‹ Études et croquis. --Chapitre 3 sur 27 · IMPRESSIONS DE NOVEMBRE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE NOVEMBRE

Les jardins aussi ont leurs deuils et ils leur viennent, comme les nôtres, de tout ce qui meurt en eux et ne revivra plus. Les jardins nus, dépouillés, semblent regretter leur parure flétrie. Et c'est pourquoi novembre les trouve si tristes, nos jardins, même quand aux heures de midi, il répand sur eux sa lumière tiède.

Je regardais hier le jardin vaste, impersonnel, et pourtant familier, dont l’image très

douce s’imprime depuis plus de trente ans dans mes regards et dans mes souvenirs. Vous le connaissez peut-être. Les hauts bâtiments du Grand Séminaire et de l’Université Laval

l’emmurent au nord et à l’ouest, cepvcndant que vers le soleil du matin, il ouvre, par dessus les remparts de Québec, ses horizons larges et splendides. C’est le jardin à demi fermé où n’entrent que la lumière, le vent d’est, la joie des fleurs et celle des âmes. Des allées longues, dessinées à la française, s’y croisent à travers les pelouses et les carrés en culture. Au milieu et au fond, à partir du haut bout de la grande terrasse, une large serre allonge obliquement son toit aigu et vitré, pendant que tout à côté le vieux berceau s’enveloppe de vignes folles et sauvages. La petite maison grise du jardinier, autrefois plus élégante, maintenant humiliée de sa propre laideur, s’élève sans orgueil au pied de la terrasse aux lilas: dans son voisinage prochain, à droite, par delà deux couches chaudes et grasses, se dresse en écran, appuyé sur un vigoureux tilleul, le haut pan du jeu de balle. Ici ou là grandissent des peupliers sveltes, de larges marronniers, des ormeaux vivaces, des bouleaux blancs aux feuilles odorantes: pendant l’été, ces jeunes arbres, espoir de nos neveux, humilient par leur facile abondance le vieux noyer solitaire qui, dans

CROQUIS

l'ombre de l’Université, étend encore vers eux ses rameaux noueux et fatigués.

Aux heures des récréations, les allées larges s’emplissent de lévites qui y promènent en soutanes noires leurs pensées graves. Quand la cloche a rappelé ces hôtes à leurs cellules et à leur travail, le jardin redevient silencieux et presque désert; le jardinier l’anime encore de ses mouvements, cependant que des prêtres, discrètement, circulent au pas lent de leurs méditations, murmurant des psaumes, ou égrenant le long des plates-bandes leur chapelet fervent.

Il est vraiment beau, notre vieux jardin, quand le soleil y verse sa chaleur, quand le printemps y fait fleurir ses promesses, quand l’été y multiplie son abondance. Mais hier, en cette journée de novembre pourtant très claire, il m’a paru bien sombre. Il n’offrait plus à mes yeux que des images de la mort.

Les pelouses y sont toutes encadrées de deuil; autour d’elles se dessinent en larges rubans noirs les plates-bandes dépouillées: là où ont brillé les roses et les lys, les pensées violettes et les géraniums écarlates, il n’y a plus

que le sol nu. Les massifs de verdure et de plantes qui renflent en coupoles au milieu des pelouses, sont eux-mêmes découronnés de leurs parures, et les statues blanches se dressent seules sur des tertres désolés. Les chèvrefeuilles et les genêts dispersés à travers les gazons, ont perdu leur dernière grâce: des ficelles s'enroulent autour de leurs branches et les ramassent en gerbes.

Les carrés en culture, où végétaient les richesses potagères, ne sont plus jonchés que de pourriture et d'ignobles débris. Ils étaient si beaux, d’une beauté copieuse et pratique, quand hier le soleil d’octobre y faisait mûrir les derniers fruits, ou qu’ils étalaient sur les sillons le panache opulent de leurs plantureux légumes ! Il ne reste plus de cette végétation nourricière qu’une image somptueuse fixée avec complaisance dans les souvenirs de l'économe ou du jardinier.

Maintenant, sur les sillons bouleversés comme sur les pelouses encore vertes ou dans les allées mornes, tombent une à une les feuilles qui restent encore aux arbres épuisés. Depuis tant de semaines, elles ont commencé à pieu-

CROQUIS

voir sur le sol: tantôt arrachées par des vents violents et brusques, tantôt emportées par un souffle qui a rompu leurs dernières attaches. Vertes ou jaunes, elles voltigent parfois encore sous la rafale et se dispersent en tourbillons ailés; elles se posent sur les gazons ou s'attardent aux plates-bandes; quelques jours encore elles rutilent, brillent comme de larges fleurs rousses sous le soleil de novembre ; dernière et mélancolique parure que l’automne laisse à nos jardins en deuil.

Pendant les longs mois d'été, les papillons butinent au jardin. Ils sont de toutes couleurs et rivalisent en beautés éclatantes avec tant de corolles dont le parfum les nourrit. Au mois d’octobre l’on en voit encore, des blancs surtout, qui voltigent, boivent aux calices, puis, ivres et rapides, montent deux à deux dans la lumière chaude du midi. Ils sont disparus maintenant, et l’on ne voit plus, dans l’air trop froid, leurs vols minuscules et gracieux.

