‹ Etudes de mythologie gauloiseChapitre 47 sur 57 · LA ROUE DANS LES MONUMENTS FUNÉRAIRES DE LA GAULE · texte numérisé non relu

LA ROUE DANS LES MONUMENTS FUNÉRAIRES DE LA GAULE

La roue se rencontre sur une inscription gauloise funéraire, celle de Novare, dans la Haute Italie*. Ce sont quatre roues, chacune à huit rais, et placées Tune au-dessus de l'autre dans la

1. Didron, Hist» de Dieu, p. 118. — Dans celte image, le Christ, suivant Tusage, porte seulletiimbe crucifère. Ce qu'on voit dans le nimbe du personnage à sa gauche, ce sont les deux rayons de lumière (transformés plus tard en cornes) qui sortent du front de Moïse .

2. Sur cette inscription, voir G. Flechia, Bi un* Iscrizione Celtica trovaia nel NovaresCf Torino, 1864. (Extrait de la Rivista Contemporanea Nazionale, agosto 1864.) — Ebel, dans les Beitrœge zur vergleichenden Sprachforschung, t. IV (1865, p. 386 et suiv.) — Pictet, Nouvel essai sur les inscriptions gdUloiseSy PariSj 1867, p. 76 et suiv.

partie gauche de la pierre*. M. Pictet, en s'occupant de Finscription, remarquait la présence de ces roues et il disait : « Il y a de plus quatre cercles en forme de roues avec huit rayons concentriques, exactement semblables à ceux que Ton remarque sur quelques médailles gauloises*. Ces roues sont peut-être les symboles du char de guerre, et le nombre quatre peut se rapporter au petorritum^ que montait le chef en Thonneur duquel le monument était élevé. » Nous rapportons pour mémoire cette opinion de M. Pictet, car nous ne croyons pas qu'on puisse voir le symbole d'un char dans quatre roues placées l'une au-dessus de l'autre, sans que rien indique entre elles un rapport. On eût au moins essayé de figurer un char, si grossier qu'il fût. Mais la roue étant un symbole divin, c'était appeler la protection du dieu auquel il appartenait que de le représenter sur un tombeau,

M. de Villefosse a déjà rappelé un article de M. Benoit ^ d'après lequel on verrait la roue figurer sur des monuments funéraires gallo-romains des Vosges. Il s'agit de ces stfeles en forme de pjrramide ou de triangle qui, souvent, renferment, à Tintérieur, une urne funéraire (c'est le type fréquent dans le département de la Creuse), et qui, d'ordinaire, ont un trou à la base pour recevoir les libations. M Benoit parle des antiquités découvertes sur le plateau des Drey Heiligen, « les Trois Saints, » dans l'ancien comté de Dabo, sur la limite des départements de la Meurthe et du Bas-Rhin. « La face antérieure du monument dit M. Benoit, est décorée de la rouelle gauloise, une et quelquefois trois fois, de croissants, d'étoiles, de niches avec boites, d'ornements assez variés, d'invocations aux Dieux Mânes, d'inscriptions. » Aucune des planches du travail de M. Benoit ne reproduit un exemple de ces rouelles. Aussi, nous citons ce ren-

1. Un moulage du monument se trouve au Musée de Saint-Germain.

2. Par exemple, avec huit rayons, sur le Turonos Triccos de Rucher, Art Gaulois, feuille 54, n° 1, et sur le statère d'or, picton ou santone, de la feuille 9, n<> 1 ; avec six rayons, sur le Viretios, picton, f. 30, p. 2; avec quatre rayons seulement sur la médaille d'or anépigraphe (f. 45, n** 1), et sur une médaille éduenne (f. 58, n® 4). — Note de M. Pictet.

3. Dans les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, ^868, p. 361.

seignement moins pour en tirer une conséquence que pour appeler Faltention des archéologues sur les roues que pourraient présenter des monuments funéraires gallo-romains. La présence d'un symbole religieux dans cette circonstance n'aurait rien de singulier, pas plus que celle de Vascia.

