DE LA VIE DE RELATION
Claude Bernard, après avoir montré l'action du curare sur les nerfs moteurs, de la strychnine sur les nerfs sensitifs, se demanda s'il existait un toxique agissant sur les muscles eux-mêmes, et il crut trouver ce poison dans le sulfocyanure de potassium. Toutefois son opinion sur le mécanisme de l'action n'était pas encore très arrêtée. « Nous allons passer, dit-il, à un agent qui semble porter ses effets sur le système musculaire : ce poison est le sulfocyanure de potassium. » Plus loin il ajoute : « Il ne produirait peut-être qu'un empoisonnement musculaire par contact, ce qui est néanmoins très intéressant2. »
A partir de cette époque, les physiologistes recherchèrent les poisons dits musculaires, et nous trouvons dans un bon livre3 de nombreuses expériences tendant à montrer que le nombre des poisons musculaires est considérable
En Allemagne, les avis sont divisés : ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Guttmann pense que les sels de potassium, même injectés à dose énorme dans une veine, ont une faible action sur les muscles.
1 Ces expériences ont été publiées dans les Comptes rendus de la Société de biologie, en 1884.
a Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, par C. Bernard, 1887, 24' leçon, p. 354 et 3oo.
s Èlérnentsde toxicologie, par A. Rambuteaù, 1874, p. 489 et sq.
Dès 1864, Vulpian élève des doutes sur certains poisons dits musculaires. « Je ne sais pas s'il existe un sel métallique qui mérite d'être appelé poison musculaire, agissant par conséquent sur les muscles d'une façon spéciale, par l'intermédiaire de la circulation *. »
Plus tard, Laborde 2, dans un excellent travail sur le sulfocyanure, arrive à démontrer que cet agent ne saurait être considéré comme un poison musculaire et cardiaque dans la véritable acception physiologique du mot.
On a objecté qu'en excitant un muscle ou le nerf qui s'y rend, on peut bien reconnaître si l'excitabilité musculaire est abolie, mais qu'il est bien difficile, sinon impossible, d'en reconnaître les divers degrés de diminution, puisqu'on n'a pas de mesure du phénomène.
C'est dans le but de répondre à cette objection que nous avons institué une série d'expériences sur le sulfocyanure de potassium, le nitrate de plomb, le chlorure de baryum, la vératrine et le venin de crapaud.
Pour mesurer la force musculaire, nous avons eu recours au procédé un peu modifié de Gréhant et Quinquaud3, procédé qui consiste à mesurer au dynamomètre l'effort exercé par un muscle, lorsqu'on excite son nerf à l'aide d'un courant ayant à peu près la mènie intensité. On scie le calcanéum, auquel ce tendon reste adhérent ; on passe le fil de fer près de l'insertion du tendon à l'os, de
1 Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux, p. 446 et sq.
2 Les poisons dits musculaires et le sulfocyanure de potassium {Comptes rendus et Mémoires de la Société de biolonie 1879, p. 149). J '
3 Gréhant et Quin jnaud, Journal de l'anatomie et de la physiogie, public pardi. Robiu cl G. Poucliel, p. 3J9, novembre 1884.
cette manière le fil de fer ne glisse pas sous l'influence (Je la contraction musculaire. De plus, nous ne sectionnons le nerf qu'au moment de la mort. La mesure est faite avant l'empoisonnement et après, surtout au moment de la cessation de la vie.
A. — SULFOCYANUPiE DE POTASSIUM
Première expérience (9 septembre) sur un chien de 15 k\ — A 4 h. 40', on mesure la force musculaire au dynamomètre, sa température rectale est de 39°,2.
Tension 2 — 12 = 10 Force dynanométrique normale
4 h. 50', injection intra-veineuse de 0 gr. 50 de sulfocyanure de potassium ; 5 h. 5', de nouveau 0 gr. 50 ; 5 h. 1 31 température rectale. 38°, 6; 5 h. 18, injection de 0 gr. 50 l'animal est un peu agité au moment de l'injection; 5 h.28'| injection de 0 gr. 50; à 5 h. 30', le chien aboie, puis est repris de convulsions toniques et meurt.
