la voiture d'une de ces courtisannes à la mode dont la triste célébrité sait parvenir jusqu'aux personnes les plus étrangères aux habitudes du monde fashionnable. Sans se douter du péril qu'avait couru sa caisse, le négociant avait pris uéslors en défiance son caissier, l'observait avec inquiétude, et usait à son égard d'une froideur qui n'écliappait pas au malheureux jeune homme. Charles ignorait la délation de son ennemi secret et attribuait la conduite de son patron à de vagues soupçons sur la faute qu'il avait commise. li se trouvait donc exposé à des transes sans relâche, et s'attendait, chaque fois que le négociant lui adressait la parole, à s'entendre accuser d'abus de confiance.
ci à se voir ignominieuscmenl chasser. Ces pensées se confondaient dans son imaginalion avec un amour mal éteint, avec un de ces amours corrosifs et insensés auxquels les efforts qu'on foit pour les élouffei- semblent donner urse nouvelle énergie.
La tête baissée , i! gagna les boulcvarts pour se rendre à son bureau, vers lequel cependant il ne se dirigeait (|u'avec un sentiment de découragement et de crainte. Tout-acoup, il aperçut aux fenêtres de l'un des restaurants voisins du quartier du Temple une lumière vive et des tourbillons de danseurs qui passaient et repassaient devant les vitres. Il s'arrêta cloué à sa place par. une force invincible. Célesline, à la tête des plus effrénés, ^ bondissait les bras eniacti aux bras d'un
jeune homme (jui rivalisait avec elle de délire et de clévergonclage. Quatre fois la ronde repassa sous les yeux de Charles dont ce spectacle brisait l'ànic , et qui ne pouvait cependant trouver la force de s'éloigneri Le désespoir, la jalousie, la vengeance, se heurtaient en lui et allumaient le sang méridional de l'enfant de la Provence. Dans un moment de délire, il s'élança sur le seuil du restaurant, et il levait déjà le marteau de, la porte pour se faire ouvrir, lorsqu'un j>eu de raison lui revint. Il s'arrêta et regagna les l.oulevarts à pas lents, et la Jèie penchée sur la poitrine.
De l'autre côlé, en face du restaurant, se tenait un homme qui s'avança gravement vers Charles : c'était le négociant son patron.
— Monsieur Charles Lefébure, lui dit il,
-- VJl —
depuis longtemps on m'avait appris lo genre du relations auquel vous vous adonniez; je n'ai point le droit de m'immiscer à votre vie privée, mais que feriez-vous à ma place, si vous étiez négociant et <|ue vous vissiez votre caissier sortir, à six heures du matin, d'un bal masqué? Veuillez donc trouver aujourd'hui même un prétexte pour quitter ma maison .
Charles rentra chez lui, sans savoir ce qu'il faisait, se jeta sur son lit et passa une partie de la journée dans un ét;it de profond abattement. Le soir, il était encore là dans la même attitude, lorsqu'un domesli(jue en livrée \int lui apporter une lollre. Olle lettre était ainsi conçue :
« l.e colonel Gaston d'Oulreponl prie u)on-
« sicui' Charles LeiV'hurc de vouioir bien [»:(h- « scr (iemain matin vers neuf heures rue * d'A.ngou!ônie-Saint Honoré, 10. »
Ce b'Ilet jela Charles dans une grauiic * anxiété, et ajonîa encore à son agitation. Le malheureux jeune homme épuisa, pendant la nuit, loiiles les conjectures probables sur les n)olifs (jui pouvaient avoir déterminé M. d'Ou- I repont à demander un rendez vous à un jeune homme qu'il haïssait et dont il se savait haï! i.e cœur humain est ainsi fait que Charles en voulait aiUant à M, d'Oulreponl de l'avoir trompé que ce dernier lui r^anlait de ressentiment pour avoir été trompé par lui. Ce fut donc avec un sentiment d'hoslilité bien prolioiicée qu'il se présenta ciiez le colonel.
Jeaii^ après avoir consulté soi! maître, s'em •
pressa tie faire entrer Charles dans le cabinet de M. (l'Outrepont, qui achevait de déjeuner.
Gaston, sans se iever de son fauleiiii, sa^ lua de la main le jeune homme.
— Monsieur Charles, dit-il ensuite, après avoir laissé écoulé quelques instants pendant lesquels il voyait le cœur du jeune homme battre impétueusement d'impatience et de doute : monsieur Charles, vous voudrez bien m' excuser de tout ce (|uc noire conversation pput avoir de personnel pour vous. Je suis un vieil anji do votre famille, cl j'ai quelques droits, je respère, à votre confiance.
Charles répondit pai- un salut silencieux.
— Il y a deux jours, conlinua le coloneï, le hasard m'a jeté brusquement, et sans aucune participation mutuelle de notre volonté, dans vme confidence que vous eussiez cachée peut-être à votre ami le plus sûr.
Charles (it un mouvement pour l'inlerromj)re5 mais Gaston continua sans lui tenir compte de l'interruption :
— Je connais les motifs de votre chagrin.
Charles tressaillit et leva les yeux avec terreur sur ie colonel, (jui , de son côté, tenait ses regards attachés fixement sur le neveu t'e mademoiselle Leféburc. Ce dernier détourna h tète pour cacher son émo,lion et sa pâleur.
Son sociel aifx mains de M. d'Ontrepont? Sa rante l'avait donc iralii ? Peut-être même le n)yslère auquel se trou vaienl attachés son hon • neur et sa vie a-t-il été livré par sa sœur à l'homme qu'elle aime d'une passion insensée! Comment se venger? Comment le réduire au silence?
M. d'Outrepont, qui lisait dans la pensée de Charles, le contemplait avec un sourire de malice (|ui s'effaça bientôt pour faire place à une expression de bienveillance pleine de bonhomi''.
— Allons! pourcjuoi ces airs de désespoir? reprit- il. Croyez - vous <ju'il soit difticilc à un homme <lo (pichiuc expérience de coui-
prendre combien la posilioïi dans laquelle vous vous* trouvez est pénible à un jeune homme d'intelligence et (iecœurl [.e lils d'un brave colonel réduit à végéter dans la condition absurde de commis me paraît fort excusable d'avoir préféré le trépas à un pareil sort !
Cliarles, avec surprise, porta sur M. d'Outrcpont ses regards qu'il avait tenu baissés jusque-là.
— Cependant, continua Gaston avec iin sourire sous lequel Charles sentit sa haine commencera se ranimer; cependantle moyen me paraît un peu violent, quoiqu'il atteste une âme noble et un caraclèrc déterminé.
Le cœur tic Cliarics se (iosserra, cl sii poi- Ifiiin se mil il rospirer plus librcmenl.
— Voulez-vous u»c permetlrc tie vous proposer un moyen lu)noraî)!c d'échanger votre position contre une existence qui, pour le moins aussi honorable, ouvrira devant vous des chances d'avenir, vous délivrera de la caplivilé d'un commis, et ne manquera même point d'indépendance et de liberté? De Tair, des voyages, des aventures, un pays nouveau :'i visiter 5 de l'absence pour oublier des souvenirs pénibles, des moyens de mettre à l'œuvre votre capacité et volie inteiligence, peutclro même dans le lointain la fortune, voyez, (ju'oii dil'v's-vous?
<iharlesse pensait l<' jouel d un iè\o.
— Croyez- m'en , continua le colonel, à voire âge il ne faut pas désespérer parce qu'on a trébuché une fois; le sage lui-même, comme il est écrit clans l'évangile, se trouve réduit à faire sept chutes. Moi qui vous parle, un jour, comme vous, je me suis demandé s'il me restait d'autrs alternative que la honle ou la mort; j'ai résisté, et me voici debout, fort, fier de moi-même, et heureux de me rappeler les Hautes de ma jeunesse pour vous donner du courage et vous relever à vos propres yeux.
En achevant ces mots, il tendit la main à (viiarles qui ne put retenir ses larmes.
— Allons, mon jeune am'i , point de tout cela I reprit le colonel , que gagnait l'atlen-
drissemenl de Charles : prenez ceU(3 conniiission d'ailjuilanl auxiliaire des subsistances niililaires; partez pour l'Algérie : des recommandations preSvsantes vous y suivront et vous y précéderont; vous ne compterez parmi vos chefs que des protecteurs empressés à veiller sur vous et sur votre avenir.
— Comment vous exprimer ma rec(^nnaissance, monsieur, moi dont les torts!...
— Vous voulez parier de Célestine, interrompit le colonel en riant et en faisant passer brusquement la conversation sur le terrain d'une affectueuse familiarité. Pardieu, vous ni'avez rendu un grand service en me débar- ' rasser de celte créature.
Il soupira et ajoiUa en serrant la main de (Charles:
— Hélas! je ne suis plus assez heureux, moi, pour (|ue la passion me rende malheureux.
En exprimant ees regrets, il posa son doigt sur la poitrine de Charles.
— Ce sont les hautes intelligences et les cœurs bien placés qui commettent, à votre âge, de semblables erreurs ! Cependant il faut s'efforcer d'y mettre un terme le plus tôt possible. Si vous voulez en croire mon amitié, vous partirez dès demain pour Alger. Le meilleur moyen de vaincre un péril, c'est de l'éviter;
Laissez -mui jouer près de vous le rôle du classique Menlor près de Téiémaque : à mesure que vous vous éloignerez de Paris, vous senlirez votre cœur se dégager, et votre raison revenir; vous sourirez, si même vous ne riez pas de tout ce tjue vous prenez mainleuant au sérieux.
H y avait dans la manière ^lont parlait et s'exprimait M. d'Oulrepont, une franchise -loyale et indulgente, contre laquelle Charles ne |tul défendre son cœur.
— Je partirai demain , monsieur, dit-il; j'espère me montrer digne de l'intérêt (jue vous me témoignez. Vous m'avez relevé à mes propres yeux : grâce à vous, je me sons ])leiu
(le force et de courage. Je partirais sans un regret, continua-t-il el'une voix qui s'altéra; oui, je partirais sans un regret, si je ne laissais à Paris ma tante et ma sœur! Ma pauvre sœur surtout, enfant sans expérience et que la tendresse de ma tante ne sera pas tpujours, je le crains, efficace à sauver des déceptions et des périls de la vie. Vous seul, monsieur, pouvez lui donner une protection efficace. Vous voyez quelle justice vous m'obligez à faire de5 indignes soupçons <]ui se sont hier présentés à mon esprit : je laisse ma sœur sous votre tutelle ; je mets en vous tout mon espoir et toute ma conliance.
