‹ Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne [microform]Chapitre 12 sur 105 · La Morale de Platon, p · texte numérisé non relu

La Morale de Platon, p

2. La Théorie du plaisir d'après Épicure, p. 252-293. — La Morale d'Épicure, p. 294-299.

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dant ses caractères propres par lesquels elle s'oppose aux doctrines précédentes : contre les écoles qui toutes avaient admis, contre l'aristotélisme en particulier qui s'était si fortement appliqué à justifier la spécificité des plaisirs, Épicure soutient l'unité du plaisir, et la réduction de tout plaisir au plaisir du corps; les plaisirs, quels qu'ils soient, même quand ils semblent très éloignés des satisfactions corporelles, ont toujours pour base un certain bien-être physique. D'où résulte déjà pour la morale cette conséquence, que le bonheur, consistant essentiellement dans l'équilibre du corps ou la santé, ne doit pas être attaché à d'autres biens, et c'est là le principe de tout affranchissement. Cet affranchissement se continue et s'achève lorsque l'âme, qui n'est pas cependant une source propre de plaisir, use de son pouvoir et de sa volonté pour recueilHr par la mémoire les souvenirs heureux du passé et les projeter en espérances dans l'avenir; ainsi elle fait contrepoids aux causes de trouble et se crée une félicité indépendante de la nature et de la fortune. « Ce qu'Epicure a bien vu, disait en terminant Brochard, c'est que contre l'adversité nous n'avons de recours qu'en nous-mêmes. Ce sont nos propres pensées, nos propres réflexions qu'il faut, par un effort de volonté persévérant et obstiné, opposer aux coups du sort. Nous n'avons point d'autre ressource. Les anciens se moquaient du remède proposé par Épicure. Ils avaient raison de remplacer ces moyens impuissants par l'idée de la nécessité ou par la confiance dans les lois de l'univers. Lorsque le sage a bien compris que les choses ne sauraient être autrement qu'elles ne sont, lorsqu'il s'est bien pénétré de l'inéluctable fatalité des lois naturelles et qu'il s'y soumet parce qu'il ne peut faire autrement et que c'est ce qu'il a de mieux à faire, il a à peu près atteint les dernières limites de ce que peuvent pour lui la philosophie et la science. Il obtient la suprême consolation qu'il puisse espérer en ce monde, s'il arrive à se persuader que cet ordre fatal de l'univers est l'œuvre d'une volonté sage et que la Nécessité est

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un autre nom de la Providence. La soumission à la volonté divine ou la résignation est le dernier mot de la sagesse ^ »

Ces lignes attestent assez que s'il accomplissait en toute conscience et selon des méthodes rigoureusement objectives son métier d'historien, Brochard ne renonçait nullement à ses préoccupations de philosophe. Il se refusait à regarder les théories philosophiques du passé comme des faits extérieurs et lointains, destitués désormais de toute valeur et de toute fécondité spirituelle. La sagesse antique visiblement l'enchantait de plus en plus. N'avait-il pas lui-même, à la méditer, trouvé en elle les raisons et les moyens de soutenir avec courage une existence douloureuse? Pourquoi n'essaierait-on pas d'en maintenir les maximes, les principes et les procédés de justification tout en l'adaptant aux conditions plus complexes de la science et de la vie modernes? Brochard estimait donc finalement que la morale des anciens reste le type de la morale humaine, naturelle, philosophique, distincte de la morale transcendante et théologique, en ce qu'elle ne fait intervenir en rien l'idée de révélation surnaturelle, d'autorité extérieure, de commandement, en ce qu'elle invoque l'expérience et la raison seules pour fixer les règles du développement de nos tendances et pour nous orienter vers le bien identique au bonheur. Il ne songeait pas à exclure pour cela la morale religieuse dont il reconnaissait bien volontiers, dans un esprit, semble-t-il, assez voisin de celui de Spinoza, la nécessité et la bienfaisance pratiques; mais il ne voulait pas une immixtion des concepts qui lui appartiennent et qui la caractérisent dans le domaine de la morale philosophique. Il était convaincu que la plupart des morales modernes, et en particulier la morale de Kant, n'avaient guère fait que transposer ces concepts quand elles s'imaginaient recourir à des principes purement rationnels, et dans l'état de confusion et

