DEUXIÈME COLONNE
Testificanlibus Rogerio scolarur magistro ,
Et Hugone capellano,
Et Warin custode.
Willelmo.
Hetbrado et Corbellino Frolendo Sancti Pétri
Pateat(1) cunctis ecclesie fidelibus quoniam sicut Sagiensis ecclesie in orationibus monachorum.
[Archives départementales d’Eure-et-Loir, original en parchemin en mauvais état.]
Ce document me'rite une étude spéciale. Nous la diviserons en deux paragraphes :1e premier sur sa provenance, ses différents caractères paléograpiiiques et son objet; le deuxième sur la fixation de sa date.
1° Ce précieux parchemin est conservé aux archives départementales d’Eure-et-Loir, dans le fonds de l’abbaye de Saint-Père. Il est dans un état de délabrement déplorable; plusieurs parties, complètement corrodées par l’humidité, sont déchirées ou entièrement effacées. De là, un grand nombre de lacunes dans la lecture que nous avons pu en faire.
Antérieurement à la Révolution, il a été appliqué et collé sur un autre parchemin, pour en assurer la conservation.
Il mesure o,36o de hauteur sur 0,210 de largeur.
Nul jusqu’à ce jour 11e l’avait signalé, ni Guérard dans son Cariulaire de Saint-Père, ni Muley dans le recueil pourtant si complet qu’il a formé au commencement du xviii0 siècle^ de toutes les chartes alors existantes dans le chartier de l’abbaye, ni D. Aubert dans son Histoire de Saint-Père , écrite sur place à l’aide des titres^.
Le moine Paul, auteur de YAganon, n’a pu connaître cette charte, car elle lui est postérieure ; mais l’auteur du Codex Argen-
(■') Ces deux lignes semblent d’une écriture différente.
Entre 1670 et 1672. Ce recueil comprend cinq volumes in-folio, conservés ;\ la bibliothèque de Chartres sous le n° 1 1 36.
W Bibl. nat., Clairambault, n° 56a, et Bibl. de Chartres, n° i5i h.
W La dernière charte donnée par lui est datée de 1088.
teus aurait dû ia transcrire. Elle n’avait pas alors subi les terribles assauts qui l’ont mise dans l’état pitoyable où nous la voyons. Elle méritait d’autre part, par les renseignements multiples qui en découlent, une place de choix parmi les plus précieuses.
2° Elle est divisée en deux parties. La première contient le texte meme de la donation. C’est une belle écriture du xic siècle, ronde, aux abréviations faciles, régulières, abondantes mais sans excès; la première ligne est en écriture dite allongée. Tout cet ensemble révèle un scribe, âgé sans doute, et fidèle à l’ancienne école. La seconde, au contraire, est évidemment d’une main plus jeune, l’écriture est plus étroite, moins ronde, anguleuse, plus serrée et plus petite, les hastes sont moins développés, et par tous ces caractères se rapproche du xju° siècle. La différence est très apparente dans la forme des lettres a, cl, r. Enfin l’encre est moins noire. Evidemment cette transcription des noms des témoins a été faite après un certain intervalle et par un autre scribe.
3° Signature de saint Yves. — Mais ce qui attire avant tout l’attention, c’est la signature autographe de l’évêque de Chartres, avec sa croix et son chrisme. Il n’y a pas à en douter, car il l’annonce lui-même : « Hoc nostrum holographum manu propria subter n
On est étonné de l’apparence difficile, du tracé inhabile de cette signature. Pouvait-on se représenter aussi informe l’écriture d’un prélat illustre, savant et si grand écrivain?
Devant ces traits défectueux, hésitants, barbares, faut-il conclure que le docte évêque avait habituellement recours à la penne d’un scribe, son secrétaire? Il serait sans doute téméraire de l’affirmer, mais on est porté de prime abord à le croire.
Remarquons toutefois que cette écriture ressemble en plusieurs points à celle de la seconde partie de la charte. C’est la même raideur, les traits ne sont pas arrondis, mais droits, l'u est terminé en pointe comme le v. La croix et le chrisme sont aussi tracés par l’évêque; c’est la même encre, la même inexpérience et la même rigidité de main.
