PRÉSENTATION DES ÉTUDIANTS A M. CASTELAR (I
Messieurs,
L'Association générale des étudiants de Paris est en fête ce soir. Le plaisir que nous éprouvons à nous trouver ensemble, maîtres et élèves, est plus vif qu'à l'ordinaire . Nous vous avons au milieu de nous, monsieur Jules Simon, vous qui avez tous les droits à présider un congrès d'anciens et déjeunes ; car vous êtes un ancien, puisque vous plaidez depuis longtemps les bonnes causes, un jeune puisque vous les défendez
^1) Discours prononcé le 15 novembre 1889, en Sorbonne, dans une réunion de l'Association générale des étudiants de Paris, présidée par M. Jules Simon, et à laquelle assistait don Emilio Castelar, qui, tous les deux, ont pris la parole au cours de la séance.
encore, et avec une verve et une vigueur qui font de votre extrait de naissance un document invraisemblable .
Auprès de vous est assis un hôte que je ne puis me résoudre à appeler un étranger. Un poète ancien a dit ce mot, qui a été depuis bien souvent répété : « Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » Don Emilio Castelar est chez lui partout où il y a des hommes. Il est chez \ui en France plus que partout ailleurs. Sa parole fait mieux que de transporter des montagnes : elle les supprime. Pour son éloquence, il n'y a pas de Pyrénées.
Des discours de lui ont été entendus au bout du monde. Un jour, pour ne parler que d'un seul de ces discours, une proposition d'abolition de l'esclavage dans les colonies espagnoles est venue en délibération au Parlement d'Espagne. L'issue du débat n'était pas douteuse: tout le monde disait que la proposition serait rejetée. Seul, don Emilio Castelar savait le contraire. Il s'est levé, il a parlé : quand il s'est assis, l'humanité s'était enrichie de trois millions d'hommes libres.
Don Emilio Castelar, vous avez la haine de toutes les injustices. Un jour, vous en avez dressé le catalogue ; vous avez énuméré toutes celles qui ont été vaincues, puis toutes celles qui
demeurent. De la défaite des premières, vous avez conclu à la défaite des autres. Ce jour-là, vous nous avez fait du bien. Le télégraphe nous avait à peine adressé votre discours, que les étudiants de Paris vous envoyaient l'hommage de leur admiration et de leur reconnaissance. Ils vous le renouvellent aujourd'hui par ma bouche.
Ils savent aussi que vous êtes un professeur d'histoire incomparable, que vous avez renouvelé par des vues de géniô l'histoire de votre pays ; que vous avez fait battre les cœurs, en même temps que vous éclairiez les esprits des générations qui vous ont pris pour guide. Ils honorent en vous le maître aimé de la jeunesse espagnole, à laquelle ils envoient leur salut fraternel.
Permettez-moi maintenant de vous présenter nos jeunes gens. Je voudrais, si délicate que soit la tâche, vous dire comment je crois qu'ils sont : cela, en peu de mots, mais en toute franchise. Ils sont habitués à nous entendre parler franchement. Ce portrait que je vais essayer de faire ne leur déplaira pas, s'ils le trouvent ressemblant, car ils aiment la vérité ; ils auront une autre raison de ne pas se fâcher : la vérité ne leur sera point défavorable.
C'est justement leur association qui nous a ^donné les moyens de les mieux connaître. Ils ont
voulu se rapprocher de nous, se montrer à nous ailleurs que dans les salles de cours et d'examens, et que sous des figures d'élèves, de candidats et de justiciables. Ils ont ainsi permis à leurs anciens de regarder plus avant dans leur état intellectuel et moral.
C'est une coutume très vieille que les anciens et les jeunes soient injustes les uns à l'égard des autres. Les premiers croient volontiers qu'ils emporteront dans la tombe toute sagesse et toute vertu; les seconds, que leur avènement marquera une ère nouvelle. Pourtant si les fils valaient toujours et nécessairement moins que leurs pères, je ne sais où nous en serions aujourd'hui ; de décadence en décadence, nous serions évidemment tombés très bas, et, si les jeunes avaient toujours raison contre les barbes grises, l'histoire ne compterait pas tant de générations utiles ou glorieuses.
Rien de plus naturel que cette querelle entre aujourd'hui et demain : aujourd'hui est roi et demain prince héritier.
