AVANT-PROPOS
Encore un recueil d'articles oii d'écrits disséminés çà et là dans les journaux et les revues^ et qu'il nous a paru utile d'offrir, sous une forme moins éphémère, au public canadien.
Ce nouveau groupe d'études roule presque tout entier sur les problèmes sociaux.
L'illustre Pontife qui vient de descendre inopinément dans la tombe, au milieu d'éloges et de regrets universels, avait fait de la pacification sociale l'un des buts préférés de son œuvre apostolique. Plusieurs de ses encycliques et de ses discours visent tout particulièrement cet objet.
Des hauteurs du Vatican, le Vicaire de Jésus- Christ voyait les foules humaines, depuis la guerre surtout, en proie aux soucis les plus sombres et à une fièvre indéfinissable. Il constatait les affreux ravages causés, par l'idée collectiviste, dans l'âme populaire. Il se rendait compte de la nécessité d'une action doctrinale vigoureuse sur les classes sociales les plus sujettes à de funestes divisions et à de périlleux égarements.
Nous abordons dans le présent volume quelques-
VÏII AVANT-PROPPS
uns des points de doctrine et des mouvements d^ opinion qui préoccupent le plus vivement la pensée contemporaine. Et sans avoir la prétention d'y jeter beaucoup de lumière, nous essayons de poser des principes et d^ établir des données d'où le lecteur puisse tirer les conclusions pratiques les plus conformes aux enseignements de V Eglise et de la sociologie catholique.
Nous avons voulu nous faire Vécho de la vérité. Puissions-nous, en des matières parfois très délicates, n'avoir pas été le jouet de quelque illusion !
MAITRES ET CEUVRES
DANS la crise sociale chaque jour plus menaçante dont les penseurs s'effraient et où le monde tourmenté se débat, les empiristes sont légion. Mais ils n'opposent au mal que de faux remèdes ou d'insuffisantes solutions. Ils n'ont ni doctrine qui oriente les esprits, ni idéal qui aimante les âmes.
Leurs regards, lourds d'images terrestres, se tiennent éloignés ou se détournent insoucieux du grand modèle dont les exemples sont une leçon de vie, dont la vertu est une force pacificatrice supérieure à tout ce que les simples humains peuvent offrir.
Ce modèle, c'est Dieu lui-même. Dieu-homme, et type achevé, incomparable, de ceux qui dirigent le travail, et de ceux qui l'exécutent.
L'univers ne ressemble- t-il pas à une immense usine, à un atelier gigantesque où se meut sans cesse la pensée de Dieu, comme celle du chef d'entreprise dans l'établissement qu'il a fondé ?
Dieu est le patron souverain à qui tout obéit, l'architecte qui a construit le monde, l'artiste qui Ta embelli, le capitaliste qui en soutient la fortune et qui en accroît merveilleusement la valeur. C'est un geste de sa main qui a creusé nos lacs et nos fleuves, dessiné nos plaines, forgé l'airain de nos montagnes, déclanché toutes les forces et tous les ressorts de la nature.
Or, rien n'est plus admirable de sagesse, de bonté, d'équité, d'esprit condescendant et miséricordieux, que le gouvernement divin des créatures. Et rien, par suite, n'est plus propre à instruire de leurs droits et de leurs devoirs nos dirigeants de toute condition, et dans toute industrie, que cette administration idéale du premier de tous les patrons.
Voyez avec quelle précision de vues Dieu a conçu son œuvre, et dans quelle harmonieuse ordonnance il l'a établie. L'ordre est un des éléments indispensables du succès. Si le monde suit constamment, selon un rythme où tout s'ajuste, des lois régulatrices bien définies, c'est qu'une Providence très sage présida à ses origines, et dirige d'un œil attentif tous ses développements. Les usines sagement fondées, et conduites avec diligence, ne donnent lieu à aucun grief, et l'harmonie professionnelle marque ces créations de l'homme à l'instar de l'harmonie qui éclate dans la création de Dieu.
Sans abdiquer son autorité de cause suprême et indépendante, le Créateur a associé à son œuvre des causes secondes dont il partage les tâches et dont il règle les opérations. Son action providentielle se noue à celle des agents créés par des anneaux infiniment subtils et remarquablement distribués. C'est lui, en quelque sorte, qui fait tout, cependant que toutes les énergies, chacune selon sa nature et dans sa zone de travail, se déploient et se dépensent sous sa main. N'y a-t-il pas, dans cette collaboration pacifique de la puissance divine et des activités créées, une image de ce que doivent être, Fun à l'égard de l'autre, dans nos exploitations du sol, de ses ressources et de ses produits, le patronat et le travail ?
Le travail est d'autant plus fécond que la hiérarchie des causes est mieux observée.