— El ni l'un ni l'autre ne seront trompés, répartit avec elfusion le colonel.
ïls se serrèrent la main et s'embrassèrent.
Quand Charles se fut éloigné, le colonel se mil à parcourir à grands pas son cabinet; puis s'arrêlant tout-à-coup.
— Ce diable de garçon m'a vaincu ; je tiendrai la promesse que je lui ai faite, dut-il m'en coûter encore plus qu'il ne m'ena coûté. Ma foi , je préfère encore Jouer le rôle de dupe en cette occasion que de tromper la confiance de Charles. Ah! j'ai beau faire, ma nature crédule et sentimentale, l'emportera toujours! Le passereau ne saurait se faire aigle. Tromper Charles, qui met noblement sa conliance ei» moi, et qui place sa sœur sous ma protection; perdre une orpheline, réduire au désespoir celte pauvre Antoinette! Allons, je vais suivre, pour mon compte, le conseil (|ue j'ai donné à ce jeune homme. La session touche
T. I. Il
à son terme, le printemps commence à déployer ses trésors dans le midi, j'oublirai bien vile, près de quelque jolie Provençale, les yeux veloutés de Joséphine.
Âlin de bannir celte pensée de son esprit, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit pour rafraîchir son cerveau, auquel toutes ces agitationsavaientfaitporterlesanget semità siffler une marche militaire qu'il accompagna en frappant de ses doigts sur la vitre.
Le colonel, lorsqu'il se livrait à la bonté primitive de sa nature, sans tenir compte des défiances et du mépris des hommes qu'il devait à l'expérience, se sentait toujours le CûBUi' plus léfjn , iVriillcin s, ;iinsi (jii'on l'a vu,
il (.oniineii^ail à devenii' aiiiuurcux, r.l Tainoiir ressemble aux charbons du prophète Isaïe : sa chaleur puriiic les lèvres et la pensée.
Il se demanda s'il ferait le soir, à Joséphine et à sa tante, la visite quotidienne à laquelle il les avait habituées depuis quelque temps. Le plus sage eût été de suivre le précepte de Platon : Dans le doute abstiens- toi : le colonel se cita cette sentence à iui-inême en langue grecque, non sans s'accorder le sourire de satisfaction que laisse échapper toutcrudil en reproduisant avec netteté une bribe de ses auteurs classiques. Il chercha donc à s'occuper, ce soir-là, de manière à ne point trop s'ennuyer et à diriger son imagination vers d'autres pensées. Mais le catV' de Paris, les
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Ualiens, la Grisi, les visites dans les loges et les conversations du loyer ne parvinrent point à le préoccuper. A neuf heures, il trouvait des motifs sans nombre pour se rendre rue Neuve- Hauteville; à neuf heures et demie, il commençait à se blâmer d'avoir pu abandonner les deux pauvres femmes, au milieu des chagrins que leur causait le départ de Charles; à dix heures , sa voiture iraversait la place Lafayette et s'arrêtait rue Neuve-Hauleville, tandis que M. d'Oulrepont ouvrait la portière pour descendre plus vite.
Quoique mademoiselle Lefébure et sa nièce reconnussent la nécessité du départ de Charles, ce départ ne leur en avait pas moins porté un coup douloureux. Joséphine pleurait et Anluinclle ne pouvail retenir ses larmes, loufe
en clKichaiilà donner du courage à la jeune (illc.
L'absence de Gaston ajoutait encore àleur chagrin. Toutes les fois qu'un bruit de voilure se faisait entendre dans la rue, chacune d'elles épiait ce bruit, dans l'espoir de l'entendre s'approcher de la maison; quand le murmure des roues s'en allait expirant d'un autre côlé, elles écjiangeaient un regard de <lésolalion, et laissaient écliap[)er un sou[)ii'.
Charles lui-mènic partageait l'atlenle des deux femmes. La pieuse conliance qu'elles mettaient dans la loyauté du colonel, leur indignation au moindre doute avaient achevé d'et'facer dans son àme jusqu'aux plus légères
traces ttes soupçons qu'il avait conçus contre M. d'Oulrepont à l'égard de Josépliine. Aussi, les trois infortunés, au moment de se voir séparés pour ionglemps, pour toujours peutêtre, éprouvèrent-ils, au milieu de leur désespoir, une véritable joie lorsqu'ils entendirent dans l'escalier le bruit des pas de Gaston.
Joséphine courut ouvrir la porte et s'élança vers lui en s'écriani :
— Je l'avais bien dil (juil ne nous abandonnerait point !
Charles lui serra silencieusement la main, el mademoiselle Leléburc njurmura, en pas-
sant rexlrcaiilc do ses doigls sur ses yelix rougis par leslaruies:
— Grâce à Dieu, enfin le voici!
Cette effusioH'de toute la famille, à sa vue, la tendre confiance qu'elle lui témoignait , ne trouvèrent pas insensible le cœur de Gaston.
— Allons, dil il, allons, ne manquons point de courage, (fuand nous en avons tant besoin! En quittant Paris pendant quelque temps, Charles se prépare un avenir heureux — et brillant peut-être : ost-ce donc la un si grand n.olif de chagrin et de larmes?
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— Il a raison, répliqua niademoisellc Lefébure, il nous faut plus de courage que ngùs n'en avons déployé jusqu'ici.
— Charles sait qu'il vous laisse confiées à la sollicitude dévouée d'un ami à l'épreuve.
Le jeune homme lendit de nouveau la main au colonel, qui la garda dans la sienne et la serra doucement en signe d'intelligence, tandis qu'il ajoutait avec émotion :
— Je me suis entendu avec lui pour quelques améliorations dans votre position. Le troisième étage de cette maison est à louer; vous l'occuperez ; chaque mois vous recevrez une petite pension (jui vous permettra de Ira-
vailler moins tard et de vous occupei" de travaux plus agréables. Charles pourra biontôl prélever sur ses appointements la somme nécessaire pour acquitter ces avances que je veux qu'on accepte sans un mot, sans une observation, si l'on tient à mon amitié. Il ne faut point, pendant l'absence de Charles et la mienne, que nos chères pupilles puissent se trouver exposées à des privations et à des ennuis.
En parlant ainsi, il échangea avec Charles un regard dans lequel celui-ci put lire la sincérité, la délicatesse et le désintéressement tics pensées qu'exprimaient les paroles de M. d'Ou- Ireponl.
— Vous allez aussi nous (juittcr? lit avec
surprise cl chrigrin luademoiselle Lefébure.
Joséphine ne put que jeter un regard de reproche et de douleur sur Gaston,
— La session Louche à sa fin, répliqua ic colonel; ma présence à Paris ne se trouve nécessaire ni à mes devoirs, ni à mes affaires ! . . . Et puis le soleil du pays me fera du feien.
Joséphine s'éloigna de M. d'Outrepontet se rapprocha de son frère.
Le reste de la soirée s'écoula sans qu'elle échangeai une parole avec le colonel, et sans même (pi'clle levât les yeux sur lui.
Cependant l'heure ilu dépari de Charles avançait, et mademoiselle Lefébure en achevait les dernières dispositions. Il fallait que le jeune homme partit dans la nuit même pour arriver à Toulon avant le départ d'un bâtiment de l'Étal, qui devait faire le Noyage d'Algérie, à cinq jours de là. Le service des départs pour l'Afrique n'avait encore rien de régulier à cette époque, et s'il eût manqué cette frégate, Charles se fût exposé à ne point rejoindre, en temps opportun, le chef du service auquel Tavait fait attacher son protecteur.
La dernière heure que le jeune homme passa près de sa famille s'écoula dans un accablemenl morne et silencieux. Quand le lim-
bre de la pendule eût sonné une heure et demie, le colonel se leva et dit :
— Embrassez votre tante et votre sœur, et venez, Charles.
A ces mots, on eût pu croire qu'elles apprenaient pour la première fois le départ du jeune homme, tant leur désespoir éclata vivement.
— Mon enlanl, dit mademoiselle Lefébure en détachant (ie son cou une médaille d'argent a l'efiigie de la Vierge, au moment de me quitter, jure-moi de porter toujours sur la poitrine la reUque que voici. Elle se trou\e
dans noiro f;ii!iill<- depuis bien des nnnées ; ma mère l'avait donnée à la tienne , qui l'a gardée jusqu'à sa mort. Ce que je te demande paraît bien enfant, n'est-ce pas?
Qu'importe, je t'en prie comme d'une c^rAce; porte toujours cette médaille.
' — Je vous le promets, ma tante, répliqua Charles, qui, s'armanl (te courage, embrassa sa tante et sa sœur une dernière fois, s'arracha de leurs bras et suivit le colonel, ou plutôt se laissa entraîner par lui.
Une heure après , Joséphine entendit les pas de M. d'Outrepont dans l'escalier.
— Fa nïainlen;uil, lui demanda l-elle cm aM'
l.'int lui ouvrir la porle , mnintfiiant, n'est-ce pas, vous venez aussi nous faire vos adieux?
— Oui, dit-il, Joséphine, oui, je viens vous annoncer que je pars. Rester , serait me préparer des regrets, des cliagrins et peut-être des remords?
Elle le regarda avec surprise
— Adieu donc! conlinua-t-il, en lui tciiilant une main qu'elle n'accepta point.
— Non, dit-elle, non , puisque vous jugez à propos de nous abandonner aussi , quand tout nous abandonne; puisque votre affection pour nous ne vous inspire point la pensée do différer un voyage sans nécessité, je ne me
séparerai point do vous, comme on so séparo d'un ami. Je no rendrai point étreinte pour étreinte à une main indifférente. Adieu , monsieur!
— Ingrate! répliqua Gaston, vous ne comprenez donc pas qu'il faut que je m'éloigne (le vous à tout prix? Mon eourage est à bout! Vous ne voyez donc pas que je vous aime !
Cette fois elle prit sa main dans ses mains tremblantes d'émotion.
— Joséphine, demanda en ce moment mademoiselle l.efébure, ce n'osi donc poin! le folonci (pii esl l.'i?
-— Si fait, ma tante , répondit la jeune fille d'une voix émue. H vient nous annoncer qu'il renonce à son voyage... N'est-ce pas? fit-elle avec un adorable despotisme.
— Merci, mon Dieu, merci ! ajouta mademoiselle Lefébure, voire bras ne s'éloigne pas toul-à-fait de nous.