Cette signature est précieuse, car elle est, croyons-nous, le seul et unique autographe de saint Yves. De tout ce qui est sorti de la plume du célèbre écrivain, de toutes les lettres semées par lui dans le monde, adressées aux plus illustres personnages, c’est le seul
fragment autographe qui soit parvenu jusqu’à nous. 11 méritait donc d’être recueilli avec soin et d’être sauvé d’une perte imminente et irréparable.
k° A côté de la signature du prélat, le scribe a consigné les noms des personnes présentes dont plusieurs étaient des dignitaires du chapitre. Entre tous nous devons signaler Roger, maître des écoles : Rogerio scolarum magistro. On ne le rencontre nulle part ailleurs, seul ce document nous le fait connaître et il prendra place désormais parmi les illustres écolâtres de la cité chartraine. Après lui nommons Hugues, chapelain; Norman, archidiacre; Garin, frère de Norman; Robert, chanoine, etc.
5° Objet. — A la prière de. Hubert abbé de Saint-Père et de ses moines, afin d’être participant aux mérites de leurs prières et bonnes œuvres, Yves abandonne à l’abbaye la franchise de l’église des Planches à l’égard de la juridiction de l’évêque, de l’archidiacre et du doyen du chapitre de Chartres. Le prêtre qui la desservira relèvera de la justice abbatiale. Cette église, dédiée à Notre- Dame, appartenait au couvent déjà du temps de l’abbé Landry (b. Sa franchise s’étendit encore dans la suite, et jusqu’à la Révolution elle avait haute, moyenne et basse justice et tous les autres droits féodaux®.
A la suite de la charte on distingue deux lignes à moitié effacées et d’une encre plus pâle : Pateat, etc. Ce doit être un autre acte d’affiliation spirituelle accordée à l’évêque de Séez, sans doute en échange d’une pareille franchise. Les quelques mots que l’on peut déchiffrer ne suffisent pas pour nous en faire connaître le détail.
8 2. — Date vers 109a (1090-1099)
Mais quelle date imposer à cette charte? La réponse n’est pas sans difficulté.
Yves fut évêque de Chartres de 1090 à 1 1 15. Hubert, élu abbé de Saint-Père après Landry, mort en 1067, fut expulsé par l’évêque Arrald et remplacé par Thierry de Vendôme, qui agit comme
(!> Donnée par Guimonrl , seigneur de Moulins en Normandie. ( Cartul. de Saint- Père , p. 1 Zi5.)
Ibid., p. 833.
abbé en 1069. Rappelé en 1075, d’après quelques historiens, Hubert aurait été de nouveau déposé par l’évêque Geoffroy en 1078 en faveur d’Eustache. Celui-ci conserva le bâton pastoral jusqu’en 1101 et fit élire de son vivant, un an avant sa moi't, son successeur Guillaume qui mourut en 1129.
A première vue, nous 11e voyons donc aucune place pour une prélature de Hubert sous le pontificat de saint Yves. Faut-il donc abandonner cette hypothèse que notre charte affirme d’une manière si positive et qui est la seule note chronologique de la charte?
Hubert, après sa déposition, disent les historiens, se serait retiré à Dreux, puis, après ses vaines tentatives pour conserver la direction de Saint-Denis de Nogent-le-Rotrou, serait mort prieur de Rrezolles, conservant toujours le litre d’abbé W.
En effet, d’après la règle bénédictine, tout abbé démissionnaire ou déposé n’en conserve pas moins le titre avec les honneurs et la dignité; il perd seulement la juridiction.
Est-ce le cas de Hubert dans notre charte?
Un examen attentif des expressions employées dans la charte nous enlève la possibilité de recourir à cette explication facile et probable au premier abord, et nous en montre la fausseté. Hubert n’agit pas en simple prieur, mais en véritable abbé dans le plein exercice de sa puissance.
«■ Je livre, dit l’évêque, l’église des Planches à l’abbaye de Saint- Père de Chartres à la prière de Hubert, abbé du même monastère, et de ses moines, afin d’être participant aux mérites de leurs prières et bonnes œuvres.»
Hubert est bien abbé du monastère; il est entouré de ses religieux, il prend leur conseil, leur consentement, et accorde un privilège, l’affiliation spirituelle, qui a toujours relevé de l’autorité abbatiale. Il exerce donc dans toute sa plénitude la juridiction abbatiale et suprême.
De plus, l’église Notre-Dame-des-Planches, qu’il reçoit franche et libre de toute juridiction épiscopale, n’a jamais été une dépendance du prieuré de Rrezolles, mais a formé dès le principe un prieuré de plein exercice.
