LE NÉCROLOGE DE PONTLEVOY
Par M. l’abbé Ch. Métais
La bibliothèque de la ville de Blois possède peu de manuscrits, mais ils sont précieux. Je signale aujourd’hui à l’attention des érudits le Nécrologe de Pontlevoy .
Ce manuscrit est couvert d’un carton très épais, revêtu d’un cuir noir, orné sur les plats de quelques lignes et aux coins de quatre fleurs de lis.
Les cahiers sont cousus sur quatre nerfs qui font saillie au dos. Un fermoir en cuir blanc, avec attaches en cuivre, n’a pas peu contribué à sa conservation. Au dos, le titre d’une écriture du XVIII0 siècle, sur papier blanc, et plus bas le numéro d’ordre, 2.
Il mesure sur la couverture 0 m. 277 sur 0 m. 206, et à l’intérieur 0 m. 265 sur 0 m. 188. Il se compose de 151 feuillets en fort parchemin, plus 3 feuillets de garde en parchemin plus mince, mais écrits, et que nous devrons étudier.
Le titre de Nécrologe de Pontlevoy ne s’applique qu’à une seule partie ; il contient en effet tout d’abord le Martyrologe d’Usuard, les Évangiles de chaque dimanche, la Règle de saint Benoît, l’obituaire ou Nécrologe de l’Abbaye et enfin les Chartes d’associations spirituelles et les folios de garde.
Le Martyrologe d’Usuard.
Ce Martyrologe, comme toujours, est précédé par les tables chronologiques usitées au Moyen-Age pour trouver le jour de Pâques et les autres fêtes principales de l’année, en un mot tout l’ensemble du comput ecclésiastique : au commencement, dit D. Chazal, «on trouve le Cycle que l’on prétend qu’un ange donna à saint Pâchôme, pour luy apprendre quel jour il devoit faire la Pâque. » La description de ces tables a été faite trop TOME X. — BULLETIN N° 153. 36'
souvent pour la rééditer ici. Remarquons toutefois que la table temporaire des fêtes, fol. 2 v°, commence à l’année 1140, et finit, fol. 5, à l’année 1283. D’où nous pouvons conclure ce point important que le manuscrit remonte précisément à 1140. Cette date devra s’appliquer, nous le ferons remarquer, à tout le manuscrit, car il est écrit d’une même main, à l’exception de quelques additions marginales, et des chartes qui terminent le volume.
Une note au bas du même folio, d’une belle écriture du XVIIIe siècle, peut-être de la main de D. Chazal, l’illustre historien de l’abbaye, contient cette observation.
« Huic manuscripto extrema manu» imposita anno 1140, utvidere est ex annorum in liac carta positorum sérié. x>
Cette date est confirmée dans le Nécrologe; par la remarque écrite sur le feuillet suivant : « Optime advertit huic manuscripto extrem,am manum impositam anno 1140, aut paulo post, idque clarius patet ex Necrologio, nam Vlgrinus abhas circa annum 1141, non est scriptus in Necrologio eadem manu quam precedentes abbates, qui ab autliore libri scripti sunt. Multa sunt alla antiquitatis documenta. »
Nous verrons plus loin quel. en est l’auteur.
Le folio 3 v° donne trois tables, dites lunaires, qui indiquent pour chaque jour de l’année sous quel signe du Zodiaque la lune se montre, la marche corrélative des signes du Zodiaque, et l’heure du lever de la lune.
Le Martyrologe du moine Usuard est dépourvu de son prologue, assez rare d’ailleurs dans les manuscrits similaires.
Il commence à la vigile de Noël, avec l’année ecclésiastique, contrairement à l’année civile, qui avait son point de départ au 25 mars ou à Pâques. Le mystère de la Nativité est. représenté sur ce premier feuillet par une miniature assez naïve et d’une facture simple et presque gracieuse. Sur un fond bleu ciel s’élève une sorte de construction composée d’un double arceau doré, s’appuyant à gauche et à droite sur une colonnette de même métal, surmontée d’un chapiteau et d’une tour à trois assises de pierres et couronnée de créneaux. Au premier plan,
sous ce double arceau, la Vierge est couchée, la fête sur un coussin d’or et appuyée sur la main droite, la main gauche étendue montre l’Enfant. La divine accouchée est vêtue d’un long manteau blanc aux larges plis, avec des nuances vertes et un orfroi d’or ; la tète entourée d’une auréole d’or est gracieuse, mais les cheveux sont verts, ainsi que les chaussures des pieds.
