‹ Etudes et appreciations. -- (volume 4)Chapitre 160 sur 173 · W.-H. Moore, The Clash · texte numérisé non relu

W.-H. Moore, The Clash

2. Réponse à une adresse de la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec (14 sept. 1878).

Tout cela était vrai jadis1; tout cela ne manque pas de vérité encore aujourd’hui. Mais aux jours de récollection nationale, lorsque l’œil descend dans la conscience commune pour en scruter les replis, il faut bien confesser que l’on y découvre des taches.

L’antique vigueur de l’âme ancestrale semble s’être émoussée. Notre esprit public tend à perdre de sa noblesse et de sa droiture. Au contact des intérêts et des ambitions, et par l’effet de promiscuités diverses, il s’est formé des types qui n’incarnent pas sans doute nos idées et nos mœurs générales, mais dont l’aspect dépare notre physionomie, et dont l’influence trouble souvent le jeu de notre action.

Les nuances varient à l’infini. Essayons de les grouper en une classification qui, sans être rigoureuse, synthétise quelques-uns de nos vices nationaux les plus répandus. Nous en nommerons trois : la paresse intellectuelle ; la fourbe systématique ; l’esprit de division et d’envie. Ces tares qui entament notre caractère, affectent particulièrement certains milieux et certaines classes d’hommes. Nous ne voulons les signaler qu’à la façon du moraliste soucieux, avanttout, de prévenir et de guérir.

Ce n’est pas seulement l’effort physique que redoutent beaucoup de nos jeunes gens ; c’est aussi, et même surtout, l’effort mental. Des fils de famille heureusement doués, souffrent, à un degré déconcertant, de cette torpeur. Dans plusieurs établissements d’instruction, pour ne pas dire dans tous, directeurs et professeurs le constatent et en gémissent.

Et combien de parents doivent être tenus respon-

1. M. I’abbé L. Groulx, dans son beau livre La naissance d’une race (pp. 239 et suiv.), fait du type canadien-français une description très juste.

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sables de cette apathie ! Atteints eux-mêmes, dès leur jeunesse, de ce mal, et insoucieux de l’exercice de leur autorité, ils négligent d’inculquer à leurs enfants, au sein de la famille, des habitudes de travail et de contrainte. Le plaisir séduisant prend le pas sur le devoir austère.

C’est par suite de cette mollesse, dans l’éducation familiale, que se développe chez les jeunes la crainte de l’effort1. Le même défaut d’énergie paralyse, plus tard, l’essor des adultes, et les retient dans la routine de leur art, dans les sentiers battus de leur profession, lorsqu’un coup d’aile, en les élevant, leur ferait voir de nouveaux aspects de cette profession et de cet art, et leur découvrirait maintes questions d’intérêt général. Il faut dire que le voisinage des Anglo-saxons du Canada et de ceux des Etats-Unis, dont on connaît les tendances positives et matérialistes, ne favorise guère cet élan vers les hauteurs. Leur exemple, au contraire, dissuade plusieurs de nos compatriotes de langue française, endormis dans la médiocrité ou pris par l’amorce du succès immédiat, de suivre la vocation naturelle de leur esprit.

En cela, nous dégénérons. Le Français de France, quel que soit l’objet de ses visées, fait preuve d’une activité plus intense que la nôtre. Sa nature vive comme la flamme est incapable d’inertie. La dernière guerre nous a appris de quelles ressources admirables ce tempérament si alerte dispose pour toutes sortes d’œuvres : œuvres d’organisation, œuvres d’attaque, œuvres de défense, œuvres de polémique, œuvres de propagande, œuvres d’histoire. On raconte le fait d’un napolitain jouant de la guitare dans les prisons boches. Le Français s’est servi de son crayon d’artiste,

1. “ La mollesse, dit saint Thomas, résulte d’une habitude, celle de jouir, qui fait que l’on supporte difficilement tout ce qui s’oppose à cette jouissance ” (Sorti, théol., ii-ii, q. cxxxvin, art. 1).