Les immunités accordées par l’évêque en faveur de ce prieuré,
W Le cartulaire de Sainl-Père nous présente un Herbert, que Guérard, dans la table, identifie avec Hubert; or, cet Herbert porte les titres d’abbé et de prieur de Brezolles : tiSub Herberto, abbate, priore de Bruerolis». ( Cart p. 5a3.)
sont conférées à la personne du chef d’ordre, à l’abbé, et non à un subalterne, à un simple prieur.
Il faut donc chercher ailleurs une solution probable.
Nous devons, pour cela, reprendre de plus haut l’histoire de cet abbé Hubert, si obscure et si mouvementée.
Landry était mort le 2 des ides de mars, ik mars 1067, d’après D. Aubert, 1069, d’après la Gallia christiana. Robert, évêque de Chartres, voulut imposer au couvent un abbé de son choix, un moine de Marmoutier, disciple de l’hérésiarque Bérenger (h. Les religieux résistèrent et élurent Hubert religieux profès de leur abbaye (2>, avant le h des ides de mai (12 mai) de la même année. La ville de Chartres était alors veuve de son évêque Robert, mort à Senlis, en revenant de Rome, le 23 décembre 1068 ou 1069 (3>.
Arrald successeur de Robert, à peine élu évêque, déposa le nouvel abbé de Saint-Père et mit à sa place Thierry le Vendômois, sans doute un des religieux de sa chère abbaye de Vendôme^.
Arrald poursuivait-il en lui le candidat repoussé par son prédécesseur, ou voulait-il le punir des fautes éclatantes ^ que lui attribuent d’autres adversaires, les moines de Cluny, établis à Saint- Denys de Nogent-le-Rotrou, ou le fauteur du relâchement dans le monastère ? Ce n’est pas le lieu de résoudre cette question secondaire.
M La Gallia christiana fait erreur quand elle dit que l'abbé Hubert était lui-même te disciple de Bérenger : trHuberlus, Majoris Monasterii monachus, Berengarii disci— pulus» (l. VIII, col. 1222). Le moine Paul, témoin oculaire, est plus digne de foi; nous adoptons son récit : «Quendam M. M. monachum, Berengarii sectam sequentem,quem in abbaliæ suggestu obtrudere non valuit, nobis acriter renilentibusn. ( Car lui. de Saint-Père, p. i3.)
(2> trEo anno quo Rodbertus peregre episcopus obiit; tune etiam sine episcopo urbe et dum viveret Ilubertus abbas a nobis electus» (Ibidem., p. 210). D. Aubert (p. 127) affirme que Hubert avait fait sa profession à Saint-Père.
(3) Voir Un manuscrit chartrain du XIe siècle, 1068, p. 191, et 1069, p. 1 36 et 1 85.
W (tFere omnes ab co (Huberlo) alienati, inexiricabili nodo constrictum, ab honore violenter ejiciunt, atque Tfieodoricum Vindoeinensem , loco ejus, ab Arraldo presule, velint nolint, recipiunt. » ( Cart . de Saint-Pcre, p. 210. Voir aussi p. i3.)
(°) (tlluberlum qui ante abbas Sancti-Petri exstiterat , sed auclorilate synodali , clarescentibus culpis, depositus.» ( Cartul. ms. de Saint-Denis de Nogent-le-Rotrou , ch. 20.)
M Le moine Paul semble l’avouer, et reproche à l’évêque son extrême sévérité : rtVam dicebat (episcopus) aurura vel argentum. . . fomenta esse monachis superbiæ atque incitamenta lasciviæ, pisces quoque monacho vel adipem comedere aiebat crudele facinug, eis annuens nuda edere olera, etc». (Cart. de Saint-Père, p. ib.)
Toujours est-ii que cette première prélalure de Hubert fut très courte, puisque Thierry qui lui fut substitué donna une charte date'e de la ixe année de règne de Philippe Ier, c’est-à-dire en 1069*1'.
Evidemment, Hubert ne fut point réintégré dans sa charge avant la mort de l’évêque Arrald, arrivée le 10 février 1 0 7 5 *2' ; et d’autre part, depuis la mort de Thierry, le monastère était resté sans abbé, sans aucune apparence de revendication de la part de Hubert*3'.