Saint Joseph, assis au côté droit, est vêtu d’une étoffe verte, avec des orfrois d’or aux deux extrémités, inférieure et supérieure, un manteau blanc recouvre ses épaules, mais s’entrouvre devant pour laisser passer les mains étendues en signe d’admiration. Ce même sentiment anime le visage respectable du patriarche, encadré d’une barbe et d’une chevelure blondes et abondantes ; une sorte de tiare rouge ornée d’une bordure d’or couvre le chef.
Le divin 1 enfant est couché dans une crèche idéale, espèce d’auge, si on la suppose creuse, ou d’autel si elle est plate, aux rebords dorés avec des ornements en dents de scie. La base, verte, est percée par devant de six baies dorées, et de quatre aux pieds. L’enfant repose sur un fond bleu, le corps entouré de langes blancs retenus par des bandelettes, seule la tête est libre, entourée de l’auréole divine, rouge à la croix d’or ; la chevelure est longue et abondante, mais verte toujours comme celle de Marie. Entre la vierge et l’enfant, le bœuf aux cornes vertes et l’âne dont on ne voit que la tête réchauffent le nouveau-né de leur souffle puissant ; mais qu’ils sont loin de la réalité ! Grâce à la tradition constante, il ne peut cependant y avoir de doute.
Au-dessous de cette scène sur fond rouge se lit l’inscription : IESVS XPC FILIUS DEI IN BETHLEEM IUDE NASCITUR.
Nous avons donc dans cette composition les seules couleurs primitives, les vraies couleurs et métaux héraldiques. La miniature est ancienne et remonte bien réellement à 1140. Malheureusement elle a été détériorée par une main barbare.
Si ingrat que soit l’examen d’un Martyrologe, il ne faut pas
cependant le négliger. De précieuses additions, soit en interligne soit en marge, quelquefois ajoutées au texte primitif par le copiste, nous font connaître des particularités locales intéressantes. Le nôtre n’en est pas dépourvu. D’une part nous voyons indiqué, entre les lignes, écrit à l’encre rouge, le degré des solennités de certaines fêtes dans le monastère, par ces mots : III l., trois leçons, XII L. douze leçons, c°, commémoration ; ainsi dès le premier feuillet les fêtes de saint Étienne, saint Jean-l’Evangéliste, les saints Innocents portent cette mention de douze leçons à l’office, qui correspond au degré le plus solennel des fêtes.
Les additions en marge sont rares. Transcrivons cependant la suivante, au fol. 9, au 29 décembre : « In Britannia maiori, sancti Thomœ Cantuariensis arcliiepiscopi et martyris. » L’écriture est presque semblable à celle du corps du manuscrit, et n’est guère postérieure à 1200 ; or le saint fut martyrisé en 1170, son culte fut donc promptement établi dans notre contrée (1).
Mais les notes les plus précieuses sont celles ajoutées à la légende primitive du moine Usuard par le moine de Pontlevoy en 1140.
Celui-ci semble avoir recueilli avec soin les saints honorés dans toute la province, dans les diocèses de Chartres, Orléans, Tours et Le Mans ; nous en signalerons quelques-uns : saint Perpet, archevêque de Tours, 30 décembre ; saint Genou, évêque et confesseur, au 17 janvier et au 20 juin; saint Sulpice, évêque de Bourges, 17 janvier; saint Julien, premier évêque du Mans, 27 janvier ; saint Turibe, évêque du Mans, 16 avril ; saint Florent, de Saumur, 2 mai ; saint Oustrille, évêque de Bourges, 30 mai ; saint Cheron, évêque de Chartres, 28 mai ; siint Liphard, et saint Avit, d’Orléans, 3 et 17 juin; saint
Cl) Jean de Salisbury, évêque de Chartres, 1176, a dû grandement contribuer à la diffusion du culte du saint martyr, lui qui, dans tous documents émanés de sa main, se proclamait évêque par les mérites de saint Thomas : » Johanes divina dignatione et meritis sancti Thomœ Carnolensis minister humilis. » Voir notre Cartulaire blësois, ch. clxxv, clxxvi, etc.
