E. Blake, Discours du 17 mars
Nous sommes unanimes dans ce pays à reconnaître théoriquement — quelque éloignés que nous puissions être de les pratiquer — les grandes doctrines de la morale chrétienne t]ue nous enseigne l'Evangile ; et je crois que les questions politiques de ce pays devraient être traitées d'après ces doctrines. Nos espérances seraient faibles, à la vérité, et notre avenir serait sombre, s'ils ne reposaient pas sur l'arrivée de ce jour glorieux où ces principes seront vraiment et pleinement reconnus ; si nous ne comptions pas sur l'accomplissement de ces promesses que " les royaumes de ce monde deviendront les royaumes du Seigneur," que " les nations ne s'armeront pas contre les nations, et qu'elles n'apprendront, plus à faire la guerre ;" si nous n'attendions pas le jour où la loi humaine de l'égoïsme et de la haine sera remplacée par la loi divine du sacrifice de soi et de l'amour.
Voilà un langage très noble, et qui appelle l'union. Et nous ne croyons pas qu'elles soient rares, chez nos frères séparés, les âmes où vibrent des sentiments aussi élevés, et pour qui la fraternité, la morale de la justice, de la charité et de la bienveillance, n'est pas un vain mot.
Sans doute parmi nous, dans notre collectivité si complexe et si disparate, sur un fond commun de christianisme se détachent en relief bien des divergences religieuses. La foi catholique diffère profondément des confessions protestantes. Faut-il conclure de là que nous ne sommes pas, que nous ne pouvons être d'exemplaires citoyens ? Le catholicisme professé, dans le royaume de Georges V, par un bon nombre de ses sujets, forme-t-il le moindre
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obstacle à la puissance et au progrès de la nation anglaise ? Les catholiques d'Angleterre, tout en étant dévoués au Pape, sont-ils, de ce fait, moins anglais, moins fiers de leur drapeau, et moins fidèles à leur souverain ? Et nous-mêmes, catholiques et français du Canada, en sommes-nous, pour cela, moins canadiens ? Au contraire, rien ne nous attache davantage à notre pays que notre double titre de fils de l'Eglise romaine et de descendants des premiers colons de France.
La voix de la religion se joint donc à celle de l'histoire pour nous prêcher, comme un devoir sacré, l'union.
L'intérêt national, bien compris, nous tient le même langage. Une nation bâtie sur les qualités des deux grandes races qui occupent aujourd'hui, dans les fastes de l'humanité, le premier rang, n'offre-t-elle pas des gages très sûrs du plus brillant et du plus glorieux avenir ? Lord Dufferin nous l'a dit plus haut. D'autres anglais bien pensants l'ont redit après lui. Dans un livre tout récent sorti des presses de Toronto, un patriote anglo-canadien s'est donné la belle mission d'éclairer ses frères de l'Ontario sur notre problème ethnique. Nous en détachons ce passage très sensé :
L'homogénéité dans le Royaume-Uni n'est qu'approximative. Il y a encore des Ecossais et des Anglais,
et des Gallois, et des Irlandais, et, pour ma part, j'espère qu'il y en aura toujours. Car l'homogénéité est un faux dieu, une idole sans charme qui, pour être faite de parties semblalîles, n'en a ni plus de force ni plus de durée. J'espère, de même, qu'il y aura toujours des Canadiens anglais et des Canadiens français. Chacune de ces deux races joue un rôle que l'autre ne peut remplir ; et il est possible de faire fonctionner le mécanisme de l'Etat tout en conservant et en développant leurs aptitudes respectives, les dons propres aux anciens canadiens, et ceux qui caractérisent les canadiens nouveaux'. — Il ne faut pas oublier, ajoute l'auteur, que le granit n'est pas homogène, et que cependant il a de la résistance, de la durée, et un beau poli : trois éléments très précieux dans une société.
Nous sommes, certes, quelque chose dans le granit dont est formé l'édifice canadien. Notre dévouement à toutes les grandes causes, à tous les grands intérêts de notre pays, éclate dans un ensemble de faits que personne ne saurait nier sans la plus mensongère impudence.
Il est devenu banal de rappeler que, si le Canada a gardé, en face des ambitions d'une république puissante, son individualité, et son allégeance britannique, cela est dû surtout aux exhortations de notre clergé et à l'attitude générale du peuple canadien-français". Un ancien ministre fédéral de langue anglaise, l'honorable M. Mulock, se
1. W.-H. MooRE, The Clash! A uludy in nalionalilies (1918), pp. 246-247.
2. Voir I'abbé Aug. Gosselin, U Eglise du Canada après la Conquête, ne p., ch. i et suiv.
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chargea un jour de dérouler, sous les yeux de la Chambre et du pays, l'irrécusable preuve de notre loyauté. Après avoir montré, par les sympathies de la France pour les Etats-Unis, à quels rudes assauts notre fidélité britannique avait été soumise, il terminait cette forte argumentation historique par ces mots :
Il est du devoir de tous ceux qui ne sont pas d'origine canadienne-française ; il est de notre devoir, au nom de notre loyauté, de répudier ces flétrissures que l'on veut infliger à la nationalité franco-canadienne, et de déclarer que dans ses mains, comme je le crois, nos institutions sont aussi bien garanties que dans les mains de ses adversaires ou de toute la nation, si elle pensait comme eux '.
Quels sont les devoirs constitutionnels auxquels nous avons failli ? Quels sont les progrès matériels, intellectuels et religieux, dont nous n'avons été de très laborieux ouvriers ? Dans toutes les branches du savoir et de l'action, des noms français se profilent qui nous font le plus grand honneur. Nos rnissionnaires sont aux avant-postes de la civilisation. Deux de nos archevêques ont pris place dans le sénat le plus auguste du monde. Le mérite de notre haut enseignement a été reconnu et loué, dans les termes les plus sympathiques, par des univerités protestantes ^ Notre littéra-