‹ Etudes et appreciations. -- (volume 4)Chapitre 64 sur 173 · La Vie nouvelle, juillet · texte numérisé non relu

La Vie nouvelle, juillet

et dont ils servent la cause avec une passion aveugle.

Ce poison s’inocule par les agents et les influences qui tendent à débiliter la foi. Il se maintient et il se développe par les complicités de l’intérêt personnel, par la force des préjugés de famille ou des sympathies de race, par celle des traditions et des préoccupations politiques. Il y a des hommes pour qui la politique, le propos politique, l’article politique, l’action politique, ne sont qu’une roue de fortune tournant à leur avantage ou à celui de leurs proches et de leurs amis : ceux-là, on les a vite jugés. Il y en a d’autres qu’une visée plus noble inspire. Leurs pères ont cru, et ils se persuadent eux-mêmes que du triomphe de tel ou tel parti, de telle ou telle coalition parlementaire, dépendent pour une large part les progrès de l’Eglise et le salut de la société. Et le zèle du parti se donne alors, chez eux, tous les airs d’une fonction sacrée, d’un geste de la conscience qui croit collaborer au bien, et qui, en réalité, subit le mirage de la plus fâcheuse illusion.

Dans les deux cas, l’esprit de parti est fatal. Il crée des liens que l’on se refuse à rompre, même en face des besoins les plus pressants, et il entraîne des appréciations, des conséquences et des attitudes désastreuses pour la religion ou pour le pays, et que l’on s’emploie de toutes manières à masquer du voile mensonger de patriotisme et de raison d’Etat.

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L’histoire est longue des contradictions où est tombé parmi nous l’esprit de parti, des injustices auxquelles il a donné lieu, des défaites religieuses et nationales qu’il a causées, des insuccès et des mécomptes qu’on doit lui attribuer dans l’organisation des forces catholiques.

Quand on prend l’intérêt pour mobile de sesactes, privés ou publics, individuels ou collectifs,, l’opinion, le discours, le vote, la conduite, changent et évoluent avec l’intérêt lui-même. Les motsperdent leur sens ; les principes perdent leur valeur. On brûle ce que l’on adorait ; on adore ce que l’on brûlait.

L’homme aveuglé par l’esprit de parti, bien loin de s’élever à la hauteur de son devoir, se rabaisse au niveau des plus vilaines besognes.

Pour atteindre un antagoniste qui heurte ses vues ou qui barre le chemin de ses convoitises, il ne reculera, souvent, devant aucune bassesse. Il lancera dans le public des rumeurs nocives. Il jettera à toutes les oreilles des calomnies ouvertesou des insinuations malveillantes. Il torturera les textes, dénaturera les pensées, scrutera d’un œil méchant les intentions et les jugements. Il répandra sa verve outrageante et bilieuse sur des hommes dont la supériorité l’éclipse ou dont la droiture l’accuse.

Ce n’est pas sans raison, ni sans opportunité,,

qu’un de nos chefs ecclésiastiques écrivait naguère1 :

Rendre au prochain ce qui lui est dû, voilà la fonction principale et fondamentale de la justice. Cette fonction, elle la remplit, et dans le cercle intime des relations privées, et dans le domaine plus vaste où s’agitent et s’administrent les intérêts publics. C’est par un instinct de justice que le citoyen probe, l’orateur et le journaliste consciencieux respectent dans les autres ce bon renom auquel ils tiennent eux-mêmes ; qu’ils s’abstiennent d’insinuations calomnieuses et d’accusations mal fondées ; qu’ils méprisent et réprouvent les méthodes viles et honteuses des ambitieux et des arrivistes capables, pour conquérir une place ou pour exercer une vengeance, de fouler aux pieds les âmes les plus nobles et les œuvres les plus méritantes.

Fauteur d’actes injustes et de procédés perfides et sournois, l’esprit, de parti sème et propage la division dans nos rangs ; il nous affaiblit, et il nous condamne aux plus lamentables défaites.

Que de belles causes, depuis cinquante ans, ont été perdues par notre faute, alors qu’une action commune et concertée avec sagesse eût pu les gagner ! Dans nos différentes questions scolaires, en particulier, l’union compacte des catholiques sur le terrain du droit et d’une saine liberté religieuse eût inspiré à l’ennemi des conseils plus justes, trompé et dérouté ses calculs, bloqué et découragé ses efforts. Au contraire, le souci des

1. Mgr l’Archevêque de Montréal, Lettre sur la justice, 4 nov. 1915.

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intérêts politiques a primé, chez un grand nombre, le souci des intérêts catholiques. La crainte de contrister l’Eglise a été moins forte que la crainte d’ébranler le parti. Et pour sauver ou favoriser le parti, on a compromis l’œuvre supérieure de l’éducation chrétienne, on a lâché des droits très sûrs, appuyés sur la loi morale, sur la garantie des textes ou sur la parole donnée, et sur les raisons d’une pratique publiquement reconnue.

Cette préoccupation politique s’est fait jour jusque dans nos luttes pour la conservation de la langue maternelle. Et il s’est trouvé, parmi les nôtres, des voix assez fausses et des plumes assez traîtresses pour diriger contre les champions désintéressés de notre race les coups qu’elles eussent dû réserver aux persécuteurs eux-mêmes ou à leurs associés et à leurs complices.

Tant que sévira chez nous cet esprit de parti absurde et néfaste, l’organisation, si ardemment ciésirée, des forces catholiques n’offrira que peu de chances de succès. On demandera volontiers aux autres la rupture de leurs attaches politiques. Mais le jour où il faudra rompre soi-même ces liens, le partisan se réveillera et imposera silence aux revendications du chrétien. Nos luttes les plus légitimes, nos efforts les plus vigoureux, aboutiront à de nouveaux échecs.