Tous les trois passèrent encore une heure ensemLle. M. d'Outrepont transmit à Joséphine et à sa tante les derniers adieux de Charles, que mademoiselle Lefébure écoula en levant les yeux au ciel et en demandant à Dieu, dans une prière mentale, la protection divine pour son neveu et un peu de courage pour elle-même. Joséphine était radieuse ,
régoïsnie de la passion s'était emparé d'elle ; une joie ineffable brillait clans son regard, se trahissait dans ses paroles cl se révélait jusque dans les moindres inflexions de sa voix. Elle avait tout oublié : chagrin, déparî, absence, frère; elle n'avait qu'une pensée et (ju'une sensation, qui l'enivraient de bonheur et d'extase; aimée de Gaston ! aimée de celui <|u'elle aime!
Quand le colonel se leva pour prendre congé des deux femmes , Joséphine se leva, comme d'habitude, [X)ur éclairer M. d'Outrepont jusqu'au seuil de l'appartement. Tandis qu'il descendait les premières marches de l'escalier, elle se pencha sur la rr.mpc , avec une adorable expressioîi de triomphe et de tendresse :
— A demain de bonne heure, n'esl-cepas? dit elle.
Llle le suivit du regard dans les détours de î escalier; et au moment où elle allait le voir disparaître, se faisant un porle-voix de ses mains charmantes qu'elle plaça autour de ses lèvres :
— A demain de bonne iieurel répéta Joséphine^ à demain de bonne heure!
M. d'Outreponl, rentré dans son hôtel ^ nialgré l'heure avancée de la nuit, ne s'endormit point aussitôt, conjme ti'iiabitude, d'un prompt et paisible sommeil. Il se sentait agité, inquiet, brûlant. Les dernières paroles-
clo .losépliine : •< Adieu, à demain de bonne heure, n'est ce pas?» qu'elle lui avait dites en le reconduisant, ne cessaient de murmurer à son oreille ;)vcc les délicieuses modulations pleines de grâce et surtout de tcnriresse que leur avait données la charmante provençale. A la fin, cependant , et quand le jour commençait à paraître, la fatigue l'emporta; mais le sommeil ne parvint pas à soustraire le colonel à son agitation : Gaston letrouva dans ses rêves le souvenir, la voix et l'image de Joséphine.
La journée du lendemain parut longue à M. d'Outrepont; il l'employa cependant à réaliser le projet dont il avait parlé la veille aux deux femmes, devant Charles : il eut une longue conférence avec son tapissier, cl mit une
persévérance cl une ardeur de jeune iiommc à fnire disposer, pour le soir même, ie petit appartemeîît destiné à mademoiselle Lefébure et à sa nièce.
Ce n'était point la première fois que le tapissier, habitué aux fantaisies du coicuiel , avait à opérer de semblables miracles d'improvisalion. il installa en secret vingt ouvriers au troisième élage, profita des premières heures de la matinée pour transporter les meubles, et fit preuve de tant de célérité, de goût et d'intelligence, que tout fut prêt à neuf heures el demie du soir. Rien ne s'était fait (jue d'après les idées et les ortlres de M. d'OutrepoMl. Il n'avait pas dédaigné d'entrer dans les moindres détails, el de son quartier-général, établi au r(»nd de rarrière-boutique du
— '■l'ii) —
tapissier, il n'avait point cessé de iransmollrc des ordres à des aides-de-camp en blouse, qui allaient et venaient sans cesse de la rue NeuveîJautevillc au magasin du boulevarl. Plein d'impatiente, il voulut présider lui môme à la disposition des meubles, se glissa furtivement (ians la maison cl ie cœur battant joyeusement, parce qu'on ne l'avait point aperçu, il mit lui-même la main à l'œuvre, en passant une inspection générale et minutieuse: — une inspection d'arlistc et d'amant , — et monta eniin chez cf^lles pour qui se préparaient ces mystérieuses merveilles. Joséphine, parée de son costume arlésien, n'attendit pas même que le colonel tirât le cordon; elle vint lui ouvrir, le visageanimé d'une joie qui rendilson amant le plus heureux des hommes.
— Fil monsieur, s'écria - t - cHc on lui tendant sa jolie main ; fi ! que vous arrivez lard!
— Peut-être les importantes affaires qui m'ont retenu loin de vous sont-elles de nature à nie jusliiier, répondit-il en portant à ses lèvres la main qu(; lui présentait la jeune provençale.
— Des affaires! dit-elle avec un peu dé dépit; des affaires! Vous avez raison ; vous ne pouviez les sacrifier, même pour nous consoler* un jieudu départ de mon frère.
Elle esstjya les larmes (jue le souvenir de Charles avait fait glisser de sa paupière sur sa joue rose et brune à la fois.
— J'avais à remplir une promesse.
— Une promesse? répéta- t-elle-, et envers qui aviez- vous contracté cette promesse?
Il hésita avec perfidie avant de répondre.
— Je ne veux plus rien savoir, dit-elle: c'est un secret : excusez mon indiscrétion, colonel.
En parlant ainsi , son visage enjoué sur lequel n'avait fait qu'apparaître, comme un nuage sur un ciel bleu, le souvenir de son frère, reprit une expression sérieuse et prcs- (|uc triste?
— Ma lanlc , continua-t-elle en ouvrant la porte du petit salon ; voici monsieur le colonel.
Mademoiselle Lefébure se rangea près (Je la table à ouvrage pour donner au colonel la place qu'il affectionnait entre elle et Joséphine. Joséphine s'assit et se mit à broder silencieusement.
— Ainsi donc, demanda Gaston, qui était resté debout, ainsi donc, mademoiselle, j'ai mérité de vous trouver boudeuse, parce que je uic suis montré fidèle à une promesse que j'avais faite.
— Monsieur le colonel se trompe, interrompit Joséphine avec vivacité, je n'ai point
le droit de me moiilrer boudeuse envers lui. Je ne boude point.
Il sourit en homme sûr de son pardon.
— Je vous en fais juge toutes les deux: , mesdames : manquer de promesse à une femme...
— S'il s'agissait d'une femme, vous n'êtes déjà que trop justifié, colonel, répliqua-t-elle en donnant à son aiguille un si brusque mouvement que le fil se rompit.
— De quoi s'agit-il? demanda mademoiselle Lefébure (jui ne comprenait lion à eelt< querelle.
— Puisque mademoiselle Joséphine a daigné me pardonner, répondit M. d'Outrepont avec une fausse candeur qui redoubla la colère de la jeune (illc, laissons là celte discussion. La soirée est bien belle : ne voulez-vous point me perrnellre de vous offrir mon bras et cie vous accompagner dans une promenade sur le boulevart?
— J'ai promis de terminer cette broderie ce soir et je dois tenir ma promesse, répondit Joséphine en posant la main sur le bras de sa tanle, qui se disposait à se lever.
Le colonel reprit son chapeau, qu'il avait déposé en entrant sur un vieux meuble servant à la fois (le console et d'armoire.
— Bonsoir donc^ mesdames, dit-il.
Joséphine, en le voyant s'éloigner, senlil s'évanouir sa colère et son courage. I^lle ie ramena près d'elle par un regard plus doux,
— Vous vous décidez donc à sortir ? demanda t-il triomphant.
— Oui, si <pielque autre engagement ne vous défend point de nous accompagner.
— Au fait, dit-il , vous n^e rappeliez que j'ai affaire dans la maison.
J(»séphin<' se mordit les levies juscju au
sang efc se disposait à reprendre sa broderie. Le colonel passa le bras de Joséphine sous le sien.
— Partons, dit-il.
— Il faut que Joséphine change de robe, objecia mademoiselle Lefébure. Elle a voulu se parer encore ce soir de mon costume provençal , et ce costume, au milieu des rues de Paris...
— Venez, venez, interrompit le colonel qui entraîna Joséphine; suivez-nous, chère Antoinette.
Kn quelques instants, il les (!ut emmenées
ilnns rappartement qu'il avait (ait disposer au troisième étage. Josépliiiie, éblouie, ne put retenir un cri de joie el desurpiise; uiademoiselle Lefébure se sentit à la fois mécontente et heureuse, à la vue de ce petit paradis, comme eile l'appela.
— Désormais plus de travail, plus de fatigue, plus de soucis! le bonheur et l'aisance pour vous, Joséphine! et pour vous aussi, ma bonne et lidèle amie !
Mademoiselle Lefébure , profondément émue, resla (juelques inslaiits sans pouvoir prononcer un mot. Elle s'efforça cnlin de retrouver un peu de force et de sang-froid :
— Ecoutez-njoi, Gaston, dit-elle, et si vous
trouvez dans mes paroles quelque chose qui vous afflige, pardonnez-ie moi; mon cœur ne saurait être le complice de mes lèvres. Charles, quelque soit l'importance de l'emploi que vous lui avez fait obtenir, ne peut se trouver, de longtemps, assez riche pour s'acquitter envers vous du prêt généreux que vous m'avez fait pour lui, et auquel étaient attachés sa vie et son honneur. Nous ne saurions maintenant lui laisser contracter envers vous de nouvelles dettes.
Le colonel fronça le sourcil.
— Vous comprenez l)ieii, n'est-ce pas, mou ami, les sentiments qui me font vous tenir ce langage? Merci pour vos fraternelles et géué-
rcuses intentions; merci pour la tendre amitié dont vous nous prodiguez de si nobles preuves?... Mettez-vous à notn^ place, et ditesnous si vous n'agiriez point comme nous le faisons en ce moment.
— Oui, colonel, reprit Joséphine; votre affection pour nous vous a entraîné trop loin: permettez qu'en refusant vos dons, comme il est de notre devoir, nous vous en aimions néanmoins plus encore, s'il esi possible.
— Eli quoi ! s'écria M. d'Oulvepont, n'estce point les intentions de votre frère que je remplis en ce moment? Fais-je autre chose que de m'acquitter du mandat dont il m'a chargé 6n votre présence ?
— Colonel, interrompit Joséphine, je fais un appel à voire honneur; votre réponse terminera ce débat. Quels sont les appointements affectés à l'emploi que vous avez fait obtenir ii mon frère?
M. d'Oulrepont, déconcerté, balbutia quelques mots confus.
— Yous !e voyez, mon ami, nous, ne pouvons point accepter, continua Joséphine avec une fermeté calme, mais qui ne laissait aucun espoir au, colonel. Si vous teçez à ne point m'aflliger, ne parions point de tout ceci; oublions-le: remontons dans notre mansarde et prenons gaîment le thé.
M. d'Outrepont garda quelques instants le
silence. Appuyé contre la cheminée, il semblait en proie à une lutte violente.
— Ainsi , dit-il d'un ton froid et en revenant près des deux femmes, ainsi, mademoiselle Antoinette refuse à l'ami de sa jeunesse, à celui qu'elle avait choisi pauvre et obscur, d'accepter ses services maintenant qu'il est riche et heureux.
