‹ Etudes et appreciations (volume 2)Chapitre 85 sur 169 · Articles parus dans V Action catholique (avril-mai · texte numérisé non relu

Articles parus dans V Action catholique (avril-mai

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par des préjugés, des ambitions et des factions, cette âme que Ton croyait égale à son rôle n'a pu créer ou entretenir, dans un degré suffisant, parmi des concitoyens d'origines différentes, l'union morale nécessaire à la paix et à la grandeur solide de la nation.

De cela, on peut assigner bien des causes. L'une d'elles, prime toutes les autres. Quelqu'éminents qu'ils aient pu être, les hommes de la majorité n'ont pas tous compris ce que suppose, et ce qui conditionne, dans un pays comme le nôtre, l'union nationale. Un grand nombre d'entre eux, pour ne pas dire le plus grand nombre, n'ont cessé de nourrir des idées assimilatrices. Ce qui a fait et ce qui fait toujours l'objet de leurs rêves, et le secret de leur attitude dans plusieurs questions d'ordre public, ce n'est pas l'union, mais la fusion, de tous les éléments canadiens. L'union laisse intactes, sous l'smpire de leurs lois et sous le jeu autonome de leurs fonctions, les parties composantes. La fusion les mêle, les moule, les confond, au profit d'un tout qui les absorbe. Et la force globale, et absorbante ici, c'est celle du nombre : c'est l'influence, la supériorité numérique des races et des institutions de langue anglaise où l'on voudrait que fût jeté et que fût incorporé tout ce qui n'est pas elles.

Or, une portion notable des habitants de nos provinces confédérées, la partie la plus ancienne,

la plus canadienne, de cette population, se refuse à tout projet de fusion. Soucieuse de conserver sa vie propre et les traits caractéristiques de sa phj'siononiie, elle souhaite sincèrement et elle accepte très cordialement l'union morale, l'union des cœurs, des esprits et des ressources, dans l'œuvre de construction de l'édifice canadien. Elle ne veut pas que cette union dégénère en absorption, en accaparement. Et elle prendra, sûrement, tous les moyens légitimes, et elle s'imposera tous les sacrifices nécessaires pour faire prévaloir ce qu'elle croit être l'idée créatrice des destinées du Canada, l'idée fondamentale du projet et de l'établissement de la Confédération canadienne.

L'histoire est avec elle.

Le Canada, en vertu même de ses changements politiques et de son évolution nationale, est un pays bilingue. Ce bilinguisme, aussi puissant que le droit et aussi profond que l'instinct, oppose ime barrière durable, un obstacle insurmontable à toute tentative d'assimilation. Il n'y a qu'à s'incliner devant la réalité des faits. Et la réalité, bien visible, est que notre pays, comme tant d'autres pays d'ailleurs, se compose de races distinctes, appelées par la Providence à vivre sur une même terre, et à s'abriter sous un même drapeau.

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L'état naturel de ces races n'est donc pas de se faire la guerre, d'entreprendre sur des libertés dont chacune est jalouse, de se séparer par des frontières hostiles, ou de se cantonner derrière des redoutes meurtrières. Satisfaites d'une émulation honnête et paisible, elles ont le devoir de collaborer, sans haines, sans conflits, sans injustices, par les talents dont elles sont douées, à la réaUsation de leurs communes fins.

Tout le long du régime britannique canadien, il s'est trouvé, parmi les anglais, des esprits assez droits pour reconnaître ces vérités, des hommes assez sensés pour se rendre compte de l'inévitable complexité de notre état social, et en même temps assez équitables pour régler leur conduite sur cette situation.

Nous hsons dans la vie de Monseigneur Briand, ^ que l'illustre prélat s'était fait un ami de sir Guy Carleton, devenu lord Dorchester ; que ce gouverneur, très sage, très judicieux, persuadé des chances de la survivance franco-catholique au Canada et du besoin d'y accommodei l'action administrative, ne contribua pas peu, par ses vues larges, par ses bons procédés, par son interprétation bienveillante d'instructions officielles mal inspirées, à résoudre pacifiquement le problème

I. L'abbé Aug. Gosselin, Les évèques du Canada après la conquête (1ère p.), ch. xx, et ailleurs.

canadien. Carleton trouvait nos lois et nos coutumes '' fondées sur la justice et l'équité naturelle aussi bien que celles de l'Angleterre. " Il aimait et parlait notre langue, et il montra le cas qu'il en faisait en demandant à l'autorité religieuse canadienne un précepteur français pour ses enfants.

Cet homme distingué eut des imitateurs : sir George Prévost, dont la modération et l'impartialité s'employèrent à faire oublier le triste rôle de Craig ; sir Charles Bagot et lord Elgin qui, tous deux, à une période critique de notre existence, et au moment où le fanatisme prétendait nous dicter ses lois, honorèrent de leur confiance et, nous pourrions dire, de leur amitié, le grand patriote canadien qui sauva sa race.