Partis aussi les oiseaux, rossignols, merles, pinsons ou mésanges, que ramènent les printemps et que chassent nos hivers. Par les fenê-

très ouvertes nous arrivaient leurs chansons, et il faisait si bon d'entendre, à travers les criailleries des moineaux,, des notes d’harmonie. Ils sont partis. Ils ont quitté l'arbre où ils avaient fixé leurs amours, et ils portent maintenant vers d'autres climats leurs refrains et leurs joies.

Seuls restent au jardin les moineaux piailleurs et fidèles. Ils se rassemblent souvent aux branches nues des arbres. Ramassés en boules grises et frileuses, ils tiennent des propos monotones; ils se querellent avec âpreté et gazouillent avec aigreur. Ne nous en plaignons pas cependant. Ces oiseaux rudes sont la dernière grâce de nos jardins dépouillés. Comme ils seraient plus tristes, les jardins, s’ils n'étaient plus traversés par la bande furieuse des moineaux, si jamais plus, dans les jours froids de novembre, l’on n'entendait la voix familière de ces tenaces amis !

Oiseaux chanteurs et papillons, feuilles des peupliers et des bouleaux, panaches rustiques des choux et des asperges, fleurs vives des plates-bandes : toutes ces créatures harmonieuses ou fragiles, toutes ces parures élégantes,

CROQUIS

toutes ces choses qui réjouissent les jardins ou les parfument, s’en sont allées ou sont pour toujours flétries: et c’est pourquoi novembre les trouve si tristes, nos jardins, même quand aux heures de midi il déploie sur eux sa lumière tiède.

Je pensais hier à toutes ces choses en regardant le jardin vaste, impersonnel et pourtant familier du Séminaire. Et, malgré moi, ma pensée dolente recherchait vers des années lointaines de semblables tristesses: elle s’en allait vers d’autres jardins aimés, où gisent les débris de nos souvenirs, et que mettaient aussi en deuil les bises de novembre.

Oh î les jardins modestes que l’on voit dans nos campagnes, qui prolongent la maison paternelle, entourés de clôtures robustes, et protégés parfois sur l’un des côtés par la longue corde de bois ! C’est là surtout que poussent en bel orgueil et que se multiplient sur des carrés inégaux les plantes abondamment potagères ! Et comme ils nous sont précieux les jardins où notre enfance a sarclé, et où nous avons mangé nos premières cerises !

Le jardin, c’est la terre préférée, celle que l’on cultive avec plus d’amour, et où l’on sème les plus pratiques espérances. C’est là que l'on revient chaque jour pour surveiller les croissances nouvelles, protéger contre trop d’ardeurs les jeunes plantes, et promener sur les tiges frêles l’arrosoir bienfaisant. C’est là que nos mères conduisent leurs voisines pour leur faire admirer les succulentes primeurs ou p>our deviser avec elles sur les maléfices de la lune, et les chances variables de la saison.

Et il y a des fleurs au jardin préféré. Et chaque dimanche, avant de partir pour la messe, garçons et filles y vont cueillir la rose symbolique. Ils l’échangeront peut-être le long des routes, au hasard des rencontres; rien n’égale pour les amoureux la fleur prise au parterre, la décoration que fournit aux boutonnières le jardin familial.

Les jardins qui entourent ou prolongent la maison, la font donc aussi plus heureuse. Et c’est pourquoi, l’été, sous le soleil ardent, les jardins domestiques prodiguent les couleurs, les fruits et les parfums. Mais quand l’automne les a dépouillés, ils sont particulière-

CROQUIS

ment tristes à la campagne, les jardins en deuil. Ils encadrent de leurs terres noires les foyers clos.

Certains matins de novembre, des brouillards lourds qui s’étendent sur les guérets, viennent s'abattre sur les jardins. Les carrés nus se couvrent alors de draperies froides et grises : c'est un linceul que la nature jette sur la mort. Par ces matins lugubres, les âmes elles-mêmes souffrent de la tristesse des choses. Parfois, un soleil mélancolique et rare vient fondre ces brumes épaisses; il effleure de sa lumière douce le sol dénudé; il caresse les arbustes et répand sur les herbes mortes la dernière joie de ses rayons pâles. Mais qu'ils soient éclairés de lumière pâle ou qu’ils soient couverts de brouillards humides, ils sont toujours tristes les jardins en deuil : ils donnent au paysan qui les voit mourir la nostalgie de leurs beautés absentes.

Nos âmes aussi sont des jardins en fleurs ou des jardins en deuil. Tour à tour le soleil

OU la mort y répandent la lumière ou la nuit, la tristesse ou la joie. La vie abondante y multiplie ses promesses; la jeunesse et la fortune y font croître des espérances, ou resplendir des rêves d’or. Hélas ! pour nos âmes, l’heure sombre de novembre sonne en toutes saisons. Il semble parfois que le soleil joyeux brillera longtemps encore sur les sillons commencés; tout à coup, des horizons clairs arrive le vent d’automne, qui ravage les pensées et les amours; et sur tous nos projets abolis tombent en tourbillons les feuilles mélancoliques.

C’est Dieu qui le veut ainsi, pour que nous fixions en lui seul nos espoirs suprêmes. Et si novembre, qui sonne le glas des morts, fait si triste la nature en deuil, c’est que nous ne devons pas toujours à la terre attacher nos regards, et qu’il faut, plus haut que les nuages errants porter nos âmes inquiètes. Les jardins flétris font penser aux bonheurs sans fin de l’Eden retrouvé.

Page 1