Elk. Xicom., I
L'empirisme anglais est assurément aujourd'hui bien dépassé et inadéquat à une conception réellement scientifique. Cependant, en jugeant la doctrine utilitaire avec autant de sévérité qu'elle l'a fait, la nouvelle école sociologique a peutêtre témoigné un peu d'ingratitude.
Cette doctrine renfermait déjà en effet la réfutation très directe d'une « morale théorique » et Tacceptation implicite de ridée d'une technique morale. Ecarter, comme elle le faisait, l'idée d'un Bien en soi, ou celle dun impératif commandant par lui-même, substituer, comme Bentham le cherchait, un calcul de résultats à une morale de principes, c'était bien poser la première condition d'une morale positive et dont les problèmes pussent revêtir la forme sous laquelle une science peut les accepter et peut-être les résoudre : ceci produira-t-il cela ? Kant objecte, il est vrai, aux utilitaires qu'il est absurde de cormnaîider aux hommes d'être heureux. Mais où a-t-il vu quEpicure ou Helvétius aient jamais eu cette prétention de commander, qui est la sienne et non la leur ? Les utilitaires supposent ou croient constater dans l'homme ou dans les sociétés certaines tendances, ils ne les prescrivent })as, et le problème se réduit pour eux, après avoir établi inducticement la réalité de ces tendances, à chercher les moyens d'y satisfaire. Il n'y a rien là que de compatible avec une méthode scientifique. Sans doute l'utilitarisme a, comme il arrive toujours, partagé quelques-unes des erreurs de méthode de ses adversaires, et abusé comme eux de l'abstraction, en parlant du Bonheur, de l'Intérêt, comme ceux-ci parlaient du Bien, du Devoir. Mais tandis que les idées sur lesquelles reposaient les théories théologiques ou métaphysiques excluaient, par leur nature même, toute autre méthode qu'une dialectique illusoire, les j)rincipes de l'utilitarisme appelaient naturel-
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lemenl remploi d'une méthode positive. Quelles que fussent les fins proposées par lui, quelque vague qu'en restât la définition, elles imposaient une connaissance positive de la réalité humaine, et la pratique morale devenait une véritable technique dans laquelle la forme même de l'Utilité permettait une distinction nette du savoir et du vouloir. Les théories adverses, au contraire, avaient pour effet de rendre une telle connaissance superflue, ou même impossible, et d'éliminer toute question de moyens et de procédés du problème de la pratique morale. Car leur prétention expresse était en somme de mettre la « moralité », plus ou moins subjectivement conçue , sous la dépendance directe de la volonté pure, et d'en faire, par conséquent, une sorte de fin, objet à la fois de connaissance et de volitio/i, qui ne requit, pour se réaliser^ aucune condition, ni aucun moyen. Kant n'est arrivé à son formalisme qu'en prenant, plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui, conscience de cette tendance, et en analysant plus profondément les conditions de cette h3^pothèse d'un effet qui pût être directement produit par la seule volonté \
C'est avec ces errements que rompait l'utilitarisme de la manière la plus décisive, par le seul fait de l'adoption d'un point de vue empirique et relativiste. Il n'a certes pas fondé une morale positive, mais il l'a rendue possible et nécessaire. 11 s'est même le premier placé dans une situation oïl il était excusé de ne pas la fournir, puisqu'il faisait comprendre que, n'étant pas intuitive, elle ne pourrait se constituer qu'à l'aide d'une longue élaboration
1. Nous ne savons comment M. Lévy-Briihl dans l'article où il nous a répondu a pu croire un instant que nous acceptions pour notre propre compte une semblable idée ; Rev. philos., juillet 1006, p. 29. On ne trouvera rien de semblable dans les difficultés que nous opposons plus loin à une partie de ses conceptions.