Une génération fait son œuvre avec ses idées, ses sentiments et ses passions : elle les garde jusqu'au bout de sa carrière, ou, si quelque événement décisif, quelque catastrophe lui a fait perdre la foi en elle-même, elle ne s'enquiert pas d'une autre foi. Elle s'intéresse médiocre-
ment à ceux qui viendront après elle. Si elle s'aperçoit, en jetant un regard distrait sur la jeunesse, que celle-ci affecte de ne point lui ressembler en tout, elle hausse les épaules. Si le désaccord s'accuse nettement, elle s'indigne et s'écrie : D'où sortent donc ces gens-là?... Mais, Messieurs, ces gens-là sortent de vous-mêmes; ils veulent, comme vous l'avez voulu à votre heure, être eux-mêmes. Vous avez usé de certaines idées, vous en avez abusé, vous les avez usées; ne trouvez pas mauvais que vos fils cherchent des idées nouvelles. Vous avez fait des ruines : n'exigez pas qu'ils les habitent. Permettez qu'ils essaient de construire leur maison.
Pour être juste envers les jeunes d'aujourd'hui, il faut nous rappeler d'abord sur quels spectacles leurs yeux se sont ouverts, il y a vingt ans ; quelles ruines nous avons faites, ruines de choses et ruines d'idées ; nous remémorer l'inanité de certaines de nos affirmations politiques et philosophiques, l'illusion de diverses légendes qui nous ont égarés, et le péril où nous avons mis notre pays. Nous nous expliquerons ainsi que la jeune génération soit, comme elle est, très réservée, défiante même ; qu'elle ait peur des idées générales, même quand elles sont généreuses; qu'elle ne croie personne tout de suite et sur parole ; qu'elle n'ait point de drapeau littéraire, ni de
croyance dominante, philosophique ou religieuse, ni aucune des passions a priori que ses devancières ont apportées dans la vie. La génération de 4830 avait toutes les ambitions, toutes les confiances et toutes les audaces ; celle-ci est très prudente. Si les étudiants, au lieu d'une association, avaient fondé une confrérie, comme au moyen âge, je crois bien qu'ils auraient choisi pour patron le saint qui aimait à voir avant de croire : saint Thomas.
Aussi cette jeunesse inquiète-t-elle le premier regard; mais regardons encore : nous verrons tout de suite que, si elle n'affirme pas aisément, elle ne nie pas volontiers. Ne pas affirmer, ne pas nier, c'est, dira-t-on, le scepticisme, le mortel scepticisme; mortel, oui, s'il est une lassitude et un dégoût, s'il est inerte, et si la jeunesse s'endort sur l'oreiller de Montaigne; mais elle ne dort pas du tout; elle est très éveillée. Elle est plus curieuse et elle a l'esprit plus ouvert que nous ne l'avions de mon temps. On dit que beaucoup de jeunes gens sont trop occupés de l'utile, trop enfermés dans des études particulières, auxquelles ils ne s'intéressent qu'en raison des profits qu'ils en espèrent. Mon Dieu! j'avoue qu'il y a des jeunes gens de cette sorte et qu'il y en a même trop, à notre gré; mais je crois qu'il s'en est toujours trouvé de pareils dans toutes les gé-
nérations. J'en connais, dans celle-ci, dont l'esprit a des visées plus hautes. Ils sont en quête de toutes les nouveautés. Les découvertes de la science sur l'homme et sur la nature les intéressent; les meilleurs en sont passionnés. Un beaucoup plus grand nombre que nous ne croyons a la curiosité des mystères et cherche Tau delà, par les routes les plus diverses, il est vrai ; les uns dans la métaphysique, les autres à la Salpêtrière. J'ai lu, dans un roman écrit par un jeune homme, la description d'un état d'âme étrange exprimé par les mots « flirter avec le divin ». Le flirtage avec le divin est, en effet, une occupation de beaucoup de jeunes esprits à l'heure présente.
Encore une fois, j'ai peur d'inquiéter ceux qui m'écoutent. Est-ce bien la génération qui convient à cette heure de notre histoire? Ces jeunes hommes qui doutent, qui cherchent et qui jouent avec l'inconnaissable sont attendus par des besognes très précises et très rudes : ne reculeronlils pas?
Non. S'ils sont divisés sur quelques sujets, au point qu'une enquête sur leur psychologie rencontre les documents les plus contradictoires, ils sont unis en des points essentiels. Ils aiment la liberté résolument, sans théorie, comme un état naturel et nécessaire. Si les passions politiques semblent s'éteindre en eux, c'est, je crois, parce
qu'ils sont arrivés, en politique, à la période de la raison, mais d'une raison très ferme et qui sait se fâcher quand il faut; elle se fâche même très vite. A la première apparence du danger qu'a couru la liberté, ils se sont émus. Je les ai vus donner et recevoir des horions. Très certainement, ces horions, même s'ils avaient été autre chose que des coups de poing, ne les auraient pas fait reculer. Ce fut la première démonstration publique que leur scepticisme n'est pas un état d'indifférence.