Plus tard, la roue se rencontre sur des monuments funéraires chrétiens, mais là elle représente le monogramme et en est en quelque sorte une variante (moins la boucle dnrho). On peut voir, au Musée Carnavalet, toute une collection de sarcophages en plâtre, d'origine chrétienne, trouvés à Paris. Le monogramme n'apparaît, avec sa forme régulière, que sur le plus petit nombre; ailleurs, ce sont des rosaces de dessins variés, ou des croix équilatérales inscrites dans un cercle. Nous y avons relevé trois exemples de roues à huit rayons et un exemple d'une roue à cinq rais, inscrite dans deux circonférences concentriques *.

Une roue à huit rayons est figurée sur une pierre funéraire trouvée dans le cimetière de Saint-Mathias, à Trêves, mais où l'inscription est presque entièrement détruite. L'analogie des autres tombes découvertes au même endroit fait supposer qu'elle était chrétienne. Il en est de même d'une autre pierre funéraire trouvée également à Trêves, où, entre deux colombes affrontées, on voit l'image d'une roue à huit rais *.

Avant de quitter les monuments funéraires, rappelons qu'une roue à neuf rayons est gravée sur la célèbre tête de taureau, en or, trouvée, en 1683, dans le tombeau de Childéric, à Tournai. Sur une tête de taureau le symbole paraît bien païen. Il serait intéressant de savoir s'il en existe d'autres exemples dans les sépultures franques.

1. Plusieurs de ces sarcophages ont été décrits par M. R. de Lasteyrie dans la Revue archéologique, t. XXXI (1876), p. 360 et suiv. et pi. vin. On y peut voir des spécimens de ces différents types. — Sait-on quelles étaient les figures anciennement gaufrées sur les hosties? C'étaient peut-être les mêmes. On voit des figures identiques au nimbe (c'est-à-dire une croix équilatérale inscrite d§,ns un cercle) sur des pains eucharistiques que représentent d'anciens monuments chrétiens. (Martigny, Dict, des Ant, chrét,,p. 293.)

2. Jahrbûcher des Vereins von Alterthumsfreunden im Bheinlande^ t. XII (1848), p. 85. — La seconde de ces roues est figurée dans le Bulletin monu^ mental, t. IX (1843), p. 72.

SOLVUNTUK OBJECTA

Nous craignons que cette étude n'ait paru longue au lecteur et nous nous hâtons d'achever. Mais nous devons d'abord répondre, par avance, à deux objections que nous nous étions faites nous-même, au début de nos recherches, et que le lecteur érudit ne manquera pas de nous poser :

1** Si la roue est le symbole du soleil, comment expliquer que, sur quelques monuments, elle soit associée au foudre?

2° Comment se fait-il que les Romains aient assimilé à Jupiter, et non pas à Apollon, ce personnage que j'appelle « le Dieu gaulois du soleil ? »

On a vu, dans plusieurs de nos gravures, le même dieu porter la roue et le foudre. Des autels sans inscriptions portent la roue et le foudre gravés ensemble sur leurs parois. Bien plus, la roue figure sur des monuments qui portent l'inscription FVLGVR CONDITVM* : on sait que l'endroit où la foudre était tombée était considéré comme sacré, et entouré, à ce titre, d'une enceinte : c'est le piUeal des Romains. De même chez les Cafres on fait un sacrifice quand la foudre est tombée sur une maison et cette maison ne doit plus être habitée *. C'est ce que les Romains et les Gallo-Romains exprimaient par la mention : Fulgur conditum^. Rappelons enfin que, dans la statuette si curieuse trouvée, en 1866, à Vienne (Isère), les six petits marteaux (qui

i. Par exemple dans un monument de Monlmirat, canton de Saint-Mamerl (Gard), publié dans la Revue épigraphique de M. Allmer, 1. I, p. 232.

2. Réville, Religion des peuples non civilisés, i, I, p. 150.

3. C'est probablement à un fait de ce genre que se réfère une inscription

pour nous figurent le tonnerre), sont disposés à Textrémilé de six rayons concentriques autour d'un marteau central. C'est, en quelque sorte, une roue (sans la jante) formée avec des marteaux*.