A 5 h. 35' tension 1 1/2 — 10 1/2 = 9 — 1 1/2 — 10 1/2 = 9
Le nerf scialique droit que l'on excite est découvert depuis 4 h. 40'. A 5 h. 45', on excite le sciatique gauche pour la première fois.
Tension 2 — 13 = 11
Ce ehien est mort avec 2 grammes de sulfocyanure en injection intra-veineuse (0 gr. 125 park.).
Deuxième expérience (6 décembre) faite sur un chien me 7 k. 800. — A 11 h. du matin, on prend la force musculaire :
Tension 2 — 10 = 8 force normale — 2 — 10 = 8 —
A 11 h. 3', injection sous-cutanée de 1 gr. de sulfocyanure ; i l h. 26', de nouveau 1 gr. ; 11 h. 32', 1 gr. ; 11 h. 34', 1 gr. ; 11 h. 39', 1 gr. ; 11 h. 46', 1 gr. ; 11 h. 56', injection intra-veineuse de 0 gr. 60; au bout de quelques minutes apparition de mouvements convulsifs et mort.
5' après la dernière respiration, on a :
Tension 2 — 10 = 8
Troisième expérience (S décembre) faite sur un chien de moyenne taille. — De 9 h. 45' à 10 h. 45', on injecte "sous la peau 5 gr. de sulfocyanure; de 11 h. à 11 h. 53', on injecte 26 gr. du môme sel ^en tout 31 gr,); une close de 0 gr. 50 en injection intra-veineuse suffit pour amener la mort avec des convulsions tétaniformes ; immédiatement après, on excite le nerf sciatique et on a :
Tension. ... 2—11=9
Quatrième expérience faite le 19 décembre sur un chien
de\2k. 100. — Température rectale 38°,4;de9 h. 55'àllh. injection sous la peau de 84 gr. sulfocyahure; à 11 h. 15', température rectale 38°, salivation abondante, gémissements; à midi 30', température rectale 37°, 2 ; à 2 h. de l'après-midi injection sous-cutanée de 20 gr. du même sel (en tout 116 gr., c'est-à-dire 9 gr. 60 par k.) ; 3 h. 30', respiration 12 à 13 par minute; plus d'agitation, demisomnolence, respiration lente et calme; 3 h. 10', température rectale 35°, 7.
A 3 h. 20', respiration 18 ; pendant l'assoupissement, quelques petites secousses dans les muscles du cou. A 3 40', l'animal est pris d'une convulsion tétaniforme et succombe à 3 h. 42'. Immédiatement après la mort, on excite le nerf sciatique.
Tension 3 — 11 = 8 force musculaire — 3 — 12 = 9 —
La force physiologique était de 9 : il est donc exactement prouvé que la force n'a pas été modifiée. »
B. — Nitrate de plomb
Première expérience faite le 15 décembre sur un chien de 14 k. 900, ayant une température normale de 3.8°, 3. — De 10 h. 40' à 11 h. 22', injection sous-cutanée de 21 gr. de nitrate de plomb; de 11 h. 22' à midi 35' injection sous la peau de 70 gr. du même sel (en tout 91 gr.); température rectale 37°, 1 ; midi 40', injection intra-veineuse de 1 gr. de ce sel : immédiatement accélération des
mouvements respiratoires, puis arrêt ; excitation du sciatique.
A 12 h. 44', tensioQ 3—13 1/2 = 10 k. 1/2 comme force musculaire. A 12 h. 45', — 1 1/2 — 12 1/2 = 11 ML — A 12 h. 50', — 2— 13 = il Ml. —
Deuxième expérience faite le 17 septembre sur un chien pesant 10 k. 200. — Température rectale 38°, force musculaire normale 10. De 10 h. 30' à il h. 5', injection souscutanée de 50 gr. de nitrate, température rectale 37°, 8 ; de 11 h. 10' à 11 h. 25', on injecte 2 gr. du même sel dans la saphène; de 11 h. 25' à midi 10, on injecte dans la veine 2 gr. 30, la respiration se ralentit, présente des arrêts, puis reprend pour s'arrêter définitivement à midi 16'.
A 12 h. 17' on excite le sciatique :
tension 2
= H Ml.
= 9 Icil.
L'excitabilité a donc été efficace pendant 37' ; la force musculaire après la mort était normale.