— Soyez notre juge, Gaston!...
— Ainsi, mademoiselle Joséphine, continua le colonel, ne veut point permettre à l'ami de son frère de devenir le protecteur et l'appui de la sœur que Charles a couiiée' à sa sollicitude!
— ^ IN'insistez pas, mon nnii , vous m'affligeriez sans me faire changer de résolution.
— Vous avez raison, mun zèle m'a égaré. La fille du colonel Lefébure ne doit accepter la protection de personne, pas même celle d'un frère d'armes de son père. Cependant , ni vous, ni votre tanle, vous ne pouvez rester dans une situation indigne de toutes les deux; vous ne pouvez plus longtemps soutenir une lutte inégale contre le malheur . Voyons, n'est-il aucun moyen de tout concilier? continua-t-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante; ce que vous refusez du colonel d'Outrcponl, ne pouvez-vous l'accepter «l'un fiancé, d'un époux?
— Que dit-il? 'que dit-il donc? s'écria iïiailemoiselle Lefébure éperdue.
Le colonel soutenait Josépliinc, que la joie avait presque fait cléfhillir. Il n'entendit point l'exclamation douloureuse que ses paroles avaient arrachée à Antoinette.
— J'attends un mot de vous, chère Joséphine ; je l'attends comme un arrêt duquel dépend tout le bonheur de ma vie.
— Vous savez bien que je vous aime! répôndit^elle.
Il y eut un moment où leur joie faillit arracher une malédiction de mademoiselle Lefébure.
— Mon Dieu! pensa-t-elle , soutenez-moi
(le votre aide divine ; une pareille épreuve dépasse mes forces !
— Ma tante, nous allons donc prendre possession de cet appartement, de ce nid délicieux? demanda Joséphine enivrée de ^bonheur.
— Oui, madame la colonelle ! répondit la martyre qui eiM la force de trouver un sourire.
RONHKUR.
Un mois après le départ de Charles, pour l'Afrique, un bonheur sans mélange, un bonheur à faire envie régnait, en apparence du moins, dans le délicieux petit appartement de la rue Neuve-Hautevilie; Joséphine travaillait
à son troHSseau de mariée, et le colonel venait, dés le matin, s'asseoir près de sa charmante fiancée, qui souvent l'accusait encore d'arriver trop tard.
Cependant, on ne le voyait à la Chambre que les jours où de graves questions y rendaient sa présence indispensable. Quant au Jokey-Club, à l'Opéra, aux Italiens et au café de Paris, il n'y paraissait point, et l'on s'y livrait à mille suppositions sur la vie solitaire qu'il avait adoptée ; personne de ses amis ne se méprenait toutefois sur la cause de cette retraite mystérieuse; et chacun s'accoitlait à l'attribuer à l'amour.
Ces conjectures, justes à leur point de (U-
pari, se perdaient cl s'égaraient pourtant (juand il s'agissait de découvrir l'objet d'une pareille passion. La passion n'étonnait point, car on connaissait la nature impressionnable et romanesque du colonel, et on était habitué à le Toir, de temps à autre, se livrer aux extravagances d'un amour de bonne foi , — lanl (ju'il durait. Par malheur ou par bonheur, jamais pourtant sa durée ne se prolongeait d'une manière inquiétante ; — la guérison survenait aussi promptementet aussi brusquement que la maladie. Quand donc les amis du colonel et surtout le général Bonnivet, venaient à parler de cette fantaisie de solitude, ils ne manquaient jamais de conclure en prédisant un prochain retour du colonel à ses habitudes abandonnées.
Cependant le colonel, loin de sentir dimi^ nuer son amour, devenait de plus en plus épris de sa fiancée. Jamais, depuis |bien des années, il n'avait été aimé d'une tendresse aussi vraie et aussi pure. Lui-mêmese sentait renaître à une jeunesse de pensées eik une fraîcheur d'imagination qui regénéraient son cœur et lui rendaient de la foi en lui-même. Il ne vivait que par Joséphine, et Joséphine ne vivait que par lui; les fiancés se confondaient dans ce sublime égoïsme à deux, qui ne tient compte de rien, au monde, que de sa propre ardeur, et qui, tout entier à ses extases, dédaigne et même oublie le reste. Ni l'un ni l'autre ne s'apercevaient de la tristesse d'Antoinetieetdes efforts généreux et souvent inefficaces de la noble fdle pour cacher sa douleur. Quand elle sentait la force l'abandon-
ner, elle quiUait quelques instants Icsliancés, allait pleurer dans la pièce voisine, et rentrait calme en apparence, cachant sa peine sous un front serein. Celte candide créature avaif appris en peu de jours à dissimuler avec une énergie et un savoir-fairo que lui eût envié le roi Louis XI, quand il avait à lutter avec ses plus redoutables et ses plus rusés adversaires. Elle était parvenue à parler à Gaston et à Joséphine de leur bonheur et et de leur mariage, le sourire sur les lèvres, le regard calme et la voix sûre. La mort était dans son âme et la satisfaction sur son visage.
Un seul changement se faisait remarquer dans ses habitudes , c'était un redoublement de ferveur religieuse. Chaque matin, au point du jour, elle entendait la m«sse et le
soii se icndait à l'olïice, au grand chagrin de Joséphine, qui se voyait enlever, par ces soins pieux, une grande heure des visites du colonel. Elle avait bien essayé plusieurs fois de protester indirectement contre cette recrudescence de piéié; mais sa tante lui avait répondu :
— Mon enfant , quan<l Dieu nous comble de ses bienfaits, ne faut-il pas lui en témoigner sa reconnaissance?
Élevée, comme toutes les jeunes fdles du Midi, dans l'observance rigoureuse des devoirs religieux, et sachant d'ailleurs l'inutilité d'une lutte qui blesserait sa tante sans rien modifier à ses résolutions , Joséphine se résigna donc à ce sacriilice, cl s'en dédommagea un peu
en priant avec ferveur pour celui qu'elle aimait. *
Le colonel s'occupait activement des dispositions à prendre pour son prochain mariage, quoiqu'il trouvât un bonheur ineffable à voir se prolonger sadélicieuse situationdc fiancé, et à s'enivrer des parfums du bonheur, préférables peut-être au bonheur lui-même. 11 se sentait tellement heureux qu'il redoutait de faire un pas de plus, dans la crainte de sentir son extase rencontrer (juelque triste réalité et se briser en s'y heurtant.
Grâce à Dieu, jusqu'ici sa passion n'avait fait que prendre un caractère fervent et durable. Chaque joui- il aimait et il était aimé
davantage, quoique chaque jour il regardât ce redoublement de tendresse comme désormais impossible.
Un soir il sortit de chez sa (iancée, après une de ces adoiables querelles que suit une réconciliation plus adorable encore; querelles semblables à de légères ondées qui rendent les prés plus verdoyants et donnent plus d'azur au ciel. Pour rentrer sitôt chez lui, il se sentait trop délicieusement ému; il trouvait trop de joie <à se souvenir de son bonheur et à se rappeler un à un les moindres incidents de sa journée d'amour. Il renvoya donc sa voiture et résolut de retourner seul et à pied jusqu'à son hôtel. Depuis un quart d'heure, il marciiait enfoncé dans sa rêverie, lorsqu'il sentit une main se placer familièrement sur
son épaule; en même temps, une voix amicale rintcrpella avec gaîté : c'était le général Bonnivet, son collègue à la Chambre, son camarade à l'armée et son ami depuis vingt ans, comme le répétait sans cesse le vieux soldat, devenu une des puissances du vote assis et lever.
— Ah! ah! fit-il en passant son bras sous le bras du colonel, il fiaul se promener à minuit sur le boulevari des Italiens pour vous rencontrer! On ne vous voit nulle part, pas même à nos séances de la Chambre; j'ai demandé de vos nouvelles à tous nos amis, personne n'a pu m'en donner. Célesline prétend que vous songez à fonder un couvent de trappistes en faveur des rats convertis. Encore trente années de vie joyeuse, u-t-elle ajouté,
et je réclamerai i'honneur de devenir l'abbesse de cette sainie maison.
A. CCS plaisanteries qui sentaient leur coulisse, le colonel fronça le sourcil et pressa involontairement le pas.
— Diable! diable! je commence à croire qu'il y a quelque chose de vrai dans tout cela, reprit le général en riant. Une des innocentes plaisanteries que vous aimiez tant jadis vous etfarouche aujourd'hui; ôies-vous donc amoureux d'une religieuse ?
— Non, mais d'un ange! interrompit-il avec impatience.
— Toutes les femmes que l'on aime sont
des anges ou des dénions, cela est connu, repartit le général qui ne comprenait guère d'autres passions que l'ambition, la fortune, la bonne chère, et qui, semblable à certains aveugles nés qui nient l'utilité de la lumière, traitait avec fort peu de respect l'amour qu'il était incapable de ressentir.
— Je vais me marier, continua brusquement Gaston, résolu de se débarrasser à lout prix des réflexions de son ami, cl qui pensa le réduire au silence en lui apprenant sans détour la résolution <]u'il avait prise.
Le mol de mariage acheva de jeter le général Bonnivet dans un profond ébahisseuient.
— Vous marier! dit-il, vous! Vous! le plus heureux et le plus échevelé de nous tous? Vous! l'honneur de la loge infernale, le roi du Jockey-Club, le protecteur de l'Opéra? vous! Gaston d' Ou t repont I vous allez vous brider, vous mettre un mors? vous allez promener une femme, — votre femme, votre véritable femme, sur le boulevard des Italiens, el regarder de travers vos amis qui la salueront trop profondément'... Ainsi vous voilà restant au bal jusqu'à cinq heures du matin, dînant au logis, troublé la nuit dans votre sommeil par des cris d'enfants, et astreint à la respectable existence de père de famille? Sans compter la pauvreté qui vous arrivera malgré vos quarante mille livres de rente ! Oui, un riche garçon s'appauvrit toujours en se mariant, quelque dot uu'il re-
çoive de sa femme. Vous allez donner ehez vous des dîners, des soirées, des matinées, des bals; vous recevrez et vous rendrez des visites; vous n'irez plus qu'à pied pour laisser votre voilure à votre femme!
Pendant cette philippique contre le mariage, M. d' Outrepont avait peine à contenir son impatience; mais chaque fois qu'il voulait interronqjre l'orateur , celui-ci , habitué aux luttes de la tribune, élevait la voix et se maintenait la parole.
Gaston, en désespoir de l'interrompre, iinil par prendre le parti de le laisser aller jusqu'au bout.