C’est donc, pour tous ceux qui se soucient du bien de l’Eglise et de l’avenir de la société, un devoir de combattre chez soi comme chez autrui l’esprit de parti, l’entière domestication des forces personnelles par la force des partis.

Et pour réussir dans cette entreprise, trois choses semblent nécessaires : se faire des convictions ; tremper son caractère ; régler ses attitudes d’après l’idéal que l’on s’est formé.

Nous entendons par idéal, non pas le rêve chimérique qui flotte sur certains fronts où siègent et régnent les muses, non pas même l’ambition généreuse qui hante certaines âmes trompées par une noble vision, mais l’objet solide et vrai de l’existence privée et des fonctions publiques.

Pour bien comprendre ce pour quoi les nations ont été faites, il faut savoir et se remémorer ce pour quoi l’homme a été créé. L’esprit fermé aux horizons d’une vie immortelle ne peut saisir ni résoudre les problèmes les plus graves de l’énigme sociale. L’idée divine a des clartés qui illuminent toutes les sphères. Et en nous marquant nos destinées personnelles, elle éclaire le rôle des familles groupées sous forme de villages, de cités, de provinces, pour mieux assurer leur sort matériel et moral. C’est en orientant vers le bien suprême sa vie propre que l’on apprend à diriger les collectivités vers leur fin véritable.

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Cette fin n’est pas dans les succès d’une coterie, dans le triomphe d’un parti. Les partis politiques ne sont qu’un moyen. Prendre le moyen pour la fin, c’est ruiner la société dans sa base même et dans son concept fondamental. Des hommes publics qui se disent à eux-mêmes, qui disent à leurs électeurs, qui répètent au Parlement : “ L’Etat, c’est nous,” tiennent un langage criminel. On ne sert pas sa patrie en la subordonnant à la fortune d’un homme, ou en l’asservissant aux convoitises d’un clan.

L’idéal d’où s’inspire la pensée des grands citoyens, plane dans une région plus haute. Il est fait d’une morale qui rejette bien loin derrière elle les soucis égoïstes et les visées utilitaires, et qui place au sommet de toute politique, comme un objectif essentiel et permanent, le bien commun. C’est sur cette doctrine qu’il faut asseoir ses convictions sociales. Et ce sont ces principes, étudiés et approfondis à la lumière de la foi, et dans les œuvres des maîtres, qu’il faut prendre pour règle de ses actes et s’efforcer de faire prévaloir dans tous les domaines de la vie publique.

Une tâche si utile ne va pas sans efforts. Elle requiert des esprits fermes et sûrs, des volontés résolues, des caractères fortement trempés. Nous aurons beau connaître le bien ; si nous manquons de l’énergie suffisante pour le réaliser, nos principes resteront à l’état de germes stériles. Ils ne

feront qu’aggraver notre responsabilité devant Dieu et au tribunal de notre conscience. Nos ennemis nous donnent l’exemple. Ils déploient sous nos yeux, une puissance de travail et une ténacité de dessein qui décuplent leur force, et semblent, trop souvent, les rendre invincibles. Faudra-t-il que les constructeurs se montrent moins capables d’action vaillante, et de zèle opiniâtre, que les démolisseurs ?

La trempe du caractère, la constance de l’âme peuvent être des dons de naissance. Elles peuvent aussi s’acquérir, au moins partiellement, par une culture féconde commencée dès la famille, continuée sur les bancs de l’école et du collège, et dans des cercles spéciaux destinés à la formation d’une élite.

Sachons, de bonne heure, mettre les jeunes gens en garde contre deux procédés très fréquents dans le monde, et propres à entamer les volontés chancelantes : la séduction, et l’intimidation. Tôt ou tard, l’homme public se voit en butte à ce double danger. Pour le faire fléchir en face du devoir, des pressions puissantes s’exercent sur lui, ici flagorneuses et pleines de promesses, là irritantes et chargées de menaces. Les âmes faibles se laissent effrayer ; les âmes mercenaires se laissent embaucher. Seuls les caractères nobles et virils résistent à ces influences et demeurent dans la voie droite qu’ils s’étaient généreusemnt tracée. Ils y perdent peut-être quelques avantages terrestres. Ils y gagnent le respect, l’estime et l’ad-

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miration de tous ceux qui ont foi en la vertu, et pour qui l’honneur n’est pas un vain mot.

Le servage du corps est moins à craindre que la servitude de l’âme. “ L’homme de parti se rétrécit, et s’emprisonne, et s’enchaîne ” (Ollé- Laprune). C’est faire œuvre de grandeur morale, et de haute et salutaire liberté, que de secouer, lorsqu’il le faut, le joug des factions.

Sous le régime parlementaire qui est le nôtre, nous admettons que l’on- puisse croire à l’utilité des partis. Mais nous ajouterons : autre chose est l’adhésion libre et raisonnée à un programme politique, autre chose est la chaîne d’esclave par laquelle on se lie, d’une façon servile et aveugle, aux idées et aux mouvements d’un parti.

Sans renier et sans dissimuler ses préférences politiques, il est toujours possible et il est grandement désirable que l’on garde, sous le drapeau de son choix, sa liberté d’appréciation et sa liberté d’action. Et s’il arrive que de graves intérêts, religieux ou nationaux, soient mis en cause, alors surtout l’homme de caractère et de principes doit affirmer son indépendance et régler ses attitudes, non d’après ce que le parti demande, mais d’après ce que l’Eglise ou la patrie réclame.

Mieux vaut, cent fois, ne jamais tenir un rôle publie que prostituer sa plume, sa parole, et son talent, par des actes que la conscience réprouve ou que l’intérêt du pays condamne.

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