JULES DELCAMBRE
Messieurs,
Je viens prendre part à votre deuil, puisque vous avez des deuils, vous qui ne devriez avoir que des fêtes.
Le coup qui vous frappe est terrible. Celui-là vous est enlevé dont la vie vous était la plus nécessaire. Je sais combien vous l'aimiez, et j'ai vu des larmes dans les yeux quand la fatale nouvelle est arrivée. Il était l'âme de votre Association; sa mort y fait un grand vide, et j'ai peur que le découragement ne pénètre avec la tristesse dans vos cœurs. Au temps où nous sommes, dans la grande incertitude où nous vivons, alors que tout est remis en question et qu'aucune répouse n'apparaît nulle part, quel trouble que de voir ainsi un vaillant jeune homme,
(1) Discours prononcé sur la tombe de l'étudiant Delcainbre, décédé le 12 juillet 1888.
un ami si chaudement aimé, un fils qui remplissait la vie de sa mère, disparaître tout d'un coup, assassiné comme en trahison par le hasard. Comment ne pas se dire, en présence de cette incompréhensible atrocité : A quoi bon? Peut-être aussi ceux que vous voudrez gagner à votre œuvre et à qui vous prêcherez la beauté de cet idéal de jeunesse virile que Delcambre avait dans l'esprit et qu'il proposait à tous diront-ils, en pensant à la barque chavirée et aux herbes qui ont enlacé les bras nerveux de votre malheureux ami : A quoi bon ?
Je suis venu ici, non seulement pour pleurer avec vous, mais aussi pour répondre à ce mot et relever vos courages.
A quoi bon?... Mais quand ce ne serait que pour mettre en commun votre douleur. Hélas!
c'est une forme d'association qui trouve souvent son emploi dans la vie que l'association des larmes ! Elle a sa triste douceur pour ceux qui restent; elle est le plus beau des hommages pour celui qui s'en est allé. Elle permet d'honorer les morts comme ils le méritent. A Delcambre, au brave Delcambre, à un des meilleurs parmi les jeunes, la jeunesse des Écoles devait ce cortège, ces couronnes, toute cette manifestation de son estime, de ses regrets et de sa douleur.
Mais tout n'est point terminé avec cette céré-
monie funèbre. La religion des morts, aussi vieille que le monde et qui n'a point vieilli, nous prescrit des devoirs certains. Elle ne commande pas seulement de garder- le souvenir de ceux qui ne sont plus et de prolonger leur vie dans nos âmes par la fidélité même de notre souvenir. Elle veut que nous aimions ce qu'ils ont aimé, que nous poursuivions ce qu'ils ont commencé. Cette religion a sa foi qui, pour être sincère, doit agir. Sa devise est un mot qu'il faut prononcer au bord d'une tombe comme celle-ci : Courage ! *
Ce serait une grande impiété envers votre ami que de vous abandonner au découragement. Il mérite que vous l'imitiez, lui qui a travaillé, parce qu'il était un des meilleurs de sa génération, à rendre cette génération meilleure; lui qui voulait répandre autour de lui la vertu, parce qu'il la sentait en lui ; lui qui enseignait l'horreur de ce fléau, la vie molle et impure; lui qui avait le sentiment de la dignité intellectuelle et morale de l'étudiant, et dont le cœur avait besoin de s'épanouir dans l'amitié et la fraternité.
Mon cher Delcambre, ce ne sont point seulement vos camarades qui garderont votre souvenir. Les anciens, qui savent ce que vous valiez, portent aussi votre deuil. Je n'oublierai jamais
votre figure aimable et sérieuse, fière et douce tout ensemble, cet air de franchise et de bonté virile, cette distinction, qui tout de suite prévenaient en votre faveur. Pour vous aimer, il suffisait de vous voir. Vous aviez, avec la grâce de la jeunesse, une dignité naturelle. En même temps que l'affection, vos amis ressentaient en votre compagnie cette sorte si délicate de respect qu'inspirent, même aux camarades les plus familiers, les jeunes gens qui ont le respect d'eux-mêmes. Pour moi, je ne me contentais pas non plus de vous aimer. Au fond du cœur, je vous étais reconnaissant d'avoir les qualités et les vertus que nous souhaitons à la jeunesse française, nous dont la jeunesse a fini, au moment où commençait le grand deuil de la patrie, et qui voudrions ne pas mourir avant de voir la France relevée et vengée.
Votre nom demeurera associé à cette sainte espérance ; vous serez donné en exemple à ceux qui vous ont connu et à ceux qui apprendront par nous ce que vous étiez. Si votre vie a été si tôt et si tragiquement tranchée, vous méritez, mon cher Delcambre, un éloge auquel ont droit bien peu d'hommes qui vont jusqu'au bout de leur carrière, l'éloge d'avoir sainement, utilement et vaillamment vécu.