— Avez-vous liui? demaiida-t-il en croir «. 17
sant les bras et lorsque le général, épuisé par sa bordée d'éloquence , se vit réduit à subir quelques instants de repos.
— Attendez, que je reprenne haleine, répliqua en souriant l'orateur essoufflé.
— Epargnez-vous celte nouvelle fatigue.
Colle que j'épouse est une jeune fille simple, modeste, ennemie du bruit et du monde, qui trouvera le bonheur chez elle et qui ne le cherchera point autre part.
— Voyez-vous ! s'écria Bonnivet étourdi de cette réponse. Il ne manque plus à votre héroïne que d'avoir dix -sept ans et de ne pos-
séder pour dot (\uv. les susdits dix-se|)l printemps, ses vertus et sa beauté !
Le colonel rougit légèrement à ces mots.
— Vous serez un des témoins de mon mariage, et quand vous aurez vu ma femme, vous m'envierez mon bonheur.
— Or çà, Gaston , interrompit le général, faut-il prendre tout ceci au sérieux? Vous mariez-vous réellement ? Quelle est la femme que vous songez à épouser?
— La lille d'un colonel tué à Waterloo, mademoiselle Lefébure?
— Et quelle dot apporte-l-elle?
— Je vous l'ai dit, aucune.
.Bonnivet regarda le colonel comme il eût regardé un homme en délire.
— Ce mariage se trouve irrévocablement arrêté?
— Irrévocablement,
— Et vous vous mariez?
— Dans un mois au plps tard ;j j'attends quelques papiers indispensables p<:)ur faire afficher mes bans.
— Bonsoic, Gaston; vous voici arrive devant votre liôtel.
— Bonsoir, général.
11 se séparèrent; le colonel se coucha de fort mauvaise humeur contre les amis qui ont la rage de se mêler d'affaires qui ne les regardent point et qui donnent des conseils inutiles et irritants.
Le général Bonnivel reprit le chemin du boulevart en se disant :
— Ou j'y perdrai mon latin , ou j'empêcherai Gaston de conclure une pareille folie.
Le général était un de ces caractères trop fréquents dans le monde, qui ne jugent les actions des autres qu'à leur propre point de vue et ne sauraient mettre en doute l'infaillibilité de leur jugement j ils ne manquent jamais de s'immiscer dans les affaires de leurs amis, même quand cette intervention n'a rien d'agréable pour ceux sur lesquels elle s'exerce. M. Bonnivet aimait le colonel comme il aimait vingt autres personnes à Paris; M. d'Oulrepont fût mort tout-à-coup, que son ami Bonnivet eût dit en poussant un soupir :
— Pauvre garçon ! il n'avait guère plus de quarante ans.
Et celle oraison funèbre terminée, il eût
passé la journée, comme (VlmbiUidc, sans penser autremenl au défunt qu'en racontant à tout venant sa mort imprévue, et en se faisant les honneurs de cette triste nouvelle au Jockey-Club et au foyer des Variétés, dont il était un des habitués. Le lendemain, il n'y eût ()lus songé, si ce n'est pour aller, chez ses autres amis de l'armée, les prévenir qu'une place se trouvait vacante à la Chambre, et que le ministère avait à nommer à un grade de colonel dans réial-major.
Celte amitié banale qui reposait sur une sorte de confraternité militaire, sur des paris extravagants, sur des soupers échevelés et sur l'habitude de se rencontrer à peu prés tous les jours, à la môme heure, à la Chambre et au boulevart des Italiens, n'en prit pas moins
sur elle de rendre au colonel, sans qu'il le soupçonnât, ce que le général nommait un service éminent : il s'affubla du rôle de tuteur, s'érigea en providence mystérieuse de son ami, et se rendit dès le lendemain matin chez le ministre de la guerre. Après avoir entretenu de ses propres intérêts le fonctionnaire chargé de l'administration de l'armée, il parla en termes vagues du mécontentement que ressentait d' Outrepont de se voir inoccupé. Ne devait-il point s'étonner de n'avoir point encore été mis en position de se conquérir les étoiles de maréchal-de-camp? Ses plaintes, s'il lui en échappait, n'étaient-elles • point légitimes?
Le ministre s'étonna de ce langage; il avait vu, la veille encore, le colonel, et le colonel
i»c lui avait point dit un mot do ces projcls d'avancement.
Il ajouta :
Si M. d'Outrepont m'eût jamais manifesté le désir que vous m'exprimez en son nom, depuis longtemps je me fusse empressé de lui rendre une justice à laquelle il a tous les droits possibles. Une mission difficile dans laquelle se trouvent de grands périls à braver et d'immenses services à rendre au pays me fesait chercher autour de moi un officier digne de se la voir confier. Je vais écrire à l'instant même au colonel <|ue je la lui donne.
Le général témoigna une joie extrême et remercia vivement le ministre.
— Je désirerais, coiilinua-t-il, après un moment d'hésitation, je désirerais que le colonel ne sût rien des confidences que j'ai faites à votre excellence. Il lui saura plus de gré d'avoir prévenu son désir, et peut-être m'en voudrait-il d'avoir révélé un mécontentement qu'il n'a confié qu'à moi.
— Soyez sans crainte, répliqua le ministre, qui écrivit sur le champ à M. d'Oulrepont la lettre suivante :
a Mon cher colonel, voici la session termi- « née ; la Chambre n'a plus besoin de vos ser- « vices jusqu'à l'hiver prochain; l'État les « réclame et vous ne les lui refuserez point. « Je joins à ce billet un ordre Je départ pour
rt l'Algérie. Je vous y charge d'une mission « digned'un inlrépideofficieretd'un diplomate <r habile. Je vous attends demain matin pour « vous remettre moi même vos instructions. Il '( est urgent que vous partiez irnmédiate- « ment, u
Un estafette porta sur le champ à l'hôtel du colonel celte lettre, accompagnée d'un ordre de départ. Le colonel se trouvait sorti depuis une heure, et Jean avait prolilé de l'absence de son maître pour donner l'après-midi à ses affaires particulières. La lettre resta donc chez le concierge, habitué à recevoir d'ailleurs de fréquents messages des ministères pour M. d'Outrepont, et à en donner à l'estafette le reçu exigé.
Le colonel ne rentra point chez lui de la journée. Minuit sonnait lorsqu'il put s'arracher à grand peine d'auprès de Joséphine, qui, encore, l'accusait de la quitter, de trop bonne heure. Comme il passait devant le Jockey- Club, sans même lever les yeux vers les salons ou naguère se dépensait une partie de ses soirées, il s'entendit appeler par trois de ses amis qui sortaient du cercle; parmi ces amis se trouvait le général , qu'il n'avait point aperçu, dans sa préoccupation des souvenirs de la journée.
— Vous verrez qu'il partira sans môme nous serrer la main! s'écria l'un d'eux.
— Qu'il n'en reçoive pas moins nos sin-
cères l'élicitalions ; avant quatre mois, nous compterons un général do plus parmi nos amis.
M. d'Outrepont témoigna sa surprise ei avoua qu'il ne comprenait rien à ce qu'on lui disait.
— Demandez-le donc au journal officiel du soir, qui annonce votre dépari pour l'Afrique et l'importante mission (jue le gouvernement vous Y confie?
Le colonel pâlit.
— Tout cela ne peut être que le résultat (l'une méprise, i<''pondit-il. Des af'f;\iros gra-
ves ne me j^ei mettraient point d'accepter une pareille mission, même en supposant qu'elle me fut proposée.
— ÎNous ne parlons, ce soir, que d'après l'organe ofticiel du ministère, répliqua gravement Bonnivet. Demam matin tous les journaux répéteront cette nouvelle; après-demain la France entière la connaîtra.
L'agitation du colonel devint de plus en plus vive; le général lui prit le bras, et l'emmenant à l'écart :
— Cette mission n'aura que deux ou trois mois de durée; il est trop tard pouc la réfuser. L'honneur vous fait un devoir de
ne pas môme adresser au ministre une seule objection. Vous seriék deshonoré.
Gaston tressaillit.
— Déshonoré, répéta-t-il avec énergie...
Oui, déshonoré! Je serais un misérable de ne pas vous dire aujourd'hui ce que vous penserez vous-même demain.
11 lui serra la main, cl s'éloigna en se disant :
— Dans un an, mon pauvre Gaston, vous ne songerez plus à épouser une enfant, et vous saurez alors quelle main amie vous a empêché de faiic celle sollisiv
En rentrant chez lui, le colonel trouva la lettre du ministre et l'ordre de départ qui l'accompagnait.
D'abord il se livra sans réserve à un violent accès de colère dont Jean fut la première victime et qu'il supporta avec une admirable résignation, eu homme qui n'en était point à son premier orage de ce genre. Gaston se lassa bientôt de s'emporter contre un pauvre garçpn qui n'avait d'autre tort que de n'avoir point porté sur-le-champ à son maître une dépêche dont il ne pouvait soupçonner l'importance. Il s'enferma dans son cabinet, lut la lettre du ministre et l'ordre de départ qui l'accompagnait, les commenta et finit par s'avouer qu'il ne pouvait y voir qu'un sentiment de bienveillance. La mission
dont on le chargeait était glorieuse et ne saurait manquer de valoir à celui qui en était chargé un avanc^ement qu'il désirait depuis longtemps. Mais quitter Joséphine! mais différer tant de bonheur! . . . Cette affreuse pensée efface pour lui toute idée d'ambition. Non, ce départ n'est point possible! il verra le ministre demain matin, il refusera... El ces maudits journaux qui ont proclamé partout la nouvelle do sa mission ,. Ah! le général n'a que trop raison 5 un refus, c'est le déshonneur!
Il passa toute la nuit sans se coucher, tantôt en proie à la colère, tantôt pleurant 3 la pensée de Joséphine .
Le lendemain matin, au point du jour, il
se rendit chez ie ministre; il le trouva déjà au travail.
— Colonel, lui dit l'homme d'étal, je vous confie de graves intérêts; vous vous mettrez en route dans une heure. Les dépêches que je viens de recevoir d'Afrique rendent encore plus périlleux qu'ils ne l'étaient les devoirs de votre mission. Les balles arabes vous attendent ; il y aura de la gloire à conquérir !
En présence du vieux soldat, le colonel sentit mourir sur ses lèvres toutes les objections, et se répéta la parole de Bonnivet qui n'avait cessé de le poursuivre : Déshonoré. 11 écouta froidement les instructions du ministre, prit congé de lui, et donna à Jean
l'ordre de faire préparer sur-le-champ une cliaise de posle et de la lui amener chez mademoiselle Lefébure. Il remonta ensuite dans sa voiture et se fit conduire rue INeuve-Hauteville.