Fut-il rétabli sur son siège après le décès de cet évêque ? La Gattia christiana l’affirme*4' s’appuyant sur une charte qu’elle place en 1077, sans raison suffisante, comme nous le prouverons bientôt.
Quoi qu’il en soit, Geoffroy, successeur d’ Arrald l’aurait de nouveau promptement dépossédé. L’évêque simoniaque appuya de tout son pouvoir l’élection d’Eustache, son candidat, et la fit réussir*5'. Le nouvel abbé s’attacha à la fortune de son protecteur, devint le défenseur ardent de sa cause et le suivit à Rome où il se trouvait comme abbé de Saint-Père en 1078*6'. Or l’élection de Geoffroy ne peut être reculée après 1077*7', car, en cette même année, il fut excommunié au synode d’Autun.
W Cartulaire de Saint-Père, p. ail. — Cette date est précieuse, car elle fixe à xo68, 28 décembre, ta mort de l’évéque Robert, et non à 1069. Il e9t impossible, en effet, de placer entre le a3 décembre 1 069 et la fin de cette même année, même si on la prolonge jusqu’à Pâques 1 070 , l’élection d’ Arrald, qui fut d’ailleurs contestée par le simoniaque Hilaire, l’expulsion de l’abbé Hubert, son remplacement par Thierry, et la rédaction de cette même charte donnée par ce dernier en la susdite année 1069. Cet ensemble de faits exige grandement l’espace d’une année. De même, la date de 1067, assignée par D. Aubert à la mort de l’abbé Landry, devra être préférée à celle de 1069 indiquée dans la Gallia, puisque l’élection de Hubert a précédé la mort de l’évêque Robert.
(2' Un manuscrit chartrain du xi° siècle, p. i3i et i5 h.
t3) Cartulaire de Saint-Père, p. 2ti : te . . . Dum penduli essent monachi sine abbate.»
M «Post mortem Arraldi, redux Hubertus, anno 1075. . . anno 1077 prioratus Beatæ Mariæ de Plancis acquisitus, ix kalendas septembris» (t. VIII, col. 1222).
(5) «Gaufridus episcopus.. . Eustachium (Corbeiæ monachum) cui summopere favebat, in integrum restituit, anno 1079» ( ibid ., loc. cit.).
**' «Ea tempestale qua domnus Euslachius abbas Romæ morabatur cum Gaufrido episcopo atque Parisiensi episcopo, ut pariter ostenderent injuste prolatam esse excomunicationem in concilio Exodunensi super Gausfridum, Carnotensium presulem, videlicel in presencia domni Gregorii VII, quem eliam lum Hainricus, imperator cum Alamanis et Longobardis dcbcllabat, » ( Cartul. de Saint-Père, p. 219.)
PI Nous la placerions même de préférence en 1076. La promotion de Geoffroy eut lieu le 3o juillet, ou le 3 des calendes d’août, avant l’incendie de Saint-Père; celle d’Eustacbe, le 28 août ou le 5 des calendes de septembre de la seconde année
Cependant, Eustache, loin de traiter Hubert en compétiteur dangereux, s’empressa de lui trouver une charge correspondant à sa dignité'. A peine élu, peut-être avant de partir à Rome avec son protecteur, ou du moins immédiatement après son retour, il le présenta au comte Rotrou, pour gouverner l’abbaye de Saint-Denis 0). Or, Rotrou mourut au plus lard en 1079.
Comment croire qu’Eustache eût ainsi favorisé la victime qu’il avait injustement supplantée ou l’adversaire odieux dont il aurait triomphé®.
Eustache, d’après tous les auteurs, se démit de sa dignité abbatiale en 1 1 0 1 , fit élire l’abbé Guillaume ® et mourut en paix le 6 des nones de mai (1 2 mai 1102) En effet, une charte datée du mois de janvier 1101, indiction ixe, fut donnée en présence de l’abbé Guillaume et des moines Celui-ci ne fut point troublé dans la possession de sa crosse , et mourut en 1129 ou 1 1 3 0 , le 22 décembre.