Innocent, évêque du Mans, sainte Monegunde à Tours, 26 juin ; dont la mention dans les Martyrologes est rarissime ; saint Pavace, évêque du Mans, 25juillet ; saint Rigomer, confesseur, au Mans, 25 août ; saint Merry, de Paris, 20 août ; saint Victor, au Mans, 1er septembre ; saint Lubin, à Chartres, 15 septembre ; saint Let ou Lié, à Orléans, 5 novembre, etc., etc.
Le territoire Blésois a de nombreuses mentions : 24 avril : « In territorio Blesensi, sancti Deodctti abbatis, » addition rare; 12 mai: « In territorio Blesensi, sancti Munderici, confessoris, » addition rarissime ; lPraoût : a ln territorio Blesensi, sancti Betliarii, episcopiet confessoris, » addition très rare,, etc.
Quelques autres saints Blésois, inscrits déjà dans le Martyrologe d’Usuard, portent cependant une particularité précieuse pour leur culte local. Au 19 janvier. « Sancti Launomari presbiteri, r> et en interligne : « III lectiones » ; — le 9 mai : « Castro Vindocino, depositio sancti Beati confessoris » ; 17 janvier, saint Genou, trois leçons, etc., etc. Nous ne pouvons pas prolonger indéfiniment cette liste, mais on voit de quelle importance est l’étude de ce vieux manuscrit pour l’hagiographie Blésoise. Il en est d’ailleurs, après les actes mêmes des saints, le plus ancien document, et non le moins autorisé.
C’est à ces sources pures, que l’on ne peut plus ignorer, qu’il faut recourir, pour établir sur ses véritables bases le culte des saints de notre région. Il ne suffit pas de citer les bréviaires ou missels imprimés aux XVIe et XVIIe siècles, voire au XVe (1), ce ne sont point là des sources pures « Authentica et inviolata. »
L’Évangéliaire et la Règle de saint Benoît.
Ces deux parties n’offrent rien de bien remarquable. L’Evangéliaire occupe les folios 81 à 97 ; le J. initial descend jusqu’à mi-feuüle, magnifiquement orné et se termine par un monstre
(1) Dans une brochure in-4°, imprimée à Tours en 1887 et mise dans le commerce, sur le culte des saints de tout un pays, les bréviaires et missels es plus anciens qu’on a consultés sont de 1488, 1492, 1511 et 1522.
fantastique, membré de deux pattes et de deux ailes repliées sur le corps. De même le principal ornement de l’A. initial de la Règle de saint Benoît est un dragon rose, dont la queue géminée se termine d’une part en tête de femme et, d’autre part, se déroule en feuillage dont une branche se perd dans la gueule même du dragon. Cette seconde partie va du folio 98 au folio 126 Toutes les autres initiales sont alternativement rouges et bleues, sans ornement.
Le Nécrologe de Pontlevoy.
Après les Cartulaires, les Nécrologes sont précieux au premier chef. Les abbés, les bienfaiteurs, les personnages illustres et puissants de la région y sont inscrits au jour de leur mort ; les différences d’écriture indiquent d’une manière générale l’époque que l’on précise avec les chartes ; l’identification se fait rapidement sans crainte d’erreur et l’on parvient ainsi à connaître non pas seulement l’année, mais aussi le jour du décès ou de l’avènement du personnage en question. Parfois le rédacteur se permet quelques mots d’un éloge ordinairement caractéristique et que l’historien doit enregistrer ; car, c’est un jugement équitable, prononcé sur une tombe par des contemporains bien informés.
Toutefois le Nécrologe de Pontlevoy est assez bref, trop concis même ; les éloges sont rares, les titres à peine tr anscrits ; nous allons relever les plus importants.