Joséphine dormait encore de ce doux et profond sommeil que donnent dix-sept ans, le bonheur et l'amour. Tout-à-coup le bruit de la sonnette, brusquement secouée, l'éveilla en sursaut.
Elle souleva la tête et s'appuya sur le coude pour mieux écouter; la sonnette tinta de nouveau, tandis ((ue la femme de chambre attachée récemment au service de la fiancée du colonel se levait à la hâte. Avant
que cette dernière n'eût ouvert, la sonnette renouvella encore son appel impatient, et Josépliiïî^ reconnut la voix et le pas de Gaston. Il entra brusquement dans la chambre de la jeune fille; elle s'enveloppa à la hâte d'un grand châle.
— Qu'avez vous? s'écria-l-eilo; qu'avezvous, mon ami? Pourquoi celte pâleur?
Pourquoi cette agitation?
Trop ému pour prononcer une parole, il jeta sur le lit de Joséphine la lettre du ministre, et lombaà genoux et en larmes aux pieds de sa fiancée. La jeune fille lut jusqu'au bout et îenlemenl le fatal ordre de départ.
— Mon ami, dit-elle en s'efforcant de don-
lier tiu couiiige à sa voix dcfaillanlc, mon ami, en acceptant lelilre de votre femme, j'en ai accepté tous les devoirs, et j'espère que Dieu me donnera la force de les accomplir courageusement. Puisque l'honneur vous oblige à partir, partez! J'ai foi en vous comme vous avez foi en raoi^ j'attendrai votre retour, sinon sans douleur, du moins avec résignation. Partez , dit-elle , et que Dieu vous protège . Votre fiancée vous attend 5 vous la retrouverez digne de vous, comme elle vous retrouvera fidèle el tendre.
— A toi, à toi pour la vie! réponditil en couvrant de baisers la main de Joséphine.
— Hélas! pensa Antoinette qui était
survenue , ce sont les mêmes udieiw qu'il m'a faits à moi qui ai été aussi sa liancée !
En ce moment le bruit de la voiture de poste qui arrivait devant la porte se fit entendre dans la rue.
Il y a des douleurs et des émotions que rien ne saurait décrire; tel fut le désespoir de Gaston et de Joséphine en se séparant.
Mademoiselle Leféburc pleurait el priait près de sa nièce.
— Mon Dieu! disaiL-ellc, au nom dénies
souffrances , faites qu'il ne l'oublie point comme il m'a oubliée.
Quelque crueile que soit l'heure de la séparation, les heures de l'absence la surpassent en tourments. Elles arrivent lorsque les forces sont épuisées par la lutte et par le temps. Joséphine, qui avait montré tant de courage en quittant le colonel, ne savait que pleurer et se désespérer depuis le départ de son liancé; elle restait plongée dans un abattement que ne parvenaient jamais à dissiper, môme pour quelques instants,la sollicitude et les témoignages de tendresse que lui prodiguait sa tante.
Un soir, mademoiselle F^cféburc lui dit:
— Hélas' mort enfant, prends courage; n'ai-je pas, moi, souffert et attendu comme toi, pendant de longues années? Ne m'a-t-il pas fallu me courber avec résignation sous les souffrances de l'isolement el de l'abandon ?
Joséphine répondit :
— Vous ne l'aimiez pas comme je l'aimcj ma tante! Le temps a changé votre amour en amitié; de fiancée, vous êtes devenue une sœur pour Gaston.
Mademoiselle Letébure regarda tristement ^•<\ nièce.
— Mou Dieu, dit-cilc, mou Dieu, elle ne soupçonne même pas l'étendue de mon affreux sacrifice! Je me meurs pour elle , et elle ne comprend aucune de mes souffrances et de mes tortures !
Joséphine ne vivait que dans une seule pensée, l'attente des lettres de M. d'Outrepont. Assise près de la fenêtre, les cheveux en désordre et enveloppée dans une robe de chambre, insoucieuse de sa beauté ; brisée, pâle, elle épiait sans cesse, en silence, l'arrivée du facteur 5 son cœur battait avec anxiété jusqu'au moment où il franchissait le seuil de la maison. Alors e(le appelait sa femme-de chambre qui s'élançait dans l'escalier pour recevoir la lettre bénie et l'apporter à sa mai-
tresse, debout et impatiente sur !e seuil de l'appartement.
Le colonel, jusqu'au moment où il s'était embarque à Marseille, avait écrit à Joséphine, de presque toutes les villes qu'avait traversées sa voiture; c'étaient toujours quelques lignes tracées précipitamment au crayon et pour confirmer à la jeune fille l'amour et la douleur de l'amant que la fatalité séparait de sa fiancée. Joséphine lisait et relisait ces billets , et les renfermait précieusement dans un petit coffre d'or dont la mère du colonel avait fait autrefois don à son fils. Rien jusqu'alors n'avait pu le séparer de celte pieuse relique confiée à Joséphine au moment <ie la quitter. Quand le couraîre
Tabandonnait toul-à-iait, (ju bien lorsque le facteur venait à passer sans s'arrêter, elle ouvrait le coffret, lui demandait des consolations et relisait une à iine les lettres de Gaston. Faut-il ajouter que, chaque jour, une longue lettre parlait de Paris pour le colonel, afin qu'il en trouvât du n^oins une avant de quitter Toulon, et que les autres allassent le rejoindre en Afrique?
Après que M. d' Outrepont eut quitté la France et fut débarqué en Algérie, ses lettres n'arrivèrent plus qu'irrégulièrement et à d'assez longs intervalles. Un service de paquebots ne se trouvait point alors organisé comme aujourd'hui enlic la colonie et Mar seille.
Lorsqu'un long retard survenait, made moiselle Lefébure ne savait comment rendre un peu de raison à sa nièce, qui se livrait à ses inquiétudes avec l'exagération naïve de la passion de la jeunesse et du sang provençal. Elle accompagnait sa tante à l'église, faisait des neuvaines, promettait des ex-voto el demandait avec instance à la sainte Vierge sa protection pour Gaston, exposé à tant de périls sur une terre ennemie. Rentrée chez elle, elle se faisait apporter des journaux, lisait et commentait tout €e qui, dans leurs colonnes, 'parlait de l'Afrique, et suivait sur des cartes de géographie la marche des armées françaises. A cette époque, des combats avaient lieu presque tous les jours, et souvent ils se livraient dans les pays que parcourait le colonel. Rien ne saurait exprimer les an-
goisses de la pauvrelille jusqu'au moment où une lettre venait la rassurer ei lui apprendre qu'aucun malheur n'avait frappé son amant. Mais cette lettre était écrite depuis dix jours, et depuis dix jours, hélas ! que de chances funestes avaient pu survenir et le frapper 1
Après deux mois, les lettres du colonel devinrent rares, et Joséphine crut remarquer moins d'amour dans leurs lignes rapidement écrites, peu nombreuses et souvent indifférentes. Les dernières surtout poignôrenl le cœur de ia jeune lille et ne causèrent pas moins de chagrin à mademoiselle Lefébure, qui chercha cependant à tromper sa nièce et à lui démontrer que 1^ froideur du colonel
n'éxistail qu'en imagination. Antoinette écrivit en secret au colonel pour le supplier de ne pas réduire au désespoir une enfant que le chagrin avait presque déjà affollée, et qui succomberait à un coup au-dessus de ses forces épuisées, dette lettre resta sans réponse.
Rien n'arriva plus d'Afrique pour Joséphine que des lettres de son frère.
Aucun doute ne pouvait rester à la pauvre fille sur lesmotifsdusilence gardé parM. d'Outrepont. Presque chaque jour, les feuilles publiques parlaient du colonel et des opérations militaires auxquelles il se trouvait associé, il n'était donc ni malade ni placé, par l'éloi-
gnement ou par l'inlerception des communications, dans l'impossibilité de donner de ses
nouvelles.
Mademoiselle Lelébure écrivit une seconde fois il Gaston sans obtenir plus de succès et sans parvenir à lui faire rompre le silence. Quant à Joséphine, elle avait cessé d'adresser à Gaston des lettres qu'elle savait inutiles. Avec un sang-froid qui épouvantait sa tante, elle reprit ses travaux d'aiguille et s'efforça de paraître calme. Un matin elle dit à mademoiselle Lefébure :
— Nous ne pouvons rester dans notre appartement, il appartient au colonel ; .'tllons chercher un logement éloigné de cette mai-
son, et qui soit plus enharmonie avec notre position.
Appuyée sur le bras de sa tante, elle se traîna jusqu'à une mansarde qui se trouvait dans un quartier voisin et déclara vouloir s'y établir : elle exigea encore que dès le lendemain les meubles du logement qu'elles avaient quitté pour l'appartement disposé par Gaston fussent repris chez le tapissier qu'on en avait fait dépositaire et placés dans la nouvelle habitation. La clé de l'appartement qu'elles quittaient fût remise en échange à ce tapissier pour qu'il la rendît plus tard au colonel.
L'accomplissement de toutes ces choses
acheva d'épuisec le peu de lorces qu'il restait à Joséphine. Déjà depuis longtemps sa beauté, naguère si pleine de fraîcheur, avait pris un caractère touchant et mélancolique; le désespoir vint à son tour effacer cette empreinte et apposer sur le front de l'infortunée son funeste cachet. Une pâleur livide voila ses traits et les décomposa; son œil s'alluma d'une flamme sinistre; une rougeur fiévreuse colora les pommettes de ses joues amaigries ; des veines bleuâtres et transparentes commençaient à se dessiner sur aes mains naguère pures, blanches et taillées, comme ia main de marbre d'une statue antique. Sa voix ne vibrait plus avec un timbre argentin, et ne faisaitplus entendre la douce musique de l'accent provençal, si pétulant, si mélodieux, quand ilestprononcéparles lèvres roses d'une
jeune fillo. Elle parlait avec lenteur, et une toux (onvuisive interrompait souvent ses mots saccadés.
Un jour mademoiselle Lefébure proposa timidement à sa nièce de faire appeler un médecin. Joséphine répondit par un regard si triste que sa tante n'osa plus renouveler cette proposition.
Cependant le mal empirait, et ses progrès rapides devenaient de plus en plus irrécusables. Il fallut renoncer aux veilles, il fallut même renoncer au travail.