scientifique. Le premier il a fait comprendre qu'une morale ne pouvait se fabriquer en l'air, comme un S3'stème métaphysique, qu'il était absurde de supposer qu'une règle morale exacte dût être une règle claire, simple, évidente, infaillible, comme le demandaient à l'envi spiritùalistes et kantiens. L'Utilitarisme n'a pas non plus fondé la sociologie, mais du moins il a plus que personne contribué à faire reconnaître que la morale était essentiellement sociale ; or ce serait un progrès immense, croyons-nous, dans le sens d'une morale positive, si, en attendant une morale sociologique plus ou moins lointaine, tout le monde était au moins d'accord pour accepter dès à présent le point de vue d'une morale sociale. Peut-être le premier bénéfice à tirer de la sociologie, avant même de savoir si elle peut nous apporter un auti-e secours, serait-il de lui demander la preuve (et elle est de son ressort) que la morale est sociale quant à son contenu, comme elle l'est quant à ses origines.
Ainsi l'idée d'une morale conçue comme une technique dont les besoins humains posent les fins et dont la connaissance de l'homme et des sociétés fournirait les moyens et les procédés, est une idée dès longtemps préparée et s'il est quelque chose qui doive nous étonner tout d'abord c'est qu'elle soit encore exposée à provoquer de l'étonnement.
Mais ce n'est pas seulement dans le domaine des théories que nous en constatons le développement ; on peut dire qu'elle est saisissable dans les faits eux-mêmes. Dès que l'on se débarrasse de formules plus ou moins conven-
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tionnelles à travers lesquelles on a coutume do voir les choses, on vérifie aisément dans le concret la parole d'Aristote : on ne délibère pas sur les fins. Soit en politique, soit en morale, la plupart des problèmes qu'on discute réellement portent sur les moyens. 11 peut y avoir, au fond de semblables discussions, de graves divergences de sentiment et de tendances, et même d'irréductibles oppositions dans ridée que se font les interlocuteurs sur le sens véritable de la vie humaine : Tun trouvera intolérable Tintrusion de TÉtat dans ce qu'il appelle sa vie privée, l'autre ne saurait comprendre la prétention de l'individu à repousser le contrôle social ; l'un admettra sans peine la soumission à une autorité spirituelle extérieure, l'autre y verra le comble de l'immoralité ; l'un bornera sa vue à la vie terrestre, l'autre voudra tenir compte d'une autre vie, même dans l'organisation de celle-ci. Malgré tout, au moment de l'action, l'on tombe d'accord plus ou moins tacitement, sur des fins plus ou moins prochaines et le débat porte seulement sur le moyen d'y atteindre, ou encore sur le moyen de les conciher les unes avec les autres. S'agit-il du divorce ? Tout le monde admettra qu'il faut assurer l'éducation des enfants, garantir la dignité de la femme et aussi maintenir la respectabilité du mariage, la gravité des engagements qu'il imphque, etc. Or les adversaires du divorce ne peuvent, sans compromettre leur cause, s'en tenir à prétendre que l'indissolubiUté s'impose en principe, indépendamment de tous ces résultats ; ils sont donc nécessairement amenés à prétendre qu'elle est le meilleur moyen de les obtenir ou de les concilier. Le débat porte sur les effets à prévoir, plutôt que sur le but à atteindre. Supposons donc une science psychologique et une science sociale plus avancées et plus sûres que celles
dont nous disposons : elles se trouveraient en mesure de le trancher avec plus d'autorité que n'en ont aujourd'hui les arguments des juristes ou des morahstes. Entre de telles délibérations et celle de deux médecins en consultation, il y a une complète analogie; ils ne délibèrent pas sur la fin générale, qui est la guérison, ni même sur cette fin plus immédiate qui est la modification de tel état pathologique reconnu d'un organe, mais sur la thérapeutique qui permettra de les obtenir ; et ils n'ont même pas toujours beaucoup plus de certitude quant aux résultats réels, que nous n'en trouvons dans le domaine moral et social.