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de sa plume de littérateur et d’historien, au fond des tranchées, sous l’éclat des obus, et jusque sur le faîte des nuées. Replongeons nos facultés indolentes dans les sources d’où elles sont sorties. Notre intérêt propre, l’intérêt de notre race et de notre pays le demande. Malgré les froidures d’un climat peu propice aux éclosions du Midi, notre pensée canadienne peut produire davantage. Cultivons mieux ce champ très vaste, et tâchons à en tirer un plein rendement.

Les talents, parmi nous, foisonnent, et ils s’adaptent à tous les domaines. Plusieurs des nôtres se sont distingués dans la production industrielle, dans l’exploitation agricole, dans le commerce et la finance, dans le journalisme, dans la politique, à la tribune, au barreau, dans la médecine et la chirurgie, dans la philosophie, la sociologie, dans les œuvres d’art, de littérature, d’histoire et de science. Où quelques-uns ont réussi, d’autres encore, et en plus grand nombre, peuvent briller. Mais à une condition, le travail : le travail suivi, opiniâtre, qui ne se laisse vaincre par aucun obstacle, qui ne se laisse corrompre par aucune volupté, et qui, jamais las de lui-même, jamais satisfait de ses gains et de ses conquêtes, ambitionne toujours de nouveaux progrès.

Ces labeurs nobles, ces œuvres d’intelligence et de courage, profiteront plus à notre patrie que des existences bornées par des calculs égoïstes, riches d’expédients et de duplicités, mais vides de ce qui nourrit l’esprit et de ce qui grandit les peuples.

Il existe, chez toutes les nations, une catégorie de gens qui aspirent à se faire un nom, et à jouer un rôle, non par l’honnêteté, la rectitude et le savoir, mais par la manœuvre, le procédé louche, tortueux, insidieux. L’intrigue, pour eux, est une profession. Le machiavélisme fleurit dans leurs actes, et dans leurs

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doctrines. Il y a, non seulement des fourbes, mais des écoles de fourberie. Des maîtres réputés y enseignent l’art de tromper avec adresse, de mentir avec audace, de ramper avec élégance, de moucharder avec succès, de flagorner avec grâce, de trahir avec profit. On y confond l’hypocrisie qui est un vice avec la prudence qui est une vertu.

De là ces alliances stupéfiantes entre des adversaires acharnés de la veille, qui au fond se connaissent trop bien pour ne se redouter point, mais que l’intérêt de personne ou de clan rapproche, et qui se donnent avec émotion le baiser Lamourette. Ces professionnels de la gabegie ont une nature dont l’élasticité tient du prodige. Ce sont des comédiens. Ils excellent à se composer une figure et à user de tous les artifices de la scène. Us sont félins et félons. Sans cesse préoccupés de donner le change, ils s’abritent sous l’équivoque et le sophisme. Ils ont des cartes pour tous les jeux. Us lancent des rumeurs fausses, des nouvelles tendancieuses. Us renient en public des amis discrédités qu’ils soutiennent en secret. Us répondent, pour mieux masquer une défaite, aux coups de boutoir, par des coups d’encensoir. C’est une gloire pour eux de faire chanter les âmes faibles, de surprendre la bonne foi par le piège, l’espionnage, l’escamotage, d’assujettir à leurs desseins de naïfs valets et, au besoin, des séides.

Leur perfidie n’a d’égale que leur courtisannerie. Us croient à la vertu toute puissante du compliment, de la parole flatteuse, mielleuse, enfarinée. Us changent d’opinion comme le serpent change de peau. Quelle souplesse d’échine ! Quel talent d’évolution ! Le vent ne tourne pas plus vite qu’eux. Us se précipitent à tous les levers de soleil, auprès de toutes les renommées qui naissent, autour de toutes les influences qui grandissent. 11s spéculent sur tout. Vous êtes serviable, ils vous exploitent ; vous êtes timide, ils vous terrorisent ; vous êtes désarmé, ils vous narguent ; vous êtes puissant, ils vous jettent des fleurs.