Vaincue un soir par la .souffrance, José-
phine s'était jetée sur son lit, et mademoiselle Lefébure, assise près d'elle, lisait à haute voix quelques pages de V Imitation., ne sachant plus comment consoler sa nièce, elle recourait à Dieu. Joséphine n'écoulait point les paroles du livre chrétien. L'œil fixe, l'âmeet la pensée étrangères à ce qui se passait autour d'elle, elle rêvait à Gaston et au lâche abandon dont il avait payé son amour. Tout-à-coup, elle se souleva sur son lit, et passant avec tendresse ses bras autour du cou de sa tante :
— Je ne puis mourir ;iinsi snns l'avoir revu ! s'écrie-t-elle. Ma tante, partons pour lAlgériel... Peut-être, on me revoyant, sentira-t-il son amour se réveiller dans son cœur.
— Pauvre enfant! murmura mademoiselle Lefébure, pauvre enfant!
— Je suis folle, n'est-ce j>as? reprit Joséphine; plût à Dieu que je fusse folle tout-àfail! Je ne me souviendrais plus! Mais mourir avec toute sa raison... mourir sans le revoir! Oh! ce seraittrop affreux. Je sens qu'un mot, (pi' un regard de lui me rendraient l'existence et la santé!.,. Tu neveux pas que je meure, n'est-ce pas, m\ tante? Eh bien partons, partons dès demain? Tu reverras, en passant, notre belle Provence, ce pays adoré que tu n'as point salué depuis tant d'années... Partons! Gaston, quand il me reverra, me tendra la main, ei tout sera oublié... Il me dira du moins pourquoi il m'abandonne. Partons»
— uya —
ma lantc, ou je scmks, vois lu, que je inourrai en renianl Dieu, qui lu'a fait de telles douleurs.
De même que toutes les «alures (jui poussent le dévouement jusqu'à l'excès , Antoinette se trouvait sans force contre la volonté de ceux qu'elle aimait. Sa raison lui démoulrail en vain combien le départ exigé par Joséphine manquait de prudence et de raison; sa prudence et sa raison disparais-
saient en présence des angoisses et des gémissements de la jeiino fille qu'elle avait reçue (les mains d'une sœur mourante, d'une sœur qui lui disait comme le Christ disait à Marie en lui montrant le disciple bien-aimé : Femme,désormais voici votreenfanl! Elle ce-
dail donc aux instances de Joséphine, malgré elle et entraînée par la fascination irrésistible d'une volonté plus puissante que la sienne. On ne refuse rien à un mourant qui supplie! Refuser, c'était tuer cette enfant qui peut être pouvait survivre quelque temps encore. Ainsi Lenore suit le fantôme de la
ballade, quoiqu'elle sache bien qu'il J'emmène vers un abîme.
Mademoiselle Leiébure se mit donc à faire les préparatifs d'un dipart dont elle reconnaissait, hélas! l'inulililé, la démence.
— Après m'avoir revue, si Gaston me repousse et m'abandonne encore, disait Joséphine, à (jui la ccptilude du départ avait
loul-à-coup Caif. retrouver de la l'orGC,eh bien ! nous aurons pour nous protéger et pour nous consoler, mon frère, mon bon Charles, dont les lettres sont si tendres. En le revoyant, en nous retrouvant près de lui, nous renaîtrons à la vie. Mais Gaston ne résistera pas, vois-tu ! Je me.traînerai à ses pieds, je le supplierai avec tant de tendresse qu'il me relèvera et qu'il essuiera mes larmes. Tu verras, ma tante! Il est bon, il m'aime; un moment d'erreur peut faire faillir le plus noble cœur. Charles, notre Charles bien-aimé, n'a-t-il pas succombé lui même? N'as-tu pas été heureuse de lui pardonner; eh bien, je pardonnerai à Gaston, comme tu as pardonné à Charles, sans me souvenir du passé et en me vengeant de lui à force de bonheur et d'amour.
Nous le répétons, mademoiselle Lefébure écoutait ces paroles d'espoir sans rien partager de leur conviction. Elle n'en passa pas moins la soirée à réaliser le peu d'argent qui lui restait. Deux places furent retenues à la diligence, et le lendemain matin Joséphine et sa tante quittèrent Paris po.ur se diriger sur Marseille.
vu
EL IHOUDI.
L'absence est toujours pour celui qui pari un mal moins grand qu'il ne se l'était figuré. La douleur de Charles, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, perdait insensiblement de sou âpre désespoir, pour prendre un caractère
tolérable, et se transformait en résignation mélancolique. Peu à peu, il s'occupa de ses compagnons de route , échangea quelques mots avec eux et se laissa distraire de son chagrin par les suppositions qu'il se sentit entraîné à former sur les personnes entassées autour de lui, dans l'obscurité profonde de la diligence. Il finit par s'endormir d'un sommeil incomplet, il est vrai, mais qui se prolongea jusqu'au jour .
Le jour venu, il s'éveilla et put distinguer ses compagnons de voyage. Deux joyeux jeunes gens, qui ne tardèrent point à se conter mutuellement leurs affaires et à se proclamer des commis-voyageurs, une vieille femme et une jeune fille de seize ans, vêtue de deuil, se trouvaient réunies avec Charles dans la caisse
clroilc derinlérieur, pour y demeurer les uns près des autres pendant la journée cl la nuit qui devaient encore s'écouler avant qu'on n'arrivât à Cliâlons. Les commis-voyageurs possédaient un répertoire de chansons grivoises fort plaisantes peut-être, mais qui n'avaient rien de bien rassurant pour une jeune fille et pour sa gouvernante. Déjà Béranger et quelques-uns de ses couplets avaient obligé la vieille femme à porter avec inquiétude ses reg/'^rds vers Charles , pour lui demander protection contre les refrains encore moins réservés (jui menaçaient de succéder. Tout-à-coup un incident vint interrompre les chants des commis égrillards et lixer l'attention de tous les voyageurs. On entendit, à l'un des relais de la voilure, le conducteur cnlamer une quenllc avec un pauvre diable
qui , sans laçon et sans payer, avait profité des messageries royales pour abréger sa route, et !a rendre moins fatigante. D'abord il s'était contenté de courir derrière la voiture, s'accrochant de temps en temps à la portière de la rotonde, et se laissant entraîner par la ra|)idité du mouvement; quand il se sentit par trop essoufflé et qu'il vit le postillon se retourner moins fréquemment vers lui, en le menaçant de son fouet, il se hasarda à poser, sur le marche-pied, un de ses gros souliers ferrés; chaussure plus propre assurément à meurtrir celui qui la portait qu'à le soulager dans sa marche. Le postillon chercha à se débarrasser du voyageur illégal et lui lança de nouveau des coups de fouet; mais l'homme, pour les esquiver, s'abaissait, se relevait, se pliait, se tordait, et <|uand par hasard il était
atteint, se contentait tic remuer les épaules. Couvert de boue, sans autre abri contre une pluie glaciale qu'une mauvaise redingote i>eaucoup trop large, et que chamarraient des pièces de couleurs disparates, l'eau découlait sur son chapeau, ruisselsiit sur son visage et a le rendait un véritable sujet de compassion . Le postillon néanmoins ne se laissa point aller à la pitié et continua à jouer du fouet.
"Voyant approcher un relai, le voyageur parasite résolut de se soustraire aux brutalités plus positives encore dont le conducteur et le postillon, avec dos injures épouvantables, le menaçaient, dès que la voilure arrêterait. H voulut quitter le marchepied, glissa, se prit ia jambe dans une sorte de piège qui l'empêcha de s».' débarrasser eî l'obligea à se cranqjon-
Lier (le nouveau à la voiture. L'autocrate en veste fourrée vint à l'homme, le prit au collet, le secoua brusquement, le fit tomber lesmains dans la boue, et lui cria de quitter la voiture, sans s'apercevoir que la chose était impossible. Il en résulla, pour son adversaire, une écorchure assez grave à la jambe. Le blessé adressa au conducteur quelques paroles en mauvais français mélangé d'allemand, lui montra sa jambe endommagée, et se débarrassa enfin de l'étreinte du marcliepied, sans proférer une plainte, sans répondre un mot aux injures du conducteur et aux railleries du postillon,
H s'assit sur une grosse pierre, tira de sa poche un mouchoir crasseux, lava sa plaie, et la couvrit d'un autre chiiïon presque aussi
déchiié (|uc le premier. Les coinaiisvo>ageurs firoiil chorus avec les deux anlagonislcs du malheureux pour s'égayer à ses dépens, et le harcelèrent à leur tour d'une série de facéties grossières.
Emu de la patience et de la misère de cet homme, et peut-être encore plus irrité contre les commis-voyageurs dont la stupide gaîlé ie l'alignait depuis la veille, Charles sortit la tête de la voiture el <lil au postillon :
— Cessez de tourmenter monsieur, et faites-le monter dans l'inliirieur do la voilure, où se trouve une place vacante. Je paierai cette place jusqu'à Chàlons.
La jeune lille leva les yeux sur C.liarles el
lui sourit pour le remercier de cet acte de charité.
Le conducteur porta la main à sa casquette el ouvrit la portière.
Les jeunes gens se récrièrent, prétendirent qu'on ne pouvait point admettre dans la voiture un homme couvert de boue, et signifièrent qu'ils ne le laisseraient point prendre place entre eux deux.
Le conducteur, pour toute réponse, dit au blessé :
Montez, les chevaux sont attelés.
L'Iiommc quitta son siég(î do pierre, se traîna jusqu'à la voiture, se hissa et se plaça entre les récalcitranis, malgré leurs efforts pour le repousser. Une foisen possession de sa place, il salua les deux femmes et s'inclina devant Charles. Après quoi, il s'établit commodément sur la banquette, appuya carrément les épaules contre le dossier, prit ses aises aux dépens de ses voisins, et se contenta do répondre à leurs brutales récriminations .
— Excusez, messieurs, excusez 1
Ceci dit, il alloi^gea les jambes, forma les yeux, et parut se disposer à dormir paisiblement.
Le calme elc cet homme exaspéra, jusqu'à la fureur, les commis. lis raccablèrent d'injures, l'appelèrent juif et s'acharnèrent contre lui avec une cruauté que rendait impardonnable la patience de l'israélite; l'accent de cet homme ei le caractère de sa physiono mie attestaient en effet une origine madianile. Charles finit par ressentir de l'humeur (,n voyant persécuter ainsi le pauvre diable qui se trouvai l en quelque sorte placé sous sa piotociion.
— Messieurs, dit-il d'une voix sévère, cessez, j(i vous prie, de tourmenter, comme vous le faites, ce voyageur. Je vous préviens (ju'à l'avenir je prendrai pour mon compte ies injures (jue vous dirigez sur lui. Tenez vous en bien avertis.