Le premier nom qui vient se présenter à nous est celui de l’auteur même du Nécrologe inscrit au 5 des ides du 9 février : Arnulfus prior, hujus libri auctor.
Cet Arnoul, d’abord prieur de Saint-Thomas d’Amboise, devint prieur dans l’abbaye même: « Nous avons dans la Bibliothèque deux manuscrits de sa main, écritD. Chazal. Le premier est un Martyrologe. Il paroit que cet Arnoul était habile dans la science du Comput... Le second livre qu’Arnoul a écrit contient des capitules et des oraisons pour toute l’année; à la fin il y a
aussi un Nécrologe... il paroit qu’Arnoul, autheur de ces deux livres, mourut sous Je gouvernement de l’abbé Foucher, parce que la mort de ce même Foucher est marquée d’une autre main et d’une encre différente ». Foucher mourut peu après. Cette réllexion nous révèle l’auteur de la note sur l’époque de la transcription du manuscrit.
Parmi les comtes de Blois, nous trouvons au 9 janvier Thibaud IV, le Grand, mort en 1151 ; au 16 janvier Thibaud V, le Bon, mort vers 1191 ; au 19 mai le comte Henri, mort en 1102 ; au 15 novembre le comte Eudes, mort en 1037 et non le 15 octobre comme l'écrit R.aoul Glaber, mais remarquons tout particulièrement l’obit du comte Thibaud III, mort en 1089, le 29 septembre, inscrit seulement dans ce Nécrologe et celui de Saint-Père.
Nous pourrions signaler ainsi un très grand nombre de personnages illustres, jusque dans les temps modernes, car certains obits sont des XVe XVIe XVIIe et même du XVIIIe siècle.
Hugues d’Amboise, seigneur de Chaumont, le 22 février ; la comtesse Adèle, le 8 mars ; la comtesse Ermengarde, le 11 mars ; Raoul, archevêque de Tours, le 26 avril ; Jean comte de Vendôme et sa femme Agnès, le 6 mai ; Sulpice d’Amboise, le 19 juin ; Hugues d’Amboise, le 25 juillet; Hugues vicomte de Châteaudun, le 6 août ; Geduin de Saumur, le 11 septembre, fondateur de l’abbaye ; la comtesse Elizabeth, le 27 septembre en 1196, elle avait donné de grands biens à l’abbaye.
Dans un autre ordre, nous trouvons au 27 février, Filone moniale à Pruniers; au 18 mars, Agnès moniale de Fontevrault; au 19 mars, Ingeltrude récluse; au 8 avril, Adélaïde récluse. Ces deux récluses sont de la première rédaction, par conséquent antérieures à 1140.
Mais il faut nous borner. Toutefois nous ne quitterons pas ce Nécrologe sans traduire une note placée au bas du folio 141, sur la visite des reliques par l’évêque d’Orléans. « L'an 1476, le jour de la fête de la Toussaint, R. P. en Dieu M«r François, évêque d’Orléans, abbé commendataire de Pontlevoy, a visité la châsse placée sur le grand autel de ce monastère, dans laquelle
il trouva plusieurs ossements tant grands que petits et trois inscriptions dont l’une portait : Ce sont les reliques de sainte Marie, de saint Pierre, de saint Vast et de saint Arnoul. Saint Arnoul a fait ces châsses. Sur une autre on lisait : Là sont les reliques de saint Paul, évêque de Léon ; sur la troisième : Là sont les reliques de saint Grégoire, archevêque de Tours. Après les avoir visitées, il les replaça dans la même châsse en présence des sieurs Georges de Brilhac, écuyer ; François le Roy, de Montbazon, comte Palatin, Marc Savary, Denis Paris, notaire public et de tous les religieux du monastère et de plusieurs autres. Signé : P. Bidart ».
La relique de saint Paul, de Léon, était un os du bras, au témoignage de D. Chazal. En 1144, une confrérie érigée en son honneur était nombreuse et avait à sa tête un religieux de l’abbaye.