Ainsi, dès qu'on envisage l'activité morale à Vœuvre^ on aperçoit beaucoup plus de similitude entre ses opérations et celles des techniques scientifiques, que les théoriciens de la morale n'en veulent généralement reconnaître. A ce niveau, du moins, qui est celui de Faction immédiate, la thèse de M. Lévy-Briihl (si toutefois c'est alors encore sa thèse) ne se justifie pas seulement par des considérations théoriques ou historiques sur l'évolution des sciences ou par des espérances plus ou moins utopiques sur l'avenir de la sociologie, elle correspond à l'observation directe des faits. Si même la morale comporte cette assimilation aux divers arts, c'est beaucoup plutôt quand on l'observe ainsi dans ini moment particulier de son action, que si l'on considère l'ensemble de son développement et sa situation générale dans la vie de l'humanité : à ce dernier point de vue, nous aurons d'importantes réserves à faire.
L'intérêt pratique serait ici d'accord avec la vérité des faits, pour demander que cette analogie de la morale et des techniques fût mieux reconnue. On ne saurait imaginer le tort qu'on a fait à la morale, dans la vie et dans l'ensei-
gnement, en lui conférant, non d'après une rigoureuse observation de la réalité concrète, mais pour des raisons tout a priori, en vertu de lointains préjugés, de théories d'école, d'intentions vagues et mal définies d'édification, une situation absolument unique et sans analogue. En l'isolant, on l'a rendue à la fois moins intelligible et moins efficace. Comme une souveraine qu'une étiquette perfidement respectueuse tient enfermée au fond de son palais, sans contact avec son peuple, ignorante de ses transformations et de ses besoins, elle a perdu la plus grande partie de l'autorité qu'on prétendait mettre hors d'atteinte. Confinée dans ses châteaux d'abstractions, elle s'est laissée dépasser par la vie qu'elle prétendait gouverner, et s'y est trouvée mal adaptée. Tout autour d'elle ont grandi des forces étrangères qui se sont fait leurs règles en dehors d'elle, et quelquefois à ses dépens, au fur et à mesure de leurs besoins. L'industrie, le commerce, la finance, l'art d'acquérir et lès façons de dépenser, la vie politique, le travail scientifique ou artistique se sont développés sous des formes nouvelles et complexes, que n'avaient pas prévues et que ne permettaient guère de juger les trop simples décalogues. Chaque fonction s'est crée son code particulier, autonome, selon ses nécessités propres; et ces codes ont fini par envahir presque tout le territoire sur lequel la morale prétendait régner sans être en état de gouverner. Voyez combien, même. dans cette œuvre qui certes n'est pourtant pas un produit philosophique et qu'on appelle le Code, les « principes » restent inadéquats à une réalité qui les a débordés de toutes parts. Vous lirez que « la propriété est le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue ». Mais tout autour de cette définition a poussé une luxuriante végétation de règles qui l'étouf-
i'ent. Ce droit absolu subit mille restrictions, et en subira bien d'autres encore. Et en même temps, là où le code ne laisserait soupçonner qu'un objet très restreint sous le nom de propriété, nous voyons la propriété s'étendre en réalité aux choses les plus diverses, au nom, aux titres, aux honneurs, aux grades, aux offices, aux fonctions, aux produits de la pensée ^
Ainsi la morale , à force de vouloir être difîérente du reste des règles pratiques, finit par être inapte à régler la vie. Les privilèges quelle a prétendu s'arroger ont tourné contre sa force réelle. Combien de fois par mois, dans sa vie normale, le ])lus honnête homme a-t-il à penser au « Devoir » ? L'excès de dogmatisme ne produit c[ue le scepticisme. Beaucoup ne croient plus à la morale que verbalement parce qu'ils ont perdu l'habitude d'y croire, comme dit Pascal, par « toutes leurs pièces )). Ils y croient comme ces fidèles qui accordent à leur « salut » et au a Dieu vivant » une heure de cérémonies par semaine, et gardent le reste des sept jours, sans parler des nuits, pour leurs affaires, leurs plaisirs, ou leurs vices.
Si donc la morale doit devenir positive, la première condition est qu'elle reprenne un contact plus intime avec la vie et que, se faisant plus modeste et plus concrète, elle se fasse plus maniable et plus utile.
Elle y est naturellement amenée, si l'on envisage maintenant comment naissent les problèmes moraux qu'une morale positive aura à se poser.
Pour le bien comprendre esquissons brièvement une classification des problèmes moraux ; car c'est d'abord