— •MH —
— Oui-tlà! s'écria un des jeunes gens : je voudrais vous voir un pareil voisin, mouillé, crotté et faisant soulever le cœur par les parfums empuantisqu'il exhale. Que ne lui donnez-vous votre place?
La rougeur de l'indignation monta au visage de Charles, La jeune fille, placée près de lui, le regarda avec des yeux pleins de sollicitude et de larmes.
— Pour la dernière fois, laissez cet honiiue en repos, messieurs, leurenjoignit-il.
îls répondirent en réunissant leurs efforts pour presser entre eux le juif.
(Charles, éperdu Je colère, se souleva pour
prendre un des imper^linents cm c<)llet; !e juif le prévint, étendit à droite et n gauche deux mains nerveuses et saisit de chacune, un des bras des coramis-voyageurs. H les maintint ainsi dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement.
— Tout cela va-t-il finir enfin? demanda-tiî (l'une voix qui ne trahissait pas la moindre émotion : tout cela va-t-il finir, mes petits messieurs?
Ils voulurent se débarrasser violemment lies mains du juif et ne firent qu'en resserrer les étreintes de fer.
— Vous le voyez, dit-il en les lâchant
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après qu'ils eurent constaté toute la force de SCS redoutables poignets, si vous ne me laissez point tranquille, il ne me faudra pas grand'peine pour vous mettre à la raison. Restons donc amis, et n'effrayons point ces deux dames par des plaisanteries de mauvais goût.
Il salua de nouveau Charles, sourit à la jeune fille pour la rassurer, s'adossa sur la banquette , allongea les jambes et referma les yeux. Les commis - voyageurs murmurèrent quelques menaces, mais si bas que leur voisin pouvait à la rigueur ne pas les entendre, el Unirent prudemment par s'endormir ou par feindre le sommeil.
Sur ces enlrefaitos, la nuit était venue et
commençait à jeter entre Charles et les jeunes gens un rideau qui bientôt les empêcha mutuellement de se voir. Un silence profond régna dans la voiture jusqu'au moment où elle arriva à Châlons. Alors chacun se hâta de descendre, de faiie mettre à terre ses bagages et de s'assurer une placesur le bateau de la Seônequi conduit à Lyon.
Les deux commis s'arrêtèrent à Chalons même.
Charles, les deux femmes et le juif se retrouvèrent le lendemain sur le bateau. Le juif se tenait à* l'avant, aux places de troisième classe. Quant on eut commencé à naviguer, il profita d'une |tromenado de (^har-
les sur lu pont' pour s'approcher de lui cm boitiinl et lui glissa dans la main un petit paquet; c'était le prix de !n place de la diligence qu'avait payé le jeune homme pour l'israélite.
— Pourquoi ne gardez-vous point cette petite somme? demanda Charles touché d'un pareil procédé chez un malheureux en haillons; vous m'affligeriez en me privant du plai sir de vous avoir obligé.
— Vous ne m'en avez pas moins obligé pour cela, répondit le juif on s'inclinant profondément, et je vous en garde une vive reconnaissance.
— Eh bien, prouvez-moi cette reconnais
sance en reprenant l'argent que vous m'avez rendu. Vous êtes blessé, vous avez peut être une longue route à terminer; je ne veux que vous faire un prêt, soyez^en bien convaincu . Quand vous serez arrivé au terme da votre voyage, vous donnerez, en mon nom, celte petite somme à une famille pauvre.
Le juif hésita quelques instants^.
— Vous avez raison, dit-il en souriant ^ je dois garder votre argent; Dieu ne vous inspire pas en vain cette pensée , je l'espère...
Il porta la main à son chapeau crasseux et s'en alla regagner sa modeste place.
Charles s'approcha dos deux femmes et
leur raconta la preuve de délicatesse que le juif venait de lui donner.
— Voilà un brave homme ! s'écria la jeune fille émue. Je vous en ai plus de reconnaissance encore d'être venu à son aide, dit-elle en baissant les yeux ; car elle se sentait rougir, sans trop savoir pourquoi, sous le regard de Charles.
Les quatre voyageurs, après s'être trouvés réunis en diligence et sur la Saône, se rencontrèrent une troisième fois sur le bateau îV. vapeur du Rhône.
Le lendemain de son arrivée à Marseilte, et au moment où il se diiigeait vers le navire
qui devait l'^^mmener on Algérie, Charles (it rencontre du juif qui marchait ic long du quai,etqui semblait en proie à unevivepréoccupalion. Après avoir paru balancer quelques instants, il s'approcha enfin du jeune homme.
— Monsieur, lui dit il, je n'ai point les papiers nécessaires pour passer en Afrique ; vous pouvez me procurer mon embarquement en me faisant inscrire comme votre domestique : voulez-vous me rendre ce service ?
En parlant de la sorte, il tenait ses regards attachés sur les yeux de Charles, dans lesquels se lisait de l'irrésolution.
— i:xcusez-nioi, dit-il : j'avais pensé que vous me rendriez volontiers ce dernier service, le plus important pour moi. Dieu ne vous en bénisc par moins pour le bien que vous m'avez déjà fait!
Il salua en soulevant son chapeau crasseux et s'éloiena.
Charles le rappela. ^
— Le hasard, ou plutôt la Providence, ne nous a point en vain placés sur la route l'un de l'autre, dit-il. Je ne vous connais point, et cependant il m'en coûterait de vous laisser dans l'embarras. Une voix, du reste, me révéla lout bas quf j(! n'ai point lorl de vous té
moigiifti' de l'intérêt et de la confiance, quoi-
<iue...
— Qoiqu'en moi les apparences ne semblent guère justifier vos bienfaits, n'est-ce pas? continua le juif. Soit! Eh bien, moi, ajoula-t-il, j'entends aussi une voix secrète qui me dit tout bas que je puis accepter vos bienfaits, parce qu'il me sera permisun jour, non de m'acquitter, mais de vous prouver ma reconnaissance. Dans les mains de Dieu, un grain de sable peut autant que les montagnes (le l'Atlas.
— Ce soir , j'aurai un passeport pour vous el je retiendrai votre passage à bord comme si vous étiez mon domestique. Sous (juci nom dois-je vous faire inscrire?
— Mon nom? On m'appelle en arabe El Ihoudi, et en fiançais le juif.
— El Ihoudi? le juif? ce nom...
— Ne vous nommez-vous point Lefébure, ou le forgeron? reprit l'israélite. Je m'appelle le Juif, comme on s'apelle Lepoitevin ou Le breton?
— |Vous avez autrefois habité l'Algérie?
— Autrefois, répondiipil en soupirant.
— J'ai promis, je tiendrai ma promesse, malgré les mystères qui semblent vous environner.
— Dieu vous bénira et v(mis récompensera,
— ai8 —
conclut le juif en iloiuinnl une singulière expression à ce tlernier mot.
Après quoi il s'éloigna.
Charles, au moment de l'embarquement, retrouva lé singulier personnage qui l'attendait sur !e port, en face du bateau à vapeur, prêt à partir pour l'Afrique. Il lui fit signe de le suivre : le juif se glissa derrière lui dans la foule, répondit à l appel du contre-maître, et alla se blottir dans un coin, à l'avant du navire.
Le bateau n'avait point encore fait tourner ses roues que déjà Charles avait rencontré sur le pont la jeune fille et sa vieille compagne; il faut bien dire que le hasard seul ne les réunissait point en ce moment et pour
— 3ty —
celle traversée; la bienveill;mco de Charles envers le juif avait établi une véritable intimité cnlre lui et ses compagnes de route. Voyageant sans protecteurs, elles s'estimaient heureuses de se trouver sous le patronage d'un jeune homme doux et aimable qui les comblait d'égards sans songer à se prévaloir des services qu'il leur rendait.
Lcjuil'venaitquelqucfois se mêler àl'entreli('n;i!nelcfaisaittouteroi.s {juavecuneextrérne sobriélé:il fallait presque toujours que la jeune lille allât le chercher à l'avant du bâtiment. (Juelque réserve que les doux femmes apportassent dans leurs conversations avec Charles, elles finirent toutefois par lui confier les motifs do leur voyage en Algérie. C'était une de ces hisloiros vulgaires, pleines, iîe ilou-
leuFvS pour ceux qui en sont les héros et à peu prés insignifiantes pour les indifférents qui les écoutent. Mademoiselle Véronique Delsarte était la fille d'un négociant espagnol longtemps établi à Paris : à peu près ruiné par des affaires malheureuses, il avait été demander à l'Algérie des chances moins funestes. La jeune fille, restée enFrance avec sa mère, avait vu s'éteindre dans ses bras la pauvre lemme, frappée, par le chagrin, d'une maladie de langueur; son père, en apprenant le nouveau malheur qui l'accablait, avait écrit à Véronique de venir le rejoindre en Algérie et de s'y faire amener par une vieille bonne, attachée depuis vingt ans au service de sa famille; il comptait sur sa fillepour le secourir dans ses travaux commerciaux et prendre la direction de ses magasins.
Malgr»' riiunilkle «;omlitiûn q\\'\ l'âlfcinhnî e» Afrique, les manières ol le langage do mademoiselle Delsarte atteslaienl une excellente éducation et un esprit mûri, avanl l'âge, par l'adversité. Habituée depuis su jeunesse à veiller près ik' sa mère malade, elle se montrait sérieuse par habitude plutôt «pupar tempérament, et répondait même avec ce bon rire, privilège exclusif de la jeunesse, aux propos enjoués que Charles disait aux deux femmes pour se distraire des iniluenees du mal de mer, et les épargner à ses deux compagnes de voyage. Encouragées, grâce à son exemple, elles restèrent bravement sur le pont, et luttèrent avec opiniâtreté conlrt' la souffrance, quoique la mer devint grosse et que la violence du roulis ne cessât d'augmenter. Cette ferme volonté conjura en pnrr . I . :> 1
îic ics s^iupionics ic» [Ans gia\cs; ils» ii'allèreijt point au-delà <ie 1 inexprimable malaise qui parl'ois n épargne même pas les passagers les plus aguerris.
Par malheui , il n'en lui poinl ainsi d'EI llioudi ; brisé, anéanti, sans loiee, sans mouvement, il ne larda poini a loniber sur le pont. S'il n'est poinl de plus alroees douleurs <jue le mal de mei', en revanche, il n'en est guère qui inspirent moins de pitié; on j)assait donc avec indifférence près de l'israélite mourant, quand on ne riait pas de ses gémissements ei de ses contorsions.
flN DU PREMIEK VOIJjMK.
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