Chartes d'association.
Les derniers feuillets du manuscrit contiennent plusieurs chartes, qu’il nous reste à analyser. La première de 1463, fol . 145, est de Guillaume de Plainvillier, abbé de Pontlevoy, il dorme à l’abbaye 500 écus d’or et un calice précieux d’or massif, pesant trois marcs, d’uné valeur de 50 livres tournois, pour quatre anniversaires solennels.
Au feuillet suivant est inscrit le catalogue des monastères avec lesquels on étoit en société ; scavoir Saint-Florent, de Saumur ; Saint-Pierre, de Neaulfe ; Marmoutier'; Saint-Lomer, de Blois; la Trinité-de-Beaulieu, à Loches; Villeloin; Saint-Faron, de Meaux ; la Trinité, de Vendôme; Saint-Paul, de Gormery ; Saint- Mesmin ; Sainte-Marie-de-la- Charité ; les chanoines de Bellevaux, et les moniales de Notre-Dame de Jouarre (Jotrencis).
« Pour ceux-là, on disoit sept offices et, durant trente jours, les psaumes Verba mea et Voce mea avec collectes. Pour les défunts de Saint-Père-en-Vallée, de Chartres; Bourgueil, Saint-Pierre, du Mans ; Saint-Florentin, de Bonneval ; Saint- Pierre, de Préaux, trois offices. Pour les deffunts de Saint-Pierre-
des-Fo.ssez, trois offices et, durant trente jours, Verba mea, etc. Pour les religieux de Saint, -Martin-de-Massey, les mêmes psaumes durant, trente jours et sept offices. Outre cela, on sonnait toutes les cloches au premier office et à la messe.
« Quatre offices pour ceux de Saint-Pierre, de Vierzon, avec une messe et, ceux qui n’étoient pas prêtres, dévoient dire cinquante psaumes. Trois offices pour les chanoines de Saint-Aignan, d’Amboise, du château de Loches, de Vendôme, pour les religieux de Cherisy, de Chezal-Benoit. On ajoutait pour ces derniers une annonce de pain et de vin durant trois jours. Pour Saint-Benoit-sur-Loire, il y a encore d’autres conditions. Pour les religieux de Saint-Gilles, de Provence, sept offices et, durant sept jours, on nourrissait un pauvre au réfectoire. Pour une religieuse nommée Marie, morte le 22 septembre, et qui avait donné son bien à la communauté, on faisoit. l’anniversaire. L’aumônier donnait un extraordinaire à la communauté.
« Pour Jean, l’italien, moine de Marmoutier, on lui accorde durant sa vie et après sa mort les mêmes droits et suffrages qu’aux religieux de Pontlevoy, car il avoit fort proprement relié un grand livre appelé Bibliothèque, c’étoit la Bible, et plusieurs autres volumes : Arte legatoria speciosos codices effecit. Un anniversaire pour les religieux de Bethleem et de Grandmont, et pleine etentière confraternité à Albéric, moine de Vendôme ».
Cette analyse de D. Chazal est assez complète pour nous dispenser de tout commentaire. Nous dirons cependant de quoi se composait cet extraordinaire, que l’on servait aux religieux aux jours des anniversaires solennels, comme aux grandes fêtes et qui a tant prêté aux sarcasmes des impies. Le moine l’énonce lui -même à propos de l’anniversaire de Marie la religieuse : Panis et vini, generalisque ferculi refectionem cum pietatis additarnento procurât. Panis autem libra sit et coliphia, et vinum optimum, generale ferculüm pisces, pietatis additamentum quod melius invenerit.
C’était donc une livre de pain, une juste, justa ou ci fus, comme il est dit plus loin, environ une pinte du meilleur vin,
de la viande rôtie, coliphia, un filât de poisson, les jours d’abstinence deux p'ats de poisson, et un plat de réjouissance, pietatis additamentum . quod melius invenerit. Mettons un gâteau, foliatas et gastellos, d’après l’expression d’une charte contemporaine de 1Î95, transcrite quelques pages plus loin dans le manuscrit. Le festin, quoi qu’il en soit n’avait rien de bien recherché et serait peu apprécié des délicats de nos jours, si scandalisés devant la pseudo-gourmandise des moines.