En aucun temps de notre vie parlementaire, l'esprit d'union, dont nos chefs nationaux doivent se montrer pénétrés, ne brilla d'un éclat plus vif que quand Lafontaine et Baldwin associèrent, dans la direction politique du Canada, leurs noms et leurs efforts. Hippolyte Lafontaine n'était pas de ceux qui se concilient l'amitié anglaise en sacrifiant le droit français. Sa droiture et son courage, bien loin de desservir le Bas-Canada, éveillèrent dans l'âme ontarienne de profondes sympathies, et Robert Baldwin eut l'honneur de figurer au premier plan sur cette Uste trop restreinte sans doute, et trop souvent tronquée, des Canadiens de langue anglaise qui jugèrent sage et juste de considérer

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les franco-canadiens non comme une classe sociale infériem-e, mais comme des copartageaats et comme des égaux.

Dégageant la leçon de ces événements, un de nos historiens ^ nous fait voir comment les Canadiens français, en ralliant leurs forces, et en revendiquant leurs droits, " contraignirent enfin leurs adversaires à leur rendre justice et à les. regarder comme des frères," et il ajoute :

A mesure que la race anglaise viendra en contact avec les Canadiens, elle reconnaîtra la magnanimité de leur caractère, leur grandeur d'âme ; et ses préjugés d'autrefois disparaîtront peu à peu. De temps en temps, de grands orages viendront troubler l'harmonie et la paix entre les deux peuples, si différents par leur nationalité, leur religion et leurs coutumes. Mais, en somme, la politique ancienne fera place à une politique plus juste, plus modérée ; les chefs les plus avancés de chaque parti se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra alors les descendants des deux grandes nations qui président à la civilisation du monde, fraterniser ensemble, et réunir leurs efforts pour procurer le bien-être et la prospérité du pays.

Appliquées aux phases de notre histoire que l'auteur avait en vue, ces réflexions sont justes.

Lors des débats sur la Confédération, un député anglais, sir John Rose, s'appuyant sur les sympathies existantes entre les deux races, formulait le ferme espoir que ni les Français du Bas-Canada

1. L.-P. Turcotte, Le Canada sous l'Union — Introduction, 39.

n'abuseraient de leur force contre la minorité anglaise, ni les Anglais du Haut-Canada ne molesteraient la minorité française.

Nous avons appris, disait l'orateur, à nous respecter les uns les autres. Nous ne cherchons point à empiéter sur nos droits réciproques ; et la postérité se rappellera avec orgueil l'époque où l'une des races n'hésitait pas à confier sa sûreté et ses intérêts à l'honneur de l'autre. Plaise à Dieu que cette confiance réciproque entre deux races dont la mission est si noble sur ce continent, et qui sont menacéas de mêmes dangers, puisse durer toujours ! Plaise à Dieu qu'elle ne soit détruite ou interrompue par aucun acte de l'un ou de l'autre parti !

Les faits, depuis, n'ont-ils pas, à maintes reprises, trahi cet espoir ?

L'égalité officielle des races au Canada fut consacrée, de la manière la plus solennelle, par le pacte fédéral conclu en 1867, sous l'influence prépondérante de sir John-A. MacDonald et de> sir Geo.-Et. Cartier ^ On a mis en question les sentiments véritables de quelques-uns des honmies politiques qui élaborèrent l'Acte fédératif des provinces. Quels qu'aient été ces sentiments, la pensée des représentants du Canada français, à cette

1. Voir le bel ouvrage de M. I'abbê Groulx, La Confédération canadienne. Ses origines (Montréal, 1918.)

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heure décisive de notre histoire, s'imposa, et fut acceptée. Il en sortit une formule d'union nationale qui eût pu être plus large, plus précise, mais dont le texte, interprété avec droiture, et apphqué avec loyauté, était suffisant pour maintenir la concorde et pour sauver nos plus essentielles libertés.

La preuve, c'est que plusieurs hommes publics anglo-canadiens, conservateurs et libéraux, tels que sir John MacDonald, sir Charles Tupper, sir McKenzie Bowell, sir Oliver Mowat, sir George Ross, et d'autres encore, invoquèrent plus d'une fois l'Acte constitutif de 1867, pour plaider en notre faveur la cause des droits égaux.

En 1878, lord Dufferin, gouverneur général du Canada, faisait ses adieux à notre pays. Les membres du Conseil de l'Assemblée législative de Québec lui présentèrent une adresse \ à laquelle le noble lord répondit en français et en anglais. Dans sa réponse, il prononça ces paroles remarquables où l'on sent tout à la fois l'idéaliste et l'homme d'Etat :

Il est très vrai que les diversités de races qui existent •au Canada, compliquent jusqu'à un certain point les problèmes politiques que les hommes d'Etat de ce pays sont périodiquement appelés à résoudre. Mais les inconvénients qui peuvent résulter de cet état de choses, sont plus que compensés par les nombreux avantages qui en résultent. Je ne crois pas que l'homogénéité des races

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