‹ Études de psychologie expérimentaleChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conclusion. — Origine du fétichisme de l’amour. — Le besoin de beauté. — Ce besoin est purement cérébral. — A quel moment le fétichisme devient-il une maladie de l’amour? — Le fétichisme tend à l’abstraction et à la généralisation. — L’exagération d’un caractère aimé. — Observation de Humboldt. — Le grand fétichiste est continent. — La rumination érotique. — Le fétichisme amoureux dans la littérature. — La concurrence sexuelle. — La lutte qui sert de prélude à l’accouplement n’est pas une lutte artistique, c’est une lutte amoureuse. — Définition dernière du fétichisme.

Il ne suffit point de réunir des faits, il faut les comprendre et les expliquer. Essayons de tirer quelques conclusions des observations que nous avons réunies sur le fétichisme.

Examinons d’abord quelle origine peut être assignée au fétichisme amoureux.

Toute la psychologie de l’amour est dominée par cette question fondamentale : Pourquoi aimet-on telle personne plutôt que telle autre? Pourquoi désire-t-on posséder une femme belle, quand on sait fort bien que la beauté n’ajoute rien à la qualité et à l’intensité de la sensation génitale? Cela prouve que l’être aimé est quelque chose de plus qu’une source de plaisir. Il serait tout à fait ridicule de penser que si des hommes meurent

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d’amour pour une femme qu’ils ne peuvent pas posséder, c’est parce qu’ils lui demandaient en vain une petite sensation matérielle que la première femme venue aurait pu leur donner. Il faut être naïf et incompétent comme Spinosa pour définir simplement l’amour : Titillatio, concomitante idea causæ externæ. [Eth., IV, 44.) Ce qui inspire l’amour est donc autre chose que la recherche d’une impression physique; c’est ce qu’on peut appeler d’un mot général la recherche de la beauté; il est bien entendu que ce mot a plusieurs sens, et que chacun a le droit de l’interpréter à sa façon.

Ce besoin de beauté, que l’on retrouve dans tout amour s’élevant au-dessus de la brute, offre ce caractère tout particulier d’être un besoin purement cérébral, incapable de recevoir directement une satisfaction matérielle.

C’est daK% ce besoin cérébral que nous plaçons l’origine du fétichisme amoureux. En effet, le fétichisme amoureux est, comme nous l’avons déjà défini, l’adoration de choses qui sont impropres à satisfaire directement les fins de la reproduction.

S’il y a du fétichisme dans l’amour normal, à quel moment ce fétichisme devient-il une maladie de l’amour ?

C’est ici qu’il faut insister; car le grand intérêt psychologique de ces études, nous l’avons dit et nous le répétons, réside tout entier dans les comparaisons entre l’état normal et ses déviations.

La ligne de démarcation est fort difficile à tra-

cer; souvent, dans le monde, on prend pour de pures extravagances d’amoureux ce qui est réellement une perversion sexuelle. Les aliénistes le savent bien; ils se rappellent l’iiistoire de cet aliéné, fou par amour, qui jetait des pierres dans les fenêtres de sa bien-aimée, et qui fut interné après l’examen de Lasègue. Plus tard, sorti de l’asile, il accusa Lasègue de séquestration arbitraire. Lasègue se défendit lui-même, et il eut quelque peine à faire comprendre aux juges la différence qui sépare le délire érotique du délire des amants (Bail).

Prenons le fait qui se rapproche le plus de l’état normal, celui où la perversion sexuelle est si légère qu’on pourrait presque douter de son existence. Il s’agit, par exemple, de Descartes qui a conservé, comme souvenir d’un premier amour, un penchant pour les yeux louches. En quoi ce penchant a-t-il quelque chose de pathologique ? On peut dire simplement qu’il tend à donner à un détail insigni- . liant de la personne physique une importance exagérée.

Il en est de même pour les amants de l’odeur; si leur goût est excessif, ils en viendront à ne chercher que l’odeur; peu importe que la femme soit vieille, ridée, bête, de condition inférieure; elle répand telle odeur, cela suftit. Alors ce détail cutané deviendra le fait important, celui dans lequel tout se résume, le centre d’attraction de tous les désirs sexuels. Quand toutes les consi-

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dérations d’âge, de fortune, de convenance morale, physique et sociale, se trouvent ainsi sacrifiées aux plaisirs de l’odorat, on est en face d’une perversion.

Ce n’est pas tout; le caractère morbide de ce penchant est également prouvé par les impulsions irrésistibles auxquelles il donne lieu; le sujet, qui reconnaît son odeur dans la femme qui passe dans la rue, est entraîné invinciblement à suivre cette femme; il ne peut pas plus résister à cette impulsion que le dipsomane ne peut résister à la vue d’un verre de vin.

Ainsi, le fétichisme, dont nous arrivons maintenant à préciser la définition, consiste dans l’importance sexuelle exagérée que l’on attache à un détail secondaire et insignifiant. Cette importance varie d’ailleurs avec les cas, et peut servir à marquer le degré de la perversion. Nous notons que M. R..., qui éprouve un penchant si marqué pour la main féminine, n’en est cependant pas arrivé au point de sacrifier à cette main tout le reste de la personne, il ne se résignerait pas à faire la cour à une femme vieille, ridée et sale, parce qu’elle aui-ait de jolies mains. Ce contraste lui est même fort pénible. Chez d’autres malades, le fait contraire se présente très nettement. Nous pouvons citer cet amant des yeux dont l’histoire a été racontée par M. Bail. L’éminent professeur le fit comparaître à sa leçon, et le pria de dessiner sur un tableau noir un œil de femme. Le malade obéit à cette invitation avec un plaisir évident, car rien n’est plus agréable que

de s’occuper de ce qu’on aime. Après avoir tracé a la craie le dessin dont nous avons parlé plus haut, il déclara nettement que pour lui toute la femme se concentrait dans l’œil, et qu’il n’aimait que cet oro-ane. Ainsi, pour ce malade, qui occupe un rang élevé dans l’échelle des perversions sexuelles, l’œil est tout, il efface tout le reste de la personne physique et morale.

Nous pouvons, à cet égard, comparer cet aliène à l’amoureux normal qui serait épris des beaux yeux de sa maîtresse. Molière peignant un bourgeois amoureux d’une marquise lui fait imaginer cette phrase inoubliable, destinée à la dame de ses pensées :

Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.

Ce qui distingue notre malade et ce type vulgaire et banal, c’est tout simplement le degré de l’amour que le bourgeois gentilhomme ressent pour les beaux yeux de Dorimène ; il peut aimer ses yeux, mais il aime tout le reste de sa personne, ses belles manières, et son titre de marquise. 11 n’y a pas dans cet amour normal une sorte d’hypertrophie d’un élément qui entraîne l’atrophie de tous les autres.

Ainsi donc, le fétichisme amoureux a une tendance à détacher complètement, à isoler de tout ce qui l’entoure l’objet de son culte, et quand cet objet est une partie d’une personne vivante, le fétichiste essaie de faire de cette partie un tout indé-

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