LA MARGUERITE
Je suis la marguerite , et j'étais la plus belle Des fleurs dont s'étoilait le gazon velouté. Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté, Et mes jours se flattaient d'une aurore éternelle.
Hélas ! malgré mes vœux , une vertu nouvelle
A versé sur mon front sa fatale clarté ;
Le sort m'a condamnée au don de vérité,
Et je souffre et je meurs : la science est mortelle.
Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos; L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots, 11 déchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime.
Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret : On dépouille mon front de son blanc diadème, Et l'on me foule aux pieds dès qu'on a mon secret.
Quand il eut fini, le poète regarda son aristarque. Étienne Lousteau contemplait les arbres de la pépinière.
— Eh! bien? lui dit Lucien.
— Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous écouté-je pas? A Paria, écouter sans mot dire est un éloge.
— En avez-vous assez ? dit Lucien.
— Continuez , répondit assez brusquement le journaliste. Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au cœur, et le
sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça son débit. Plus avancé dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que
cause une belle œuvre, de înôme que leur admiration annonce le bonheur inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur amourpropre.