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Belot. H
par Texemple du travail scientifique, combien l'expérience brute est peu instructive, combien la vérité la plus positive est complexe et éloignée des apparences immédiates. Elle sait qu'il ne suffit pas de voir, et qu'il faut savoir regarder; à vrai dire même, sous le nom d'expérience morale, c'est moins d'une observation que d'une sorte d'expérimentation qu'il s'agirait ici ^
Mais cette justice une fois rendue aux intentions et au véritable esprit de cette méthode, nous doutons que l'idée en soit nette et précise.
L'expérience, au sens scientifique du mot, nous paraît avoir essentiellement deux fonctions connexes : établir par un contact plus précis avec le réel l'accord des esprits, en substituant à des opinions personnelles et subjectives une donnée irrécusable des faits, ou du moins en les subordonnant à cette donnée ; — décider ensuite (et n'est-ce pas au fond la môme chose?), pour un même esprit, entre deux ou plusieurs hypothèses.
Il serait difficile d'attribuer à l'expérience morale la première de ces deux fonctions, car elle a un caractère essentiellement individuel et même intérieur. Le professeur qui fait une expérience devant un auditoire, le savant qui dans un mémoire décrit une expérience et en indique le manuel opératoire, prouvent la vérité d'une affirmation. Par «l'expérience morale», qu'est-ce que pourra prouver celui qui
\. Rauh. Bulletin, etc., p. 11. On peut voir [Ibid., p. 15) que nous jugeons moins étroitement que nous le faisions alors la théorie de M. Rauh. Mais si notre critique ne portait pas tout à fait juste, c'est que l'idée de l'expérience morale nous était restée obscure. Nous croyons la mieux saisir aujourd'hui, mais elle nous parait encore présenter quelque confusion.
l'aura faite ? Il se prouve simplement à lui-même qu'il croit solidement à un certain idéal, et c'est seulement la résistance subjective de sa croyance qu'il aura établie à ses propres yeux. Sans doute on peut dire qu'en prouvant sa bonne foi, en la mettant en évidence aux yeux d'autrui, il donne auprès d'eux un réel crédit à l'idéal qu'il proclame. 11 est plus fort pour les convaincre s'il adopte une politique que ses intérêts personnels déconseilleraient, une religion qui l'astreint à d'austères devoirs ,etc. Par là il prépare sans doute l'extension de sa croyance. Que diraiton pourtant de celui qui l'adopterait uniquement au nom de cette autorité, sinon qu'il manque précisément à cette même métiiode sans laquelle il n'y a pas de jugement moral valable? Voilà donc une expérience qui a ce singulier caractère de ne valoir que pour celui qui la fait ; une expérience qui me permet de m'assurer de ma volonté la plus essentielle, mais qui ne peut rien pour la faire accepter par les autres !
Sur le second point on serait plus disposé à accorder à l'expérience morale le rôle de l'expérience scientifique. Celui qui s'y livre cherche en effet un moyen d'opter raisonnablement entre plusieurs directions possibles de sa conduite. Mais comment le peut-il ? Justement pai' un procédé plus analogue à celui du savant qui construit une théorie qu'à celui du savant qui constate un fait, ou vérifie la conformité du fait avec son hypothèse. Dans l'expérience scientifique nous comprenons cette évidence particulière propre au fait considéré, Isiprœsens evidentia. Le fait décide de mon hjpothèse. Mais en quoi peut consister l'évidence morale d'un idéal, si restreint qu'en soit l'objet, sinon dans son aptitude à organiser la vie ou une portion plus ou moins définie de la vie? M. Rauh lui-même exige une « enquête » aussi
étendue, aussi variée que possible, il demande ensuite qu'on « situe » la conception morale, à laquelle on se rallie, dans l'ensemble des autres. Mais alors où est la jwsesens evidenlia de cette conception i)rise en elle-même ? Que peut bien être Vé\ïâence propre de Théritage ou de sa suppression ? du divorce ou du mariage indissoluble ? du conservatisme ou de l'esprit démocratique? Nous admettons volontiers que pour reconnaître la justesse ou la légitimité d'une solution dans ces problèmes spéciaux, il n'est pas nécessaire d'établir un système philosophique ou même social complet. Nous avons nous-même soutenu dans une large mesure, avec M. Lévy-Bruhl, la pluralité et Tindépendance relative des problèmes moraux, et contre lui (ce qui nous paraît impHqué pourtant par cette thèse) l'indépendance relative et plus ou moins provisoire des fonctions sociales. Mais il n'en résulte en aucune manière qu'il y ait là dedans aucune prœsens evidentia analogue à celle du fait expérimental. Une affirmation morale pour ou contre l'héritage, le divorce, etc., n'est pas un fait qui présente par lui-même une clarté décisive capable de nous dicter notre jugement en faveur de toute une théorie de la propriété, de la famille. C'est le contraire qui arrive : entre les raisons opposées qui se présentent à nous avec autant de force pour ou contre l'héritage, pour ou contre le divorce, considérés en eux-mêmes^ nous serions fort empêchés de décider, tant que nous n'aurons pas aperçu quel système économique, quel système famihal ou pohtique se trouve en connexion avec ces institutions particulières. On ne trouverait donc ici rien d'analogue à une ('vidence de fait, sinon dans ces intuitions du sentiment moral dont tant de consciences et même tant de moralistes se contentent, dans les convictions des gens qui trouvent très évi-
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deut par soi-même qu'un fils doive recueillir une fortune toute faite à la mort de son père, ou qu'un époux ait une mainmise permanente sur la liberté de son conjoint. Mais c'est précisément ce genre d'évidence intuitive, que, à bon droit, on considère comme sans valeur, et qu'on veut soumettre à un contrôle méthodique.
Aussi bien est-il assez singulier de définir la rationalité d'un état mental par le fait qu'il « occupe tout le champ de la conscience^ ». A notre sens ce serait plutôt l'opposé. Une obsession, une idée fixe, une tendance impulsive sont précisément ce qu'il y a de plus irrationnel parce qu'elles occupent toute la conscience. Un état est rationnel au contraire si tout en occupant peut-être ^jwr lui-même une assez petite place, il préside à une synthèse étendue de pensées ou de sentiments. De môme, ce qui détermine la valeur d'une institution spéciale, ce qui permet de la juger rationnelle, c'est surtout son aptitude à cadrer avec une systématisation sociale relativement étendue ou même à la déterminer.
Ainsi, il est bien difficile de ne pas être arrêté dès le début par l'obscurité, disons-le franchement, l'impropriété du terme d' « expérience » ainsi appliqué. Le centre de cette obscurité est peut-être dans cette formule risquée par M. Rauh : expérimenter un idéal. Dans la science je contrôle (on ne pourrait guère dire : j'expérimente) la validité de mon jugement en le confrontant avec les faits. Ce sont les faits qui sont l'objet de mon expérience ; et mon jugement est mis à l'épreuve des faits. Ici au contraire, c' e.s^ mon jugement mhne qui est l'objet mis en expérience. Alors à quelle épreuve est mis mon jugement? A l'épreuve des faits? Mais il est lui-même le fait expérimenté, le fait qui doit par