Suivent des actes de fondations pieuses pour obtenir des prières ou un annivetsaire après la mort; il suffira de citer quelques noms: Emelon de Valençay, qui se fit moine, 1195 ; Robert, abbé de Pontlevoy, 1196 ; Mainard, abbé de Saint-Julien de Tours ; Guillaume de Saint-Denis et Geoffroy d’Alence, 1227 ; Thibaud, abbé de Vierzon ; Raignaud, chapelain de la comtesse de Chartres ; Rainaud de Gauris ; Mahau, veuve de Raoul, de Chaumont, Ernaud et Laurent, abbés de Saint-Laumer ; Hubert, de Yaronelles; Rainaud Gofer, de Chaumont; Raoul de Modo , Guillaume de Montreuil, Michel de Loches, et plusieurs autres
Parmi ces actes de fondation pieuse, il s’en trouve un autre relatif aux prières solennelles faites dans toutes les églises du royaume, à la mort du roi très chrétien. On sait le culte général, universel alors en France pour le premier représentant, après le Pape, du pouvoir divin sur la terre ; on ne sera pas étonné du luxe déployé dans ces jours de deuil public par nos moines.
« C’est la forme et la manière après le trespas du Roy comment il se doib porter en litière, pour porter au lieu où il a esleu sa sépulture.
k Premièrement convient avoir une litière portée par certains officiers royaulx, et doibt estre la dite litière une forme en forme et semblance du roy, couchée en lit en gratis draps, la forme toute vestue en tuuique et dalmatique de drap d’or, à fleurs de liz, manteau dessus de drap d’or fourré d’armine, fermé dessus l’espaule d’ung bouton des pliz ; tenant en sa main dextre vng grant ceptre, et en la senestre vne main de justice avecquez anneaulx esdites mains. En sa teste une cou-
ronne, les sandalles chaussées semblables ausdits vesternens, avecquez soliers de mesrnes. Couvert ladite litière de drap d’or pendant de tous côtés de ladite litière. Et dedans ladite litière, vers la teste dudit roy, a deux orillers de veloux vermeil a quatre houpes de perles chacun. An pied de ladite litière, deux lampiers d’or plains de cire ardans continuellement jusques après la sépulture, une croix, vng benoistier et deux assencirre (encensoirs) d’or, et pour couvrir ladite litière, vng ciel de drap d’or à quatre lances et, apiès la sépulture dudit roy, est couverte la place d’vng drap d’azur à fleurs de liz et vne croix blanche de veloux.
« L’an mil 1111° soixante et vng trespassa le roy Charles, VIIe de ce nom, ou Chaslel de Mung, le jour de la Magdeleine, Dieu par sa grâce Joint repoux à son âme, amen. »
Enfin les feuillets de garde eux-mêmes méritent notre attention ; l’un surtout, à la fin du manuscrit, est intéressant, c’est un fragment de la donalion par le roi à son cousin le duc d’Orléans, de Milan, etc., comte de Blois, etc. ; « pour considération de la proximité de lignaige dont il nous actient » de tout le revenu et émolument des greniers à se! d’Orléans, Blois, Chasteaudun, Sully, Sézame, Coucy, la Ferté-Milon, «afin qu’il ait tousiours mieulx de quoy grandement et honorablement entretenir son estât et supporter les autres despens que faire lui convient ». Donné à Blois, le 6 octobre. Malheureusement l’année n’y est pas.
Au commencement du manuscrit était le compte des « dons faiz par le roy nostre sire, aux gens d’église, nobles, bourgeois, manans et habitans de la ville d’Orléans, par lettres données à Lyon le 4 juin mil » ; probablement 1492.
Rien n’est à négliger dans un manuscrit de cette époque. Les renseignements qu’on y recueille forment promptement une gerbe abondante et précieuse, parce qu’elle est rare, souvent unique. C’est le seul mérite de cette étude.
Ch. M ÉTAIS.
Chartres, le 24 novembre 1892.