Il nous parait étrange, aujourd'hui, de rapporter au même fait et au même objet le soleil et le tonnerre qui, pour nous, sont choses bien distinctes; mais il faut juger les opinions et les croyances des époques anciennes, d'après la façon dont leur ignorance s'imaginait la nature, et non d'après nos propres idées scientifiques dont, aujourd'hui, le plus ignorant même a l'instinct. Et nous ne devons pas être bien fiers à cet égard; car il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle (depuis Franklin) que nous savons enfin comment la foudre est produite. Rien d'étrange qu'on eût pu croire que ce feu du ciel provînt de la grande source du feu céleste, du soleil ; cette croyance pouvait paraître confirmée par une des formes que prend quelquefois le tonnerre, ce qu'on appelle familièrement la foudre en boule *.

Au surplus, il est inutile de raisonner ici a priori, car il y a des textes anciens qui nous montrent et nous attestent cette théorie physique depuis si longtemps dépassée.

Nous avons plus haut fait allusion à la façon d'obtenir le feu sacré chez les Indous, par la friction de deux morceaux de bois réunis sous le nom commun d'aranis. L'un était une rondelle

toute romaine par Tesprit comme par la langue, conservée au Musée de Vienne (Dauphiné) :

lOVI

FVLGVRI

FVLMINI.

Allmer, Inscriptions du Dauphiné y t. Il, p. 426, et pi. I, no2.

1. Cette statuette, publiée par M. A. de Barthélémy, a été figurée dans le Musée archéologique de 1877; la gravure a été reproduite dans Mélusine, 1. 1, col. 353. Nous reviendrons sur ce monument dans une étude que nous comptoirs consacrer à ce que nous appellerons, pour faire pendant au présent travail, le Dieu Gaulois du Tonnerre.

2. Arago a distingué trois variétés d'éclairs : 1" l'éclair mince et nettement divisé, 2" l'éclair diffus, 3° l'éclair en globe.

ET LE SYMBOLISME DE Là ROUE 89

qui figurait la roue du soleil, l'autre une tige appelée spécialement pramaiitha qui par le frottement d'une rotation continue produisait le feu. Un texte du Mahâbhârata (I, 8196) cité par Kuhn*, nous le montre clairement : Agni donne à Vichnou pour le combat contre Ardjuna « une roue avec un moyeu de foudre : » c'est une roue qui, lorsqu'on la fait tourner, lance la foudre '. M. Kuhn rattache à cette idée le fait que chez les Grecs Astrapê « éclair » et Brontê « tonnerre » sont des noms des chevaux d'Hêlios. Voilà la foudre mise en rapport avec le soleil.

Jugeant des choses du ciel par analogie avec celles de la terre, il était naturel de regarder l'éclair et le tonnerre comme une étincelle, et un fragment détaché d'un corps igné du ciel. Une autre forme de cette croyance se rencontre dans Pline : « On ignore généralement que, par une observation attentive du ciel, les maîtres de la science ont établi que les trois planètes supérieures projettent des feux qui, tombant sur la terre, ont le nom de foudre. Ces feux proviennent surtout de la planète intermédiaire [Jupiter], peut-être parce que recevant un excès d'humidité du cercle supérieur, et un excès de chaleur du cercle inférieur, elle se débarrasse de cette façon ; c'est pour cela que l'on a dit que Jupiter lançait la foudre. Ainsi, de même qu'un bois enflammé projette un charbon avec bruit, de même l'astre projette un feu céleste qui apporte en même temps les présages'. » L'explication que donne Pline repose, comme on voit, sur un jeu de mots, sur une confusion entre le dieu Jupiter qui lance la foudre et la planète qui a reçu ce nom. Mais :cela nous est indifférent : ce que nous retenons de ce texte, c'est l'opinion qui fait de la foudre un fragment détaché — comme les aérolithes — d'un corps céleste en feu.

Page 1