Plus vif et plus intense encore est chez eux le sentiment national. La France est aimée par eux comme elle doit être aimée, à la fois d'instinct et par réflexion. Ils ont le patriotisme des braves gens, celui qui ne raisonne, ni ne transige. Ils en ont un autre, que j'appellerai philosophique. Ils aiment la. France, parce qu'elle est libre, parce qu'elle est généreuse, parce qu'elle fait effort vers la justice, la justice au dedans, la justice au dehors, c'est-à-dire, en définitive, la paix sociale et la paix des peuples; mais je dois vous dire que, s'il est parmi eux des cosmopolites, à la mode d'autrefois, ils sont rares. Vous comprenez bien pourquoi, don Emilio Castelar. Au moyen âge, tous les peuples ont été pris de l'héroïque folie de la croix. De tous les pays, les chevaliers et les pèlerins partaient pour la Terre sainte;
mais les chevaliers de voire Espagne, bien qu'ils fussent des preux entre les preux, demeuraient chez eux, parce que chez eux était l'infidèle. Ils avaient une croisade toute proche; leurs regards n'allaient pas jusqu'aux limites de la chrétienté : ils s'arrêtaient aux murs de Grenade. Nos regards, à nous, ne vont plus jusqu'aux limites de l'humanité. Nous avons chez nous l'infidèle.
C'est pourquoi la jeunesse française est un peu repliée sur elle-même et se défie de l'étranger. C'est là un sentiment dangereux, et notre devoir est de le combattre : l'Association des étudiants nous aidera. Elle s'est mise à voyager : c'est fort bien de sa part. Les étudiants sont un peu casaniers de nature ; pour le vrai étudiant, le monde est compris entre le Panthéon et la Seine. J'appartenais jadis à un groupe de jeunes gens pour qui c'était une grosse affaire de passer l'eau. J'imagine qu'il y a encore au quartier de ces groupes-là. L'Association a fait mieux que passer l'eau, puisqu'elle a franchi les Alpes, pour aller fêter le huitième centenaire de l'Université de Bologne. J'étais du voyage, et j'ai observé de tout près les jeunes ambassadeurs de l'Université de Paris. Il leur est bien venu à l'esprit quelques petites naïvetés; j'en sais un qui croyait que les arcades de Turin avaient été copiées sur la rue de Rivoli; un autre, que les grands mâts plantés
devant Saint-Marc imitaient ceux de la place de la République; mais ce sont là des erreurs de Parisiens ; elles ne les ont pas empêchés de remplir à merveille leur mission. Ils ont été, je puis bien le dire, parfaits; ils ont eu de la dignité, de la fierté, une façon, qui nous a émus profondément, de tenir leur drapeau ; ils ont eu aussi de la prudence, de l'habileté.
Habileté, prudence, dignité, mais aussi fierté : de tout cela doit se composer aujourd'hui la politique étrangère. Nos étudiants ont fait en Italie de bonne politique.
Ils ont continué l'œuvre si bien commencée Au mois d'août dernier, ils ont appelé ici la jeunesse de presque toutes les nations; ils lui ont fait à merveille les honneurs de la France. J'espère que leurs hôtes ont emporté de notre pays un bon souvenir. Nous avons eu un moment l'illusion de la réconciliation universelle des peuples. C'était au banquet de Meudon. Vous n'imaginez pas ce brouhaha international. Dès les hors-d'œuvre, nous étions comme grisés par un effet singulier de suggestion. Toutes les langues de l'Europe s'étaient déliées et elles échangeaient des propos fort gais. Le dessert venu, il a bien fallu prononcer des discours. Si je n'avais l'oreille fine, je n'aurais pas entendu un mot du mien. De l'estrade où j'étais monté, je voyais quantité d'ora-
teurs qui parlaient sans que personne les écoulai; en face de moi, les chefs des délégations étrangères échangeaient leurs coiffures, comme pour montrer que toutes les têtes européennes pouvaient tenir dans le même bonnet; un Russe couvrait de baisers un Anglais, qui les lui rendait. C'était comme une ivresse de fraternité.