Cette répartition graduée des forces productrices a pour pendant l'équitable attribution des récompenses. L'Homme-Dieu qui a maudit le figuier stérile, la terre ingrate où la semence se perd, couronne d'épis jaunissants le guéret fécondé des sueurs du laboureur. C'est une loi de la Providence que les mérites humains, naturels et -surnaturels, reçoivent une rétribution proportionnée à leur valeur et à l'effort qu'ils ont ' coûté : rétribution basée sur ce principe d'équilibre moral qu'on nomme la justice, et qui est le ' modérateur efficace de la vie individuelle et de la
vie sociale. Dieu donne à ses créatures le juste salaire ; et il veut que, dans le domaine du travail, tout employeur créé, tout chef d'usine et d'atelier, l'imite.
Dieu va plus loin.
Il n'est pas seulement juste, mais généreux, mais compatissant. Tout, sur la terre et dans le ciel, rend hommage à sa bonté débordante de munificences et de grâces. Il récompense nos actes au delà de leur portée. Il charge la nature d'un surcroît de richesses, d'une surabondance de fruits. Il comble de faveurs spirituelles ineffables ceux qui le servent.
Patrons, voilà votre modèle ! Vous êtes justes : nous vous en louons. Ajoutez à la justice l'équité qui en desserre les mailles et en agrandit les formes, la charité qui, par la part de superflu qu'elle dispense, répare les brèches de la misère. Soyez, par vos libérantes, la providence de ceux qui peinent à votre service ; et vous aurez la gloire insigne, inestimable, d'être pour vos employés ce que Dieu lui-même est pour ses créatures.
Et vous, travailleurs, courbés sous la tâche quotidienne, levez les yeux vers Jésus de Nazareth, le Dieu fait homme, qui fut pauvre comme vous, ouvrier comme vous, ignoré dans son labeur
obscur, soumis à ses parents, actif, résigné.
Le mystère d'un Dieu caché sous la tunique grossière d'un simple artisan, n'a pas cessé d'étonner l'intelligence humaine et de confondre son orgueil. Pendant trente ans, le silence plane comme une ombre sur cette carrière qui porte les destinées du monde. Quel précieux et salutaire enseignement ! Ce n'est pas, en général, dans le bruit et le luxe que se façonnent les âmes d'élite. L'éclat des actions brillantes n'est ni nécessaire au bonheur de l'homme, ni capable de remplacer les graves et austères devoirs de la vertu.
On ne se lasse pas d'admirer le fils unique de Dieu, consubstantiel à son Père, dans l'humble et sublime rôle d'enfant dévoué de Marie et de Joseph. Jamais, dans son esprit, une pensée qui ne soit en plein accord avec les vues de la Providence. Jamais, sur ses lèvres, une parole amère contre le sort temporel qui lui est fait. Jamais, dans sa vie laborieuse, une attitude qui puisse troubler la paix profonde dont s'enveloppe la sainte Famille. Jamais, de sa part, la moindre hésitation à aider son père nourricier dans les modestes travaux de l'atelier domestique.
Jésus fut ouvrier.
Il s'est penché, en travaillant, sur le cœur des classes besogneuses. Il a relevé, par son exemple, des fonctions trop souvent méprisées. On se souvenait, dans l'Eglise naissante, des charrues qu'il
avait faites. '^ Regarde, s'écrie Bossuet, ^ ce divin charpentier avec la scie, avec le rabot, durcissant ses tendres mains dans le maniement d'instrmiients si grossiers et si rudes. Ce n'est point un docte pinceau qu'il manie : il aime mieux l'exercice d'un métier plus humble et plus nécessaire à la vie ; ce n'est point une docte plmue qu'il exerce par de beaux écrits : il s'occupe, il gagne sa vie ; il accomplit, il loue, il bénit la volonté de Dieu dans son humiliation. " ^' Que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus-Christ est de leur corps. "^
Quel honneur et quel avantage pour la profession ouvrière que de compter parmi ses membres un tel associé ! Et comment ne pas voir dans ce fait si remarquable, mais si peu considéré, de quoi adoucir bien des misères, et calmer bien des passions, et solutionner bien des problèmes impénétrables à la sagesse humaine !
On a beau retourner en tous sens la question sociale. Pour qui ferme les yeux à la lumière des principes chrétiens, elle reste sans issue. Dans la recherche d'une solution propre à garantir l'ordre et à assurer la paix, c'est Dieu d'abord qu'il faut consulter ; c'est aux leçons de l'Evangile et aux directions de l'Eghse, qu'il faut finalement revenir.
1. EUvations à Dieu svr In us les mystères de la Religion chrétienne, xxe Sem., 10e Elév.