LES ROUES DE FORTUNE
La roue comme attribut de la Fortune, et les usages qui en sont dérivés sous le nom de Roue de Fortune, ne sont pas un symbole solaire ou, du moins, s'ils l'ont été, ils en onl perdu le caractère. Nous croyons néanmoins devoir faire entrer cette roue dans le cadre de notre étude. Des usages du moyen âge et de notre propre temps nous permettront de mieux connaître l'antiquité, et peut-être même nous sera-t-il donné alors d'entrevoir l'origine du culte de la Fortune.
Nous ne nous arrêterons pas sur les citations de la Roue de la Fortune dans les écrivains du moyen âge. On pout voir par les
i. Grimm, Wewi/iùmer, n, 615, 616, 693; cité par Friedreich, SymboHh, p. 63, n., et par Wolf, Beitr., 1, 115.
nombreux exemples donnés par Grimm et par Wackernagel * comme elle revient fréquemment sous la plume des écrivains du moyen âge. Cette popularité de l'expression tient à deux causes, aux souvenirs de la littérature classique, puis à des usages, comme la Basse-Bretagne, si conservatrice du passé, nous en offre encore des exemples maintenus dans des églises. Voici en quels termes nous les décrit notre ami M. Luzel qui connaît si bien sa Bretagne légendaire :
Anciennement il existait dans plusieurs églises ou chapelles de Basse- Bretagne des roues garnies de clochettes et appendues à la voûte ou contre un pilier assez haut. Les pèlerins les faisaient tourner au moyen d'une corde qui en descendait à portée de la main. A chaque fois, ils payaient deux sous pour un saint placé à côté et qu'on appelait santic ar rod « le saint de la roue ». C'est ainsi, du moins, que la chose se pratiquait en la chapelle de Comfort, en Berhet, canton de la Roche-Derrien. J'ignore dans quel but on consultait l'oracle, car c'en était un. Quelques personnes m'ont affirmé que les jeunes filles et jeunes garçons le faisaient pour savoir s'ils se marieraient dans l'année. Mais les gens mariés et les vieillards? Pour savoir s'ils réussiraient dans telle ou telle entreprise, s'ils seraient heureux ou malheureux... Je crois que le vrai sens de la superstition s'était perdu avec le temps.
Dans ma jeunesse, des paysans bretons m'ont affirmé avoir vu ailleurs un triangle inscrit dans la roue et à chaque angle était un personnage, un enfant, un jeune homme et un vieillard, avec ces mots inscrits sous leurs pieds : me a vezo (je serai) pour l'enfant, me a zo (je suis) pour le jeune homme, et me a zo bet (j'ai été) pour le vieillard. On imprimait une secousse à la roue, au moyen de la corde qui en pendait, et le présage était plus ou moins heureux, selon que la figure qui représentait l'âge du consultant se trouvait plus ou moins près du sommet de la roue quand elle s'arrêtait.
Il existe une autre chapelle de Comfort entre Douarnenez et Pont- Croix, en la commune de Meillars, je crois, où se trouve également une roue semblable *.
1. Grimm, D. M*., p. 825 et suiv. — Wackernagel, Bas Glûcksrad unp die Kugel des Glûcks, dans la Zeitschrift fur deutsches Alterthum, t. VI, p. 134-149.
2. Voici en quels termes cette roue est décrite dans le journal le Petit Brestois du !«' octobre 1884 :
« A la hauteur de la voûte, près de la chaire à prêcher, on a placé contre la muraille une roue de deux mètres de diamètre, à chacun des rayons de
J'en ai vu une autre, il y a moins de quinze jours, dans la vieille église de Pouldavid, près de Douamenez. Une bonne sœur qui priait dans l'église et que j'interrogeai sur la destination de la roue, me dit tout simplement qu'on la faisait tourner aux jours de fête, pendant la procession, pour donner plus de solennité à la cérémonie. Évidemment, là encore s'était perdu le sens de cette pratique superstitieuse.
Enfin, dans la commune de Saint-Thégonnec (je crois), arrondissement de Morlaix, il existe un singulier saint, nommé Sant tu pé du « saint d'un côté ou de l'autre », qui a aussi sa roue. Je ne l'ai pas vue; mais, dans un livre, un volume de poésies, intitulé : Les Amours JauneSy par Tristam Corbière, de Morlaix, je lis la note suivante, à la page 223 :
« C'est une petite cbapelle, au pays de Léon. Une fois l'an, les croyants — fatalistes chrétiens — s'y rendent en pèlerinage, afin d'obtenir par Teniremise de saint Tu pé du le dénouement fatal de toute affaire nouée, la délivrance d'une maladie tenace ou d'une vache pleine, ou, tout au moins, quelque signe de Tavenir, tel que c'est écrit là-haut. Puisque cela doit être, autant vaut que cela soit tout de suite, « d'un côté ou de l'autre », tu jpe c?w. L'oracle fonctionne pendant la grand'messe : l'officiant fait faire pour chacun un tour à la roulette de chance, grand cercle en bois fixé à la voûte et manœuvré par une longue corde que saint Tu pé du tient lui-même dans sa main de granit. La roue, garnie de clochettes, tourne en carillonnant : son point d'arrêt présage l'arrêt du destin ; d'un côté ou de Vautre. Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an prochain... Tupé du finit fatalement par avoir son effet. »
Dans ce tableau fidèle où la piété du moyen âge se continue sous nos yeux et qui est un document pour Thistoire naturelle du christianisme populaire, nous avons un usage qui ne dérive ni
cette roue est fixée une cloche. Une manivelle à laquelle est attachée une corde met en mouvement la roue qui produit alors un carillon tout à fait original.