après cet incendie. Or Eustache était à Rome au plus tard au milieu de l’année 1 078 ; il avait donc été élu l’année précédente 1077, le 28 août, et Geoffroy, im peu plus d’une année avant, le 3o juillet 1076. Voir Cartul. de Saint-Père, p. 226 : «Quo tempore presul Gaufridus et Eustachius abbas, Deo disponente, presul quidem ante incendium, 111 kalendas augusti; abbas vero secundo anno post incendium, v kalendas septembris, sui honoris gradum uterque est adeptus. a
W ttTunc ipse abbas unum de suis monachis ei dédit, nomine Hubertum, qui ante abbas Sancti-Petri exstiterat. . . ipsi Huberto cornes llotrocus baculum in manu dédit, atque post paucos dies ipse cornes llotrocus vitam finivit (1079). n ( Cartul . de Saint-Denis , ch. 20) tcDomnus Ilubertus quondam nostri loci abbas. . . cui vivens Rotrocus per abbatem Eustachium ecclesiæ regimen dederat virgaque pastorali donaverab). ( Cartul . de Saint-Père, p. 137.)
('2) Eustache n’abandonna pas Hubert dans sa lutte persistante. Geoffroy, successeur de Rotrou, mécontent de son administration, le renvoya : ctVidens cornes Gaufridus ipsum locum in delerius ire, ipsi Huberto dixit, etc. . . n ( Cartul . de Saint-Denis , <h. 20). Hubert en appela aux conciles de Saintes (1080), d’Issoudun (1081, i5 des calendes d’avril (18 mars), de Meaux (octobre 1082). Or, Hubert, dépourvu de ressources, n’aurait pu subvenir aux frais multiples de ses nombreux voyages, s’il n’eût été secouru par l’abbaye de Saint-Père. Plus tard, en 109Û, Eustache changea de tactique, et s’il revendique encore l’abbaye de Saint-Denis, ce n’est plus pour Hubert, mais pour le monastère lui-même, comme le fit l’abbé Guillaume en 112Û, soit que l’abbé Hubert fût mort, soit à cause du fait nouveau que nous allons raconter.
P) tr Guillaume, profès de Marmoutier, fut élu du vivant d’Eustacben (D. Aubert, ms. i5iû, p. i5A, Ribl. de Chartres). «Euslachius anno 1101 abbaliam consignavit. . . defunctus anno 1102» ( G allia , loc. cit. ).
(P Nécrolo/re de Saint-Père.
(5) Cartul. de Saint-Père, p. 5oq.
Nous n’avons donc pas la ressource de placer ia nouvelle prélature d’Hubert, arrivée du temps de saint Yves, telle quelle nous est révélée dans notre charte, après la démission d’Eustaclie, en 1101.
Mais il est une autre circonstance sur laquelle nous devons fixer notre attention.
L’évêque Geoffroy revenu triomphant de Rome, en 1078, fut soumis à un nouveau jugement par Urbain II et déposé en 1089.
Remplacé en 1090 par Yves, il ne céda pas sans combattre, et fut sur le point d’être réintégré par l’archevêque de Sens, Richer, dans le concile d’Etampes, en 1091, quand la cause fut de nouveau déférée à Rome qui confirma sa première sentence.
Quelle fut pendant ces luttes la conduite de l’abbé Eustache? Champion dévoué de Geoffroy en 1078, l’ a-t-il abandonné de de 1089 à 1091 ? Tout porte à croire que non. Richer, archevêque de Sens, protégeait ouvertement Geoffroy; Eustache, rassuré par une autorité si grave, entraîné par la reconnaissance, devait-il hésiter? pouvait-il trahir son bienfaiteur?
Voilà, pensons -nous, la circonstance qui nous permettra de classer chronologiquement notre charte, et d’expliquer la présence de l’abbé Hubert à côté de saint Yves.
Hubert, autrefois élu librement par les moines, puis expulsé par Arrald, à la grande indignation des religieux h', avait sans doute conservé des partisans dans l’abbaye.
Tandis qu’Eustache s’attachait au sort de Geoffroy, prenait sa défense et se faisait excommunier avec lui, Hubert, rebuté à Nogent-le-Rotrou, ne devait pas hésiter. Embrasser la cause du nouvel évêque, réclamer justice de sa part, reprendre la direction du monastère, quoi de plus naturel, et en même temps de plus facile? Evidemment Yves ne pouvait pas repousser sa requête.
Le Cartulaire de Saint-Père nous aidera à confirmer cette hypothèse.