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Ce type n’a pas, partout, la même perfection ni les mêmes nuances ; mais partout il est détestable, parce qu’il avilit les mœurs et le caractère d’un peuple. Partout il provoque le plus souverain mépris. C’est un de ses châtiments : il y en a d’autres. Quelle âme droite ne se révolterait contre cette psychologie bâtarde, malhonnête, infatuée d’elle-même, qui se croit impénétrable, et qu’il est si facile de percer ? On peut être habile sans être dupeur. On peut être prudent sans recourir à des méthodes qui faussent l’esprit, créent la mésestime, et transgressent le devoir social. Le christianisme est une religion de lumière et de sincérité ' ce n’est pas de lui que s’inspire la politique du mensonge.

Ouvrez les Saintes Ecritures : vous y voyez la. fourbe très fréquemment dénoncée. Il semble que le ciel ait en particulière horreur cette déformation de la conscience, et que Dieu prenne plaisir à la signaler et à la fustiger.

L’Esprit de sainteté et de sagesse fuit le déguisement ( Sap., i, 5). Il nous met en garde contre le fourbe dont les pièges, est-il écrit, sont nombreux ( Eccli xi, 31). Il stigmatise avec force cette vile conduite : par exemple, lorsqu’il déclare que les lèvres menteuses sont en abomination au Seigneur ( Prov ., xii, 22) ; lorsqu’il dit des hypocrites que leur caractère est sans honneur (Eccli.,. xx, 28) ; lorsqu’il montre les mouchards aux écoutes, et qu’il qualifie ce procédé de bassesse insupportable à l’homme prudent (ibid., xxi, 27). Les traits de ce genre abondent. Une sentence les résume : Ceux qui sont dissimulés et doubles de cœur, provoquent la colère de Dieu (Job, xxxvi, 13).

Saint Thomas nous a laissé une analyse profonde des vices ainsi abominés, de V astuce opposée à la vertu de prudence, du mensonge et de l’hypocrisie opposés à la vérité et à la droiture.

Il appartient à l’astuce, dit-il1, de prendre des voies qui ne sont pas vraies, 1. Som. théol., ii-n, q. lv. art. 4-5 (trad. Pègues).

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ïnais simulées et apparentes, pour atteindre une certaine fin, soit bonne, soit mauvaise. Or, l’utilisation de ces voies peut se considérer d’une double manière. D’abord, dans le fait même d’y penser et de les établir dans son esprit. Ceci appartient en propre à l’astuce ; comme aussi le même fait, par rapport -aux voies droites, en vue de la fin voulue, appartient à la prudence. D une autre manière, on peut considérer l’ utilisât1 on de ces voies et moyens, selon qu’en fait on les exécute. De ce chef, elle appartient au dol. D’où il suit que le dol implique une certaine mise à exécution de l’astuce. Pareillement la fraude. Mais il semble que ces deux vices diffèrent entre eux, par ceci, que le dol appartient universellement à toute exécution de l’astuce, qu’elle se fasse en paroles ou en actes ; tandis que la fraude appartient plus en propre à l’exécution de l’astuce par mode d’actes.

Le saint docteur revient plus loin sur ce sujet en parlant de la vérité, contre laquelle se dressent les batteries du mensonge. Et après avoir classé dans la catégorie de ce vice la dissimulation et Y hypocrisie, il leur oppose la belle vertu de simplicité, cette “ droiture qui marche au but directement, non par deux chemins et de façon à faire paraître au dehors tout autre chose que ce qui est dans le cœur1.” On sent dans ces quelques mots l’instinctive répulsion du prince des théologiens pour le système du double jeu.

L’honnêteté dans les marchés, l’honorabilité dans la politique, la franchise dans tous les rapports sociaux, voilà donc des vertus civiques qu’aucune nation ne peut perdre sans une grave déchéance.

Le civisme digne de ce nom exclut, tout à la fois, les procédés frauduleux et les méthodes injustes et violentes.

Dans toute race humaine coule le flot du péché. Au fond de toute nature d’homme et de peuple, ce flot dépose et féconde des germes d’envie. Les races les mieux douées portent souvent la rançon de leur supériorité dans des inclinations jalouses plus promptes à se traduire ; et, si ce penchant n’est dominé par la

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