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d'anarchie auquel avait abouti sur les problèmes moraux la philosophie contemporaine, de plus en plus déprise du kantisme, mais trop justement éprise encore de l'autonomie de la conscience pour la livrer aux procédés ordinaires des sciences positives, il jugeait urgent de reprendre, en l'élargissant, cette morale de la nature humaine dont Aristote avait fourni l'impérissable modèle, et à laquelle tous les philosophes grecs avaient plus ou moins utilement collaboré. Lui-même paraît, à certaines heures, avoir formé le dessein de reconstituer selon celte méthode la théorie des règles de la conduite ainsi que l'explication des vertus individuelles ou sociales. Ce fut en tout cas la pensée qui inspira ses fameux articles sur la Morale ancienne et la morale moderne, et sur la Morale éclectique ^ ; écrits avec autant d'éclat que de fermeté, mettant au service d'une conviction longuement méditée une polémique incisive, faisant ressortir avec beaucoup d'art les oppositions dissimulées dans des amalgames d'idées hétérogènes, ils n'eurent pas seulement pour résultat de provoquer d'instructives controverses : ils allèrent secouer jusqu'au fond la curiosité et la réflexion de tous les esprits intéressés par ces grands problèmes.

Cette position que prenait Brochard en faveur de la morale ancienne et contre la morale de Kant était-elle dans le développement de ses idées quelque chose d'absolument nouveau, ou bien lui était-elle en partie commandée par les directions antérieures de sa pensée? Peut-être penchera-t-on vers cette seconde façon de voir si l'on prend garde que c'est le contact avec les anciens qui a suscité ou tout au moins entièrement renouvelé ses préoccupations sur les questions morales, si l'on se représente en outre dans quelles limites il avait adhéré au criticismc de Renouvier et ce qu'il en avait surtout retenu -. Il en avait surtout retenu la conception d'un

2. Une courte étude que Brochard avait donnée dès 1875 à la Société des sciences, lettres et arts de Pau {Bulletin de la Société, 2* série, t. IV) sur V Universalité des idées morales ne contient rien qui soit spécifiquement kantien ni qui soit inspiré par le livre de Renouvier sur la Science de la Morale.

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probabilisme rationaliste, exclusif de toute spéculation transcendante qui prétendrait être science, interprété comme une façon de lier l'expérience à la logique, de comprendre les faits dans un ordre dialectiquement justifiable. 11 s'était fortement attaché à l'idée du rôle de la volonté dans la certitude, et rien ne prouve qu'il s'en soit entièrement détaché : cette doctrine lui paraissait propre à garantir l'esprit contre les retours offensifs du dogmatisme, et elle exprimait aussi sa tendance à ne pas effacer de l'œuvre de la connaissance la marque personnelle de l'ouvrier. Mais tandis que çà et là cette doctrine avait contracté alliance avec des théories qui réservaient au sentiment et aux intuitions du « cœur » le droit de dépasser la raison ou de la tenir en échec, Brochard, en dépit de quelques concessions verbales, n'acceptait d'en faire la limite du rationalisme que pour lui imposer également le rationalisme comme limite. Sa pensée ne se laissa jamais toucher d'aucun mysticisme. Elle aimait les horizons clairs, au risque d'être tentée de les voir plus proches. Elle traçait avec décision aux choses, à la vie et à la nature humaine les contours qui lui permettaient de les enserrer pour les bien comprendre. Elle s'arrangeait à merveille pour n'être point dupe. Elle goûtait peu les entreprises philosophiques qui supposent des postulats obscurs, des dérivalions lointaines, et comme des blocs de notions imperméables à la logique et à l'analyse psychologique. Elle était toute imprégnée de Tidée des anciens, que l'ordre comporte la mesure, et qu'une vie bien ordonnée ne saurait l'être par la contrainte de quelque principe impératif et abstrait, sans proportion aucune avec les requêtes définies et les objets précis de nos tendances. Elle était donc impatiente de tout ce qui, sous une forme ou sous une autre, semblait vouloir s'imposer à elle, tandis qu'elle gardait la sympathie, sinon la conviction, ouverte à toutes les tentatives intellectuelles sincères et sérieuses. Et telle est l'œuvre de Brochard : érudite sans excès de minutie, pénétrante sans excès de subtilité,

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