Mon Dieu, la fête de Meudon n'a pas changé le monde, nous le savons bien; les jeunes gens le savent aussi. C'est pourtant quelque chose que d'avoir réuni pour un moment, dans l'expression enthousiaste de sentiments communs, ces délégués des Universités du monde; que d'avoir procuré à la France l'hommage de toutes ces jeunes âmes. Nous entendrons toujours dans notre mémoire l'acclamation qui a salué le Président de la République à l'Opéra et dans l'amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne. Elle a éclaté tout d'un coup; puis elle a été reprise une fois, deux fois, dix fois, toujours plus forte. Elle disait beaucoup de choses qu'ont bien comprises même les sceptiques, même les découragés, qui ont été entraînés par ce flot de jeunesse et d'enthousiasme.
Du succès de leurs fêtes, les étudiants retiendront, j'espère, la curiosité, le goût de l'étranger. Il le faut absolument. Le sentiment national qui n'est pas éclairé par la connaissance du dehors
est un aveugle dangereux. I/esprit français, s'il cessait de s'informer sur les autres esprits, serait frappé de déchéance, car il est fait pour tout comprendre et pour donner aux grandes vérités leur expression définitive. Si nous perdions jamais notre force d'expansion, nous nous consumerions nous-mêmes. Si nous n'étions plus capables de rendre justice à autrui, de quel droit réclamerions-nous Injustice qui nous est due? Messieurs les étudiants, tous les peuples travaillent aujourd'hui; les uns font effort pour naître, les autres pour s'accroître. Jamais l'humanité n'a été si diverse; cette diversité même centuple son activité. Sachez bien que le premier parmi les peuples sera celui qui embrassera d'un clair regard le travail universel et qui mettra le plus grand nombre de connaissances et d'idées générales au service de sa propre fortune et de sa cause particulière. Ne vous enfermez donc dans aucune étude ; n'habitez pas les domiciles étroits ; le génie de la France ne se plaît qu'au grand air et à la pleine lumière.
J'ai parlé de vous et je vous ai parlé, comme je l'avais annoncé, en toute franchise. L'état moral et intellectuel de votre génération s'explique par notre histoire. Ceux qui la jugent avec sévérité oublient que vous avez hérité de nous des désenchantements et des meurtrissures.
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L'amour de la liberté et le sentiment national sont les deux points fixes autour desquels évoluent vos incertitudes. Ces incertitudes mêmes peuvent être bienfaisantes : elles sont sincères et vos contradictions se concilient dans une grande vertu, qui est la tolérance. Gardez4a dans la vie et fortifiez-la. C'est d'elle surtout que nous avons besoin . Vous êtes à la fin d'un siècle que nous avons rempli de nos discordes politiques et religieuses : elles nous ont affaiblis au point que nous avons failli en mourir. Nous avons traversé de pareilles épreuves au cours de notre histoire. Au seizième siècle, les guerres pour la religion ont mis en péril notre patrie et la religion; un roi les a sauvées par un édit de tolérance. En ce siècle, les révolutions ont mis en péril la patrie et la liberté. Soyez la génération qui sauvera l'une et l'autre par la tolérance. Ayez dans toutes vos âmes un édit de Nantes.
Vous ne l'entendez pas, cette tolérance, comme une vertu négative. Ceux qui vous croient inertes se trompent. Vous avez une grande envie d'agir. Votre scepticisme partiel s'allie à une foi en l'avenir. J'ai été très frappé des progrès de cette foi. Les premières promotions d'étudiants que j'ai connues, il y a quinze ans, ne l'avaient point aussi forte. Elles revenaient à peine à la vie et regardaient autour d'elles avec une inquié-
tude triste. Peu à peu, nous avons vu la jeunesse reprendre connaissance, se chercher, se retrouver. Elle est robuste aujourd'hui, et sa foi est absolue. Du coup qui a étourdi la France d'hier, la France d'aujourd'hui se relève. Messieurs les étudiants, vous dédaignez les pronostics de décadence, et vous avez raison : vous savez bien que vous en démontrerez la fausseté.
Tout vous encourage à persévérer dans vos efforts. Vous êtes comblés de sympathies. Très vite, vous avez pris une place dans la vie nationale. Toutes les fois que vous nous appelez à vous, nous venons vers vous. Le Gouvernement et la Ville vous traitent en enfants gâtés. M. le Président de la République vous a fait l'honneur de vous visiter et l'honneur de vous recevoir. Votre corps d'état est devenu un corps de l'État. Votre président Chaumeton est passé personnage public. L'étranger connaît votre existence et votre force naissante. Tout l'étranger ne vous aime pas, sans doute ; mais l'hôte illustre qui est ici vous aime, lui. Messieurs, c'est un honneur et une noblesse qui oblige que l'estime et l'affection de don Emilio Castelar. Méritez-les en pratiquant les vertus qui sont en lui : la sagesse, la modération, la tolérance, l'amour de la vérité, de la liberté, de la patrie, de l'humanité.