Le Vêtus Aganon ® nous présente un titre daté précisément du prieuré des Planches, indiction xve, sous le règne de Philippe Ier, roi de France, de Guillaume, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Or si, comme le dit Guérard, l’indiction xvc tombe bien en 1077, elle tombe aussi en 1092, Philippe étant toujours roi de France,
Le moine Paul, témoin de ces faits ^ les raconte dans les termes les plus acerbes, les plus indignés contre Arrald. ( Cart.nl . de Saint-Père, p. i3 et 210.)
(2' Cartel, de Saint-Père. p. 1/17.
et Guillaume le Roux ayant succédé à son père Guillaume le Conquérant.
Tou les ces notes chronologiques s’appliquent donc à titre égal aux années 1077 et 1092.
La Gallia christiana et D. Aubert ont lu de préférence 1077 et s’appuyent sur cette charte pour affirmer le rétablissement de Hubert sur le siège abbatial après la mort d’Arrald.
Nous avons déjà exposé l'invraisemblance de cette hypothèse qui ferait d’Eustache le protecteur dévoué d’un compétiteur toujours ambitieux et redoutable.
Ajoutons à cette première preuve morale la coïncidence étrange de notre charte, d’une part, où Hubert agit avec le litre et toutes les prérogatives d’un véritable abbé auprès de saint Yves, c’est-àdire après 1090, et de la charte d'Aganon, datée de l’indiction xve, correspondant à 1092, et où Hubert se sert également de toute sa puissance abbatiale, et cela précisément dans le même prieuré des Planches que saint Yves!1' affranchit dans la première.
Il y a là deux faits corrélatifs que l’on ne peut séparer ; le second porte une date certaine, 1092, l’autre est postérieur à 1090, on peut donc les rapprocher et leur donner la même date.
Une autre charte du Livre d’argent va lever tous les doutes et nous montrer Hubert succédant à Eustache.
Un nommé Landry, fils de Gislebert, avait donné à Saint-Père la moitié du four de Brezolles; son fils Isnard protesta. La cause fut portée au tribunal de l’abbé Eustache, mais ce fut l’abbé Hubert , entouré de son porte-crosse, de son camérier, de son prévôt, c’està-dire dans l’exercice solennel du pouvoir abbatial, qui conclut l’accord et obtint le désistement pur et simple du protestataire^.
Hubert a donc succédé à Eustache, exercé la puissance abbatiale après lui ; or cette succession ne put avoir lieu après la mort de celui-ci, car Eustache fit élire Guillaume son successeur de son vivant, et il n’y eut pas de vacance; ce fut donc entre 1090 et 1092.
Cette seconde prélature de Hubert a pu commencer dès 1090;
(I) tfTolius congrégations asscnsu, algue Huborli abbatis præceptione . . . Actum Plancis. . . » ( Cartul . de Saint-Père, p. 1A7.)
(s) Cartul. de Saint-Père, p. 5 1 5 : «Ciamor venit ad abbatem Eustacbium, in Castro Drocis. Eam convenlionein fccit dommis abbas. . . Hubertus abbas et Hugo bajulus ejns, et Bernardus carnerurius et Huilduinus prepositus.»
mais elle prit fin certainement en 1093Ù). C’est un espace de deux ou trois ans qui, avec l’année de son élection, 107 7, suffit amplement pour expliquer le nombre relativement grand des chartes délivrées sous son nom.
Hubert est-il mort abbé? Nous ne le pensons pas, car son obit n’a pas été inscrit dans le Nécrologe de Saint-Père. S’il eût conservé jusqu’à la mort et sa dignité effective et les bonnes grâces du saint prélat, on n'aurait eu aucun motif de lui refuser cette faveur.
Il nous semble plus logique de croire à une nouvelle déchéance, due à son peu d’aptitudes administratives. Les te fautes éclatantes r> commises dans sa première prélature, son peu de succès à Nogent, où (ont, alla de mal en pis sous son gouvernement, rendent probables de nouvelles fautes et un nouvel insuccès, et aussi une nouvelle démission plus ou moins volontaire. Il fut alors envoyé prieur à Brezolles ^ et sera mort dans le silence et la retraite qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Après son départ, dès ioq3, Euslacbe reprit la direction de l’abbaye jusqu’en 1101.
Pour conclure, nous pouvons dater notre charte de 1090 à 1092, de préférence de 1092. La détermination de ce point nous a permis de fixer plusieurs circonstances historiques d’un réel intérêt pour notre cité chartraine.