« A quel usage, me direz-vous, est destinée cette mécanique? — Voici ce que c'est : Quand un enfant âgé d'un an n'a pas encore parlé, on l'envoie à Comfort tirer sur la ficelle, le carillon marche alors et Tannée suivante, ou l'enfant sera muet ou il aura dit papa et maman
« Ajoutez encore que les chances de bien parler augmentent suivant l'importance des offrandes que l'on aura eu soin de mettre dans un tronc placé ad hoc au-dessous de la machine à carillonner. »
Nous faisons grâce au lecteur des réflexions dont le journaliste accompagne ce fait : il suffit de dire que l'article est intitulé Charlatanisme sacerdotal. Son auteur est loin de se douter que tout cela est antérieur au christianisme.
40 LE DrEU GAULOIS DU SOLEIL
du catéchisme, ni des conciles, ni de la Bible. C*est une de ces pratiques antérieures au christianisme, que TÉglise a été impuissante à détruire, et qu'alors elle s'est résignée à colorer d'une apparence chrétienne, en leur ouvrant son sanctuaire même. On a vu que c'est pendant la messe que l'on consi|lte la Roue de la Fortune, et les deux sous que l'on donne au petit saint à la roue font sans doute partie du casuel de l'église. On voit par ces exemples (et on pourrait en citer des centaines d'analogues) comme une religion apparaît sous un Jour différent si on la juge d'après ses doctrines, sa théologie ou son catéchisme, ou bien d'après les pratiques de la dévotion populaire. Mais, qu'on le remarque, pour les âmes simples qui ont recours à ces pratiques, c'est là le fond de la religion : le christianisme de Bossuet et de Fénelonest au-dessus d'elles et elles n'y entendraient rien. Bossuet et le paysan breton qui va consulter le « saint à la roue » sont tous les deux nominalement chrétiens ; mais peut-on dire qu'ils professent la même religion?
Ce sont — à notre connaissance du moins — les seuls exemples de « roues de fortune » qui existent encore dans les églises de France. Il y en avait sans doute bien d'autres au moyen âge, mais cet usage était du nombre de ceux que les évêques supprimaient volontiers (on Ta vu plus haut par le Gayant de Douai) quand ils se sentaient assez d'autorité pour être obéis et de la foule des fidèles attachée à ses vieilles superstitions et du bas clergé, habitué, souvent même intéressé, à ces pratiques. Mais, en plein moyen âge, les exemples de roues de fortune dans les églises ne devaient pas être rares. Nous ne pouvons pourtant en citer que deux. Le prerûier est de l'église de Fécamp et il est rapporté par un écrivain du xii® siècle, l'abbé Baudry (Baldericus). C'était une roue qui par un certain mécanisme, montait et descendait, tout en tournant toujours'.
1. « Porro in eadem ecclesia (Fiscannensium) vidi rolam quae, nescio qua arte conducta, descendebat et ascendebal, semper rotabat: quod prius vanilatem putavi, donec ab hoc intellectu me ratio avocavit. Intellexi tandem per hànc veteranorum indicia patrum, quod fortunae rota omnium saBculorum adversaria, nos ad ima plerumque dejicit; iterumque blanda deceptrix, ad
Le second nous est fourni par l'Angleterre *. Ducange, qui cite le texte, pense que cette roue, parle bruit de ses sonnettes, indiquait le moment de TÉlévation, moment qui dans le culte d'aujourd'hui est indiqué parla sonnette du clerc servant la messe. Il est fort possible que la roue existant déjà ait été employée à cet usage ; mais les exemples bretons que nous avons cités montrent que la Fortune a droit de revendiquer l'origine de l'instrument.
Il faut aussi noter que ces lustres circulaires qu'on a plus tard appelés des couronnes s'appelaient primitivement des rôties^ ^ formant ainsi de véritables roues de lumière.
Mais la roue a survécu comme instrument de divination liuque : Les roues que Ton fait tourner dans les jeux-loteries de nos foires ne sont pas autre chose, et ces roues monumentales qui servent à tirer les loteries ou à désigner les obligations qui gagnent des lots sont la dernière forme de la « roue de la fortune. » La signification symbolique a disparu, l'instrument du synibole est resté.
LA. ROSE DES ÉGLISES GOTmQUES ET LA ROUE DE FORTUNE
C'est du xn« au xm* siècle que les roses commencent à s'épanouir sur nos cathédrales. On nomme roses, comme sait le lecteur, ces grands vitraux circulaires et à compartiments, placés dans nos églises gothiques. On peut voir par exemple, au portail de Notre-Dame de Paris, la rose qui est au premier étage dans
cacumen allitudinis nos extollere se promittit, sed tamen in circuilu vergit, ut nos de instabili forlunœ vestigine caveamus, neque arridentis et maie blandientis rolae volubilitati confidamus. » Scriptores rerum gallicarum et franr dcarum, t. XIV, p. 227 ; cité par Panzer, t. H, p. 543, n.
1. '< Prœterea fecit vir venerabilis Atheiwoldus quandam Rotam lintinnabulis plenam, quam auream nuncupavit, propter laminas ipsius de auratas, quam in festivis diebus ad majoris excitationem devotionis reducendo volvi constituit. » Monasticum Angl., t. I, p. 104. Cité par Ducange, s. v. rota 14.