Lettre adressée à Benoît XV le 3 sept
<iu Saint-Père, Votis ne Vous êtes pas contenté de garder ù l'égard des belligérants une conduite prudente et marquée au coin de la plus stricte et de la plus religieuse impartialité. Vous avez placé la question débattue si violemment par les armes sur le terrain élevé où tous les droits se rencontrent, et où toutes les nations en guerre peuvent se donner rendez-vous. Vous avez placé, au-dessus du bien particulier, V intérêt général^.
Cette dernière phrase découvre le fond même de la pensée pontificale. Plus loin, le Cardinal déplore que " certains catholiques aveuglés par la passion, mus par l'esprit de parti et par les sentiments d'un patriotisme rétréci et rabaissé, se soient livrés, envers le Saint- Siège, à une œuvre malsaine de dénigrement et d'injustice. " Les catholiques canadiens, ceux du moins dont Son Eminence veut bien se faire l'interprète, jugent mieux la question.
Ils savent que les Papes travaillent non pas seidemeni pour le présent, 7nais pour Vavenir, et que Vavenir qu'ils ont préparé et éclairé, se charge de venger leur mémoire.
La réponse de Benoît XV, serrant de près les idées et le langage même de Son Eminence, fut admirable.
Cher Fils, dit-il, vous Nous louez noblement d'avoir pris en main, chaque fois que le moment Nous sembla opportun, l'intérêt général des nations, d'avoir cherché à faire cesser le carnage et la dévastation, et d'avoir conseillé la paix, une paix conforme à la justice.
Le Pape s'afflige de ce (|ue plusieurs même parmi les fils de l'Eglise, n'aient pas apprécié, coirmie il convenait,
1. Voir à ce sujet rcxcollcnto brochure du R. P. Lk Flocu, La politique de lienoît XV (Paris, 1919), notainmont ce qui est dit des promesses faites à la Russie, dès le début de la guerre, par la France et l'Angleterre, en cas de victoire de l'Entente : " Sous le régime bien connu des tsars, la réalisation de ces promesses aurait certainement amené, dans un avenir prochain, la disparition complète du cathoUcisme oriental " (p. 15).
son intervention. 11 ne désespère pas de les voir comprendre enfin qu'ils se sont trompés.
La vérité en effet est telle qu'aucune puissance au monde ne peut l'affaiblir et l'obscurcir jusqu'au point d'empêcher qu^elle n'apparaisse un jour avec plus d'éclat.
Ce jour est déjà arrivé. A la lueur de l'immense brasier où se consument plusieurs pays d'Europe, et dont les flammèches ardentes ont atteint l'Amérique, il apparaît à tous les regards, dans un rayonnement sinistre, combien le Pape avait vu clair.
Benoît XV voyait venir, comme aboutissement fatal de la prolongation d'une guerre effroyablement homicide, cette vague de feu et de colère qui dévore les trônes, les institutions, les églises, et qui, sous les noms de socialisme et de bolchévisme, est en train de ruiner tout l'ordre social et religieux.
L'armature économique du monde a été brisée. Des millions de vies humaines ont été sacrifiées. Décimées par la conscription, pressurées par le fisc, épuisées par la famine et par un travail démesure, soumises d'autre part aux épreuves de la plus cruelle épidémie, d'innom])rablcs familles ont vu s'écouler les dernières gouttes du sang dont elles vivaient. Accablé sous une loi de fer, le peuple épiait l'heure de secouer ses chaînes, et de se faire à lui-même sa loi. On lui avait appris dans des écoles athées, cju'il n'y a rien à attendre ni à redouter de Dieu, que la jouissance est l'unique but de la vie. Des rhéteurs lui criaient, du haut de leurs chaires de mensonge, que l'absolue liberté de conscience est vm dogme, que le droit des peuples à dispo.ser souverainement d'eux-mêmes, en est un autre. Seule la discipline d'un régime trop souvent brutal et manifestement abusif, pourtant conservateur de l'ordre public, maintenait encore les cadres de l'ancienne société. On a voulu, en menant la guerre jusqu'au bout, au nom d'une " démocratie " mal comprise, rompre cette discipline. On a acclamé, comme un acte sauveur, la révolution russe ; puis toutes celles qui, à son
exemple, soit en Allemagne, soit en Autriche, se sont faites contre les pouvoirs établis et les institutions monarchiques.
Les socialistes de tous les pays jubilent. Les radicaux de tous les clubs triomphent Et s'ils ne professent pas tous les mêmes doctrines extrêmes, s'ils ne préconisent pas tous les mêmes méthodes immédiatement anarchiques, ils posent tous le principe d'un chambardement qui conduit aux pires excès. Nous avons lu la lettre-manifeste adressée l'an dernier par Lénine, le chef du gouvernement bolchéviste russe, aux ouvriers américains 1: il y a là des mots qui font trembler. Jamais le monde n'a ressemblé davantage à un vaisseau qui a perdu ses ancres. C'est cette situation affreuse que le Pape redoutait, qu'il voulait prévenir, et qui eût été, en effet, du moins dans une bonne mesure, épargnée aux sociétés, si celles-ci ou mieux leurs chefs et leurs maîtres eussent obéi à sa voix.
En prévenant la révolution, on eût évité en même temps de très fâcheuses mesures de persécution et de désorganisation religieuse déjà prises ou qui s'annoncent.
Le 29 novembre 1918, juste dix-huit jours après la signature de l'armistice et la chute de l'empereur Guillaume, paraissait un décret du gouvernement prussien, portant suppression de la prière dans les écoles, et rendant facultatif l'enseignement religieux ^ C'était le premier coup de sape dans les institutions chrétiennes allemandes sous le régime socialiste fraîchement instauré. Les évêques catholiques de Prusse ne tardèrent pas à protester dans une lettre fortement émue et d'un courage tout apostohque :
Comme réclair, disaient-ils, annonce l'orage, telle fut, il y a quelques jours, V annonce de la séparation de V Eglise et de l'Etat par la voix d'un membre du Gauvcrnement
1. Cette lettre est reproduite en entier dans la Documentation catholique du 10 mai 1919.